René Marchand

Ancien élève de l'École nationale des Langues orientales vivantes, licencié de langue et littérature arabe en Sorbonne, a fait l'essentiel de sa carrière dans l'audiovisuel : il fut notamment journaliste, rédacteur en chef de radio et de télévision, producteur, responsable de la fiction d'une chaîne ...
Il a été aussi scénariste, enseignant, chef d'entreprise et a présidé la section professionnelle Presse-Communication d'une grande formation politique.
Quatrième de couverture de La France en danger d'Islam, entre jihâd et reconquista, L'Age d'Homme, Lausanne, 2002.

Plus : un plan
Le parti islamiste dispose en France d'une doctrine bien solide et d'un peuple-cible sensible à sa propagande, de quoi imprégner des masses avec ses idées, les préparer à un ralliement futur. Une des tâches de ses dirigeants, comme dans tout parti, est de maintenir les militants mobilisés, disponibles. Or, des cadres, des soldats, des hommes de main ne prennent pas de risques et n'agissent pas sur une échéance à cinquante ou cent ans, comme l'islamisation de la France; ils ont besoin de savoir que les actions, souvent dangereuses, qui leur sont demandées s'inscrivent dans un plan, à long terme peut-être, mais déjà en cours et dont les progrès sont constatables immédiatement.
Y a-t-il un plan des islamistes sur la France? Ne m'étant jamais résolu à rabaisser des guerriers en jihâd à de purs idiots frénétiques se contentant d'additionner des attentats cruels, j'ai toujours eu l'intime conviction qu'un plan pouvait expliquer des faits qui paraissaient absurdes, de les relier entre eux.
Un jour, enfin, j'ai appris...
La France ..., p. 38

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L'idéologie
Le prétendu Abou Yazîd commença par une phrase qu'il avait dû préparer pour qu'elle fût bien provocante:
- La France sera musulmane, comme l'ensemble de la planète. Il n'y a qu'un Dieu, Allâh.
Il prononça le mot à l'arabe - forte attaque du a initial, doublement (gémination) du l, a long, h sur le souffle - et le fit suivre de la formule traditionnelle: azza wa Jalla, qu'on traduit généralement par: « Il est puissant et auguste. »
- Allâh n'a créé qu'une humanité et il n'a édicté qu'une loi pour cette humanité. Tous les hommes seront un jour adeptes de la Loi d'Allâh, qui est l'islâm (prononciation à l'arabe encore).
Il but un peu de café en me regardant par en dessous.
- Notre ami commun m'a dit que vous connaissiez notre... credo.
Là, il avait fait semblant de chercher le mot français, latin, chrétien. Manière d'indiquer sa familiarité avec ma langue, ma culture. Manière aussi de dire: « S'il y a antagonisme, c'est foi contre foi, credo contre credo. »
- Ce qui vous intéresse, si j'ai bien compris, ajouta-t-il, c'est, en ce qui concerne votre pays, plus le comment que le pourquoi.
Dans mes notes de 1994,je n'avais pas retenu ce préambule, que je viens de reconstituer de mémoire. Je m'intéressais au plan des islamistes, dont je ne savais rien, non à l'exposé des motifs, que je connaissais parfaitement. Il est clair qu'Abou Yazîd avait tenu à souligner immédiatement les fondements de sa foi, d'où découlaient les raisons de son action. Autrement dit, il m'avait fait savoir que, en ce qui concernait la légitimité du jihâd musulman contre la France, aucune discussion n'était possible. C'était pour lui devoir religieux, « l'ordre de Dieu », « ordre » pouvant s'entendre à la fois comme « organisation» et « commandement ».
Ibidem, p.41

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Le plan : masser, puis massifier par le terrorisme
- La clandestinité est une condition indispensable pour la réussite de la première étape de notre plan, me dit Abou Yazîd. Cette première étape, nous la résumons par un mot: masser. La suivante consistera à... massifier.
Le jeu de vocabulaire en français me surprit. Le jeune homme me donna ce qu'il appela « les équivalences» en arabe: tajammu' et takattul.
Je remarquais aussitôt que les mots français et arabes ne se recouvraient pas parfaitement: tajammu', c'est, non l'action de masser, de rassembler, mais le fait de se rassembler; takattul, c'est, non pas l'action de massifier, de constituer en bloc, mais le fait de se constituer en bloc. Je ne pouvais considérer de tels écarts sémantiques comme involontaires dans un mouvement qui comptait de fins connaisseurs des deux langues. Les nuances avaient un sens: dans la version arabe, le rassemblement et la massification étaient le fait des seuls Musulmans de la base; dans la version française, il s'agissait d'actions décidées et dirigées (sous-entendu: par un groupe, un parti, un état-major... qui se posait en interlocuteur du pouvoir adverse). Ici, une masse de croyants se déterminant proprio motu; là, une troupe manœuvrant sur ordre. J'appréciais la subtilité, qui ne m'étonna pas de la part d'Arabes cultivés, volontiers «jongleurs de mots », sans la relever.

Retour à mes notes:
« Masser », c'est favoriser l'installation en France du plus grand nombre possible de Musulmans, d'où qu'ils viennent: Maghreb, Afrique noire, Proche et Moyen-Orient. Obtenir pour le plus grand nombre d'entre eux la citoyenneté française, au moins des permis de long séjour. Ne pas prendre position contre l'intégration: un Musulman demeure musulman (Pas d'apostasie en islam). Favoriser cependant l'enseignement religieux, l'enseignement de l'arabe, la construction de mosquées, le voile pour les femmes, les vêtements traditionnels. Habituer les Français au « fait musulman »... Quant à l'encadrement, il doit être aussi serré que possible, actif, vigilant, mais surtout indétectable.
« Ensuite, viendra le temps de « massifier » les millions d'individus vivant en France et se reconnaissant comme musulmans en organisant leur rassemblement identitaire autour de l'islam et de la culture arabo-musulmane.

« La phase de la massification sera déclenchée après l'installation d'une république islamique en Algérie, avant ou après - l'opportunité décidera - les batailles de la Tunisie et du Maroc. Par un renversement des rôles, l'Algérie, ou l'Afrique du Nord tout entière, deviendra la base arrière de la bataille de France.
« A ce moment-là, en France, le nombre des réseaux et des militants dans la clandestinité aura atteint une masse critique qui permettra la mise en œuvre d'un procédé de massification globale accélérée.
« Ce procédé de massification, c'est la guerre. La phase guerrière du jihâd. »
Abou Yazîd ne prononça pas le mot terrorisme, mais, pour moi, aucun doute n'était possible.
Mes notes contiennent ensuite un commentaire qui m'était personnel:
« Le terrorisme massificateur, aux méthodes et à l'efficacité éprouvées, devant lequel les démocraties se sont révélées si souvent impuissantes. Terrorisme bifrons, à double cible: contre la communauté adverse qu'on panique, affole, qu'on amène à réagir par une violence amplificatrice de la violence première, puis qu'on décourage au fil ,d'attentats sans cesse recommencés, jusqu'à ce que, enfin, elle cède, par lassitude; interne à la communauté amie d'autre part, pour mettre au pas les récalcitrants et mobiliser le plus grand nombre au service des buts de guerre. Ce sera « la montée aux extrêmes », que notre siècle a théorisée et expérimentée en de multiples lieux de la planète.
Ibidem, p. 42-43

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Vaincre aussi par le juridique

« Les islamistes ne sont pas des sots; ils n'envisagent pas une guerre de ligne mettant face à face cinq ou six millions de musulmans, renforcés éventuellement de contingents étrangers, et cinquante millions de Français. Un statut juridique dérogatoire devra être obtenu des Français, travaillés de longue date par les communautaristes, les girondins de la décentralisation, le lobby américain... à accepter ce recul de la souveraineté nationale; nous serons invités, au nom de la tolérance, des droits de l'homme, de la défense des minorités, de la préservation de la paix, que sais-je? à prendre acte juridiquement du fait accompli: la constitution, à l'intérieur du territoire français, d'une communauté musulmane ayant sa loi propre. »
Ibidem, p. 44

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