Le juge Juan Guzman Tapia est entré par la porte de service, rue Pedro Lira Urquieta.
Le domicile d'Augusto Pinochet est une élégante villa d'un quartier chic de l'est de Santiago, La Dehesa. C'est à la demande de l'accusé, chef de la junte qui a renversé dans le sang le président légitime du Chili en septembre 1973, que le juge instructeur entend le vieil homme mardi dans sa propre maison. Pour la première fois depuis le dépôt de 208 plaintes pour des crimes commis sous la dictature militaire, un magistrat entend directement ce que le général, sénateur à vie et vénéré modèle de l'armée chilienne, a à dire.
C'est également une première historique pour la justice chilienne, que personne ne croyait capable, il y a peu, de mener à bien une instruction prématurément avortée en Grande-Bretagne et en Espagne, l'année dernière, pour "raisons humanitaires". Pour pallier Le commandant en chef de l'armée chilienne, le général Ricardo Izurieta, a affirmé que cette dernière ne laisserait jamais tomber son prédécesseur Augusto Pinochet. "Malgré toutes les suppositions selon lesquelles je me serais éloigné de lui, la seule chose que je puisse affirmer c'est que jamais l'armée ne fera cela", à savoir abandonner son ancien chef, car "elle lui porte estime et affection", a-t-il déclaré dans une interview publiée dimanche par le quotidien chilien El Mercurio. "On ne peut nier, aujourd'hui, ce qui s'est passé", a souligné le général Izurieta, estimant que la divulgation des faits compromettants "est nécessaire pour que le pays retrouve son unité". à ce motif d'annulation, le juge Guzman avait pris soin de soumettre Augusto Pinochet à des expertises médicales. "Démence vasculaire sous-corticale légère à modérée", avaient conclu les médecins jeudi dernier. On ignore encore les conséquences judiciaires de cet avis, la loi chilienne suspendant les condamnations en cas de démence, mais n'interrompant pas les instructions pour autant. "Nous sommes dans une phase très délicate et il convient d'être extrêmement prudent", avait alors sobrement commenté Juan Guzman.
Le petit juge qui transige
Plusieurs fois repoussé, plusieurs fois menacé d'annulation, l'interrogatoire d'Augusto Pinochet a été rendu possible par la souplesse du juge. Juan Guzman a en effet transigé sur le lieu où devait se dérouler le rendez-vous, acceptant que celui-ci se déroule au domicile de l'ancien dictateur. Et a passé l'éponge sur le fait que Pinochet ne se soit pas présenté aux premières séances d'examens médicaux qu'il avait ordonné, comme le prévoit une loi du XIXè siècle pour les personnes âgées de plus de 70 ans. A l'issue du rendez-vous particulier de mardi matin, l'accusation, menée par un député socialiste, va exiger le jugement. La défense, menée par un juriste conservateur, ne doute pas que le rapport médical évitera à son client de passer sur la balance de la justice.
A bord d'un hélicoptère Puma, la Caravane de la mort avait sillonné le Chili, exécutant au moins 75 opposants.
Quoi qu'il en soit, le juge de Santiago interroge Augusto Pinochet sur la sinistre Caravane de la mort du général en retraite Sergio Arellana Stark. A bord d'un hélicoptère Puma, l'officier et son unité avaient sillonné le Chili, un mois après le putsch de Pinochet, exécutant sommairement au moins 75 opposants de gauche et les jetant dans l'océan ou au fond d'un lac, afin qu'ils disparaissent définitivement. A ce jour, les corps de 18 d'entre eux n'ont jamais été retrouvés. Le juge Guzman, comme beaucoup, a pris au pied de la lettre les propos du général putschiste qui, en 1981, avait déclaré : "Pas une feuille ne bouge au Chili sans que je l'ai ordonné".
Par Léonard VINCENT, TF1, news, 24 janvier 2001.