Christine Ockrent
Journaliste, chroniqueuse, écrivaine. Epouse du "french doctor" Bernard Kouchner.
Auteure notamment de Dans le secret des princes, Stock, Paris, 1986 et de La double vie d'Hillary Clinton, Robert Laffont, Paris, 2001. La "Reine Christine" fait dans Françoise Giroud, une ambition française, Fayard, Paris, 2003, une remarquable chronique sociologique de certains milieux de la diaspora juive libérale et sociale-démocrate.
Dirigé par Christine Ockrent, Le livre noir de la condition des femmes, XO Editions, Paris, 2006.
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Les jours précédant le bouclage, en reine des abeilles, elle sera allée de l'un à l'autre, faisant son miel des idées, des analyses, des anecdotes, des potins que tous lui rapportent, empressés à lui plaire, trop heureux de la servir.
Elle les aura écoutés, tout sourire, de ce sourire qui les capte et qu'elle prodigue à tout va, sûre de son effet. De sa voix de velours elle aura relancé la conversation, posé les questions, insisté avec une candeur apparente sur son ignorance de tel ou tel point, jusqu'à ce que, flatté de lui en apprendre, l'informateur s'en retrouve vidé de sa substance.
Alors, enveloppée de son parfum, Giroud s'isole, ayant choisi son sujet, mûri l'angle d'attaque de son papier, et les secrétaires filent doux, refusant coups de téléphone et rendez-vous jusqu'à ce que la porte s'ouvre à nouveau.
Parfois, brusquement, un bruit de fenêtre: Françoise aura reconnu dans la rue le grondement de la voiture de Jean-Jacques Servan-Schreiber, qui arrive tard. Ce claquement de portière, elle l'aura guetté depuis si longtemps. Puis elle reprend.
À huit heures du soir, la Patronne apparaît dans la salle à manger. Le rituel peut commencer. Le soir du bouclage, qui va durer tard dans la nuit, le buffet aligne toujours les mêmes plats: saumon froid, cœurs de palmier, crudités, eau minérale. Très peu de vin.
Giroud se love sur un canapé, se fait apporter une assiette où elle picore: trois radis, deux grains de maïs. Personne n'aurait l'idée de se précipiter sur la nourriture, encore moins de parler fort.
La Patronne fait son choix: qui ce soir aura l'honneur d'une apostrophe, d'une invitation à la rejoindre, à s'agglutiner autour d'elle pour faire la conversation? Chacun a sa tactique, tournant près du canapé, faussement intéressé par le propos du confrère qui, lui aussi, fait la roue.
Quelques personnages étrangers au journal mais en vue dans Paris sont, insigne honneur, de la partie. Les plus jeunes, les moins gradés de la rédaction s'en savent exclus, mais, au passage, ils guettent un regard, le signe que peut-être elle les aura reconnus et aura distingué leur papier au milieu de tous les autres.
De toutes les façons, Jacques Duquesne est là qui, à l'américaine, réécrit l'ensemble quand la Patronne ne s'y livre pas elle-même, histoire de donner au journal, d'un bout à l'autre, son ton homogène et sa patte distinctive.
Georges Suffert, lui, ne souffre pas la correction; les déformant parfois à sa convenance, il aura pourtant digéré les notes de jeunes et ravissantes reporters, telles Catherine Nay et Michèle Cotta, qui travaillent au corps les milieux politiques, et il aura dicté à son assistante, d'un jet, le nombre de feuillets requis.
Sur le canapé de la Patronne, Claude Imbert a sa place attitrée, brillant, d'humeur égale, toujours prêt à partager saillies et bons mots.
Jacques Boetsch aussi, le plus fidèle appui de Giroud, celui qui régit les reportages et les informations générales.
Marc Ullmann déploie sa fausse nonchalance.
Jacques Derogy passe rapidement, volubile, enthousiaste, rougissant, qui forme à l'enquête le pétulant Jean-François Kahn.
Ivan Levaï n'est jamais loin: il couvre le secteur de l'éducation et observe, yeux écarquillés, les mœurs de la Cour:
«Il faut plaire à la Reine et chacun s'y emploie. On est à Versailles.
Jean-Jacques règne en monarque absolu, changeant de favorite, mais la patronne du journal, c'est elle.
Elle exerce sur nous tous une forme de fascination, et nous la respectons triplement: comme femme, comme journaliste, comme patronne. La Reine des abeilles...
Ce que nous fabriquons, c'est de la gelée royale, nous sommes dans le saint des saints du journalisme français. Plus jeune, j'en rêvais... J'ai d'abord acheté le journal par passion pour Mendès France, et il y avait cette photo de Giroud, divine, la main sur une tête de panthère...
Je me serais privé de sommeil, de salaire pour y travailler! Vous n'imaginez pas le pouvoir de L'Express en ce temps-là: on pouvait rentrer partout, dans tous les milieux.
En plus, nous avions les moyens: pas de problèmes de notes de frais! Jean-Jacques estimait que nous devions être à l'égal des puissants: il ne
lésinait pas. »
«On n'a pas idée aujourd'hui de ce qu'en ce temps-là représentait L'Express, se rappelle Michèle Cotta. Les journaux vous apportaient la compréhension du monde, et d'abord celui-là, qui jouissait d'un pouvoir extraordinaire.
C'était avant la télévision. Quand je rentrais chez moi, à Nice, les gens, ceux qui lisaient, me récitaient pratiquement nos papiers! Et Françoise était la patronne de ce journal-là. »
Françoise Giroud, une ambition française, Fayard, Paris, 2003, La patronne, pp. 20-24
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Mains carrées et ongles faits, Françoise est toujours impeccable, toujours coiffée, toujours bien habillée.
La petite robe noire est de rigueur. Giroud se veut élégante, et se fournit volontiers chez Saint Laurent Couture. «J'ai les épaules trop larges pour le prêt-à-porter! » souriait-elle, comme
pour s'excuser, avant de donner ses vieux vêtements à sa secrétaire.
«C'était un peu choquant, raconte Catherine Nay, des mois durant on avait admiré son ciré noir à col de tricot, et le voir porté par quelqu'un d'autre, ça faisait tout drôle. »
Ibidem, p. 27
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Au fil des années, Françoise fonctionne toujours entourée de jeunes femmes.
«Un incroyable gynécée! s'exclame Levaï dont les yeux en brillent encore. « Toutes ravissantes... On ne savait plus où donner de la tête: Irène Allier, la fille de l'éditorialiste de Franc-Tireur, Danièle Granet, Michèle Cotta et Catherine Nay, qui se tiraient la bourre, Liliane Sichler, Michèle Manceaux, Claudie de Surmont, Alice Morgaine et tout le bataillon de filles de Madame Express...
On vivait tous ensemble, on draguait comme des fous, l'ambiance était très "sexe", très en avance pour l'époque. Tout le monde couchait... La vie sentimentale était agitée, à L'Express.
Mais, sur la Patronne, pas un mot ni un murmure. Le journal c'était elle, et le journal c'était sacré. »
« On lui prêtait à l'époque beaucoup d'amants, raconte néanmoins Michèle Cotta. Le masque de l'austérité a été plaqué plus tard. »
Les filles les plus jolies sont affectées au service politique. Pourquoi? Pour faire parler ces messieurs.
« Qui eut l'idée d'envoyer des minettes astucieuses à la sortie des Conseils des ministres? s'interroge Levaï. Était-ce Jean Ferniot, vieux briscard de la IVe République, qui régna quelque temps sur le secteur, était-ce Jean-Jacques ou bien fut-ce Françoise? Les souvenirs convergent:
« Moi, c'est Jean-Jacques, raconte Catherine Nay, il disait: il faut des femmes, il me convoque et me jauge du regard: trop grande, pense-t-il de toute évidence.
« - Vous connaissez la politique?
« - Non, dis-je.
« - Très bien, vous vous occuperez des gaullistes. À droite, il n'y a que deux types intéressants : Giscard et Chalandon. Allez-y !
C'est ainsi que la vie de Catherine trouva son cours.
Michèle Cotta, elle, « couvrait » la gauche. Elle se dépensait sans compter, débordant parfois sur la droite.
« Il y avait l'hôtel de la rue de Ponthieu, renchérit Levaï. Les hommes y avaient leurs quartiers. Au bouclage, Françoise regardait sa montre et, vers cinq heures, disait: bon, la sieste est finie... Plus tard, elle racontera avoir vu ainsi sortir de l'hôtel deux futurs présidents de la République...
«J'étais au service littéraire depuis trois ans, raconte Cotta. Je m'y trouvais bien. Arrive Catherine. Jean-Jacques a aussitôt l'idée d'un trio : la grande blonde pour la droite, Irène Allier pour le centre, et moi, la petite brune, pour la gauche. Cela m'allait très bien! » ajoute Michèle dans un de ses fréquents éclats de rire, brefs comme une politesse.
En 1965, aux côtés de Claude Estier, elle avait participé, petite main, à la campagne de François Mitterrand. «Au départ, Françoise était plutôt réticente au principe de ce commando de charme: par réaction féministe, ou parce que ce n'était pas son idée... En tout cas, ç'a très bien marché... »
De cette caricature indûment appuyée de « mère maquerelle» du journalisme, plus tard Giroud se défendra mollement: «Elles étaient ravissantes, elles le sont toujours..., me dira-t-elle avec son rire de gorge. Catherine et Michèle sont mes deux réussites », ajoutera-t-elle, blessant au passage toutes les autres qui connurent un parcours moins glorieux ou qui sont aujourd'hui moins pimpantes.
Ibidem, pp. 31-33
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Françoise est née pauvre dans un milieu bourgeois dont elle s'est sentie exclue. Toute jeune, elle a vu chez les autres ce que pouvaient être la richesse et le luxe.
Elle a su très tôt ce qu'était la déchéance sociale, ce que signifie la perte de son rang, les rapports de forces qu'impose alors la société.
« Il faut avoir été dans une position subalterne, avec toutes les petites humiliations que cela suppose, pour savoir que le monde se divise en dominants et en dominés, et que seuls les dominants respirent..., écrit-elle dans On ne peut pas être heureux tout le temps. Plus tard, beaucoup plus tard, j'ai fait partie des dominants, puisque j'ai dirigé deux journaux, mais je n'ai jamais oublié l'expérience de mon adolescence... »
Dans son œuvre autobiographique, c'est là-dessus que Giroud insiste le plus volontiers, ce sont ces confidences-là qu'elle distille en premier. Comme pour expliquer ou justifier la suite et le reste. Elle ne tolérera plus la pauvreté et le mépris. ...
France Gourdji naît à Genève en 1916. La Première Guerre mondiale a précipité ses parents en Suisse, mais ils n'y demanderont pas asile.
Elle est la seconde fille de Salih Gourdji et d'E1da Fragi, tous deux turcs et juifs sépharades.
Lui, né à Bagdad, journaliste, a créé à Constantinople l'Agence télégraphique ottomane. Fuyant son pays au début des hostilités pour cause d'idées libertaires et d'opposition à l'alliance avec l'Allemagne, il aurait ensuite mené diverses missions pour les services spéciaux alliés. Il avait fait des études de droit à Paris, où il avait gardé des amis, et participé au mouvement Jeune Turc. Il avait ensuite épousé une ravissante personne née à Salonique, fille d'un médecin-major, colonel dans l'armée turque.
«Mon grand-père maternel avait le titre de pacha, tient à souligner Françoise, un titre de
noblesse non héréditaire. Mon père était bey. »
Car il importe de situer la famille dans ses vrais quartiers.
Comme je m'étonnais un jour auprès d'elle de ses réticences à l'égard de la partie turque de son histoire, Françoise, irritée, me lança, bien à sa façon:
« Mais j'ai tout écrit là-dessus! »
Je lui fis valoir que, sur ce sujet, son approche était toujours oblique, feutrée. Alors elle m'envoya une note rapidement tapée sur son ordinateur, avec quelques fautes d'orthographe, ce qui ne lui ressemblait pas. En ressort une noble et ancienne généalogie :
« Mon père, écrivait-elle, est probablement descendant d'une famille dite deumnès, c'est-à-dire l'une des cinq cents familles sépharades converties à l'islam au XVIIe siècle. Les deumnès, actifs et riches, ont été les premiers dans le monde proprement turc à s'ouvrir aux idées laïques, libérales et nationales (voir le livre d'Edgar Morin Vidal et ses frères).
Un généalogiste qui a fait des recherches sur ma famille a découvert que le membre le plus ancien dont il ait retrouvé la trace, au XVIIIe siècle, était drugman. En Orient, le drugman était l'interprète du Palais. "
Ibidem, La fille, pp. 40-42
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Ses filles, Elda veut en faire de parfaites petites Françaises. Elles seront donc baptisées, elles suivront le catéchisme, elles iront en pension au lycée Molière, puis Françoise, en uniforme bleu marine, ira au collège de Groslay - quitte à subir les humiliations infligées par une directrice payée avec retard.
Giroud écrira plus tard - mais personne n'est là pour le confirmer - que sa mère se serait secrètement convertie au catholicisme vers l'âge de trente ans.
Elle insistera sur son acharnement, pendant la guerre, à ne pas se sentir concernée, ni pour elle ni pour ses filles, par les lois antisémites de Vichy. L'étoile jaune n'était pas pour elles, ce n'était pas leur histoire, leur communauté ni même leur famille.
Quand Djénane, l'aînée, partira en camp de concentration, ce sera pour faits de Résistance - elle aura compté parmi les premiers Français entrés dans la lutte, dès 1941, à Clermont-Ferrand.
Françoise, arrêtée par la Gestapo en mars 1944, fera quelques mois de prison à Fresnes. Dans le réseau Dejussieu, chef de l'Armée secrète, elle n'exerçait pas des responsabilités aussi importantes que sa sœur: elle servait de boîte aux lettres, et son appartement de planque. Elle échappera néanmoins de peu à la déportation.
Ibidem, pp. 50-51
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De son enfance Giroud gardera toute sa vie la nostalgie et le goût du luxe - quitte à l'afficher de façon ostensible dès qu'elle y a accès. Voitures, chaussures et vêtements sur mesures, hôtels étoilés, le Trianon à Versailles ou Eden Roc au cap d'Antibes... elle a trop connu les privations pour bouder son plaisir.
Danièle Heymann le confirme: «Elle n'avait pas besoin d'argent, elle avait besoin de luxe. Un besoin inextinguible, qu'elle affichait sans fard. C'était la revanche sur son enfance.»
Jean Daniel raconte: «Françoise avait la passion de la réussite, et elle ne dédaignait pas d'en faire étalage. Ainsi, à L'Express, plusieurs fois par an, empilés sur son bureau, elle donnait en spectacle les cadeaux somptueux qu'elle recevait des maisons de couture. Comme si elle avait besoin d'exhiber son propre succès. »
Au journal, ces années-là, courait aussi une vilaine rumeur: on disait que la Patronne ne résistait pas à la tentation de chaparder de-ci, de-là, dans les boutiques qu'elle fréquentait, un parfum ou un foulard et qu'à son insu, un préposé de L'Express passait ensuite à la caisse, pour éviter tout incident... Ragots et médisance ?
Ibidem, pp. 53-54
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«Dans ces milieux du cinéma d'avant-guerre, me racontait-elle, on faisait comme on pouvait. Il fallait bien percer, passer d'un film à l'autre, obtenir un cachet...
On était soumis au bon vouloir des producteurs, des directeurs de production... Vous n'imaginez pas les mœurs.
À part les actrices, il n'y avait que des hommes, qui à tous les niveaux exerçaient leur droit de cuissage... On couche, on fait son chemin comme on peut, on serre les dents... »
«"Ça se prend pour qui ?"» raconte encore Giroud dans Arthur ou le bonheur de vivre. Combien de fois ai-je entendu cela... Mais c'est justement quand on n'est rien qu'il est intolérable de se faire pincer les fesses.
Qu'est-ce qu'une fille pauvre dans un milieu purement masculin? Un gibier, rien qu'un gibier, pourchassé quand il résiste, méprisé quand il cède. »
Pas de sentiments. il faut avancer. Françoise sera promue assistante metteur en scène, une prouesse pour une fille de l'époque.
Ibidem, L'apprentie, pp. 60-61
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Un personnage, qu'elle ne mentionne dans Leçons particulières qu'au détour d'une phrase, a selon toute vraisemblance été son véritable protecteur.
Il s'agit d'une femme. Elle s'appelle George Sinclair. Un peu plus âgée que Françoise, elle est la première femme à avoir été reçue à l'École normale supérieure (en même temps que Georges Pompidou), la première aussi à avoir été nommée chef des informations dans un journal.
«Belle, charmante, d'une intelligence fulgurante2», elle a été découverte par Jules Sauerwein, ténor du journalisme d'avant-guerre, et promue par Pierre Lazareff, tout-puissant et génial patron de Paris-Soir qui en fit le premier journal populaire du pays avant de fuir à New York la guerre et les Allemands.
Lazareff l'adore, au point de provoquer la jalousie de sa femme Hélène qui lui fait un jour, à propos de Sinclair, une scène épouvantable rapportée à Yves Courrière par Hervé Mille:
« Mais enfin, Hélène, protesta ce dernier, vous savez bien que George ne se cache pas de préférer les femmes aux hommes. Avec elle, vous ne craignez rien. Elle ne risque pas de vous enlever Pierre!
- Je ne suis pas jalouse d'elle dans son lit, mais dans son bureau! répliqua la flamboyante Hélène avec le zozotement qui ajoutait à son charme. »
George Sinclair aime en effet les femmes et affiche volontiers son inclination. À en croire Hervé Mille, c'est elle qui lui présente Giroud et la prend sous son aile. Sous le nom d'Holbane.
Ibidem, pp. 63-65
9
D'un livre à l'autre, Giroud leur rendra, à l'un et l'autre, l'hommage qui convient:
«Les Lazareff ont régné pendant plusieurs années sur Paris, et ils m'ont introduite dans une certaine société parisienne qui était alors brillante et stimulante ...»
Lui, avait été le tout-puissant patron de Paris-Soir puis fut celui de France-Soir et de France-Dimanche. Connaissant mieux que personne les ressorts de la grande presse populaire, il sut, au fil des générations, y attirer les meilleurs talents. Bientôt, avec Cinq Colonnes à la une, il allait donner à la télévision balbutiante ses premiers titres de gloire et d'influence.
Férue d'ethnologie, cultivée comme lui, passionnée de journalisme, comme lui d'origine juive russe, comme lui minuscule, frêle d'aspect mais douée d'une énergie débordante, Hélène abordait les gens et les choses avec une passion sans retenue.
À Louveciennes, dans leur propriété de campagne, le déjeuner du dimanche réunissait rituellement tous ceux qui brillaient à Paris - «grands patrons de la médecine, couturiers en vogue, romanciers couronnés, avocats en vue, peintres fêtés, belles comédiennes, politiques en devenir, etc. »
Là les carrières s'accéléraient ou se défaisaient, les amours aussi.
Françoise poursuit: «Plus important, les Lazareff m'ont transmis une partie de leur savoir, qui était grand; ils m'ont ouvert leur cœur, leur maison, leurs journaux; ils m'ont entourée de leur chaleur... Hélène vivait toutes les relations humaines sur le mode de l'amour, et c'est bien de l'amour qu'il y a eu entre nous... »
Ibidem, pp. 68-69
10
Giroud utilise au mieux le système Lazareff, fondé sur le repérage des talents, les engouements,
les rapports de force et un sens très précis de la géographie des pouvoirs.
« Hélène eut un temps pour amant Paul Auriol, le fils du président de la République de l'époque. Les Lazareff étaient à l'Élysée comme chez eux, raconte Daisy de Galard.
Ils avaient instauré leur rituel du dimanche et recevaient à déjeuner - à Villennes, en bord de Seine, puis à Louveciennes - tous ceux qui comptaient à Paris. C'était très organisé.
Les Lazareff étaient passés maîtres dans le jeu subtil et cruel des préséances, de la hiérarchie, des renversements de fortune. Moi, j'étais en bout de table et me trouvais bien godiche; Françoise n'était pas encore à proximité des plus gros poissons, mais elle faisait du charme...
Il fallait la voir manœuvrer pour obtenir le tête-à-tête qu'elle ambitionnait, souriant de partout, plissant les yeux à la manière d'Hélène... »
Françoise Giroud est alors en pleine ascension. Son talent s'épanouit. Sans abandonner le cinéma où elle collabore encore à quelques scénarios, elle écrit de plus en plus.
Hélène malade, son rôle à Elle devient prédominant. Elle fait aussi un papier par semaine dans Carrefour, un autre pour L'Intransigeant, puis, dans le France-Dimanche de Pierre Lazareff, un portrait de l'une des personnalités de ce Tout-Paris dans lequel elle fraie son chemin.
Ibidem, pp. 78-79
11
Un jour, chez elle, Françoise s'est livrée à quelques confidences: «C'est Lucassevitch, un horrible bonhomme, un producteur de films, un vautour, qui me l'a présenté. À l'époque, je baignais dans ces milieux du cinéma, je commençais à me faire un nom comme scénariste. Les temps étaient rudes.
Tolia était beau, généreux, il avait le sens du luxe, il avait été élevé dans l'opulence. À Montparnasse, quand on allait au cabaret avec Joseph Kessel, il m'enlevait mes bottillons pour y boire du champagne... À la Libé- ration, il s'était arrangé, Dieu sait comment, pour faire réquisitionner un bel appartement avenue
Raphaël. »
C'est un rez-de-jardin où, d'emblée, la jeune femme installe aussi sa mère.
Ce renversement de fortune frappe ceux qui avaient connu Françoise pendant la guerre, comme André Gillois :
«À mon retour de Londres, elle m'a invité à déjeuner avec toutes sortes de célébrités parisiennes dans un somptueux appartement près de la Muette, se souvient celui qui l'avait convaincue de changer de nom et qui s'était distingué depuis lors au service du général de Gaulle. Elle était très bien installée professionnellement et matériellement. Manifestement, elle avait de l'argent. »
Anatole Eliacheff - « Tolia» pour les amis - est producteur de cinéma. Né en Russie dans une famille juive qui avait fait fortune dans le pétrole à Bakou, il avait fui les Soviets d'abord à Vienne, puis à Paris.
Hélène Lazareff, issue du même milieu juif russe, et richissime, reçoit volontiers le couple à Louveciennes. Sa fille Michèle Rosier garde d'Eliacheff un souvenir peu flatteur:
« Il n'était pas beau, un peu mou, avec des yeux très doux... Il faisait très "producteur de films" comme au cinéma, intelligent sans doute... »
Tolia se disait en effet producteur. L'histoire du cinéma n'en a rien retenu. Sans doute participait-il de près ou de loin, comme cela se faisait à l'époque, à des montages financiers en cascade où il jouait les intermédiaires.
Au détour d'un récit sur ses débuts à Elle, Giroud se décrit alors comme « une jeune femme dure, tendue, marquée par la guerre ». Elle insiste sur le « pessimisme rageur» qui la submerge, sur son désir de revivre, et évoque ce mariage «avec un homme singulier... qui compensait par l'humour une façon d'être désespéré ». Elle ajoute sobrement! -~: «Je crois qu'il tenait à moi. il me faisait un cadeau tous les dimanches... »
Et de raconter, avec plus de tendresse pour le chien que pour l'époux, l'histoire de Tchik, le boxer qu 'il lui avait offert, mort de leur désamour : « Que dire encore de mon mari? il possédait le
sens russe de la fête... il parlait toutes les langues. Mais ce n'était pas exactement un compagnon tonique, capable qu'il était de passer sa journée à relire Dostoïevski en russe. »
Et à courir les dames...
Avec la concision qui caractérise son propos comme son écriture, Françoise raconte: « il s'était entiché d'une petite comtesse avide qui avait beaucoup couché avec l'occupant et qui avait mêlé Tolia à des affaires louches de textile et de bons d'achat allemands. Elle voulait un saphir, il le lui
a offert. Puis elle l'a dénoncé. »
Eliacheff est arrêté en 1947, condamné à cinq ans de prison et interné à Loos, près de Lille. Trois ans durant, chaque semaine, Françoise prendra le train le vendredi pour le voir.
«Et en plus je lui restais fidèle! » dit-elle en souriant dans un rare moment de confidence.
Rien n'est moins sûr. Michèle Cotta se souvient des confidences de Guy Schoeller, longtemps l'un des éditeurs les plus séduisants de Paris, racontant l'atmosphère libertine de la capitale dans les années d'après-guerre. Libérés de toutes les contraintes sociales ou morales, ayant encore en bouche le goût des souffrances et des privations récentes, ceux qui contribuent à faire renaître Paris s'en donnent à cœur joie et à corps perdu.
Françoise, journaliste en vue, rédactrice en chef d'Elle, chroniqueuse à France-Dimanche où elle croque le Tout-Paris, n'y aurait pas été insensible, ni étrangère.
Ibidem, L'amante, pp. 82-85
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1951. Jean-Jacques Servan-Schreiber a vingt-sept ans. Il est beau, petit, vif-argent, péremptoire - il porte volontiers sur les gens et les choses un jugement définitif. Longtemps il s'efforcera de faire plus vieux que son âge.
Polytechnicien, il est aux yeux de ses parents, surtout de sa mère, le chef-d'œuvre de la troisième génération des Schreiber français - ces descendants de colporteurs de tissu juifs et prussiens qui ont fui l'antisémitisme allemand à la fin du XIXe siècle et qui, en France, ont fait fortune après la Grande Guerre en créant le premier journal consacré au commerce et comportant de la publicité : Les Échos.
Le journal est dirigé par deux frères dont les bureaux, pendant un demi-siècle, se feront face: Robert, qui a épousé une fille de sénateur de la République, la belle Suzanne Crémieux, égérie de la vie politique de son temps, et Émile, uni à Denise Brésard, ravissante, austère, qui n'est pas riche mais a pour atout d'être catholique.
Poursuivant l'ambition farouche de leur mère d'enraciner les Schreiber dans la société française, Robert et Émile ont pris soin de faire baptiser tous leurs enfants et de les déclarer en accolant à leur prénom celui de Servan, qu'ils ont l'un et l'autre utilisé pendant la guerre.
Contrairement à leur frère Georges, médecin, qui choisit de rester fidèle à ses origines, les deux directeurs des Échos décident en 1950 de faire officialiser par le Conseil d'État leur changement de patronyme: ils s'appelleront désormais Servan-Schreiber.
Ils ont des propriétés à Montfrin, dans le Gard, à Veulettes-sur-Mer, dans le pays de Caux, et à Megève, où on invente les sports d'hiver.
Comme le résument Sandrine Treiner et Alain Rustenholz
dans leur ouvrage très complet sur cette extraordinaire famille : «Ils se sont installés sur les terres de leurs épouses françaises. Elles s'occupent d'œuvres sociales; eux sont maçons, laïcs, républicains, notables, proches du Parti radical, pivot de la IIIe Répùblique. »
Dès la deuxième génération, les Schreiber se sont intégrés dans la bourgeoisie française.
Ibidem, pp. 86-88
13
Premier fils d'Émile et de Denise - qui auront trois filles et un autre garçon -, Jean-Jacques est
élevé dans le culte de l'effort et de l'excellence.
Dès le berceau, aucun membre de la famille ne doute qu'il soit promis aux plus hautes destinées.
Sa mère, jusqu'à sa mort en 1987, y veillera, le couvant d'une passion exclusive, admirative et exigeante.
Sorti de l'École polytechnique, lié à Simon Nora et Jacques Duhamel qui, eux, ont fait l'ENA où ils ont eu pour professeur Pierre Mendès France, Jean-Jacques, sur les conseils de son père, renonce à entrer aux Échos où travaillent déjà, par esprit de clan et souci de rentabilité, sœurs, cousins et conjoints.
Avec sa jeune femme Madeleine, née Chapsal, rencontrée à Megève, fille de Marcelle Chaumont, de la maison de haute couture du même nom, petite-fille d'un vice-président du Sénat, il part quelque temps pour le Brésil où il multiplie les activités sans choisir sa voie, puis revient à Paris, rêvant de gloire et d'action.
Ce qui intéresse Jean-Jacques Servan-Schreiber dans le journalisme, ce n'est pas le commerce, ce sont les grandes idées sur les affaires du monde. Pour les exprimer, Les Echos ne conviennent pas, il lui faut Le Monde.
À vingt-cinq ans, il réussit à séduire l'intraitable Hubert Beuve-Méry, alias Sirius, directeur du plus prestigieux des quotidiens français. Beuve prend Jean-Jacques au sérieux et lui permet de signer à la une ses premiers éditoriaux. Il s'y affirme favorable à l'Europe, que Robert Schuman vient de mettre sur les rails, à la fois ouvert et méfiant à l'égard des États-Unis, hostile envers l'Union soviétique.
Jean-Jacques a découvert sa voie: la politique et l'économie dont il pressent l'interaction, les affaires publiques, les relations internationales, autant de territoires qu'il conquiert avec appétit, soucieux de pédagogie, de vulgarisation et d'influence.
Ibidem, pp. 88-89
14
Elle a trente-cinq ans, il en a sept de moins. Le cinéma l'a sortie de la pauvreté; les Lazareff, de l'anonymat. Servan-Schreiber va lui apporter l'amour et le pouvoir - deux ivresses qui seront chez elle à jamais mêlées, jusqu'à se confondre.
Jean-Jacques va révéler à Françoise ce qu'est la passion - la passion pour un homme, ses idées, son combat, ses défauts, ses emportements comme ses fulgurances.
Elle se laissera transporter, enfin, mais elle ne sera jamais dupe, conservant, à ses dépens parfois, cette arme terrible que les épreuves ont forgée et affinée: la lucidité.
« Quand je l'ai connu, il n'avait pas trente ans, il était ardent et gai! d'une extrême délicatesse de sentiments et de manières dès lors qu'il vous portait intérêt, et il ne s'interdisait pas encore toutes les douceurs de la vie...
Beaucoup de ceux qui ont participé aux diverses entreprises de Jean-Jacques ne lui ont jamais pardonné ce qu'il leur avait, un temps, donné... il faut dire qu'il était tuant, entraînant dans son système tous ceux qui gravitaient autour de lui et qui se débattaient pour essayer de sauver leur vie personnelle au lieu de se sentir pris en permanence dans une cordée à l'assaut de l'Annapurna, le premier de cordée annonçant avec simplicité: "Chacun pour moi!" »
Plus loin, elle ajoute: «Un peu plus jeune que moi, il réunissait plusieurs des traits que je prêtais à mon père. C'était le même profil. Je ne pouvais pas y couper. Il fallait que ça m'arrive une fois. »
L'association, mieux la transposition du personnage de l'amant à ce père réinventé qu'elle n'avait pas connu, Giroud la justifiera jusqu'à la fin de sa vie, au nom d'une passion commune de la chose publique.
La psychanalyse était passée par là.
Ibidem, pp. 94-95
15
Florence Malraux, fille d'André et amie de Madeleine Chapsal, a reçu de JJSS un coup de fil comminatoire: « Venez servir la France, votre place est parmi nous!» À vingt-trois ans, elle remplace Léone Georges-Picot et devient l'assistante de Françoise, dont elle partage le bureau.
« Drôle d'époque..., se souvient-elle. Nous faisions un journal militant. Nous voulions peser sur le cours des événements, et d'abord, surtout, lutter contre le pouvoir colonialiste. On était là pour sauver la France!
Jean-Jacques le répétait sans arrêt, et nous n'étions pas loin de le penser. J'étais la benjamine d'une vingtaine de volontaires, tous remarquables, jeunes, enthousiastes, qui s'étaient mis au service de la France. »
Jean Daniel renchérit: «Pour Jean-Jacques, réussir son journal relevait du patriotisme. Il avait le don de transformer tout ce qu'il entreprenait en acte guerrier. Sa sœur Brigitte, héroïne de la Résistance, se prenait pour Jeanne d'Arc et traitait tout au premier degré. Françoise se sentait en phase, on travaillait "pour la patrie".
Moi qui avais vraiment fait la guerre, je les observais en souriant, ce qui agaçait Françoise. Elle représentait bien cette gauche investie de sa propre vertu. Elle justifiait par des souffrances familiales à peine esquissées une attitude faite de dureté (genre "je sais à quoi m'en tenir") et de candeur ("je n'en suis pas moins femme").
C'était aussi une femme debout, qui se voulait exemplaire de droiture physique et morale, grande bourgeoise, pétrie de bonne éducation et imbue de ses propres mérites. Elle reprenait en les amplifiant les leçons qu'aimait donner Jean-Jacques. Elle mélangeait avec ardeur et beaucoup d'endurance la réussite personnelle, la profession, l'engagement politique, la résistance et l'amour. »
Ibidem, La fondatrice, pp. 113-114
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Car L'Express est aussi une affaire de famille - des deux familles.
Giroud y a placé sa sœur aînée. «Elle est à ses pieds, aux ordres de Françoise qui, devant elle, fond de tendresse », se souvient Léone Georges-Picot.
Leur mère vient fréquemment au journal: «C'était une femme magnifique d'intelligence, de chaleur, de présence aussi, précise Danièle Heymann ; elle s'intéressait à la politique et exerçait sur Françoise une influence considérable. Elle avait de l'humour et du courage. Jean-Jacques l'aimait beaucoup. Il dînait volontiers avec elles deux avenue Raphaël, où elles habitaient ensemble. »
«Le vrai, écrit Françoise dans On ne peut pas être heureux tout le temps, est que ma mère aimait J.-J. C'était d'ailleurs réciproque et, pour moi, cette entente était douce. Il faut dire qu'elle raffolait de politique, dont elle avait été nourrie par son père, son mari, son frère. C'était pour elle le "noble art". »
Françoise ira même jusqu'à affirmer que sa mère avait contribué à obtenir la paix en Indochine: elle avait convaincu Jean-Jacques, avant qu'il n'aille voir Mendès, de la nécessité d'allonger le délai proposé au Viêt-minh pour y parvenir.
Mais la créature qui, au journal, en impose le plus, c'est Denise, la mère de Jean-Jacques. «Personne ne pouvait ignorer l'amour fou, exclusif, que se portaient ces deux êtres, raconte Danièle Heymann. Denise appelait son fils aîné son "édition de luxe" ; ses autres enfants n'étaient que des livres de poche! »
Les yeux perdus dans son souvenir, Madeleine Chapsal s'interroge encore sur cet amour filial si fort qu'il éclipsait tout autre lien entre Jean-Jacques et ses femmes:
« Rendez-vous compte, Denise a voulu mourir dans la chemise de nuit de coton blanc brodé qu'elle portait pour l'accouchement de Jean-Jacques! C'est lui qui, à sa mort, me l'a écrit, précisant qu'il en avait informé ses propres fils. J'ai gardé la lettre! » Et elle fouille dans son sac pour mieux me convaincre de la singularité de cette famille.
«Denise, on l'appelait Mamie, reprend Danièle Heymann. Émile, son mari, était un vieux journaliste épris de modernité, adorable, bon vivant, toujours prêt à arranger les choses. Elle, austère, cheveux tirés en chignon, conduisait elle-même sa 4L et arrivait toutes les semaines au journal depuis Veulettes, leur propriété de campagne, avec le plein de légumes et de provisions diverses. Elle apportait de quoi alimenter notre cantine...»
Les Servan-Schreiber sont partout: à la publicité, où s'affaire la cousine Marie-Claire qui va bientôt partager la vie de Pierre Mendès France; à la gestion, où il y a encore le mari de Christiane; à la rédaction, à laquelle collaborent Madeleine Chapsal, l'épouse, qui écrit sur les livres, la sœur aînée, Brigitte, qui fréquente beaucoup les milieux politiques, et Christiane, la cadette, promue à Madame Express. Après tout, le journal leur appartient.
« Les week-ends, raconte encore Danièle, on les passait à Veulettes où, comme par hasard, on cherchait à trouver des bicoques à la hauteur de nos petits moyens. Les Servan-Schreiber étaient gentils, un peu condescendants, ils nous traitaient comme des cousins pauvres, mais nous étions heureux: nous faisions partie de la tribu. »
Ibidem, pp. 118-120
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Quelques jours plus tard, Servan-Schreiber reçoit son ordre de mobilisation. Au journal, c'est la consternation.
Tout le monde, sa mère en tête était si sûr de son destin national! Ne le croyait-on pas, après Mendès, diriger le pays?
« Françoise, persuadée qu'il s'agit d'un complot: téléphone elle-même au ministre de la Défense, Bourgès-Maunoury, se souvient Jean Daniel.
Elle lui dit : "C'est simple. S'il lui arrive quoi que ce soit, je viens vous tuer, moi." Elle me rapporte la conversation en tremblant. C'est la première fois où je l'ai trouvée émouvante.»
Le directeur du Nouvel Observateur reste un moment silencieux et reprend: «Jean-Jacques nous réunit en conférence de rédaction et nous demande notre avis. Faut-il y aller ou pas? Non, répond la moitié de l'assistance. Oui, lui dis-je, votre témoignage n'en sera que plus fort. Jean-Jacques se lève: "Je pars !" »
Jean-Jacques se tourne alors vers Françoise et déclare: «J'ai confiance en vous. »
Elle va devenir la Patronne.
Ibidem, pp. 121-122
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« Un jour à L'Express, au printemps 1960, se souvient avec précision Danièle Heymann, Jean-Jacques convoque tout le monde. Nous restons debout. Il annonce: "Françoise va quitter le journal pour des raisons qui lui sont propres." Et il fond en larmes. Nous éclatons tous en pleurs. C'étaient les Adieux de Fontainebleau.»
Et elle ajoute avec amertume: «C'est le seul départ jamais enregistré pour motif d'infécondité. »
Des lettres anonymes sont parvenues à Sabine et à Jean-Jacques. Des lettres de menaces, tapées à la machine sur du papier grossier, puis des lettres manuscrites, d'abord en majuscules, avant que l'écriture ne se lâche.
Des lettres salaces, injurieuses, antisémites: «Juif S.S. [...] veut des enfants, comme s'il n'y avait pas assez de Juifs sur terre. Tu lui serviras à ça, puisque la Chapsal n'y arrive pas... Ton fiancé est plus amoureux que jamais de sa maîtresse. Pas de toi. L'autre. C'est la femme la plus bandante de Paris. Son fric, c'est elle qui l'aura... L'autre, il la paye mieux. C'est vrai qu'elle est plus bandante, sa belle maîtresse de velours noir... »
Jean-Jacques, inquiet, en parle à quelques intimes. Devant Madeleine, l'un d'eux, livide, est saisi d'un pressentiment: « C'est Françoise. »
Les lettres se multiplient. Le père de Sabine, les parents de Jean-Jacques en reçoivent à leur tour. Elles deviennent pornographiques, tournent au délire.
Jean-Jacques les rassemble, les compare avec des manuscrits de Françoise - notamment ce cri d'amour et de rage, daté d'avril 1960, où elle l'exhorte à leur rester fidèle, à elle et au journal, «après ces huit années de fusion où nous étions ensemble comme deux boules de feu », écrit-elle, faisant aussi allusion à une obscure querelle au sujet d'actions dans la société éditrice du journal.
Servan-Schreiber décide de faire expertiser l'ensemble par un graphologue - hors de France, pour plus de discrétion. Le lot est envoyé à l'expert Carels, 4, avenue Jeanne, à Bruxelles. Un premier rapport conclut à des ressemblances troublantes.
Pour en avoir le cœur net, Jean-Jacques s'adresse ensuite à Raymond Trillat, expert, membre du Conseil national de graphologie, place de la Bastille, à Paris. Ses conclusions sont formelles:
« Les huit pièces soumises à expertise et comparaison présentent de nombreuses similitudes ne laissant aucun doute quant à la main qui a signé les documents et qui a signé Françoise. »
Madeleine Chapsal raconte:
«Jean-Jacques a convoqué chez lui le conseil d'administration de L'Express. Il y avait là Pierre Mendès France, Jean Riboud, l'industriel dont il était devenu proche, et Grumbach, le rédacteur en chef de l'époque. Il leur dit: "Je ne peux pas la garder au journal." Ils l'approuvent. Il demande alors à Françoise de venir chez lui: "Je sais que c'est vous. Vous devez quitter L'Express". »
Ce soir-là, Françoise Giroud rentre chez elle, avenue Raphaël, après avoir dîné avec le psychanalyste Jacques Lacan. Elle ne lui a rien dit. Elle veut mourir.
Ibidem, La répudiée, pp. 135-137
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Une fois par mois, Jean-Jacques tenait une réunion prophétique sur l'avenir de L'Express. Au premier rang, il y avait tout un gynécée: sa mère, sublime, toute raide avec son chignon à la Colomba, et ses sœurs en extase, il y avait Françoise qui souriait toujours, les maîtresses, celles du moment et les ex, et Sabine, l'épouse, chargée de marmots.
Françoise était exquise avec tout le monde, particulièrement avec Sabine. Derrière ses assauts de politesse, on sentait en elle une douleur rémanente et raisonnée. Un jour, J.J.S.S. lui soumet un article que lui avait demandé Le Monde, intitulé "L'égoïsme sacré, par Jean-Jacques Servan-Schreiber". Françoise le lui renvoie: c'était devenu "L'égoïsme sacré de JJSS" ! »
«Quand on les regardait côte à côte, on revoyait les amants mythiques d'hier, poursuit son amie Michèle Cotta.
Jean-Jacques continuait de sauter toutes les filles qui passaient.
Il n'était pas un amant exceptionnel, à ce qu'on disait.
Moi, j'avais trop peur de Françoise pour essayer! » Et Michèle de sourire en piquant un fard, ce qui est rare.
Ibidem, La ressuscitée, pp. 148-149
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La reine Christine pige à 120 000 euros
Pouvoir d’achat | mercredi, 16 janvier 2008 | par Vincent Nouzille Bakchich.info
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RTL.fr, 20/02/08
Alain de Pouzilhac et Christine Ockrent à la tête de "France Monde"
C'est maintenant officiel : Alain de Pouzillac a été chargé de préparer la holding "France-monde" qui réunira RFI - France 24 et TV5 Monde.
C'est donc lui qui devrait présider la nouvelle entité.
Mais c'est une autre nomination annoncée qui devrait faire polémique puisque la direction générale serait confiée à Christine Ockrent, la compagne du ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner.
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Audiovisuel Christine Ockrent : « Je vais quitter France 3 » Propos recueillis par Marc Pellerin jeudi 21 février 2008 | Le Parisien p. 41
NICOLAS SARKOZY a officialisé hier la création de la société holding France Monde qui regroupera l'audiovisuel extérieur, à savoir Radio France Internationale (RFI), TV5 Monde et France 24. La présidence en a été confiée à l'actuel patron de cette chaîne d'information continue, Alain de Pouzilhac. Christine Ockrent, journaliste et présentatrice du magazine « Duel sur la 3 », chaque dimanche soir sur France 3, en sera la directrice générale.
Quelle sera votre mission au sein de France Monde ? Christine Ockrent.-------
Entre eux, ils s'appellent les Bilderbergers.---------
Loué soit le Vatican ! in L'Express, Ockrent-Kouchner, Argent et Pouvoir, n°3048, p. 46
Il n'y a qu'en France qu'un ministre peut etre locataire d'un logement appartenant a un autre Etat sans que cela fasse polemique. Rue Guynemer, a Paris (Vie), Bernard Kouchner occupe avec Christine Ockrent un duplex emargeant au patrimoine immobilier du ... Vatican. Revelee le 16 avril par Le Parisien, cette information n'a pas remue les foules, mais Catherine Kintzler, professeure emerite de philosophie a l'universite de Lille III, l'a reperee.--------