
12 février 2006 : Le socialiste Georges Frêche, président de la région Languedoc-Roussillon, insulte les harkis
30 août 2001 : Les anciens supplétifs de l'armée française en Algérie portent plainte aujourd'hui pour crime contre l'humanité. Les harkis portent plainte pour «crimes contre l'humanité»
25 septembre 2001 : Le président Chirac rend hommage aux harkis
Pierre Messmer, ministre des armées en 1962, s'explique
La presse algérienne critique les déclarations de M. Chirac aux harkis
La blessure des harkis devant les tribunaux
Ils accusent la France de les avoir trahis en 1962, livrés à la vengeance du FLN ou enfermés dans des camps.
Qui sont les harkis?
«Militaire indigène d'Afrique du Nord qui servait dans une milice supplétive (harka) aux côtés des Français.» Le dictionnaire Robert ne s'embarrasse pas de détails pour définir une collectivité complexe. Sous le terme de harki, on englobe, souvent abusivement, tous les musulmans, armés ou civils, qui se rangèrent du côté de la France pendant la guerre d'Algérie.
Les harkis sont en fait une partie des supplétifs, personnes engagées et payées sous contrats mensuels renouvelables par l'armée française sans avoir le statut militaire. Mises en place dès le début du conflit, en 1954, les harkas étaient des formations très mobiles (harka signifie «mouvement» en arabe), d'abord employées localement pour défendre les villages, puis constituées en commando offensif sous la responsabilité d'un officier français. Autres supplétifs: les moghazni (policiers), les groupes mobiles de sécurité (sorte de CRS) et les groupes d'autodéfense (GAD), volontaires et bénévoles. Toutefois, les données chiffrées qui circulent font l'objet de telles controverses qu'il est impossible de mesurer de façon fiable l'importance de chaque groupe.
Les harkis et les autres supplétifs obtiendront le statut d'anciens combattants par une loi du 9 décembre 1974. Dix ans plus tard, un nouveau texte de loi exprime la «reconnaissance» de la République française aux harkis; une somme forfaitaire de 110 000 francs est allouée à 15 000 familles. En 1999, les harkis de plus de 60 ans qui disposent de très faibles revenus se voient attribuer une rente viagère de 9 000 francs par an (750 francs mensuels).
Le site du collectif national des Harkis rappelle l'histoire des Harkis et présente l'appel national pour la justice.
Le site Harkis.com, la fédération des familles de Harkis propose une liste de liens vers d'autres associations.
C'est aujourd'hui (30 août 2001) qu'un groupe de harkis va déposer auprès du tribunal de grande instance de Paris une plainte contre X qui vise la France pour «crime contre l'humanité». L'annonce qu'en avait faite au mois d'avril Me Philippe Reulet, leur avocat, sonnait comme un appel à la mobilisation et aux témoignages. Finalement, ils seront neuf particuliers et une association à porter cette accusation. Selon les plaignants, la France a sciemment condamné les harkis et leurs familles à une mort certaine, dès la signature des accords d'Evian qui mettaient un terme à la guerre d'Algérie, en mars 1962. Et de décrire les étapes d'un lâchage planifié: on désarme par la force ou par la ruse ces supplétifs de l'armée française (1); on les exclut des plans d'évacuation; on leur interdit toute retraite vers l'Hexagone. Tout en ayant la certitude qu'un bain de sang les attend. Quant à ceux qui ont malgré tout réussi à s'enfuir et qui n'ont pas été refoulés à leur arrivée sur le sol français, ils ont été parqués dans des camps, dans des conditions qui constituent des «atteintes graves à leurs droits essentiels», expliquent les requérants.
Appels au meurtre.
Les opérations de désarmement collectif dans les harkas ont démarré dès mars 1962, alors que la France s'engageait à rester garante du maintien de l'ordre jusqu'au 2 juillet, veille de l'indépendance de l'Algérie. Les supplétifs n'avaient aucune raison de s'y prêter de bonne grâce: au cours des mois précédents, «les principaux responsables politiques et militaires du FLN appelaient sans précautions oratoires au meurtre des harkis et de leurs familles, qui n'étaient plus désignés que sous le vocable unique de traîtres», écrit Me Reulet. D'où le recours à la force «des unités de parachutistes intervenant alors avec l'appui d'unités blindées». Ou bien à des stratagèmes comme celui que relate un ancien sergent qui tient à garder l'anonymat, mais dont le témoignage est officiellement et nominalement annexé à la plainte (lire page 4). Pour démontrer que les autorités françaises ne se faisaient aucune illusion sur les «promesses de pardon» faites par l'ALN (Armée de libération nationale algérienne) pendant les négociations préparatoires aux accords d'Evian, Me Reulet cite le livre écrit par un autre militaire, le général Maurice Faivre (2). Qui indique que des directives secrètes algériennes, interceptées par l'armée française et versées au centre des archives d'Outre-mer, donnaient pour mission de «se montrer conciliant envers les harkis afin de ne pas provoquer leur départ en métropole, ce qui leur permettrait d'échapper à la justice de l'Algérie indépendante. Les valets du régime ne trouveront le repos que dans la tombe».
Egorgés par milliers.
C'est donc en toute connaissance de cause que les autorités françaises ont bloqué en Algérie les harkis qu'elles avaient utilisés depuis 1954 pour leur connaissance du terrain, estiment les signataires de la plainte. Ils reproduisent notamment deux documents où Louis Joxe, ministre d'Etat chargé des Affaires algériennes, rappelle que les militaires ou fonctionnaires qui aideraient au rapatriement de harkis en métropole doivent être sanctionnés. «Vous voudrez bien faire rechercher, tant dans l'armée que dans l'administration, les promoteurs et les complices de ces entreprises de rapatriement, et faire prendre les sanctions appropriées. Les supplétifs débarqués en métropole, en dehors du plan général, sont renvoyés en Algérie», écrit Louis Joxe. Or ce «plan général» est extrêmement restreint. Une note détaillée du commandement supérieur des forces armées en Algérie insiste: «n'accorder asile que dans des cas exceptionnels». Non seulement parce que la présence en France des harkis n'est pas souhaitée, mais aussi parce qu'il s'agit de ne pas froisser «le gouvernement algérien, dont l'autorité du pouvoir central se confirme», en protégeant «ses opposants». C'est ainsi que les harkis ont été égorgés par dizaines de milliers par le FLN victorieux ou les combattants de la vingt-cinquième heure. «Ces exécutions massives et sommaires constituent, par leur ampleur et le fait qu'elles aient été perpétrées et inspirées pour des raisons politiques, des crimes contre l'humanité», écrit Me Reulet. Les plaignants relèvent par ailleurs que les familles «accueillies» l'ont été dans des conditions très spéciales: camps insalubres, travaux forcés sans rémunération, couvre-feu.
Obstacles juridiques.
Que la démonstration soit ou non convaincante, la plainte va se heurter aux mêmes obstacles juridiques qu'avait rencontrés celle de la FIDH (Fédération internationale des droits de l'homme) lors de la publication du livre du général Aussaresses sur la guerre d'Algérie et la torture. D'une part, deux décrets et une loi d'amnistie générale couvrent les crimes commis pendant la guerre d'Algérie. La loi de 1968 stipule: «Sont amnistiés de plein droit toutes les infractions commises en relation avec les événements d'Algérie, toutes les infractions commises par des militaires servant en Algérie.» D'autre part, le concept de crime contre l'humanité a fait l'objet d'une application très restrictive en France. «Cette incrimination n'existe dans notre droit que depuis le 1er mars 1994, date d'entrée en vigueur du nouveau code pénal. Antérieurement à cette date, seuls les crimes contre l'humanité commis pendant la Seconde Guerre mondiale ont pu être poursuivis, sur le fondement de la charte du tribunal militaire international de Nuremberg, annexée à l'accord de Londres du 8 août 1945», écrivait ainsi le procureur de Paris, Jean-Pierre Dintilhac, en mai dernier. Il avait donc classé la plainte simple de la FIDH. Pour ne pas être expédiés aussi rapidement, les harkis ont déposé une plainte avec constitution de partie civile, ce qui entraîne quasi mécaniquement la désignation d'un juge d'instruction.
Les harkis porteurs de cette plainte ne veulent pas se contenter de l'unique journée nationale d'hommage qui leur est réservée, à l'initiative du président de la République, le 25 septembre prochain. Ils veulent que la vérité soit établie, même quarante ans après. «Il ne s'agit pas de faire l'Histoire devant une juridiction. Je ne suis pas pour la judiciarisation de l'Histoire. Mais nous voulons des comptes: qui a fait quoi, et pourquoi», explique Me Reulet. L'avocat compte épuiser toutes les voies de recours en France. Si la justice française campe sur ses positions et refuse de s'aligner sur le droit international, il poursuivra le combat devant la Cour européenne des droits de l'homme. Pour faire condamner la France par l'Europe.
(1) Signe de défiance, les harkis étaient souvent dotés d'un armement individuel ancien, parfois déclassé, moins performant que les autres soldats du rang.
(2) Les Archives inédites de la politique algérienne 1958-1962, L'Harmattan.
Par JACQUELINE COIGNARD, Libération, 30 août 2001, p. 2 à 4.
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Les harkis portent plainte pour «crimes contre l'humanité»
Des Français musulmans, engagés aux côtés de la France pendant la guerre d'Algérie, portent aujourd'hui plainte contre X auprès du tribunal de grande instance de Paris. Ils estiment avoir été «abandonnés» par la France en 1962 et livrés aux mains du FLN. Le bilan de ces massacres dépasse 150 000 victimes.
Le Figaro, Anne-Charlotte De Langhe, Publié le 29 août 2001, page 9
Ils attendent depuis 40 ans un signe de la France. La reconnaissance de sa part de responsabilité dans l'abandon et le massacre de ceux qui ont combattu à ses côtés au cours de la guerre d'Algérie.
Demain, à 14 heures, les harkis déposeront auprès du tribunal de grande instance de Paris une première plainte contre X pour «crimes contre l'humanité». Réunies sous l'égide d'un Comité national de liaison regroupant une centaine d'associations, plus d'une centaine de personnes, harkis ou familles de harkis, se sont déjà portées partie civile.
Jusqu'alors coutumiers des manifestations et des grèves de la faim, les plaignants voient ainsi dans le droit et la justice une ultime chance pour eux de gagner le statut qu'ils n'ont jamais obtenu: celui de Français à part entière. Poussés aussi par leurs enfants et leurs petits-enfants, les harkis attendent que soit enfin gommée «l'image que le gouvernement a voulu donner» d'eux: celle de «mendiants et d'éternels assistés». Afin d'étayer ces nombreuses plaintes, le comité s'est donc appliqué à recueillir, partout en France, les témoignages de rescapés, d'anciens prisonniers de guerre, mais également de femmes et veuves de harkis. Selon l'association, le nombre de victimes serait supérieur à celui annoncé officiellement: 25 000 seulement des 300 000 harkis engagés auraient été rapatriés en France. Aussi le questionnaire préparatoire aux plaintes distribué se veut-il bref et concis: sur deux pages, chacun décrit les faits dont il a été victimes et/ou témoins durant la guerre. Aux yeux d'un de leurs conseils, Me Emmanuel Altit, cette démarche «est, et sera, le déclic vers un retour à la dignité». «On se retrouve aujourd'hui à la croisée de différentes générations, ajoute l'avocat. Les enfants ont moins à craindre que leurs parents. En leur donnant la parole, cette plainte marque le début de tout un processus.» Me Philippe Reulet, du barreau de Marmande, considère, quant à lui, que l'initiative de ses clients est «la preuve d'une certaine maturité».
Il espère également que l'éventuelle ouverture d'une instruction, dans laquelle l'effet de nombre aura son importance, permettra de savoir «pourquoi les engagements pris pour la protection des harkis à la fin de la guerre n'ont pas été tenus». Le comité national de liaison pourrait en outre bénéficier du soutien de l'Association des Français rapatriés d'origine algérienne (Afra), laquelle envisage elle aussi de se porter partie civile. Enfin, le collectif national Justice pour les harkis, présidé par Abdelkrim Klech, leader des mouvements de 1997-1998, entend pour sa part déposer plusieurs plaintes individuelles en septembre prochain pour «crimes contre l'humanité et complicité de crimes contre l'humanité», visant respectivement le FLN et l'Etat français.
Même si sa démarche n'est guère assurée d'aboutir, la communauté harkie se refuse aujourd'hui à envisager un nouvel échec dans sa longue lutte pour la reconnaissance de sa cause et de ses souffrances. Pour s'être fréquemment illustré devant les tribunaux du Rwanda, du Burundi et, plus récemment, du Kosovo, Me Altit, spécialiste du droit pénal international, assure qu'«il est un devoir que de tenter de faire connaître, sinon de réparer ces injustices». S'ils parviennent, comme ils le disent, à crier «la misère et la torture morale dans lesquelles [ils] vivent depuis 40 ans», les harkis et leurs familles pourront tourner, alors, la page. Les réparations d'ordre financier, elles, pourront «venir après», affirment-ils. Même si «une somme d'argent n'empêchera jamais les harkis d'être réveillés la nuit par leurs cauchemars».
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Jacques Chirac rend hommage aux harkis *
Jacques Chirac a appelé mardi 25 septembre 2001, au nom de la France, au "devoir de vérité" à l'égard des harkis et, sans aller jusqu'à la repentance, a reconnu "la barbarie" des "massacres commis en 1962", après le cessez-le-feu du 19 mars 1962.
A l'occasion de la journée d'hommage national aux harkis, le président de la République, le Premier ministre Lionel Jospin et plusieurs ministres ont participé, mardi matin, à une cérémonie officielle dans la cour d'honneur des Invalides à Paris.
Les honneurs militaires rendus par des unités dans lesquelles ils ont servi pendant la guerre d'Algérie (spahis, zouaves, tirailleurs et artilleurs) et le dévoilement d'une plaque commémorative ont précédé la remise de décorations à une centaine de harkis ou à leurs descendants.
Dans un message bref et solennel, le président de la République a pris acte de la dette de la France à l'égard des harkis, "ces combattants fiers et courageux", en reconnaissant solennellement que la Nation ne leur avait pas fait "la place qui leur était due". "Que justice soit enfin rendue à leur honneur de soldat, à leur loyauté et à leur patriotisme! Que leur dignité d'hommes libres dans un pays libre soit enfin reconnue", a-t-il proclamé. Mais c'est dans la salle des Fêtes de l'Elysée, devant les présidents d'associations et les harkis qu'il venait de décorer, que Jacques Chirac, très applaudi, a délivré son message plus politique. "Les massacres commis en 1962, frappant les militaires comme les civils, les femmes comme les enfants, laisseront pour toujours l'empreinte de la barbarie. Ils doivent être reconnus", a-t-il dit. "La France, en quittant le sol algérien, n'a pas su les empêcher, c'est vrai. Elle n'a pas su sauver ses enfants", a-t-il ajouté.
"Ce devoir de vérité et de reconnaissance est pour le président de la République et pour le chef des armées une obligation impérieuse, une dette d'honneur", a affirmé M. Chirac. Le chef de l'Etat a estimé qu'il fallait "aujourd'hui réparer les erreurs qui ont été commises" après 1962, lorsque, en contradiction avec "la tradition républicaine" qui "refuse le système des communautés", on a fait, "dans l'urgence, le choix de l'isolement".
Le discours de M. Chirac, qui ne manque pas une occasion depuis les attentats du 11 septembre de mettre en garde contre tout amalgame entre terrorisme islamiste et monde arabo-musulman, tombait à point nommé. Il faut "lutter plus efficacement contre toutes les discriminations", "encourager la formation et favoriser l'accès à l'emploi des plus jeunes générations, qui restent encore indûment pénalisées dans leur recherche de travail", a-t-il dit.
Alors que lors de sa visite en France en juin 2000, le président algérien Abdelaziz Bouteflika les avait traités de "collabos", M. Chirac a dit partager l'"amertume" des harkis "devant certaines attitudes et certains propos" qu'il a "fermement" condamnés.
Dans le cadre de cette journée d'hommage, des cérémonies devaient être célébrées dans plusieurs régions, notamment à Epinal (Vosges), au cimetière du Ladhof à Colmar (Haut-Rhin), au camp de Bias (Lot-et-Garonne), au cimetière de la Chartreuse (Gironde), et dans le quartier populaire de la Duchère à Lyon.
La communauté harkie en France est estimée à 400.000 personnes, descendants des 50.000 engagés algériens ayant réussi à rejoindre la France. En mars 1962, date des accords d'Evian mettant fin au conflit, l'armée française avait dénombré 220.000 de ces supplétifs. De 100.000 à 150.000 d'entre eux, restés sur place après avoir été désarmés, conformément aux accords d'Evian, ont été massacrés par le Front de libération nationale, arrivé au pouvoir à Alger.
* Avec AFP, lemonde.fr | 25.09.01 | 18h50.
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Pierre Messmer, ministre des armées en 1962 : "Le principal responsable, c'est le FLN, qui a les a trompés et les a massacrés" *
" Vous étiez ministre des armées au moment où prenait fin la guerre d'algérie. vous sentez-vous responsable de l'abandon des harkis et des massacres qui ont suivi à partir de l'été 1962 ?
- Cette terrible situation résulte des accords d'Evian négociés par Louis Joxe, ministre des affaires algériennes, sur les directives du général de Gaulle. Il y a donc une responsabilité collective, le ministre des armées ayant sa part dans l'exécution de la politique du gouvernement. L'autre aspect du drame est que le FLN n'a pas respecté la disposition de l'accord d'Evian par laquelle il s'interdisait d'exercer toutes représailles. Pendant les semaines qui ont suivi l'accord, il a fait semblant de respecter cet engagement, ce qui a poussé un grand nombre de harkis à demander leur démobilisation.
"Ce n'est qu'ensuite, alors que les harkis étaient rentrés chez eux, que le FLN a changé de langage en arrêtant ces hommes, en les torturant, en les tuant en grand nombre.
- La guerre avait été une suite de duperies et de massacres, et c'était aussi une guerre civile. Comment pouviez-vous manifester pareille confiance à l'égard du FLN ?
- Un accord avait été négocié et il était naturel de penser qu'il serait respecté. La bonne foi des signataires français a été totale. Mais le retour des harkis dans leurs villages a correspondu à l'évacuation rapide du pays par l'armée française. Toute la question était de savoir si nous allions réoccuper des villages pour sauver quelques familles de harkis, au risque de relancer la guerre. Le général de Gaulle a tranché : il n'en était pas question. Beaucoup de harkis ont été arrêtés par le FLN. Le drame est que seuls certains ont pu s'évader et gagner la France.
"La question ne se posait pas en termes de confiance, car je n'en avais strictement aucune à l'égard du FLN. Il s'agissait de savoir si nous voulions finir une guerre de décolonisation, ou si nous voulions la continuer. Il est vrai que la négociation pouvait avoir des conséquences terribles. Cet épisode m'a plongé dans une grande tristesse mais, lorsqu'on gouverne, il faut choisir.
- L'abandon des harkis a donc été, pour vous, l'un des prix à payer pour la paix en Algérie ?
- Le souci de ne pas réouvrir les combats en Algérie a été la raison de notre refus d'organiser des opérations de récupération des harkis persécutés par le FLN.
- Mais le gouvernement de l'époque a été plus loin : Louis Joxe a menacé de sanctions les officiers qui ramenaient en France "leurs" harkis. Vous-même avez signé une note de service dans ce sens, le 12 mai 1962..
- Autant je reconnais ma responsabilité dans le refus des opérations de récupération des harkis, autant je ne me sens nullement coupable de l'absence d'organisation de leur transport vers la France. Sur ce point, j'ai fait exactement le contraire de ce que souhaitait M. Joxe. Je l'ai même contredit publiquement lorsqu'il a parlé de sanctions. Je vous défie de trouver un officier que j'aurais sanctionné pour avoir rapatrié des harkis. Pas un harki recueilli n'a été livré au FLN, tous ont été transportés en France avec leur famille. Le document que vous mentionnez concerne seulement certains officiers des sections administratives spéciales (SAS) qui rapatriaient des harkis sans accord de la hiérarchie et sans qu'aucun accueil n'ait été organisé.
- Pourquoi les harkis ont-ils été désarmés avant d'être livrés aux représailles ?
- Mais nous n'allions tout de même pas remettre des gens armés dans la nature en plein cessez-le-feu ! Nous ne les avons pas laissés tomber. C'est eux qui, trompés par les promesses de mansuétude du FLN, ont choisi de se faire démobiliser. Très peu d'entre eux ont accepté la proposition d'engagement dans l'armée que nous leur avons faite. La raison est qu'ils n'avaient pas envie de s'éloigner de leurs villages.
"Il y a donc une hiérarchie dans les responsabilités : le principal responsable, c'est le FLN, qui a trompé les harkis et les a massacrés ; ensuite, ce sont les harkis eux-mêmes qui se sont laissé tromper ; en troisième lieu, ce sont ceux qui n'ont pas été les délivrer pour ne pas mettre en danger le cessez-le-feu.
- Alain Peyrefitte a écrit que le général de Gaulle considérait les harkis comme des réfugiés et non comme des rapatriés. La véritable raison de leur abandon n'est-elle pas à chercher dans l'idée que ces musulmans ruraux étaient inassimilables en France ?
- Je ne crois pas : à la même période, la France a importé pour son industrie un très grand nombre de travailleurs nord-africains qui n'étaient pas très différents des harkis. Le général de Gaulle croyait que l'avenir de ces hommes-là était en Algérie, leur pays, et que les transporter en France serait à l'origine de grands problèmes. C'est ce qui s'est passé. Mais le général ne pouvait imaginer que le FLN se comporterait avec une telle sauvagerie.
- Pensez-vous que, au-delà de la compassion, la France se devrait d'exprimer une forme de repentance ?
- Ma réponse est non, catégoriquement non ! Les regrets sont à exprimer d'abord par le FLN, qui a massacré les harkis. Nous n'avons massacré personne !
- La plainte pour "crimes contre l'humanité" déposée par d'anciens harkis est-elle pour vous un autre sujet d'indignation ?
- On s'apercevra que cette démarche est parfaitement absurde. Aussi bien juridiquement que moralement. Si l'on suit cette logique, il faut poursuivre les dirigeants du FLN, y compris certains ministres algériens en exercice. M. Bouteflika est un ancien FLN, et je le tiens pour l'un des principaux complices des crimes commis contre les harkis."
Propos recueillis par Philippe Bernard, lemonde.fr | 24.09.01 | 10h33, Le Monde, 25 septembre 2001, p. 22.
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La presse algérienne critique les déclarations de M. Chirac aux harkis *
Le massacre des harkis de 1962 reste une pomme de discorde entre l'Algérie et la France. Mardi 25 septembre, le président Jacques Chirac fustigeait la "barbarie" des massacres commis par des Algériens contre les harkis après le cessez-le-feu. "Frappant les civils, les femmes comme les enfants, -les massacres- laisseront pour toujours l'empreinte de la barbarie. (...) La France, en quittant le sol algérien, n'a pas su les empêcher, c'est vrai. Elle n'a pas su sauver ses enfants", affirmait le chef de l'Etat à l'occasion de la première journée d'hommage national aux harkis. Si les autorités algériennes n'ont pas réagi aux propos du président Chirac, les journaux l'ont fait à sa place et ne se sont pas privés de critiquer le chef de l'Etat. C'est peu de dire que les propos de Jacques Chirac ont choqué, dans une Algérie où l'on considère que la France a commis "un génocide" durant la colonisation, et des "crimes de guerre" durant la lutte de libération.
"EFFRONTERIE HISTORIQUE"
"Chirac charge le FLN", titre Le Quotidien d'Oran, alors que les journaux arabophones sont plus véhéments, à l'image de Saout Al Ahrar (le journal du parti FLN), qui titre : "La France demande à l'Algérie de s'excuser auprès des traîtres !" Pour Le Quotidien d'Oran, Jacques Chirac a commis une "effronterie historique" qui lui permet d'être "dans l'air du temps, celui de l'Occident civilisé face aux autres, les barbares. En l'occurrence, le barbare serait le FLN". Le président français a manqué de "subtilité", nuance de son côté le journal francophone El Watan, avant d'accuser Chirac de se livrer à une opération de manipulation "devant un parterre d'anciens Français musulmans piteusement au garde- à-vous, supplétifs de l'armée coloniale, désarmés et abandonnés par elle dès la signature des accords d'Evian".
L'appel à la reconnaissance des massacres, dont l'ampleur est contestée par l'Algérie - même si l'on admet que des "vendettas" se sont effectivement exercées -, est jugé d'autant plus inacceptable que la France continue à ne pas admettre que des crimes ont été commis en son nom contre la population algérienne. Le regard du président français est "biaisé", affirme Le Quotidien d'Oran, en soulignant que "la France officielle s'est jusqu'à présent gardée de reconnaître les terribles massacres et carnages qui ont accompagné la colonisation et les crimes commis sous les sceaux successifs de la civilisation et de la pacification. L'empreinte indélébile de la barbarie couvre toute l'histoire de l'Algérie de 1830 à 1962, des massacres et enfumades des débuts de la colonisation aux villages rasés et napalmés durant la guerre de libération".
Pour El Watan, la question des harkis n'est pas une affaire algérienne. Ce sont des gens qui "ont choisi leur camp, leurs ennemis, leur destin, -et qui- dans un excès de zèle lâche et barbare ont commis des actions innommables contre la population civile". "Quand ces "soldats de pacotille" -l'expression est du général de Gaulle- ont été abandonnés par leurs maîtres, il était difficile de retenir les parents de ceux dont les fils et les filles ont été par eux assassinés."
* Jean-Pierre Tuquoi, lemonde.fr | 27.09.01 | 12h43, Le Monde, 28 septembre 2001, p. 34.