Affaires Elf

Février 2005 : Un décès très opportun ; respiration politique
Juin 2004 : Les 173 millions d'euros détournés introuvables
Mai 2004 : Libéré
Novembre 2003 : 5 ans ferme
18 juin 2002 : L'enquête s'accélère
les confessions du général Imbot

Sirven finançait aussi le parti communiste

Quand Alfred Sirven parlait *
Les dépositions d'Alfred Sirven devant le tribunal arbitral de Genève :
ALFRED SIRVEN parle. Dans une salle à l'ambiance feutrée de la Chambre de commerce internationale, à Genève, l'ancien directeur des « affaires générales » du groupe Elf-Aquitaine répond tranquillement aux questions de trois hommes, qui composent un tribunal arbitral. A deux reprises, le 15 mars 1994 puis le 21 novembre 1995, celui qui n'est pas encore considéré comme le personnage central d'un des plus grands scandales de la Ve République livre sa version d'une affaire encore secrète : les arrière-plans financiers de la vente, par le groupe Thomson-CSF, de six frégates militaires à la marine taïwanaise. Consignées sur procès-verbal, ses deux dépositions, dont nous publions les principaux extraits, et également, en exclusivité sur le Monde.fr, le texte intégral, constituent les seules déclarations effectuées jusqu'ici par Alfred Sirven dans un cadre officiel.

Ces documents ne se rapportent pas à l'affaire Elf. Les auditions de M.Sirven ne s'inscrivent à l'époque dans aucun cadre judiciaire. La juridiction devant laquelle il comparaît est saisie d'un litige commercial, qui oppose les dirigeants de Thomson à une société suisse, Frontier AG Bern, qui représente en apparence les intérêts d'un homme d'affaires chinois, Edmond Kwan. Le second réclame aux premiers une commission de 160 millions de francs sur la vente des frégates, en vertu d'un contrat d'intermédiaire signé à Paris le 19 juillet 1990. Le groupe d'électronique français ayant refusé d'acquitter cette somme, M. Kwan a saisi la justice arbitrale. Il entend démontrer que ses « prestations » en Chine, où régnait une hostilité déclarée contre l'exportation des navires vers Taïwan, ont favorisé la conclusion de la transaction. Pour cela, M. Kwan a sollicité plusieurs témoins, dont M. Sirven. Nul ne sait alors que ce dernier est en réalité le chef d'orchestre d'une supercherie qui engendrera une affaire d'Etat.

Une mystification tellement habile qu'elle sera, dans un premier temps, fructueuse : en 1996, Thomson sera condamné à payer – mais ne le fera pas. Il faudra l'intervention de la justice pénale, après une plainte déposée par le groupe l'année suivante, puis le croisement avec l'enquête sur les détournements commis au préjudice d'Elf, pour que se fasse la lumière sur ce théâtre d'ombres.

Pour l'heure, lorsqu'Alfred Sirven se présente devant les arbitres, c'est encore un personnage affable et respecté, dont les déclarations sont écoutées avec considération. Il a quitté le groupe Elf en 1993, peu après le départ de Loïk Le Floch-Prigent – devenu PDG de Gaz de France – dont il était le bras droit, l'éminence grise et l'ami. Il est resté en Suisse, où ses activités au service du groupe pétrolier l'avaient conduit à s'installer, mais il dispose toujours de nombreuses introductions dans le tout-Paris de l'industrie, des affaires et de la politique. En mars 1994, date de la première audition, il n'y a pas encore d'affaire Elf : l'instruction n'en sera confiée à la juge Eva Joly que le 18 août suivant. En novembre 1995, lorsque se tient la seconde audition, la tempête se prépare déjà : un mois plus tard, une série de perquisitions dévoileront les soupçons nourris par la justice à l'encontre de M. Le Floch-Prigent

« Je suis un parfait amateur », déclare, devant les arbitres, l'homme qui est aujourd'hui soupçonné d'avoir contribué au détournement de quelque 1,5 milliard de francs, assurant que sa contribution à la vente des frégates a été « épisodique », « modeste » et « bénévole ». A lire ses propos six ans plus tard, à la lumière des révélations entre-temps survenues, se devine un personnage rusé, sûr de lui et facétieux, semblant s'amuser du rôle qu'il interprête, jubiler en pensant au résultat escompté : l'enquête judiciaire a démontré que, dès l'origine, Alfred Sirven avait organisé, en Suisse, le dispositif destiné à recevoir et à partager la commission réclamée à Thomson. Contrats de fiducie, sociétés-écran, ordres de transfert et comptes numérotés : tout cela avait été préparé, dans l'ombre, avec celle qui était sa complice, Christine Deviers-Joncour.
Cette dernière n'apparaît à aucun moment dans ses propos, ce qui constitue, de fait, la meilleure preuve du caractère mensonger de ses dépositions. Chacun sait désormais que la compagne de Roland Dumas était alors la pièce essentielle, la carte maîtresse, si l'on ose dire, du dispositif de M. Sirven, quand M. Kwan et ses missions en Chine n'étaient qu'un leurre. Un document, publié dans Le Monde daté 25-26 janvier 1998, l'attestait déjà clairement : une lettre adressée par l'intermédiaire chinois à son mentor, le 1er août 1997, rappelait à l'homme d'Elf que leurs accords prévoyaient le versement à M. Kwan d'« une somme de 2 millions de dollars »– soit un treizième seulement de la commission attendue. Malgré la complexité des faits, autour desquels s'emmêlaient intérêts diplomatiques et financiers, les questions des arbitres et les réponses de M. Sirven permettent de comprendre que le contrat des frégates, bloqué sur l'ordre de François Mitterrand au début de l'année 1990, ne pouvait être débloqué qu'à Paris. Et que l'obstacle principal – pour ne pas dire le seul – sur cette voie était le ministre des affaires étrangères, Roland Dumas.

Des interventions confiées à la favorite du ministre, M. Sirven ne souffle pas mot. Mais il évoque en revanche ses propres contacts avec « le ministre d'Etat », qu'il « fallait essayer d'influencer » et à qui il prétend avoir « transmis des informations ». L'examen attentif des explications qu'il avance suggère pourtant qu'entre les deux hommes les choses se passaient à l'inverse. Contrairement à ce qu'affirme l'ancien directeur d'Elf, l'apaisement du contentieux franco-chinois, au terme de longues négociations menées par le Quai d'Orsay, ne fut jamais publiquement annoncé, encore moins divulgué dans la presse. La visite d'une délégation de diplomates chinois à Paris, qu'il présente – à juste titre – comme la dernière étape avant le dénouement favorable du contrat taïwanais, eut effectivement lieu, les 26, 27 et 28 juin 1991, mais elle fut tenue secrète. Aussi les détails fournis par M. Sirven à ce sujet devant le tribunal arbitral relèvent-ils du mensonge d'initié. Quant à l'autre visite qu'il invoque, celle de l'ancien maire de Shanghaï Zhu Rongji – qui n'est autre que l'actuel premier ministre chinois –, archives gouvernementales et témoignages des protagonistes de l'affaire concordent pour lui dénier toute utilité dans le déblocage du contrat. Cela aussi n'était qu'un leurre. Si le scénario échafaudé par M. Sirven apparaît donc largement falsifié, la description qu'il livre de ses relations avec M. Dumas durant cette période, mais aussi celles du monde des affaires, des « réseaux » qu'utilisent les « grands groupes » et des jeux d'influence nécessaires à la course aux grands contrats internationaux, possèdent, elles, des accents de vérité. Face à lui, les trois arbitres l'écoutent avec attention : l'avocat français Jean-Denis Bredin, l'ex-bâtonnier genevois François Brunschwig, l'ancien ministre espagnol de la justice José Pedro Perez-Llorca. Sans notes, son audace et sa faconde pour seules armes, il parle. Depuis, son nom est devenu célèbre, mais il est resté silencieux. Voici ce qui reste, à ce jour, ses derniers mots.
* Le Monde.fr, 03.02.01, 12h35, Hervé Gattegno

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Les surprenantes recettes de la revue du PC.
REVELATIONS. « Economie et politique », revue du Parti communiste, a bénéficié entre 1990 et 1991, de rentrées douteuses. Faux colloques et faux achats d'exemplaires ont été réglés par des grandes entreprises. Dont Elf et Alfred Sirven...

LORS DU PROCÈS pour financement politique occulte de son parti, pour lequel il a été acquitté en novembre 2001, Robert Hue n'avait pas hésité à invoquer la vente du muguet comme l'une des sources d'argent du PC. « Cela rapporte 10 millions de francs par an dans la plus grande transparence », avait assuré, sans rire, le leader communiste. Le candidat du PC à l'élection présidentielle oubliait de préciser qu'à côté de la vente du muguet, les grandes entreprises françaises ont directement financé le Parti communiste et sa revue « Economie et politique », dans des conditions des plus douteuses.

A Elf, c'est Alfred Sirven qui réglait les factures, rubis sur l'ongle
Parmi les documents que nous nous sommes procurés : des factures adressées par la revue phare de la place du Colonel-Fabien, « Economie et Politique », à Elf, Total, Rhône Poulenc et la RATP entre 1990 et 1991, laissent apparaître des versements de près de 1,6 million de francs. Dirigée à l'époque par l'économiste Philippe Herzog, membre du bureau national du parti et député européen, la revue mensuelle était installée place du Colonel-Fabien, au siège du PC, avant de déménager en 1992 vers des locaux tout proches.
Aujourd'hui bimestrielle, « Economie et politique » a réintégré l'immeuble historique des communistes et publie la prose des économistes du parti et d'autres.
A Elf, c'est le sulfureux Alfred Sirven, l'ancien homme de l'ombre du groupe, président de sa filiale Elf Aquitaine International (EAI), qui réglait les factures, rubis sur l'ongle : 250 000 francs (voir document ci-contre) . Une opération renouvelée plusieurs fois. L'affaire Elf a mis en lumière les salaires présumés fictifs payés par EAI à des proches de François Mitterrand, de Charles Pasqua, ainsi qu'à Christine Deviers-Joncour et des personnalités africaines.
Selon les documents en notre possession, la revue communiste facturait à Sirven la participation d'Elf à des colloques qu'elle organisait. Les thèmes de ses colloques ? « Europe : enjeux énergétiques, industriels et financiers », « Perspectives économiques mondiales et nouvelle donne énergétique »... Issu d'un compte suisse, l'argent d'Elf a régulièrement été versé sur l'un des comptes bancaires de la revue. Le problème, c'est qu'aucun de ces colloques n'a existé, comme nous l'a confirmé une ancienne salariée de la place du Colonel-Fabien (voir plus bas) . Fictives, les factures n'auraient donc servi qu'à « déguiser » les versements.
A une seule occasion, les fonds du groupe pétrolier ont sponsorisé un véritable colloque, en décembre 1991 à La Défense. Mais, curieusement, l'argent avait été facturé à Alfred Sirven le 18 novembre 1991 par la toute nouvelle association Confrontations, fondée par Philippe Herzog avec, entre autres, Michel Rocard et Jean Peyrelevade, le patron actuel du Crédit lyonnais...

Contre chaque facture, l'entreprise versait 100 000 francs
Pour Total, Rhône Poulenc et la RATP, les tarifs étaient moins élevés. Contre chaque facture, l'entreprise versait 100 000 francs à « Economie et politique ». Cette fois-ci il ne s'agit plus de participation à de soi-disant colloques, mais d'achats d'exemplaires de la revue : 3 500 numéros à chaque fois ! Ou, dans le cas de la RATP, le libellé de la facture mentionne « abonnement de soutien à la revue "Issues" », une autre petite publication du PC, tirée à quelques centaines d'exemplaires.
Les factures semblent encore fictives : selon nos informations, aucune livraison « massive » de la revue n'a eu lieu en échange des fonds versés. En 1992, des salariés de la revue avaient fait circuler, place du Colonel-Fabien, une lettre dénonçant ces curieux montages financiers : « Avec quels fonds fonctionne la revue ? Avec quels moyens financez-vous les permanents, époux et épouses, copains ou copines, de la section économique du PC ? » Seule une enquête judiciaire permettrait aujourd'hui de faire toute la lumière sur ces financements politiques déguisés.
Laurent Léger, Le Parisien , lundi 25 février 2002, p. 16.

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Frégates : l'enquête s'accélère

SUR COMMISSION ROGATOIRE du juge Van Ruymbeke, la gendarmerie maritime a passé la journée d'hier à perquisitionner le siège de Thalès, l'ex-groupe Thomson, à Paris VII e , qu'elle a quitté vers 21 heures. Les enquêteurs on saisi de nombreux documents. Ils étaient notamment à la recherche d'informations sur un ancien cadre du groupe, Jacques Morisson, décédé brutalement en mai 2001 d'une chute du cinquième étage. Lundi dernier, ces gendarmes ont pris contact avec le commissariat de Neuilly et réclamé l'enquête sur les circonstances de la mort, qui à l'époque avait conclu à un suicide. Mais pour le juge Van Ruymbeke, Jacques Morisson pourrait être un des quatre morts suspects de l'affaire des frégates. Cet ancien capitaine de vaisseau était en poste chez Thomson à Taïwan en 1991. Selon un de ses anciens collègues, il était en charge de « l'interface avec le client » et avait la signature sur les comptes bancaires. Le 18 mai 2001, son corps était retrouvé dans la cour intérieure de son immeuble, rue Montrosier à Neuilly. Alors que son appartement était au deuxième étage, l'enquête de police a établi, grâce à des débris de fenêtre, qu'il avait fait une chute du cinquième étage de l'escalier de service. Aucun témoin, aucun écrit, mais selon la famille « des antécédents dépressifs », bien que toutefois il n'ait jamais parlé de suicide.

« Secret défense »
Le rapport d'enquête évoque aussi l'intervention, quatre jours après le décès, de « deux agents de la sûreté navale, accompagnés d'un troisième homme qui n'a pas donné son identité », appartenant vraisemblablement à un service de renseignement. A l'initiative de ces trois agents, le parquet de Nanterre avait alors ouvert une information judiciaire pour recherche des causes de la mort, qui avait conclu au suicide. La semaine dernière (lire nos éditions d'hier) , le magistrat a entendu René Imbot, ancien patron de la DGSE et père de Thierry Imbot, lui-même agent de la DGSE en poste à Taïwan. Le général Imbot a confié au juge ses interrogations sur le décès de son fils Thierry, retrouvé mort dans la cour de son immeuble en octobre 2000, des suites d'une chute de quatre étages. René Imbot a révélé au juge les confessions de son fils sur les « fortunes » qui auraient été faites en France, grâce aux commissions occultes en marge de la vente des frégates. Dans ce dossier explosif, la justice suisse a découvert la trace, sur les comptes d'un intermédiaire, de 500 millions de dollars. Mais en France, les juges Van Ruymbeke et Dominique de Talancé se heurtent au mur du « secret défense ». Le 13 février dernier, lors d'une première perquisition chez Thomson, les deux magistrats ont réclamé le registre des documents classés. Ils ont pu constater qu'environ 140 documents avaient été classifiés, certains « tardivement » et « a posteriori ». Le 8 avril, les deux juges ont écrit au ministre de l'Economie, Laurent Fabius, afin de réclamer la levée du secret. Refus. Une nouvelle demande de levée du secret défense vient donc d'être adressée au nouveau ministre des Finances.
Laurent Valdiguié, Le Parisien , mercredi 19 juin 2002

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Frégates : les confessions du général Imbot
Le général René Imbot, ancien patron des services secrets français, a révélé au juge Van Ruymbeke la mission de renseignement sur la vente des frégates de Taïwan effectuée par son fils Thierry. Ce dernier est décédé à Paris dans des conditions suspectes e

Le général René Imbot , ancien patron des services secrets français , affirme que son fils lui avait fait des confidences avant son décès dans des conditions suspectes.

«MON fils savait beaucoup de choses sur les commissions occultes. » Le général René Imbot, ancien patron des services secrets français, a été entendu la semaine dernière comme témoin par le juge Renaud Van Ruymbeke dans le cadre de l'enquête sur la vente des frégates de Taïwan. Agé de 77 ans, le vieux général, ancien légionnaire, patron de la « Piscine » de 1985 à 1987, a révélé au magistrat que son fils Thierry, mort dans des conditions suspectes à l'automne 2000, chutant du quatrième étage de son immeuble, lui avait fait des confidences avant son décès. Thierry Imbot avait notamment raconté à son père comment le contrat des frégates de Taïwan avait permis à certains, « en France », de se constituer de véritables « fortunes ».

En mission pour la DGSE Pour le général Imbot, il ne fait aucun doute que son fils Thierry, tombé du quatrième étage d'un immeuble parisien, détenait des informations sensibles dans l'affaire des frégates. Autre élément nouveau, René Imbot a révélé au juge Van Ruymbeke que son fils, le lendemain de sa mort, avait rendez-vous avec un mystérieux journaliste. Un « rendez-vous » que le magistrat cherche désormais à éclaircir. Enfin, le général a confié au juge que son fils Thierry, lorsqu'il a été envoyé en 1991 à Taïwan, sous couverture officielle d'attaché commercial auprès de la délégation française, était bien en mission pour la DGSE, les services secrets français, avec pour ordre d'enquêter sur les marchés d'armement dans l'île. Thierry Imbot arrive à Taïwan en 1991. La vente des frégates de type Lafayette, assemblées par la DCN et équipées par Thomson, vient d'être signée dans des conditions diplomatiques laborieuses à cause de l'hostilité de la Chine. Thomson, après un refus de l'Elysée, n'a pas hésité à faire intervenir « le réseau Sirven », dans le but semble-t-il d'intervenir auprès de Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand. C'est ce contrat top secret de 160 MF que Thomson refusera de payer qui donnera lieu, près de dix ans plus tard, à l'affaire Deviers-Joncour. S'estimant victime d'une « tentative d'escroquerie », Thomson déposera plainte en 1999 contre Alfred Sirven et l'ancienne amie de Roland Dumas. Mais en lançant les juges sur cette piste, le géant français de l'armement se retrouve aujourd'hui en première ligne. Désormais, le juge Van Ruymbeke et Dominique de Talancé enquêtent sur toutes les commissions et se heurtent en France au mur du « secret défense ». Jusque-là, les juges ont pu obtenir le contrat principal des frégates mais se voient encore interdire l'accès aux contrats annexes qui détaillent les montants de toutes les commissions. La justice suisse, de son côté, a mis la main sur les comptes d'un intermédiaire utilisé par Thomson, Andrew Wang. Ses comptes bancaires ont vu passer 500 millions de dollars. Largement de quoi alimenter les « fortunes » dont Thierry Imbot avait parlé à son père...

Une « réparation de volet »
Le 10 octobre 2000, alors qu'il venait juste d'emménager dans l'appartement du 18, rue Jean-Goujon, Thierry Imbot a été retrouvé mort dans la cour de l'immeuble. Une chute de quatre étages et l'enquête avait conclu à un accident suite à une « réparation de volet ». Un détail, pourtant, avait intrigué le gardien de l'immeuble au moment de la découverte du corps. « Je suis formel, se souvient-il encore aujourd'hui, tout était éteint dans l'appartement au moment de la chute. » Thierry Imbot avait-il voulu débloquer un volet dans l'obscurité ? Quoi qu'il en soit, depuis la déposition du général Imbot, le juge Van Ruymbeke a décidé de s'intéresser de près aux « morts suspectes » de l'affaire des frégates.

Quatre morts suspectes C'est une sorte de malédiction qui semble s'être abattue sur les protagonistes du contrat « Bravo ». A Taïwan, il ne fait aucun doute que le capitaine Yin, un brillant officier de la marine, dont le corps a été retrouvé en 1993 dans le port de Taipei, a été assassiné alors qu'il s'opposait aux choix technologiques de ses supérieurs et des industriels français. Le juge Van Ruymbeke s'intéresse aussi à deux autres « morts brutales ». Le 4 juin 2001, Jacques Morisson, a lui aussi trouvé la mort en passant par une fenêtre de son domicile de la région toulousaine. Cet ancien marin avait été chef d'antenne à Taïwan du projet « Bravo ». « C'est lui qui assurait l'interface avec le client, nous indique un ancien de Thomson. Au lendemain de la mort de Yin, les policiers locaux étaient même venus ouvrir son coffre au chalumeau. » Quatrième mort brutale, celle de M. Albessard, décédé au printemps dernier d'un cancer foudroyant. « Quelques jours avant, il était à son bureau et personne ne le savait malade », assure cet ancien collègue. Lors du contrat « Bravo », Albessard était le numéro un de Thomson sur l'île, délégué de la puissante direction internationale du groupe. Soit quatre morts suspectes dans une enquête à trois milliards de francs.
Laurent Valdiguié, Le Parisien, mardi 18 juin 2002

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(Février 2005) Alfred Sirven disparaît avec ses secrets
L'ancien homme à tout faire du groupe pétrolier Elf est mort samedi (12 février 2005) à l'âge de 77 ans.

Alfred Sirven est mort samedi en fin d'après-midi, à la suite d'un malaise cardiaque à son domicile de Deauville (Calvados). Le décès a été constaté à l'hôpital de Caen, où il avait été transporté sans connaissance par les pompiers.

Agé de 77 ans, récemment marié à son ancienne gouvernante et compagne de cavale aux Philippines, Vilma Medina, 44 ans, Sirven semblait avoir bon pied bon oeil. L'automne dernier, au cours du procès Elf en appel, il confiait toutefois être «moralement très fatigué» de devoir ressasser l'affaire. Condamné à cinq ans de prison ferme en première instance, libéré en mai 2004 après avoir été détenu pendant plus de trois ans, l'ex-homme à tout faire du groupe pétrolier part sans avoir livré tous les secrets de sa caisse noire.

Avant de tirer sa révérence, Alfred Sirven avait tenu à «tuer quelques mythes» : l'homme capable de faire sauter vingt fois la République, «une invention de journaliste» ; le deus ex machina distribuant prébendes et valises, «un truc de bibliothèque de gare». Sur sa cagnotte de un milliard de francs, détournés de la plupart des contrats d'Elf, Sirven aura admis 40 millions de dépenses personnelles (château, villa, bijoux...), 20 millions pour financer sa fuite aux Philippines (entre 1997 et 2001); et concédé avoir arrosé des potentats africains : «Il y a en a de toutes sortes, numéro 2, 3 ou 4 du régime . A chaque passage à Paris, c'est un remake de "t'as pas cent balles ?".» Mais n'aura rien lâché sur le financement des politiques français.

«Gaulliste de base», avec affinités particulières pour Charles Pasqua, Sirven s'est mis sans état d'âme au service du mitterrandiste Loïk Le Floch-Prigent (PDG de 1989 à 1993). «Même le Petit Chose sait qu'Elf est une source de financements annexes. C'est une société secrète, de droite. Ces gens-là n'allaient pas nous raconter leurs histoires.» En se taisant sur les bénéficiaires de ses largesses, Sirven prenait le risque de se voir reprocher d'avoir tout englouti à titre perso. L'accusation ne s'en est pas privée, le qualifiant, entre autres noms d'oiseau, de «pirate à l'abordage d'un navire de commerce». Le vieil Alfred semblait assumer parfaitement le rôle, à mi-chemin entre le bandit et le moine soldat. A l'image de son étonnant cursus personnel : résistant à 17 ans, engagé volontaire pendant la guerre de Corée, puis emprisonné au Japon pour une attaque de banque... A la barre d'un tribunal, la voix rocailleuse d'Alfred Sirven ne s'élève vraiment que lorsqu'on évoque ses pressions physiques sur certains protagonistes : «Je n'ai jamais été menaçant ou brutal. Il est temps que je me défende des horreurs colportées sur moi.»

Après sa condamnation dans l'affaire Elf, on lui a retiré sa Légion d'honneur, mais pas sa croix de guerre. La première est donnée à tout type de «serviteur» de la République, et se perd en cas de poursuite pénale (relativement fréquente) ; la seconde ne se décerne qu'à titre militaire, pour toujours.
La cour d'appel devait rendre sa décision le 31 mars (2005), mais Alfred Sirven avait déjà statué : «Je suis coupable, j'ai admis.»
Par Renaud LECADRE, lundi 14 février 2005 (Liberation - 06:00), p. 16

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(Février 2005) Sirven emporte ses secrets dans la tombe
L'ancien personnage vedette de l'affaire Elf est décédé samedi (12 février 2005) à Deauville. Condamné à cinq ans de prison en première instance, il attendait son jugement en appel. Avec lui disparaissent les principaux secrets de l'affaire Elf.

ALFRED SIRVEN est décédé sans avoir parlé. L'ancien directeur des affaires générales d'Elf, âgé de 78 ans, a été pris d'un malaise, samedi, à son domicile de Deauville (Calvados) et il est décédé vers 22 heures à l'hôpital de Caen. Il devrait être enterré cette semaine à Chantilly, dans l'Oise, où vit une de ses filles.

Condamné à cinq ans de prison en première instance, dans la tentaculaire affaire Elf, Alfred Sirven était dans l'attente de l'arrêt de la cour en appel, prévu le 31 mars prochain. A son encontre, le parquet général avait réclamé « le maximum », soit « dix ans de prison ». « Sirven est mort innocent dans ce dossier puisque sa peine n'était pas définitive, commente un avocat. Maintenant, on ne connaîtra jamais la sanction. »

Arrêté en cavale aux Philippines en février 2001, Sirven avait déjà passé trois ans et trois mois au quartier VIP de la prison de la Santé à Paris. Il redoutait fortement de retourner derrière les barreaux. « A mon âge, trois ans et trois mois, cela pèse », confiait-il le 29 juin dernier dans un unique entretien, accordé dans la foulée de son mariage avec Vilma, son ancienne gouvernante des Philippines. Comment a-t-il occupé ses dernières journées ? Grand amateur de bordeaux et de cigares, « Monsieur Alfred », comme l'appelaient les commerçants de Deauville, disait « prendre le soleil ».

Un gigantesque magot

Personnage méridional à la Raimu, ancien résistant et militaire en Corée, Alfred Sirven reste énigmatique. Très attachant pour ses proches, adorable pour certains de ses anciens codétenus, ce Toulousain pouvait aussi se montrer cassant et colérique.
« Alfred, il faut savoir le prendre », décodait un de ses avocats en marge d'une audience. Les juges n'ont jamais su. « Le courant n'est jamais passé avec Eva Joly, qu'il détestait, confie un autre avocat de la procédure Elf. Par contre, cela allait mieux avec le juge Van Ruymbeke, à qui il a promis plusieurs fois des révélations... qui ne sont jamais venues. »

« Trois ans de prison, cela n'arrange personne, surtout à son âge, a réagi hier Christine Deviers-Joncour, très peinée à l'annonce du décès de son ancien mentor. Je ne suis pas surprise qu'il n'ait finalement jamais fait sauter la République, ajoute-t-elle. Lors d'un aparté d'audience, il m'avait murmuré, Et toi, imbécile, tu as parlé et qu'est-ce que cela t'a rapporté ? » Jusqu'au bout, il a choisi la voie du silence.

Refusant des ponts d'or d'éditeurs, ainsi que toutes les invitations télé, cet ancien baroudeur, jamais avare de confidences en privé, s'est toujours tu en public. Lors de son dernier interrogatoire devant un tribunal, en octobre, Sirven, un brin agacé, avait résumé d'une phrase toute sa ligne de défense : « Je suis coupable, je l'ai admis, je le redis... Alors maintenant, je ne vais pas me battre sur des détails que j'ai oubliés depuis longtemps. »

Les « détails » que Sirven disait avoir oubliés se chiffrent pourtant en dizaine de millions d'euros. Sur les 173 M € d'euros détournés des caisses d'Elf, moins de 40 millions d'euros ont été retrouvés. Pourtant, l'instruction judiciaire a montré que Sirven avait utilisé à des fins personnelles 337 millions de francs (environ 51,4 M€). Sur ce gigantesque magot, la justice a retrouvé la trace d'appartements en Belgique, d'un château sur les bords de Loire, d'une villa de luxe à Ibiza (louée cet été encore 11 950 $ la semaine), et de 79 MF d'antiquités et de bijoux de luxe.

« Sirven est ruiné, il n'a plus rien », ont toujours assuré ses avocats. L'ancien directeur des affaires générales laisse-t-il derrière lui un « trésor de guerre » ?
Laurent Valdiguié, Le Parisien, lundi 14 février 2005, p. 13

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