Gro Eva Farseth, épouse puis veuve Joly.
Juge d'Instruction (jusqu'en 2002) qui considère que la Vème République française étant théoriquement un Etat de droit, sa Justice doit traiter à égalité les dirigeants et les dirigés et donc condamner les politiques et/ou affairistes qui violent la légalité républicaine, un point de vue qui choquent nombre de politiciens... et même certains "juristes" ... qui pensent que la doctrine de l'Etat de droit n'a pas d'autre but que de faire croire aux dirigés que l'égalité de droits est une réalité et non le paravent démocratique derrière lequel se cachent les privilégiés.
Eva Joly est notamment l'auteure, avec la collaboration de Laurent Beccaria, de Notre affaire à tous, Editions les arènes, Paris 2000, et de Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ?, Les arènes, Paris, 2003.

Une bio

1
La galerie financière de Paris coulait des jours heureux, loin de l'agitation du reste du Palais. Lors de mon premier entretien avec la présidente du tribunal [en 1993], j'ai été prévenue de l'indifférence générale à l'égard des affaires financières. Avec franchise elle m'a dit :"J'avoue n'avoir jamais rien compris à ces immenses dossiers qui ne sortent jamais, Je ne vois pas le but du jeu." ... A la fin de notre entretien, elle m'a glissé, songeuse : "En fait, je crois que vous avez choisi l'instruction financière parce que vous êtes norvégienne et protestante."
Eva Joly, une juge contre les "crimes d'argent", Le Monde, 3 juin 2000, p. 14.

2
Sur un plan matériel, la situation était presque comique. Le moindre gérant d'un magasin de chaussures possédait déjà un ordinateur pour sa comptabilité et son courrier administratif. Les PME utilisaient des ordinateurs de traitement de texte avec imprimante, acheté 10 000 francs pièce toutes taxes comprises, en vente dans les hypermarchés. Les marchés financiers fonctionnaient vingt-quatre heures sur vingt-quatre, reliés par satellites.
Et je découvrais un cabinet d'instruction financière sans télécopie, sans Minitel, avec des téléphones antiques et une machine à écrire Olivetti qui avait coûté 12 000 francs à l'administration et qui comportait seulement quatre cent signes de mémoire, faisait un bruit infernal et mobilisait du carbone et un tube de blanc pour corriger les fautes de frappe ! Notre travail n'intéressait personne.
Ibidem.

3
A l'époque, le dossier Pechiney était à l'instruction. Les difficultés du Crédit lyonnais étaient connues : un rapport parlementaire de 1994 avait dénoncé "les graves défaillances de gestion et les pratiques délictueuses" dans certaines filiales, "l'amateurisme" de la gestion, laissant apparaître des craintes de malversations très importantes. Et personne ne s'est dit :"On ne peut pas instruire des affaires comme celles-là, qui se sont déroulées dans l'univers ultra-sophistiqué des grandes banques internationales, portant sur des montants à dix zéros en donnant simplement l'affaire à un juge, avec 18 mètres carrés de bureau, des stylos à bille, du papier carbone et un exemplaire du code pénal. Il faut affecter des moyens à ces enquêtes, à la hauteur des sommes détournées." Cela prouvait, sinon leur volonté d'étouffer l'affaire en amont, du moins leur aveuglement devant la réalité du terrain.
Ibidem.

4
Aujourd'hui, je me rends compte du tabou que j'ai brisé. J'avais quitté les rivages ordinaires de la justice. Lorsque j'étais substitut du procureur et que je poursuivais des dealers, c'était une situation acceptée par tout le monde. Mais tout ce qui était admis pour les trafiquants de drogue devenait soudain scandaleux appliqué aux corrupteurs et aux corrompus.
Ibidem.

5
En tant que magistrat, j'avais l'habitude de rencontrer des criminels qui reconnaissaient leurs actes. Un délinquant financier, lui, n'avoue jamais, même si nous arrivons à lui glisser devant les yeux la preuve du versement illicite de plusieurs millions sur son compte bancaire. Il trouvera toujours une nouvelle fable, sans exclure l'existence d'une machination destinée à l'enrichir à son insu ! Combien d'interrogatoires où j'entendais des protestations véhémentes :"Madame, je ne peux rien vous dire, mais je suis un catholique pratiquant, je jure sur la tête de mes enfants et sur tout ce que j'ai de précieux que ce que je vous dis est vrai." Et au fil de l'enquête, nous remontions la trace de plusieurs millions de francs détournés sur des comptes personnels en Suisse. Je devais sans cesse revenir aux faits pour m'assurer que je ne fantasmais pas. Comme un prévenu me l'a glissé avec dédain, à la fin d'un interrogatoire :"Il n'y a vraiment que les magistrats pour ignorer que le capitalisme français s'est construit à coups de délits d'initiés !".
Ibidem.

6
Vingt ans après la première affaire de fausses factures politiques, la justice française garde toujours son lampadaire braqué sur le même morceau de trottoir. Les pouvoirs publics n'ont jamais encouragé les enquêtes. Nos gardes des sceaux successifs ont même déployé des trésors d'invention pour contenir le flot des "affaires", du plus visible (envoyer un hélicoptère au-dessus de l'Himalaya à la recherche d'un procureur en vacances, mais présumé obéissant, pour empêcher l'ouverture d'une information judiciaire) au plus subtil (les jeux de mutations policières ou judiciaires, les supplétifs refusés, l'engorgement des cabinets d'instruction récalcitrants).
Ibidem.

7
Je ne me lasserai jamais de le répéter : pour mener à bien le dossier Elf, le bon sens suggérerait de mobiliser une dizaine de policiers et des moyens d'investigation de grande ampleur, de proposer la collaboration des services publics (services de renseignement, direction générale des impôts, etc.) et de faire pression de tout le poids de la République sur les pays étrangers qui refusent nos demandes d'entraide judiciaire.
L'Etat accepte pourtant de s'être fait voler sans réagir. Nous devons traiter ce dossier comme un dépôt de bilan ordinaire. Laurence Vichnievshy et moi-même sommes chargées chacune, en plus de ce dossier, de soixante autres instructions. Et nous n'avons droit qu'à un inspecteur et demi pour retrouver la trace des milliards envolés. Notre denuement est le symbole de la volonté française de garder les paupières closes. Ne rien voir, ne rien savoir.
Ibidem.

8
Dans les hivers sans soleil de Scandinavie, le froid peut tuer un être humain en moins de six heures. En norvégien, on dit de quelqu'un qu'il a «passé une nuit d'hiver dehors» pour dire qu'il a survécu à une épreuve redoutable.
J'ai vécu, à ma manière, une nuit d'hiver dehors. En faisant simplement mon métier, j'ai été menacée de mort. J'ai avancé sous la surveillance des officines et des services secrets, soumise à une pression que je n'aurais jamais imaginée possible: j'ai été vilipendée et accusée des pires méfaits. Comme si le danger était du côté de la justice. Se perdre dans les questions sans fond du pourquoi et du comment n'apporterait rien. A chaque fois qu'un magistrat s'approche du pouvoir, qu'il soit officiel ou occulte, il est pris dans un engrenage qui le dépasse. C'est sans doute l'ordre des choses.
Mais lorsque le cyclone s'abat sur vous, lorsque vous subissez cette suite de manipulations et d'intimidations, lorsque se lèvent contre vous des forces aussi puissantes, les mots n'ont plus tout à fait le même sens.
Car la cible, c'était moi.
Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre ?, p. 16-17

9
EN PRETANT SERMENT COMME MAGISTRAT, je ne savais pas que certains soirs j'aurais peur en ouvrant ma porte. C'est pourtant ce que j'ai vécu pendant sept ans en instruisant l'affaire Elf.J'ai été surveillée, intimidée et menacée de mort. Des campagnes de presse ont été lancées pour me déstabiliser. Malgré tout, nous sommes allés jusqu'au bout.
Cette instruction dévoile un monde édifiant: caisses noires, prélèvements en tout genre, sociétés écrans, dépenses privées somptuaires... Une élite revendique l'impunité: une manière de vivre au-dessus des lois parce qu'on est plus fort que la loi.
Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre?
En écrivant ce livre, je veux rendre cette histoire à mes contemporains. Et tirer les leçons du scandale. Nous ne pouvons pas laisser la corruption se répandre au cœur du pouvoir. Des hommes et des femmes, à travers le monde, ont accepté de porter ce combat avec moi: c'est la Déclaration de Paris. Demain, si nous le voulons, il sera possible d'empêcher d'autres affaires Elf.
Aussi ce récit est-il un livre d'espoir.
Ibidem, 4ème de couverture

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L'Express du 23/10/2003, Eva Joly L'inflexible par Gilles Gaetner

La juge qui fit trembler les puissants est repartie en Norvège. Lassée? Oubliée? Le succès de son livre-manifeste contre la corruption prouve le contraire. Histoire d'une vie et d'une carrière menées comme un combat

On la porte aux nues ou on la déteste. Ses partisans louent son courage, ses détracteurs raillent sa mégalomanie. Pendant dix ans, elle a fait trembler le gotha de la finance, les politiques et les grands patrons. Pendant dix ans, elle n'a pas hésité à s'opposer à sa hiérarchie, à pourfendre ses collègues jugés trop timorés ou à se coltiner avec les avocats de ses mis en examen.

Cette femme au caractère bien trempé, auteur d'un best-seller - Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre? - vendu en trois mois à plus de 175 000 exemplaires, se nomme, on l'a deviné, Eva Joly. Juge d'instruction à Paris de 1992 à 2002, elle est devenue, aux yeux de l'opinion publique, le symbole du combat des petits, des laissés-pour-compte contre les puissants. Une sorte d'icône vivante de la justice. Jusqu'à ce que, au début des années 2000, on découvre que ses procédures laissent à désirer. Que certains de ses mis en examen - Loïk Le Floch-Prigent en sait quelque chose - ont été rudoyés au cours de leurs interrogatoires. La «jolymania» s'estompe. Et commence le temps des méchantes rumeurs distillées par ses détracteurs. On laisse entendre qu'elle serait à la solde d'une puissance étrangère. On murmure qu'elle serait à la tête d'une internationale de juges, chargée d'abattre le capitalisme. Sa vie privée n'est pas épargnée. Elle aurait, dit-on, des tas d'amants...

Eva Joly encaisse. Sans broncher. Finalement, au début de 2002, elle se rend compte qu'il lui faut changer d'air. Alors, elle choisit de retourner vers la mère patrie: la Norvège, où elle est née il y a cinquante-neuf ans. Donc, Eva part pour Oslo, où elle vient d'être promue conseillère du gouvernement pour la lutte contre la corruption. Un poste sur mesure, fort bien rémunéré.

Pourtant, Eva n'oublie pas la France. En tout cas ni l'affaire Elf ni l'affaire Dumas, qui lui ont valu de si violentes attaques. Pour tout dire, ces deux dossiers l'obsèdent. Alors, en guise d'exorcisme, elle se met à écrire. L'objectif? Faire prendre conscience à l'opinion publique que la corruption mine les démocraties. Et prouver que son combat mené à Paris pendant dix ans était noble et juste. C'est ainsi qu'en 2000, un jeune éditeur, Laurent Beccaria - patron des éditions Les Arènes - publie son premier livre: Notre affaire à tous. Eva n'a sollicité qu'une faible avance: 30 000 francs, destinés à régler ses impôts. Le succès est énorme: l'ouvrage se vend à 150 000 exemplaires. Deux ans plus tard, elle récidive et se tourne à nouveau vers Les Arènes.

La sortie du livre est annoncée pour le 18 juin dernier. Son titre: Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre? Patatras! Le jour même, la Confédération nationale des avocats demande et obtient en référé la suspension de parution de l'ouvrage. On comprend pourquoi: ce dernier consacre de larges passages à l'affaire Elf, alors que se déroule le procès des protagonistes de ce scandale d'Etat. Voilà qui est sinon maladroit, tout du moins un tantinet provocateur. Du coup, le tribunal de Paris n'autorise la sortie du livre que le 8 juillet, une fois le procès Elf terminé.

Eva Joly, qui crie à la censure, ne baisse pas pour autant les bras. Le lendemain, elle lance dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne sa «Déclaration de Paris», qui figure en bonne place dans son livre. Ce texte propose toute une série de mesures pour lutter contre la corruption, «fléau qui mine les vieilles démocraties occidentales, entrave le développement des pays pauvres et leur liberté». Appel entendu, si l'on en juge par la présence de ses collègues magistrats - eux aussi emblématiques - venus du monde entier. Parmi eux, l'ancien procureur de Genève, Bernard Bertossa, le distingué Baltasar Garzon, combattant infatigable du terrorisme, le tenace Antonio Di Pietro, à l'origine de l'opération «Mani pulite», ou Juan Guzman, le juge chilien qui a inculpé Pinochet. Tous, pendant quarante-huit heures, résideront, comme il se doit, à l'hôtel des Grands Hommes, place du Panthéon, à deux pas de la Sorbonne. Coût de l'opération: 60 000 euros environ. Payés grâce aux avances sur les droits étrangers perçus par Les Arènes pour la publication du livre de Joly. Courant octobre, Est-ce dans ce monde-là que nous voulons vivre? devait être mis en vente dans une quinzaine de pays, parmi lesquels l'Allemagne, l'Italie et ceux d'Amérique latine.

Cette existence précaire, rude parfois, Eva ne l'oubliera jamais

En France, l'ouvrage, depuis le 8 juillet, se vend comme des petits pains. A ce jour, 175 000 exemplaires ont trouvé preneur. Pour le seul mois d'août, Eva Joly a reçu plus de 2 000 lettres de soutien.

«Personne n'y croyait», raconte Laurent Beccaria. Il ajoute: «Que n'ai-je entendu sur Mme Joly de la part de mes confrères! Elle est has been, démonétisée. Rien n'est plus faux. Car si la société politico-médiatique a tourné la page Eva Joly, ce n'est pas le cas de l'opinion publique, qui est avide de comprendre et de connaître les dessous des affaires.» Cette fois, Les Arènes ne lui ont pas accordé un sou d'avance. Ses droits d'auteur s'établissent ainsi: 10% sur le prix de chaque livre jusqu'à 20 000 exemplaires vendus, 12% jusqu'à 50 000 et 14% au-delà. Rien que de très classique. Au bout du compte, Eva Joly devrait percevoir, en incluant les droits étrangers, environ 400 000 euros. Dont une partie devrait être redistribuée à Procureurs sans frontières, une association destinée à servir de support logistique aux magistrats chargés de lutter contre la délinquance en col blanc et autres mafias.

Une blessure jamais refermée

Aujourd'hui, Eva savoure son succès. Elle multiplie les interviews en Norvège, où elle n'a jamais cessé d'être une star. Une belle revanche. Revanche sur ses collègues qui l'ont «enterrée» un peu vite. Revanche aussi sur une existence pas toujours rose, sur le plan matériel. Qu'y a-t-il de commun, en effet, entre la jeune fille au pair des années 1960 et l'Eva Joly célèbre dans toute l'Europe, accueillie quasiment comme un chef d'Etat lorsqu'elle se déplace à l'étranger? Pas grand-chose. Si ce n'est la quête permanente de l'ascension. Sociale. Intellectuelle. Et matérielle.

Motzfelds Gate, un quartier pauvre d'Oslo. Nous sommes dans les années 1950 (1). C'est là que Gro Farseth - elle ne choisira son second prénom, Eva, qu'à l'occasion de son mariage, en 1967 - habite avec ses sœurs. La vie est dure. Le froid, omniprésent. Le père, Eyvind Farseth, employé dans une fabrique d'uniformes militaires, fait ce qu'il peut pour nourrir sa petite famille. Autant dire que chez les Farseth, on ne roule pas sur l'or.

Cette existence précaire, rude parfois, Eva ne l'oubliera jamais. Elle en porte l'empreinte sur son visage et même dans son regard, qui donne l'image d'une femme dépourvue d'affectivité ou de sentiment. Une façade, en réalité. Car Eva Joly aime séduire. Ne confie-t-elle pas, avec une coquetterie évidente, que, jeune, elle ressemblait à Liv Ullmann, l'une des actrices fétiches de Bergman? Ses amis confirment. Ajoutant que lorsqu'elle enroulait en chignon sa chevelure blonde, elle avait des faux airs de Brigitte Bardot. Un charme qui, assurément, n'avait rien d'usurpé. Il suffit de se remémorer ce mois de février 1964, quand la jeune Eva débarque d'Oslo, après trente-six heures de train, pour devenir fille au pair dans une famille bourgeoise du VIe arrondissement. D'emblée, le fils aîné, Pascal, s'entiche d'Eva. La réciproque est vraie. Le jeune homme, étudiant en médecine, vague ressemblance avec Alain Delon, ne manque pas de charme. On commence à parler mariage...

Une volonté farouche de traquer les princes de la finance, issus de cette bourgeoisie qu'elle exècre

Seulement voilà: les Joly n'apprécient guère la liaison de leur fils. Tant et si bien qu'un jour, Jean-Paul Joly, le père, ophtalmologiste réputé, écrit ce mot comminatoire à son fils: «Tu ne dois pas te marier avec Gro. Nous ne savons pas d'où elle vient. Nous ne savons pas qui est sa famille. De plus, elle n'est pas riche et elle n'a aucun espoir de le devenir. Pense à la rudesse de ses traits. Dans notre famille, nous avons toujours été beaux pendant des générations. Si tu te maries avec Gro, tes enfants auront des traits grossiers.»

Effondré, Pascal montre ce diktat à Eva. Le coup est terrible. De là naît, chez la future juge, une blessure jamais refermée. De là encore naît cette volonté farouche que mettra Eva Joly à traquer les princes de la finance, issus généralement de cette bourgeoisie. Cette bourgeoisie pleine de morgue qu'elle exècre. Finalement, en juillet 1967, malgré l'opposition de ses beaux-parents, Eva épouse, en grande pompe, à Oslo, le séduisant Pascal. A Paris, le couple, qui habite un studio, mène une existence spartiate. Tout en poursuivant ses études de droit, la nouvelle Mme Joly décroche son premier job en 1970, chez Eddie Barclay, le pape de la variété française. Déjà, elle montre son caractère, en créant une section CFDT dans l'entreprise... D'où, aujourd'hui, cette rumeur qui court, laissant entendre que la future juge aurait été une militante trotskiste. Ce que l'intéressée dément totalement.

Seule certitude, l'agit-prop de la camarade Joly se termine mal: elle est licenciée de chez Barclay. Que faire? Va pour la décoration d'intérieur. Pas pour longtemps. La voici désormais styliste de mode. Le 3 décembre 1971, c'est le grand jour: grâce à un ami qui a gentiment mis son appartement à sa disposition, Eva, secondée par Pascal, présente sa collection. C'est le succès. Les commandes affluent. Au bout de deux ans, Eva, qui aspire à une autre vie, cesse cette activité.

«Devenez juge, une profession dynamique»

Le jeune couple abandonne alors Paris pour s'établir dans une maison située en pleine campagne, dans le petit village de Bouray, à quelques encablures d'Etampes (Essonne). Désormais, Pascal exerce son activité de médecin. «Le médecin des paumés», se souvient leur fille, Caroline, aujourd'hui avocate. De fait, il soigne les toxicomanes, les SDF et les gens du voyage. Quant à Eva, qui ne travaille plus, elle supporte de plus en plus mal cette oisiveté. Jusqu'au jour où sa licence en droit, obtenue à force de sacrifices, lui ouvre les portes de l'hôpital psychiatrique d'Etampes. Conseillère juridique, elle va y rester six ans, côtoyant des malades mentaux, des dépressifs, parfois spoliés par leur famille. Six ans pendant lesquels Eva s'emploie, dans des conditions difficiles, à redonner dignité et courage de vivre à ces gens torturés par la vie et détruits par l'angoisse.

Un jour de 1980, passant devant le panneau d'affichage de la mairie de Bouray, elle lit ces lignes: «Devenez juge, une profession dynamique.» Juge? Elle n'y a jamais pensé. Le juge n'est-il pas le chien de garde de l'ordre établi? Certes. Mais c'est aussi un métier respecté, qui offre des perspectives de carrière. Avec, en prime, la stabilité de l'emploi. C'est décidé: Eva va passer le concours de la magistrature. Elle est reçue dans un rang honorable: 30e. Après un stage pratique à Sens, la voilà nommée substitut à Orléans, en novembre 1981. C'est la déception. Déjà, Eva porte un regard critique sur la justice, «institution compassée, peu sensible à la réalité extérieure». Elle s'insurge aussi contre le «phénomène de cour qui règne dans les tribunaux, où les magistrats se montrent trop révérencieux à l'égard de leurs supérieurs».

Va-t-elle démissionner? Non. Au bout de deux ans, elle sollicite une nouvelle affectation. Ce sera le tribunal d'Evry, toujours comme substitut. Et toujours les mêmes griefs: la justice est trop lente; elle dispose de peu de moyens. Au bout de six ans, Eva Joly décide à nouveau de changer d'air.

Cette fois, finies les juridictions! En 1989, elle intègre le saint des saints de la technocratie française, l'organisme qui compte les meilleurs cerveaux de la République. Son nom: le Ciri. Dépendant de la prestigieuse direction du Trésor, il est chargé d'accompagner la restructuration industrielle de notre pays. Eva est emballée par son travail. Elle découvre un univers où les maîtres mots sont rapidité et concision. Des mots qu'elle avait oubliés comme magistrate. Il est vrai qu'au Ciri, en six mois, le diagnostic - survie ou dépôt de bilan d'une entreprise - est établi, alors qu'un justiciable doit parfois patienter des années avant qu'une décision de justice ne soit rendue. Au bout de trois ans, Eva est promue secrétaire générale adjointe du Ciri. La première magistrate. La première à ne pas être sortie de l'ENA.

De cette expérience, Eva Joly écrira plus tard dans Notre affaire à tous: «En tant qu'immigrée norvégienne, ayant commencé au bas de l'échelle comme secrétaire, cette reconnaissance m'avait fait du bien. Je me sentais désormais plus sûre de moi.» Décidément, cette volonté d'ascension sociale taraude, obsède Eva Joly. Dès lors, tel Rastignac, elle peut lancer: «A nous deux Paris.» Ambition assouvie lorsqu'elle intègre le nec plus ultra, la galerie financière du palais de justice de Paris. Elle y sera juge d'instruction. En ces années-là, les affaires politico-financières occupent le devant de la scène médiatico-judiciaire.

Intraitable pendant les interrogatoires

Une nouvelle génération de juges apparaît: Edith Boizette, Thierry Jean-Pierre, Renaud Van Ruymbeke, Philippe Courroye. Eva Joly, qui les admire, veut suivre leurs traces. Et même aller plus loin. Ces magistrats travaillent souvent dans des conditions artisanales. Eva veut plus de moyens pour conduire ses enquêtes. Sitôt installée dans son cabinet d'instruction - le fameux 126 - elle achète, sur ses deniers personnels, un ordinateur et un fax. Cette façon de s'impliquer si totalement dans son travail est diversement appréciée. «Pour qui se prend-elle?» grommellent certains de ses collègues, tandis que d'autres apprécient son côté bulldozer. Cette battante - chacun le reconnaît - se taille très vite une autre réputation: celle d'une juge peu conciliante, voire intraitable lors de ses interrogatoires. Les avocats commencent à la redouter. Quant à leurs célèbres clients, c'est la peur au ventre qu'ils pénètrent dans le cabinet 126... Pierre Conso, ancien président des Ciments français, André Levy-Lang, ex-patron de Paribas, et Claude Pierre-Brossolette, ancien président du Lyonnais, notamment, se souviennent encore de leur rencontre avec Eva Joly.

Bernard Tapie n'est pas davantage épargné. La juge le fait cueillir, un jour de 1994, à l'heure du laitier, dans son hôtel particulier da la rue des Saints-Pères, non loin du boulevard Saint-Germain. L'ancien ministre de la Ville s'apprête à partir au Rwanda pour une mission humanitaire, soutient-il, laquelle lui aurait surtout évité d'être entendu par la magistrate... Il est vrai que les écoutes téléphoniques de Bernard Tapie montraient qu'il tenait des propos peu amènes à l'égard d'Eva Joly, la qualifiant d' «abrutie complète, connue comme telle, une malade».

Peu à peu, l'imprévisible et intraitable Eva semble s'écarter des impératifs de sa fonction

Furieuse sur le moment de ces qualificatifs, Eva n'en tiendra pas trop rigueur à Tapie. En effet, le caractère entier du personnage, ses coups de gueule répétés, son côté provocateur l'amusaient. Au fond, Eva éprouvait une certaine sympathie pour ce self-made-man, certes un peu filou, mais qui n'appartenait pas à cet establishment qu'elle haïssait tant.

Elle se transforme peu à peu en diva

Avec l'affaire Elf, la France entière découvre Eva Joly. Le 5 juillet 1996, pour la première fois de notre histoire judiciaire, la juge envoie en prison un grand patron français, Loïk Le Floch-Prigent, président en exercice de la SNCF, après avoir été celui d'Elf de 1989 à 1993. La popularité d'Eva est au zénith. On reste ébahi par sa détermination à mettre au jour les ahurissantes dérives du premier groupe industriel français. Les magazines emboîtent le pas, publiant la photo de cette femme studieuse, consultant ses dossiers le matin dans le train qui la mène d'Etampes à Paris. Les banlieusards se reconnaissent en Eva Joly, fonctionnaire modèle. On apprend aussi que cette juge est d'origine norvégienne. Qu'elle a travaillé dur pour réussir.

Deux ans plus tard, en 1998, la magistrate montre que rien ne l'arrête: cette fois, elle défie l'un des plus hauts personnages de la République, Roland Dumas, président du Conseil constitutionnel, en perquisitionnant à son bureau, quai de Bourbon, à Paris. Le 29 avril 1998, Eva, en compagnie de sa collègue Laurence Vichnievsky, se rend dans la propriété de Dumas, à Saint-Selve (Gironde), pour lui signifier sa mise en examen pour recel d'abus de biens sociaux. Résigné, Dumas finit par démissionner de la présidence du Conseil constitutionnel. Du jamais-vu dans l'histoire de la Ve République! La classe politique assiste à la triste fin de carrière de l'un des princes de la Mitterrandie. Elle s'interroge: jusqu'où ira cette juge? Chercherait-elle à déstabiliser la République?

Peu à peu, l'imprévisible et intraitable Eva semble s'écarter des impératifs de sa fonction, qui ont pour noms silence, devoir de réserve et discrétion. Elle fréquente les plateaux de télévision, donne des conférences. Cette célébrité soudaine la grise. Au restaurant, il lui arrive de ne pas décolérer si elle n'obtient pas la place désirée. Parfois encore, devant un cercle restreint d'amis, elle traite de «pétainiste» l'un de ses mis en examen. Petit à petit, l'austère Eva se transforme en diva, donneuse de leçons. Comme ce jour d'avril 1999 où, à l'occasion d'un déjeuner-débat devant la presse anglo-saxonne, elle accuse certains avocats d'être rémunérés par le blanchiment d'argent. Même son plus fidèle soutien, Laurence Vichnievsky, s'offusque de ce dérapage. Lequel provoque un tollé au barreau de Paris. Eva a beau faire amende honorable, expliquer que ses propos ont été mal interprétés, c'est trop tard: le fossé se creuse entre elle et les avocats. Et il n'est pas près de se combler, tant les prises de bec avec les conseils de Dumas et de Le Floch seront fréquentes. A telle enseigne que, à la fin de l'instruction de l'affaire Elf, l'ancien président de la compagnie pétrolière, lessivé, littéralement affaibli psychologiquement, refusera de répondre aux questions d'Eva Joly. Un climat exécrable qui cessera lorsque Renaud Van Ruymbeke prendra le relais à l'automne 2001, pour interroger Le Floch-Prigent avec courtoisie.

Une carrière politique? «Ce n'est pas son truc», soutient son éditeur

Cette affaire Elf a aussi laissé des traces chez la magistrate, qui n'a pas toujours eu la vie facile: pressions, menaces - vraies ou supposées - l'ont secouée. Eva Joly connaîtra également un drame personnel avec la mort de son mari, en 2001. Aussi songe-t-elle à quitter l'instruction. Elle postule au poste de procureur à Toulon. La chancellerie fait la sourde oreille. L'emblématique juge parisienne n'aura rien.

C'est l'époque où les mauvaises nouvelles s'accumulent: certaines de ses enquêtes sont désavouées. Ainsi, André Levy-Lang bénéficie d'une relaxe, tout comme Roland Dumas, en appel, le 29 janvier 2003. A cette occasion, l'arrêt de la cour taille en pièces l'instruction d'Eva Joly, estimant certes «blâmable» le comportement de l'ancien ministre des Affaires étrangères, mais pas «pénalement punissable». L'étoile de la juge pâlit. Mais notre icône, désabusée, s'en est déjà retournée dans sa terre natale, où elle séjourne depuis près d'un an. Tous les quinze jours, elle revient à Paris, pour voir quelques amis magistrats, parmi lesquels sa complice de toujours, Laurence Vichnievsky. Elle s'est aussi offert une maison en Bretagne, dans l'île de Groix, pour venir se reposer avec ses enfants, Caroline et Julien.

Quand elle retourne à Oslo, Eva commence, dit-on, à trouver le temps long. Envisagerait-elle - déjà - une nouvelle activité? Une carrière politique, par exemple? «Ce n'est pas son truc», soutient son éditeur, Laurent Beccaria. Alors, pourquoi pas un poste à l'ONU? Cela pourrait l'intéresser, disent ses proches. A moins qu'elle n'opte, susurrent les méchantes langues, pour une fonction de rêve, à la hauteur de son ambition, celle de procureur général de la planète Terre? Seulement voilà: elle n'existe pas...
(1) Voir le livre très documenté de Marie-France Etchegoin et Matthieu Aron, Eva ou La justice est un roman (Robert Laffont), qui a fort bien raconté, avec des anecdotes inédites, les années de jeunesse d'Eva Joly en Norvège, puis en France
L'Express du 23/10/2003, Eva Joly L'inflexible par Gilles Gaetner

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