Hubert Védrine

2001. Derrière Attali, les juges pistent Védrine.
Le ministre aurait intercédé pour «défiscaliser» Falcone *

L'ardoise fiscale de Falcone de 320 millions de francs aurait été ramenée à 160. Il aurait remercié Attali d'être intervenu en payant ses services, sous couvert d'une étude sur l'Angola.

Aussitôt après avoir recueilli les confidences de Jacques Attali, mis en examen jeudi pour «recel d'abus de biens sociaux et trafic d'influence», les juges Philippe Courroye et Isabelle Prévost-Desprez se sont invités chez celui qu'ils soupçonnent d'avoir cédé à l'influence de l'ex-conseiller privilégié du président Mitterrand. Plus exactement dans ses bureaux, puisque c'est au Quai d'Orsay qu'ils ont perquisitionné, dans les locaux du ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine.

Depuis plusieurs jours, en effet, les deux juges travaillent sur une hypothèse stupéfiante: si Jacques Attali a été payé par le marchand d'armes Pierre Falcone - en deux versements de 50 000 et 200 000 dollars -, ce serait en récompense de son intervention auprès du ministre des Affaires étrangères, afin qu'il intercède auprès de son collègue des Finances de l'époque - Dominique Strauss-Kahn - pour obtenir une réduction de l'ardoise fiscale de Falcone, qui s'élevait alors à 320 millions de francs. Toujours selon cette hypothèse, l'effet de cette intervention aurait été sensible: le montant du redressement de Pierre Falcone aurait été réduit de moitié, à 160 millions de francs.

Scénario fiscal.

Au cœur de cette intrigue fiscale, on trouve de nouveau Allain Guilloux, l'un des avocats les mieux installés de la place de Paris en matière de droit fiscal. Et le scénario, s'il se confirme, n'est pas sans rappeler celui dans lequel s'est trouvé embarqué Dominique Strauss-Kahn, concernant la transaction fiscale obtenue par Karl Lagerfeld, par l'intermédiaire du même cabinet d'avocats, celui d'Allain Guilloux et Alain Belot.

Comment les juges peuvent-ils former de tels soupçons, qui placent de nouveau en difficulté un membre du gouvernement Jospin?
Au départ du scénario, il y a trois acteurs. Pierre Falcone, marchand d'armes, qui fit ses débuts dans la vente d'escargots dans le sud de la France, avant de devenir un intermédiaire dans les négociations d'équipements spécialisés de sécurité, pour le compte de la Sofremi, puis de s'engager en 1993 et 1994 dans la vente d'armes à l'Angola pour 510 millions de francs.
Cette dernière opération implique les Russes pour le matériel, l'Etat angolais, mais également une société de droit slovaque, ZTS-Osos, rémunérée sur le contrat. Pour le fisc, derrière ZTS-Osos se cachent Pierre Falcone et Arcadi Gaydamak (Libération du 6 mars). Comme le paiement des armes s'effectue via un compte bancaire ouvert à Paris, à Paribas, les impôts estiment qu'il s'agit là d'un revenu taxable. Et ils effectuent un redressement qui au plus fort s'élèvera, selon des sources administratives, à près de 500 millions de francs.

Pour sortir de ses ennuis, Falcone, tout comme Arcadi Gaydamak se tournent vers Allain Guilloux. Son cabinet d'avocats est un salon des mondanités: il compte pour clients Gérard Depardieu, Falcone, mais également Jacques Attali, le sherpa du président François Mitterrand. Par son intermédiaire, Falcone et Attali se rencontrent: idéologiquement, les deux hommes ont peu de choses en commun. Au moins théoriquement. Pourtant, l'agence de conseils d'Attali, ACA, est sollicitée par Pierre Falcone pour une étude de faisabilité sur des microcrédits en Angola. C'est du moins ce que soutient Attali, qui a versé au dossier d'instruction un rapport assez fourni sur le montage d'un système bancaire de cette nature.

Mais les juges ne se satisfont pas de ces explications. Quand ils entendent Jacques Attali jeudi dernier, ils travaillent sur une tout autre piste. Attali a été interrogé par les policiers le 1er décembre. Depuis, les enquêteurs ont retrouvé la trace de courriers adressés par Allain Guilloux à Hubert Védrine, dont la teneur laisserait envisager qu'une négociation est en cours; ils auraient aussi appris que le ministre avait accordé un rendez-vous à l'avocat, et qu'Attali aurait accepté de jouer les entremetteurs. Les juges auraient enfin noté que les virements au bénéfice d'Attali se sont effectués quelques jours après l'obtention par Guilloux de ce rendez-vous.

Coïncidences.

La thèse s'élabore: rencontre et notes auraient eu pour objet d'obtenir que Védrine use de son influence auprès de Bercy pour arranger les affaires de Falcone, alors que celles-ci étaient mal parties. Quant à Falcone, il aurait remercié Attali en payant ses services, sous couvert d'une étude sur l'Angola. La coïncidence de la date des virements destinés à Attali à l'été 1998 avec les courriers serait un élément supplémentaire du puzzle. Interrogé, Jacques Attali a nié toute intervention de ce genre.

Quant au rendez-vous qu'il aurait obtenu de Védrine pour son avocat, il aurait été motivé par un courrier - il s'agit d'une lettre d'Eduardo Dos Santos, chef d'Etat angolais, attestant des services rendus par Falcone à son pays - dont Guilloux était porteur. Pour Jacques Attali, établir le contact avec Védrine ne demandait pas grand effort: les deux hommes se sont côtoyés chaque jour pendant près de dix ans à l'Elysée, jusqu'en 1991.

Pour Jean-Michel Darrois, défenseur de Jacques Attali, ce ne serait là qu'une pure «construction intellectuelle», rien n'attestant d'un arrangement fiscal. Les membres de l'administration des impôts entendus à ce sujet, à commencer par Olivier Sivieude, chef de la cellule fiscale de Dominique Strauss-Kahn, patron de Bercy à l'époque, ont indiqué qu'il n'y avait eu aucune intervention de cette nature, ni de forme de transaction s'en approchant.

L'autre difficulté porte sur l'existence même de ce rendez-vous: Allain Guilloux, selon l'un de ses avocats, n'a aucun souvenir d'avoir rencontré le ministre. François Rivasseau, porte-parole du Quai d'Orsay,a nié toute intervention de Védrine dans cette affaire. Les Affaires étrangères étaient bien en peine de fournir davantage de détails: Hubert Védrine était hier en Bosnie, à Sarajevo. Il est ce matin en Macédoine.

Les juges ont terminé leur visite au Quai d'Orsay hier, en fin d'après-midi. Si l'on en croit la teneur de leurs questions adressées à Jacques Attali, ils ont un autre ministre inscrit à leur programme des prochains jours, qu'ils soupçonnent également d'être intervenu au profit de Falcone.
* Par ARMELLE THORAVAL, Libération, Le samedi 10 et dimanche 11 mars 2001, p. 16.

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