Olivier Toscer

Journaliste, essayiste. Auteur de Argent public, fortunes privées, Histoire secrète du favoritisme d'Etat, Denoël, Paris, 2002.

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Le secteur public ruinerait la France? Vraiment? Simple. Trop simple.
Ernest-Antoine Seillière (baron de Laborde), multimillionnaire en euros, pourrait-il mener le Medef «flamberge au vent» si, en 1978, le gouvernement Barre n'avait nationalisé les usines sidérurgiques de sa famille, alors en pleine déconfiture?
Bernard Arnault aurait-il pu prendre place sur le trône de «roi du luxe » si, en 1984, le gouvernement Fabius ne lui avait livré sur un plateau la maison Christian Dior, joyau d'un empire Boussac sous tutelle étatique?
Jean-Luc Lagardère serait-il le chef d'escadrille de l'aéronautique européenne si, en 1999, le gouvernement Jospin ne lui avait cédé à prix d'ami, et au nom de la raison d'État, le manche d'Aérospatiale, des Airbus et de la fusée Ariane?
En toile de fond de ces questions, il y a toujours l'argent public, celui des Français, celui de leurs impôts.
Argent public, p. 15

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A laisser le favoritisme institutionnel dicter sa loi, la France pourrait un jour se réveiller «italienne », gouvernée par un Silvio Berlusconi première fortune du pays, dirigeant un gouvernement à la solde de ses intérêts de milliardaire. À moins qu'elle ne devienne « américaine» avec à sa tête un George W. Bush, homme d'affaires récompensant ses anciens associés pétroliers par des maroquins ministériels et des lois sur mesure?
Mais en sommes-nous déjà, aujourd'hui, si éloignés?
Ibidem, p. 17

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Dès 1982, Robert Badinter, garde des Sceaux de François Mitterrand, se montre préoccupé par ces dérives. Il opte alors pour la solution très française de constituer une commission de «sages» qui accouchera trois ans plus tard d'une réforme en trompe l'œil. En réalité les vrais auteurs de la législation des faillites sont deux vieux routiers des tribunaux de commerce appelés à la Chancellerie pour rédiger les décrets d'application.
Le premier s'appelle Alain Jausselme. Ce polytechnicien massif qui cultive son faux air de bouddha a commencé sa carrière au Trésor. Il y était chargé de suivre le sauvetage de la filière bois. Le haut fonctionnaire était, à ce titre, l'un des interlocuteurs du clan Pinault.
Quelques années plus tard, Jausselme devient le bras droit de Bernard Tapie, lui aussi grand expert de la reprise d'entreprises en faillite. Avant de faire un passage chez Jean-François Hénin, le Mozart déchu de la finance du Crédit Lyonnais. Inspirateur de la législation actuelle sur la faillite, Jausselme s'est aujourd'hui reconverti dans le conseil auprès de chefs d'État africains.
Ibidem, p. 167

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Dans le monde de l'argent, les coups bas font rarement les gros titres des journaux. Mais ils pleuvent dru. La politique du croc-en-jambe pousse encore un peu plus le monde des affaires à circonvenir les services officiels en multipliant les tentations pour les policiers défroqués. Mais elle ne contribue pas seulement à dépouiller encore un peu plus l'État de ses attributs de puissance publique. Il engendre également un risque de dérive proprement mafieuse.
Rien n'a beaucoup changé depuis les années soixante-dix. À l'époque, Gabriel Aranda, alors conseiller du ministre Albin Chalandon, s'était un jour entendu conseiller l'emploi de méthodes plutôt radicales pour étouffer dans l'œuf les prémices de ce qui allait devenir le scandale du gaullisme immobilier: «Ce que Chalandon doit faire lorsqu'on l'attaque, c'est envoyer à ces gars-là [les journalistes, N.d.A.] des nègres et des Chinois. Avec des couteaux. Des couteaux comme celui-là. Quelques bons coups, ou bien vous leur en coupez une sur deux, et puis après vous leur glissez à l'oreille: de la part de Chalandon. » L'auteur de ces délicats conseils? L'imperator du bâtiment et des travaux publics, le chevalier de l'ordre du Minorange, Francis Bouygues lui-même! Lequel avait pris soin d'ajouter: «Moi j'en ai, des nègres et des Chinois» (Enregistrés à l'insu du grand patron par Aranda lui-même).
Ibidem, p. 257

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Les Français ne s'y trompent pas. Sept sur dix estiment que le fait que des chaînes de télévision, des journaux et des magazines soient la propriété de grands groupes empêche les journalistes de ces médias d'enquêter sur certains sujets embarrassants pour les propriétaires de la chaîne ou du journal.
Les favoris d'État n'ont d'ailleurs rien inventé: la presse comme instrument de pouvoir entre les mains des hommes d'argent relève d'une longue tradition en France. Du parfumeur François Coty, financier des Croix-de-Feu et directeur du Figaro dans l'entre-deux-guerres, à l'avionneur Marcel Dassault président-rédacteur en chef (sic !) de Jours de France en passant par les frères Boussac (L'Aurore, Paris-Turf) ou Jean Prouvost (Paris-Match et Le Figaro), les hommes d'argent ont toujours su consolider leurs empires en les dotant de chiens de garde en papier journal.
Avant de céder la place, Jean-Marie Messier a longtemps régné dans la presse, l'édition et la télévision.
Aujourd'hui, Jean-Luc Lagardère est à la fois le premier marchand d'armes français et le leader mondial de la presse magazine, et Martin Bouygues avec TF1 possède un quasi-monopole d'audience à la télévision.
Ces dix dernières années, ces grands industriels de l'information ont été rejoints par une poignée de nouveaux venus comme Bernard Arnault, François Pinault ou Serge Dassault. À croire que l'on ne peut confortablement assumer sa fortune sans entretenir, aux côtés des grands crus et d'une collection d'œuvres d'art, un groupe de presse. Mais pour quoi faire?
Ibidem, p. 263-264

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