abbé Pierre

L'abbé confesse ses péchés sexuels

Henri Grouès dit l'abbé Pierre (1912-). Prêtre catholique, responsable de la Résistance pendant la deuxième guerre mondiale puis député MRP (démocrates chrétiens) il fonde le mouvement Emmaüs en 1949. Dans les années quatre vingt dix il manifeste en faveur des immigrés (régularisation de leur situation, logement ...) et fait scandale au printemps 1996 en soutenant son ami Roger Garaudy accusé de révisionnisme lors de la publication de son livre "Les mythes fondateurs de la politique israélienne", ce qui lui vaut d'être exclu de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra) dont il était membre d'honneur. A la demande du cardinal de Paris, monseigneur Jean-Marie Aaron Lustiger, converti par sa famille catholique d'accueil pendant la deuxième guerre mondiale, il présentera ses excuses.
Vie de l'abbé Pierre
Décembre 2001 : Après l'affaire Garaudy l'abbé Pierre retrouve la première place.
Mai 2002 : Avant la coupe du monde 2002 Zinedine Zidane (15 millions d'euros de revenus en 2001) a la première place. Après la coupe du monde l'abbé Pierre reprend la première place.
Septembre 2002 : 90 ans, portrait.

1
Je crois que ce que je ressens comme le plus grand échec, c'est ce que je n'ai pas eu le courage d'oser. Quand je n'ai pas risqué de me faire taper dessus pour dire :"Cela ne va pas !" Remarquez, il est encore temps.
in Philippe Jost, Les quatre vérités de l'abbé Pierre, Hors collection, Paris, 1995, p.13, Ex Libris, décembre 1994.

2
Mes principaux défauts sont l'indiscipline et l'impatience. Dois-je les réprimer ? Les cultiver ? Le dilemne est terrible. Parce que c'est pour cela que les gens m'aiment ...
Ibidem, p.14, janvier 1995.

3
Ce qu'il faut revendiquer, ce n'est pas l'égalité qui est illusoire. De la naissance à la mort il y a inégalité : quand l'enfant naît, le père et la mère sont forts et il est faible ; et quand il sera devenu fort, ses parents seront devenus faibles. Ce qui est nécessaire à la vie même, c'est la solidarité.
Ibidem p. 111, janvier 1995.

4
Il y a une Loi avant les lois, la Loi absolue qui est la loi des lois : pour venir en aide à un humain sans toit, sans pain, sans soins, il faut savoir braver les lois.
Ibidem p.46, in Dieu et les Hommes, 1993 (avec Bernard Kouchner, Dialogues et propos recueillis par Michel-Antoine Burnier, avec l'aide de, notamment, Cécile Romane, avant-propos de Marek Halter).

5
On ne possède vraiment que ce que l'on est capable de donner. Autrement on n'est pas le possesseur, on est le possédé.
Ibidem p.86.

6
L'école n'est pas faite seulement pour enseigner ce que sont les choses mais pour ouvrir les esprits à la connaissance de ce qui est notre être commun d'hommes. Elle doit ouvrir les coeurs aux faims et aux soifs de justice, à la volonté de servir premiers les plus souffrants, à ce qu'il faut appeler les colères de l'amour.
Ibidem p.87, in Faim et Soif, 1956.

7
Il n'y a que les hommes pour tuer un million d'entre eux pour la victoire d'un chef : des hommes qui ne se connaissent pas s'entre-tuent sur l'ordre de chefs qui se connaissent et ne s'entre-tuent pas, chefs qui signeront la paix en se serrant la main, un verre de champagne dans l'autre.
Ibidem p. 117, in Absolu, Le Seuil, 1994.

8
Le droit d'ingérence, vite devenu le devoir d'ingérence, est une tentative rigoureuse d'essayer d'éviter les grands massacres et de les prévenir. Avec la disparition de la souveraineté absolue de chaque Etat, il annonce l'avènement d'une politique morale universelle. C'est la révolution planétaire de cette fin de siècle.
Ibidem p. 121, "7 sur 7", TF1, 9 mai 1993.

9
L'abbé Pierre à Bernard Kouchner : Alors là, je touverai le fond du problème de la sensibilité d'un Juif, en lui disant : toutes vos énergies se trouvent mobilisées par la réinstallation du grand temple de Salomon à Jérusalem, bref, de l'ancienne cité du roi David et du roi Salomon. Or vous vous basez pour cela sur tout ce qui dans la Bible parle de Terre promise. Or, je ne peux pas ne pas me poser cette question : que reste-t-il d'une promesse lorsque ce qui a été promis, on vient de le prendre en tuant par de véritables génocides des peuples qui y habitaient, paisiblement, avant qu'ils y entrent ? Les jours ... Quand on relit le livre de Josué, c'est épouvantable ! C'est une série de génocides, groupe par groupe, pour en prendre possession ! Alors foutez-nous la paix avec la parole de Terre promise ! Je crois que - c'est çà que j'ai au fond de mon coeur - que votre mission a été - ce qui, en fait, s'est accompli partiellement - la diaspora, la dispersion à travers le monde entier pour aller porter la connaissance que vous étiez jusqu'alors les seuls à porter, en dépit de toutes les idolâtries qui vous entouraient, etc.
passage censuré dans Dieu et les Hommes, publié dans Le secret de l'abbé Pierre de Michel-Antoine Burnier et Cécile Romane, Mille et une nuits, Paris 1996, p. 11. 10
Depuis cinquante ans, l'exclusion, loin de disparaître, est devenue une caractéristique durable de la société contemporaine. Notre conviction, c'est qu'aujourd'hui, on peut refaire le monde pour qu'il soit plus juste, pour que chacun y trouve sa place et puisse y vivre dignement.
Appel du 23 mars 1999 à l'occasion du cinquantième anniversaire du mouvement Emmaüs.

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Vie de l'abbé Pierre

1912. Naissance le 15 août, à Lyon, d'Henri Grouès, dans une famille aisée et pieuse. Ses parents auront sept enfants, il est le troisième. Première vocation: missionnaire. À 12 ans, il accompagne son père à la confrérie séculaire des Hospitaliers Veilleurs, où les bourgeois se font coiffeurs barbiers pour les pauvres. À 16 ans, il veut se faire franciscain.
1931. Il renonce à tout héritage et entre chez les capuci ns. En religion, Henri Grouès devient frère Philippe.
1932. Entre au cloître au couvent de Crest.
1939. En avril, il quitte la claustration, devient vicaire à Grenoble. En décembre, il est mobilisé comme sous-officier dans le train des équipages.
1942-1944. En juillet, deux Juifs pourchassés lui demandent de l'aide : il découvre les persécutions et s'engage immédiatement, apprend à faire les faux papiers. Dés août, commence à faire passer des Juifs en Suisse. Il aide les réfractaires au Service du travail obligatoire (STO). En 1943, rencontre décisive avec Lucie Coutaz, sa secrétaire durant quarante ans. Il prend le nom d'abbé Pierre dans la clandestinité. En 1944, il passe en Espagne puis rejoint de Gaulle à Alger.
1945. Octobre, député de Nancy, élu en tête d'une liste MRP, mais indépendant apparenté. Il s'oppose aux communistes et rencontre Garaudy, député communiste. Il fait vivre des pauvres sur son indemnité parlementaire.
1947. Vice-président de la Confédération mondiale, mouvement fédéraliste universel. Avec Camus et Gide, il fonde le comité de soutien à Gary Davis, citoyen du monde.
1948. Rencontre de Georges, ancien bagnard, qu'il sauve du suicide en lui demandant de l'aider à aider les autres. C'est la naissance du mouvement Emmaüs.
1949. Présentation du premier projet de loi sur l'objection de conscience. Il propose d'admettre la Chine, à l'ONU, et fonde les Chiffonniers d'Emmaüs.
1954. Une femme meurt de froid dans la rue par; - 20 °C. L'abbé Pierre lance un appel à la radio qui amène des flots de dons, déclenche les bonnes volontés par milliers et retourne le gouvernement en faveur des sans-logis. Depuis cette date, l'abbé Pierre n'a cessé d'être le porte-parole le plus célèbre des exclus. Emmaüs est aujourd'hui un mouvement international.
1958. Quarante communautés Emmaüs en France et dans le monde. L'abbé Pierre est hospitalisé, certains en profitent pour l'évincer. Il publie le texte de ses conférences : L'abbé Pierre vous parle, convoque peu après la première assemblée mondiale d'Emmaüs à Berne et refait l'unité du mouvement. Expansion mondiale des Chiffonniers d'Emmaüs. L'abbé est consulté par beaucoup de ministres du logement.
1981. Il est nommé officier de la Légion d'honneur.
Printemps 1986. Après le premier hiver des Restos du Cœur, Coluche offre à l'abbé Pierre les sommes qui n'ont pas été dépensées.
26 juin 1986. L'abbé Pierre prononce à Montrouge l'oraison funèbre de Coluche.
1988. Il se retire à l'abbaye de Saint-Wandrille. Depuis l'âge de soixante-dix ans, il s'est démis de ses responsabilites.
1989. Assis à la droite de Jean-Paul II, il lui suggère de se retirer à soixante-quinze ans.
14 juillet 1992. Il refuse le grade de grand officier de la Légion d'honneur pour attirer l'attention sur les sans-logis.
(in Le secret de l'abbé Pierre, p. 45-47, pour de 1912 à 1992)
1996. Il soutient son ami Roger Garaudy, inculpé pour "diffamation raciale" à l'égard des Juifs (Roger Garaudy est condamné, le 17 février 1998, par la 17ème chambre du Tribunal correctionnel de Paris). L'abbé Pierre est exclu de la Licra.
19 avril 2001. Il est fait grand officier de la Légion d'honneur par le président Jacques Chirac lui-même.
Début 2001. Dans les sondages de popularité il perd la première place au profit du footballeur Zinédine Zidane.

23 décembre 2001. L'abbé Pierre retrouve la première place.
L'abbé Pierre, chouchou des Français. Ce n'est pas une surprise. Comme chaque année ou presque, l'homme d'Eglise est la personnalité préférée de l'Hexagone. Selon le sondage de l'Ifop publié par le Journal du Dimanche, il devance David Douillet et Jean-Jacques Goldman.

L'abbé Pierre est la vedette incontestée parmi les personnalités préférées des Français, selon un sondage Ifop que publie le Journal du Dimanche. Les Français devaient choisir parmi une liste de cinquante personnes et élire les dix "comptant le plus" et estimées "les plus sympathiques". L'abbé Pierre arrive en tête, suivi, dans l'ordre de David Douillet, Jean-Jacques Goldman, Zinedine Zidane, Jean-Paul Belmondo, Michel Serrault, Johnny Hallyday, soeur Emmanuelle, Nicolas Hulot et Gérard Depardieu.

Ainsi, l'abbé Pierre surclasse David Douillet chez l'ensemble des Français alors que le judoka arrivait premier lors du dernier "top-ten" réalisé par l'Ifop en juillet dernier. De plus, l'institut de sondage a réalisé des classements séparés - hommes, femmes, jeunes, vieux, gauche, droite - et l'abbé Pierre arrive obstinément en tête sauf chez les 18-24 ans où le tiercé de tête est Jean-Jacques Goldman, Zinedine Zidane, Sophie Marceau.

En revanche, les hommes le citent en premier devant Douillet et Zidane, les femmes aussi devant Goldman et Douillet. Pour les plus de 65 ans, l'abbé Pierre arrive devant soeur Emmanuelle et David Douillet. A gauche, on cite l'abbé Pierre d'abord puis Goldman et Zidane tandis qu'à droite, c'est l'abbé Pierre devant Douillet et Jacques Chirac. Ainsi, le président de la République est cité dans un des "tiercés".

Kouchner 23e, Chirac 32e
Cependant, les hommes politiques n'ont pas la part belle par rapport aux artistes et aux sportifs. Ainsi, dans le classement général, Bernard Kouchner est le mieux placé mais il n'est que 23e. Jacques Chirac est 32e, Bernadette Chirac est 47e devant Lionel Jospin, 48e, et Arlette Laguiller, 49e, la "lanterne rouge du classement étant Amélie Mauresmo, à la 50e place.

Interviewé à cette occasion par le JDD, l'abbé Pierre a déclaré : "si l'attachement des Français continue, c'est parce que les gens, tout le temps, ont besoin de s'accrocher à des absolus, à des croyances profondes. Ils ont besoin d'une figure d'un bonhomme qui incarne des valeurs basiques, pures". "Aujourd'hui, je ne descends plus dans la rue pour lutter auprès de ceux qui en ont besoin, je n'en ai plus la force mais je n'arrête pas le combat", a-t-il ajouté. "Tant qu'il y aura encore en France plus d'un million de familles mal logées et 800.000 sans abri, il n'y aura pas d'honneur ni pour moi ni pour quelqu'un d'autre".

Sondage réalisé du 29 novembre au 5 décembre auprès d'un échantillon représentatif de 1.041 personnes de plus de 18 ans
Tf1.fr, news, Mis en ligne le 23 décembre 2001.

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Portrait :
Henri Grouès, dit l'abbé Pierre. Le fondateur des compagnons d'Emmaüs vient de fêter ses 90 ans.
L'abbé ne fait pas le moine

Difficile approche. Il est au Burkina Faso, il a mangé des crudités, il est hospitalisé, il est mourant, il est un peu mieux, beaucoup moins bien, il a 90 ans, il veut fêter ça en famille, tiens, le voilà qui ressuscite. Un entourage hyperprotecteur materne le vieil abbé, manière de canaliser ses indignations. Il y entre une affection rêche pour un souffreteux à qui la mort n'en finit pas de faire l'article, une rudesse tendre pour cette sainte relique aux faiblesses trop humaines et une prudence de Sioux depuis que l'abbé a dérapé, lors de l'affaire Garaudy. Toutes les dix minutes, une sollicitude méfiante interrompra le tête à tête.

Une chambre-bureau dans les locaux d'Emmaüs International. On vient de l'y installer. Rien de bien luxueux. Kouchner, ex-ministre PS et ami fidèle : «Il a toujours aimé l'austérité. Il ne leur aura pas coûté bien cher...» Il est loin l'énorme appartement bourgeois de la famille lyonnaise où le petit Henri, cinquième d'une fratrie de huit, apprit «à faire de la bicyclette dans les couloirs». L'abbé va de la bibliothèque au bureau, de son fauteuil à son lit. Il sort peu. Du mal à marcher, les gens qui s'accrochent à sa capeline. C'est un rez-de-chaussée «où, avant, on élevait des escargots», s'amuse-t-il. Il montre la vierge qu'il illumine d'une lampe halogène quand il dit sa messe quotidienne. A côté, sur les étagères, ses oeuvres complètes qui viennent de s'enrichir de carnets intimes (1), plusieurs tomes de l'histoire des religions, et une photo d'Arafat se penchant sur le lit de douleur de l'abbé en «Terre sainte».

Il fait asseoir à sa gauche. Ajuste son sonotone bricolé avec du fil de fer. Il a le discours malaisé, diesel ayant besoin de chauffer l'organe qui fit sa gloire, preneur de parole publique et brandisseur de mégaphone, qui «commence à petit bruit et finit dans un tonnerre, toujours au bord de l'essoufflement, jamais à bout de souffle» (Kouchner). Il ferme souvent les yeux derrière ses grosses lunettes bancales, oscillant entre bons moments et phases de décrochage, mais toujours partant quand il s'agit de défendre les mal-logés, les mal vus, les mal vivants. Jean-Baptiste Eyraud, de Droit au logement (DAL) : «Il aime qu'on le dérange de façon impromptue pour un nouveau combat.» Et ses proches de le décrire «n'en faisant qu'à sa tête, tête folle, entêté, têtu». Adolescent, lui se décrivait «impressionnable, spontané, outré, brûlant, fier, voulant ardemment, chimérique, prêt pour les grandes déceptions, trop de coeur en un mot et pas assez de tête» (1). Si on enlève «impressionnable», cela reste assez raccord. Le petit homme à la barbe brouillonne et aux oreilles en feuilles de chou, n'ayant cessé d'imposer ses colères aux puissants d'un monde qui ne change pas pour autant.

Il reste le «Français préféré des Français», il trône au top 50 du JDD. Depuis une dizaine d'années, il ne quitte pas le podium. Il a enterré Cousteau, renvoyé au vestiaire Zidane et Douillet. Enfant, il voulait devenir «François d'Assise ou Napoléon». Il ne fut que frère Philippe, moine capucin et «prince des bougres», puis l'Abbé Pierre, prêtre résistant, passeur de juifs, se félicitant de «n'avoir jamais eu à tuer», et après-guerre député lambda de Meurthe-et-Moselle. Ce n'est qu'ensuite que son côté Bonaparte d'Assise arriva à maturité, lutte contre la misère et talent média aidant. Lui, bien-sûr, prend ces faveurs recommencées à la légère, ce qui ne fait qu'ajouter à sa gloire. Il dit : «Ce qui importe, c'est de pouvoir parler des choses qui ne vont pas.»

Pourquoi les Français se reconnaissent-ils en lui ? 1) Parce que c'est Astérix et David à la fois. C'est le petit barbichu qui résiste contre la Rome immobilière et le Goliath propriétaire. Sa potion magique ? Son eau de bénitier révolutionnaire. Sa fronde ? Les micros qui se tendent à ses appels. Ses qualités ? La malice, la ruse, la dissuasion du faible au fort. 2) Parce qu'il se charge des B.A. à notre place. On peut écouter Kouchner : «L'abbé, c'est la bonté, la fraternité. C'est un homme droit. On ne se trompe pas avec lui, malgré ses excès» ; ou Bourdieu : «Le prophète est un personnage extraordinaire (...) qui surgit en temps de disette, de crise, de pénurie. Le prophète alors parle et dit des choses refoulées. L'abbé Pierre est quelqu'un qui prend la parole avec véhémence, indignation.» Mais il faut toujours revenir à Barthes : « J'en viens à me demander si la belle et touchante iconographie de l'abbé Pierre n'est pas l'alibi (...) pour substituer impunément les signes de la charité à la réalité de la justice.» 3) Parce qu'il est une sorte d'anar solitaire, au maximalisme gauchiste teinté d'apolitisme mystique. Le député MRP raconte avoir voté blanc en 1981. Au premier tour des présidentielles 2002, il a également reculé devant l'obstacle, avant, évidemment, de désigner Le Pen à la vindicte. Neutralité ecclésiale et désintérêt pour la démocratie formelle du royaume d'en-bas se mélangent chez celui qui, pourtant, aime côtoyer les puissants qu'il défie. Eyra : «Il ne croit pas que l'avenir des pauvres se joue dans les rapports gauche-droite.» 4) Parce qu'il a fait une grosse connerie et qu'il s'est enferré avant de battre sa coulpe. Et que les Français, qui ne supportent pas les parfaits, adorent panser les plaies des héros déchus. L'abbé a soutenu le bouquin négationniste de Garaudy. Il ne l'avait pas lu mais c'était son copain. Et puis surtout, cet homme d'action, pas du tout intello, a grandi dans l'antijudaïsme catho de l'entre-deux-guerres et a vieilli dans l'antisionisme de l'extrême gauche. Alors il se couvre de cendres pour avoir offensé ses «frères juifs», fulmine qu'on le soupçonne d'antisémitisme mais reste très propalestinien. Ne craignant pas d'écrire, en 1991 (1): «Je constate qu'après la formation de leur Etat, les Juifs, de victimes, sont devenus bourreaux. Ils ont pris les maisons, les terres des Palestiniens.»

La surprise, c'est le côté très curé du petit père des pauvres, du saint rouge. Il s'abîme dans la lecture de la Bible, défend les monothéismes. Il a beau comprendre l'avortement et les préservatifs, dénoncer le célibat des prêtres, il n'a rien d'un schismatique et sait museler son insolence avant l'irrémédiable. Il ne sera jamais proscrit comme Gaillot, jamais nommé évêque in partibus d'Emmaüs. Ses copains minimisent la chose. Kouchner : «Il n'est pas prosélyte. Il n'emmerde personne avec ça. Et c'est un curé qui rêve parfois de se défroquer.»

Sûr, car c'est un homme, rien qu'un homme. Qui se souvient d'une mère qui «jamais ne [lui] fit de câlins». D'une passion adolescente pour «un copain à la voix de soprano». Un homme en mal d'affection, qui ne cache pas la difficulté de la chasteté. Un homme vieillissant qui, dit-il, «ne boit pas, ne fume pas, ne court pas les filles» et se contente désormais d'un bol de soupe. Un homme dont le plaisir ultime reste «de diminuer le malheur des autres».
(1) Je voulais être marin, missionnaire ou brigand, Le Cherche-Midi.
Libération, Par Luc LE VAILLANT, mercredi 25 septembre 2002, p. 36

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L'abbé Pierre en 10 dates
5 août 1912
Naissance d'Henri Grouès à Lyon.
1931
Moine capucin.
1938
Ordonné prêtre.
1942-1945
Résistant.
1945-1951
Député de Meurthe-et-Moselle.
1949-1954
Premières communautés Emmaüs.
1954
«Insurrection de la Bonté» (appel de l'abbé Pierre).
1987
Création de la Fondation Abbé-Pierre pour le logement des défavorisés.
1996
Affaire Garaudy.
Septembre 2002
«Je voulais être marin, missionnaire ou brigand» «Mémoires intimes inédits»

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Le troublant aveu de l'abbé Pierre
Le fondateur d'Emmaüs avoue avoir eu dans le passé des relations sexuelles «de manière passagère».

L'ABBÉ PIERRE, dans son dernier livre à paraître aujourd'hui (1), avoue avoir eu des relations sexuelles avec des femmes, «de manière passagère», sans laisser le désir s'enraciner. L'an dernier, on apprenait qu'à l'adolescence «l'insurgé de Dieu» avait éprouvé une longue passion platonique pour un choriste à la voix d'ange. L'abbé Pierre est un homme généreux, aucun tabou catholique ne lui résiste. Il entend le clamer aussi fort que ses appels à plus de justice.

L'aveu de ses faiblesses passagères n'occupe que quelques lignes du livre de méditations écrit avec Frédéric Lenoir, sociologue et philosophe, directeur de la rédaction au Monde des religions. Mais la grenade est amorcée, lancée dans l'enclos d'un monde catholique que l'abbé juge trop étroit. Résultat : deux hebdomadaires nationaux consacrent de longues pages au sujet, cette semaine, et l'animateur de France 3, Marc-Olivier Fogiel, s'est emparé de ce «pain bénit» médiatique. Une interview sera diffusée dimanche soir, histoire de bien lancer le débat. L'abbé s'y désole d'ailleurs que le provocateur du PAF ne s'intéresse qu'aux questions de sexe.

Problème des mentalités

Il faut dire que le fondateur d'Emmaüs n'y va pas de main morte. L'aveu de ses faiblesses est l'occasion de redire son opposition au célibat obligatoire pour les prêtres. Ses écarts lui permettent aussi de manifester ouvertement de la compréhension pour les autres consacrés qui cèdent comme lui «à la tentation charnelle», une «force vitale extrêmement puissante». Mais il va plus loin. «On voit mal, dit-il, pourquoi refuser aux femmes qui s'en sentent la vocation et les capacités l'accès aux ministères ordonnés.» Il ne s'agit, selon l'abbé Pierre, que d'un «problème d'évolution des mentalités».

Autre porte régulièrement enfoncée, susceptible de toucher les coeurs : la véritable nature des relations entre Jésus et Marie Madeleine. L'abbé Pierre ne voit «aucun argument théologique majeur qui interdirait à Jésus, le Verbe incarné, de connaître une expérience sexuelle», en particulier avec la prostituée la plus célèbre du monde, «la femme la plus proche de lui hormis sa mère». Que cette expérience ait eu lieu ou non «ne change rien à l'essentiel de la foi chrétienne».

Personnalité célébrée par les enquêtes d'opinion, l'abbé Pierre ne veut pas passer à côté des questions d'actualité. En ce moment, l'homoparentalité occupe les esprits. Ainsi, s'il préconise aux homosexuels d'utiliser le terme «alliance» et non «mariage» pour qualifier leur union, il suggère d'attendre les avis des psychologues avant d'ouvrir la voie à l'éducation d'enfants par des parents du même sexe.

Pour Frédéric Lenoir, l'abbé Pierre «prend des risques». «Des amis de longue date commencent déjà à lui tourner le dos, Rome pourrait réagir aussi...» «Mais il ne cherche en rien la polémique, assure le collaborateur et ami, il cherche simplement à montrer que le monde catholique n'est pas uniforme, aligné derrière Benoît XVI.»
n «Mon Dieu... Pourquoi?» Abbé Pierre avec Frédéric Lenoir. Editions Plon.
lefigaro.fr, Sophie de Ravinel, [27 octobre 2005], p. 10

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