Joseph E. Stiglitz (1943-)

Américain. Professeur d'économie à Yale, Princeton, Stanford, Columbia, conseiller économique auprès du président Bill Clinton, vice-président de la Banque mondiale de 1997 à 2000, prix Nobel d'économie en 2001. Auteur de très nombreux ouvrages dont un ouvrage très critique à l'égard de la Banque Mondiale et du Fond monétaire international (FMI) Globalization and its discontents, W.W. Norton & Company Ltd, New-York, 2002, La grande désillusion, Fayard, Paris, 2002 et de THE ROARING NINETIES, W.W. Norton & Company Ltd, New-York, 2003, Quand le capitalisme perd la tête, Fayard, Paris, 2003.

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Un demi-siècle après sa fondation, il est clair que le FMI a échoué dans sa mission. Il n'a pas fait ce qu'il était censé faire - fournir des fonds aux pays confrontés à une récession pour leur permettre de revenir à une situation de quasi-plein emploi. En dépit des immenses progrès accomplis depuis cinquante ans dans la compréhension des processus économiques, et malgré les efforts du FMI, les crises, dans le monde entier, se sont faites plus fréquentes depuis un quart de siècle, et aussi plus graves (si l'on excepte la Grande Dépression). Selon certains calculs, près d'une centaine de pays en ont subi. Pis: de nombreuses mesures promues par le FMI, en particulier la libéralisation prématurée des marchés des capitaux, ont contribué à l'instabilité mondiale. Et, lorsqu'un pays s'est trouvé en crise, non seulement les fonds et les prescriptions du FMI n'ont pas réussi à stabiliser sa situation mais, dans bien des cas, ils l'ont dégradée, en particulier pour les pauvres. Le FMI a échoué dans sa mission initiale, promouvoir la stabilité mondiale; et il n'a pas été plus brillant dans les nouvelles tâches qu'il s'est fixées, par exemple guider la transition des pays ex-communistes vers l'économie de marché.
La grande désillusion, Le livre de poche n°15538, p. 45-46

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Derrière le problème du FMI, de toutes les institutions économiques internationales, il y en a un autre: celui de leur direction. Qui décide ce qu'elles font? Elles sont dominées non seulement par les pays indus triels les plus riches, mais aussi par les intérêts commerciaux et financiers en leur sein. Naturellement, leurs orientations reflètent cette situation. Le choix du plus haut dirigeant illustre parfaitement ce qui pose problème dans ces institutions, et ce choix a trop souvent contribué à leur dysfonctionnement. Alors que la quasi-totalité des activités du FMI et de la Banque mondiale (et certainement l'ensemble de leurs prêts) s'exercent aujourd'hui dans le monde en développement, ces institutions ont à leur tête des repré sentants du monde industrialisé (par coutume ou accord tacite, le FMI est toujours dirigé par un Euro péen*, la Banque mondiale par un Américain). Les diri- geants sont choisis à huis clos, et l'on n'a jamais jugé nécessaire de leur demander la moindre expérience préalable du monde en développement. Les institu- tions internationales ne sont donc pas représentatives des nations qu'elles servent.
Ibidem, p. 50-51
* Par exemple le français Jacques de Larosière est directeur général du FMI de 1978 à 1987, et le français François Gianviti est directeur juridique de 1986 à 2002.

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Avec la chute du mur de Berlin, fin 1989, a commencé l'une des plus importantes transitions économiques de tous les temps. C'est le second coup d'audace du siècle en matière économique et sociale. Le premier avait été, sept décennies plus tôt, le passage délibéré au communisme. Au fil des ans, on avait pris conscience des échecs de cette première expérience. Avec la révolution de 1917, puis l'hégémonie soviétique sur une grande partie de l'Europe après la Seconde Guerre mondiale, près de 8 % des habitants de la planète, qui vivaient dans le système communiste soviétique, avaient perdu à la fois la liberté poli tique et la prospérité économique. En Russie comme en Europe de l'Est et du Sud-Est, la seconde transition est loin d'être achevée. Mais une chose est claire: elle a donné en Russie des résultats très inférieurs à ce que les partisans de l'économie de marché avaient promis ou espéré. Pour la majorité des habitants de l'ex-Union soviétique, la vie économique sous le capitalisme a été encore pire que les anciens dirigeants communistes ne l'avaient prédit. L'avenir est sombre. La classe moyenne a été décimée, un capitalisme des copains et des mafieux a été créé, et le seul succès, l'instauration d'une démocratie porteuse de précieuses libertés, dont une presse libre, paraît au mieux fragile, à 1 'heure où les anciennes chaînes de télévision indépendantes sont fennées l'une après l'autre. Si des Russes portent une très lourde responsabilité dans ce qui s'est passé, les conseillers occidentaux, en particulier ceux des États-Unis et du FMI, si vite accourus pour prêcher l'évangile de l'économie de marché, ne sont pas non plus sans reproche. Au strict minimum, ils ont apporté leur soutien à ceux qui ont emmené la Russie et beaucoup d'autres économies sur les chemins qu'elles ont suivis, en préconisant de substituer une nouvelle religion - le fanatisme du marché - à l'ancienne - le marxisme -, qui s'était révélée si déficiente.
Ibidem, p. 219-220

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Aujourd'hui, la mondialisation, ça ne marche pas. ça ne marche pas pour les pauvres du monde. Ça ne narche pas pour l'environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de l'économie mondiale. La transition du communisme à l'économie de marché a été si mal gérée que partout, sauf en Chine, au Vietnam et dans quelques rares pays d'Europe de l'Est, la pauvreté est nontée en flèche et les revenus se sont effondrés. Pour certains, la solution est simple: abandonnons la mondialisation. Ce n'est ni possible ni souhaitable. La mondialisation, je l'ai dit au chapitre l, a apporté aussi d'immenses bienfaits. C'est sur elle que l'Asie orientale a fondé son succès, notamment sur les échanges commerciaux et le meilleur accès aux mar chés et aux technologies. C'est elle qui a permis de gands progrès en matière de santé, et qui crée une société civile mondiale dynamique luttant pour plus de démocratie et de justice sociale. Le problème n'est pas la mondialisation. C'est la façon dont elle a été gérée. En particulier par les institutions économiques internationales, le FMI, la Banque mondiale et l'OMC, qui contribuent à fixer les règles du jeu. Elles l'ont fait trop souvent en fonction des intérêts des pays industriels avancés - et d'intérêts privés en leur sein - et non de ceux du monde en développement. Mais la question n'est pas seulement qu'elles ont servi ces intérêts: trop souvent, elles ont eu de la mondialisation une vision étriquée, due à une idée très particulière de l'économie et de la société.
Ibidem, p. 341-342

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