ANGOLAGATE. 2001. La pression judiciaire s'accentue sur l'entourage de Charles Pasqua * par Jérôme CARTILLIER, PARIS, 13 avril 2001 (AFP)
Le témoignage qui embarrasse le clan Pasqua
Bernard Guillet payait tout en liquide

- La pression judiciaire s'est brutalement accentuée cette semaine sur l'entourage de Charles Pasqua avec la mise en examen d'un de ses conseillers de longue date, Bernard Guillet, et la nouvelle audition de l'ancien préfet du Var, Jean-Charles Marchiani.

Ces derniers développements, qui s'inscrivent dans le cadre de l'affaire du trafic d'armes vers l'Angola et des commissions versées en marge de ces ventes, ne portent cependant pas sur d'éventuelles irrégularités dans le financement du Rassemblement pour la France (RPF) dont les juges Philippe Courroye et Isabelle Prévost-Desprez n'ont pas, à ce jour, été saisis.

Le président du RPF a toujours indiqué que le parti qu'il avait fondé avec Philippe de Villiers au lendemain des élections européennes de 1999 n'avait "jamais bénéficié de quelque financement occulte que ce soit".

"On sort les grands moyens pour une affaire dans laquelle il n'y a pas grand chose", a pour sa part commenté jeudi M. Marchiani avant d'ajouter: "si des infractions ont été commises, il faudra que l'on nous dise lesquelles".

Conseiller diplomatique de M. Pasqua au ministère de l'Intérieur puis au conseil général des Hauts-de-Seine, Bernard Guillet, 56 ans, a été mis en examen jeudi soir à l'issue deux jours de garde à vue pour "recel d'abus de biens sociaux".

Il a été laissé en liberté mais placé sous un contrôle judiciaire strict qui lui interdit de rencontrer la dizaine de personnes déjà mises en examen dans ce dossier mais également MM. Pasqua et Marchiani.

"Il n'y a contre Bernard Guillet que des rumeurs et des ragots", a assuré son avocat Me Vergès.

Deux secrétaires proches de M. Pasqua ont par ailleurs été placées en garde à vue puis remises en liberté sans avoir été mises en examen.

Perquisitions
Les enquêteurs s'intéressent à l'Association France Afrique Orient (AFAO), dont M. Pasqua fut un temps le vice-président et M. Guillet le secrétaire, et qui a perçu en 1996 un virement de 1,5 million de francs (230.000 euros) de Brenco, la société de ventes d'armes dirigée par Pierre Falcone.

L'AFAO, qui fut présidée par l'ancien Premier ministre Pierre Messmer, avait fait l'objet d'une perquisition, dans le cadre de l'affaire du trafic d'armes, le 30 novembre dernier, le jour même où elle fut officiellement dissoute.

Ecroué depuis le 1er décembre, Pierre Falcone est considéré comme le personnage principal de cette affaire.

Mais les gardes à vue et les auditions de cette fin de semaine ne sont pas les premières démarches procédurales concernant directement M. Pasqua et ses proches.

Début décembre, des perquisitions avaient été conduites au siège du RPF à Neuilly-sur-Seine ainsi qu'au conseil général des Hauts-de-Seine, présidé par M. Pasqua.

Mois d'un mois plus tard, les comptes de campagne de la liste de M. Pasqua aux européennes de 1999 avait été placés sous séquestre à la demande des deux magistrats.

Le 10 janvier, le député vendéen Philippe de Villiers, qui a démissionné en juillet 2000 de son poste de vice-président du RPF, avait été entendu comme "témoin à charge", selon ses propres termes, par les juges d'instruction.

A l'issue de cette audition, il avait estimé que cette affaire, qu'il avait baptisée "affaire Mitterrand-Pasqua", était "une affaire d'Etat avec des ramifications intercontinentales et des développements insoupçonnables".
* par Jérôme CARTILLIER, PARIS, 13 avril 2001 (AFP)

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AFFAIRE FALCONE. L'ancienne conseillère diplomatique adjointe de Charles Pasqua a évoqué devant les policiers des voyages suspects au Luxembourg et en Suisse.
Ces propos pourraient accréditer la thèse d'un financement occulte du RPF.

Le témoignage qui embarrasse le clan Pasqua, Laurent Valdiguié, Le Parisien, 19 avril 2001, p. 13

LE JUGE Philippe Courroye, en charge de l'enquête sur les ventes d'armes en Angola, a en main un nouveau témoignage sur le financement présumé occulte visant l'entourage de l'ancien ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua.

Sabine Moutier, l'ancienne conseillère diplomatique adjointe de l'ex-ministre de l'Intérieur, placée en garde à vue la semaine dernière, a été interrogée sur de possibles versements en espèces. Elle a indiqué que, selon elle, le réceptionnaire des fonds était Bernard Guillet, son patron direct, actuel conseiller diplomatique de Charles Pasqua.

Selon nos informations, Sabine Moutier a d'abord évoqué devant les policiers « un voyage un Suisse », au cours duquel un inconnu lui aurait remis une mallette, sans toutefois, qu'elle en aperçoive le contenu exact.
Bernard Guillet, a-t-elle expliqué à la police, lui aurait indiqué avant le départ que la mallette contenait des « documents diplomatiques ».

Devant les policiers, Sabine Moutier, fortement impressionnée par les conditions de sa garde à vue, a également évoqué un déplacement au Luxembourg, en compagnie de Bernard Guillet.
Selon elle, au cours de ce voyage, c'est Nassir Abib, le principal associé de l'homme d'affaires irakien Nadhmi Auchi, qui aurait remis cette fois une enveloppe.

Il faut savoir que Nadhmi Auchi est le principal actionnaire privé de Paribas, la banque principale du tandem Gaydamak-Falcone. Il est également recherché par le juge de l'affaire Elf, pour avoir réalisé avec le groupe pétrolier une opération suspecte en Espagne.

« Sérénité »
Le juge Courroye flaire donc là une possible source de financement suspect, « mais plusieurs vérifications restent à effectuer ». Mis en examen la semaine dernière pour « recel d'abus de biens sociaux », et hospitalisé durant sa garde à vue, Bernard Guillet n'a pas encore été interrogé sur ces accusations, qualifiées hier de « rumeurs et de ragots » par son entourage.

Quoi qu'il en soit, le juge Courroye, dans la foulée des dépositions de Sabine Moutier, a communiqué au procureur de Paris l'ensemble des éléments recueillis sur le financement présumé occulte du RPF, le parti politique actuellement dirigé par Charles Pasqua. Le juge estime avoir recueilli suffisamment d'éléments visant des infractions sur « la législation sur les partis politiques ». « Tout cela est assez surréaliste, réagit pour sa part Me Edgar Vincensini, avocat de l'ancien ministre de l'Intérieur et trésorier du parti. Il est totalement absurde d'imaginer que l'on ait pu tricher pour la campagne des européennes alors que l'Etat rembourse les dépenses des partis ! »

Hier matin sur RTL, Charles Pasqua a réaffirmé sa « sérénité » face à l'enquête en cours. Il a également indiqué avoir écrit au garde des Sceaux pour demander la saisine du Conseil supérieur de la magistrature. Le président du RPF a estimé que les magistrats avaient outrepassé leurs pouvoirs en saisissant notamment le fichier des adhérents et en intervenant de manière à perturber le fonctionnement de son parti.

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« Bernard Guillet payait tout en liquide », Propos recueillis par L.V., Le Parisien, 19 avril 2001, p. 13.

Jean-François Clarisse.

Je confirme. Bernard Guillet avait un coffre dans son bureau et ce coffre était alimenté de fonds en espèces dont j'ignore l'origine. Jamais de carte de crédit, il payait toujours en liquide.
La collaboratrice dont vous parlez était quelqu'un de confiance, elle a travaillé avec Bernard Guillet au ministère de l'Intérieur comme conseillère diplomatique adjointe, ainsi qu'au conseil général des Hauts-de-Seine. J'étais au courant depuis un certain temps du but de certains de ses déplacements à l'étranger.

Pourquoi avez-vous été entendu comme témoin dans l'affaire Falcone ?

Les enquêteurs s'intéressent à moi pour plusieurs raisons : d'abord parce que je connais bien Arcady Gaydamak avec lequel j'ai été en affaire en 1992. Ensuite parce que je connais bien l'Angola, parce que j'y ai vendu du matériel, et notamment des armes, bien avant le tandem Falcone-Gaydamak. Enfin, parce que je connais aussi bien l'équipe Pasqua, pour avoir eu des bureaux au 24, rue de Penthièvre, dans l'immeuble qui était alors le quartier général de Demain la France, l'association de l'ancien ministre de l'Intérieur.
Tout cela est lié. C'est un système global où la politique et les affaires, officielles ou officieuses, sont imbriquées.

A quand remontent vos premières relations avec Arcady Gaydamak ?

Gaydamak était un exilé russe qui vivotait à Paris en faisant des traductions. Il a fait sa fortune sur un coup : la vente en Russie de faux cognac, en 1992. Ce n'était pas franchement illégal à l'époque, mais il achetait du « spirit de brandy », de l'alcool caramélisé, en Charente, et il lui collait de belles étiquettes Napoléon, et direction Moscou. Il a gagné un dollar par bouteille sur 12 millions de bouteilles. Il a donc gagné 12 millions de dollars (84 MF) sur une seule livraison.
Ensuite, il a été beaucoup aidé par Alimgan Tokhtakhunov, dit le Taïwanais, un homme d'affaires russe influent en Europe qui lui a ouvert beaucoup de portes au Kremlin et au Khazagstan.
Il a amassé en dix ans une immense fortune et s'est fait aussi de solides ennemis. Quels contrats avez-vous eu en Angola ?

L'Angola, c'est l'Arabie saoudite de l'Afrique. Il y a du pétrole à profusion, mais aussi des diamants. Dans certaines régions, il suffit de se baisser et de gratter le sol pour en trouver. Mais le pays est secoué depuis toujours par une guerre civile perpétuelle entre le MPLA du général Dos Santos, au pouvoir à Luanda, et la rébellion de l'Unita, de Jonas Savimbi.

Moi, j'ai toujours vendu au MPLA, et au début des années quatre-vingt-dix, les milieux politiques français en général étaient 100 % favorables à l'Unita. Son leader, Savimbi, a un gros atout : il tient les deux grosses zones diamantaires.
Je sais, qu'à Paris, des mallettes de diamants de l'Unita n'étaient pas perdues pour tout le monde.

« Grâce au sésame Pasqua, Falcone et Gaydamak ont eu un boulevard »

Quels rapports avez vous eus avec l'équipe de Charles Pasqua ?

Je suis un homme d'affaires, pas un enfant de choeur. J'ai travaillé avec des Russes, des Afghans, des Serbes, des Chinois, des Chiliens. A force, on connaît bien certains milieux. En 1997, j'ai organisé en France la visite du général Lebed. Le général russe a été accueilli à bras ouvert par Charles Pasqua. J'ai ainsi fait la connaissance de Bernard Guillet, son conseiller diplomatique, un ancien consul français aux abords très respectables.

Bernard Guillet était désireux d'élargir son carnet d'adresses, et je lui ai présenté des Serbes, la famille Milosevic, des Afghans, des Africains, des Tchtéchènes… Il m'a proposé de venir m'installer dans l'immeuble de Demain la France, rue de Penthièvres.

Charles Pasqua avait son bureau au premier étage, et Bernard Guillet avait installé au rez-de-chaussée un trio constitué par lui : une association, Présence française, pour le rapprochement avec l'Irak, Faberlink, la société de Sabine Moutier, tournée vers la Lybie, l'Irak et la Syrie, et moi, plutôt anglé vers l'Angola et l'Est.
Guillet travaillait main dans la main avec Jean-Charles Marchiani. J'ai compris petit à petit que Falcone et Gaydamak, c'était eux aussi. Guillet-Marchiani assuraient le coté « politique », officiel. Ils prenaient les contacts. En parallèle, Falcone-Gaydamak s'occupaient des contrats. Tout le monde avait besoin de tout le monde.

Comment ?

Pierre Falcone se rendait en Angola avec Marchiani, alias Robert pour les Angolais, et il se présentait quasiment au nom de Charles Pasqua, ministre de l'Intérieur de la France. Pour Dos Santos, c'était du pain béni.
Il voyait bien jusque-là que les politiques français, je pense notamment aux hommes de François Léotard, alors ministre de la Défense, penchaient plutôt pour l'Unita. Grâce au « sésame » Pasqua, Falcone et Gaydamak ont eu un boulevard.

En quels termes avez-vous quitté la rue de Penthièvre ?

J'étais proche d'un général angolais, le ministre de la Défense de Dos Santos, et à sa mort on m'avait demandé d'aller voir Falcone, qui avait promis d'aider sa famille. Je suis allé voir Falcone. Mais au lieu d'honorer sa promesse, j'ai été « convoqué » par Bernard Guillet, en présence de Jean-Charles Marchiani. Guillet m'a demandé de laisser tomber. Il ne fallait pas que je me mêle des histoires angolaises de Falcone. Il m'a dit : « Si tu touches à eux, c'est comme si tu nous touches nous… » J'ai quitté la rue de Penthièvre peu après.

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