Georges Mandel (Louis Rothschild dit, 1885-1944)
Homme politique. Journaliste au Siècle en 1902, puis à L'Aurore (1903) de Georges Clémenceau, président du conseil d'administration du Journal du Var (1910) fondé par la famille Clémenceau, Georges étant député du Var.
Conseiller de Georges Clémenceau c'est lui qui compose le gouvernement de celui-ci (76 ans) lorsqu'il devient, enfin, président du Conseil (Premier ministre) en 1917. Député du Médoc (Gironde) en 1919 il est battu en 1924, mais élu en 1928 (avec 38 voix d'avance), réélu en 1932 (avec 148 voix d'avance), puis réélu au premier tour en 1936.
Ministre des P.T.T. (Postes, Télégraphe, Téléphone) en 1934 dans le gouvernement de Pierre Etienne Flandin (son ami "socialiste" Pierre Laval étant ministre des Affaires Etrangères) ; il garde son ministère dans le gouvernement Pierre Laval en 1935. Ministre des colonies en 1938 dans le gouvernement d'Edouard Daladier, il est ministre de l'Intérieur dans le deuxième gouvernement de Paul Reynaud en mai/juin 1940.
Le 17 juin 1940 il est arrêté pour "menées contraire à l'ordre public", mais, après une rencontre avec le président du Conseil le maréchal PhilippePétain, laissé en liberté. Il embarque sur le Massilia, avec notamment Pierre Mendes-France, destination Casablanca. Le 25 juin 1940, après avoir rencontré le consul de Grande-Bretagne, il dépose à l'agence Havas un communiqué : "En accord avec les alliés britanniques et dans cette heure de détresse nationale, j'ai pris le pouvoir. L'armée coloniale et la flotte poursuivront la guerre à mes côtés jusqu'à la victoire".
Arrêté le 27 juin 1940 il sera accusé en juillet d'"atteinte à la sûreté extérieure de l'Etat". Incarcéré en septembre 1940 près de Riom, avec Paul Reynaud, Edouard Daladier, le général Gamelin, et Léon Blum, il sera transféré avec Paul Reynaud près de Chateauroux, puis à Vals dans l'Ardèche, puis dans la vallée d'Aspe au fort du Portalet en novembre 1941.
Transféré en Allemagne au nord de Berlin, en novembre 1942, puis en mai 1943, dans une maison d'officier, avec Léon Blum, en bordure du camp de Buchenwald, il est rapatrié début juillet 1944 à la demande de la milice de Darnand, l'éditorialiste pro-nazi de Radio-Paris, Philippe Henriot, ayant été assassiné par la résistance. Et ce sont des miliciens qui l'assassinent, en représailles, dans la forêt de Fontainebleau, le 7 juillet 1944.
-------
C'est en 1994 que Nicolas Sarkozy, alors ministre du budget dans le gouvernement d'Edouard Balladur (1993-1995), publie chez Grasset, dans la collection biographie, Georges Mandel, Le moine de la politique, la biographie passionnée d'un politique qu'il admire.
1
Introduction
C'est la vie de Georges Mandel que je voudrais vous faire partager, vous conter comme il l'a vécue, vous faire aimer. Parce qu'elle est admirable, cette vie tout entière dédiée à la France et à la politique.
Mandel est l'homme d'une passion qui l'a habité dès son
plus jeune âge: la politique. Qu'il me soit permis de dédier
à mes collègues parlementaires de tous bords et de tous les
groupes son adresse au conseil général de la Gironde en
1921 :
« Je suis un homme politique, je ne m'en défends
pas, je vivrai vingt, trente, quarante ans, je ne sais pas,
mais tant que j'aurai un souille de vie, je ferai de la
politique. »
Belle leçon d'engagement. Fantastique réhabilitation du personnel politique. Authentique novateur et
vrai provocateur:
« Ah messieurs! la plus basse, la plus
abjecte des politiques est celle qui consiste à se défendre
d'en vouloir faire. »
La Passion, la Politique et la France au rythme d'une
vie. D'une vie qui fut martyrisée. D'une vie qui a compté.
D'une vie qui m'a passionné.
Voici Georges Mandel: le moine de la politique.
Georges Mandel, Le moine de la politique, Grasset, Paris, 1994, p. 10
2
Juif à cause de Dreyfus
Louis Rothschild est né à Chatou le 5 juin 1885 dans la maison où sa famille passait l'été. Le père, Edmond Rothschild, était tailleur. Comme il se doit, sa boutique se trouvait rue de Trévise, dans le Sentier. On y travaillait, on y logeait aussi. Sa mère Hermine Mandel était longue, élancée, avenante, à la différence du père plutôt « cour- taud d'allure ». Mandel vénérera cette mère si distinguée et si aimante.
On ne sait pas grand-chose de cette famille si ce n'est
qu'elle appartenait à la bonne bourgeoisie israélite de
Paris. À l'époque, le Sentier n'était pas un quartier populaire et cette maison de Chatou, où les Rothschild passaient l'été en famille, est la marque d'une certaine aisance financière.
Le petit Louis fut d'ailleurs l'élève d'un établissement scolaire privé, la pension Springer, avant de poursuivre au lycée Condorcet.
Ibidem, pp. 16-17
3
(Un collaborateur de Georges Clémenceau, sans problèmes financiers)
Autant sa collaboration avec Clemenceau est riche en promesses d'avenir politique pour le jeune Mandel, autant elle est sans perspective sur le plan lucratif. Francisque Varenne, l'ami fidèle, le confirme: « Mandel ne voulait pas être un secrétaire plus ou moins appointé, il voulait être considéré comme un collaborateur libre et dégagé de toute obligation matérielle ( Fr. Varenne, Mon patron, Georges Mandel, Paris, Éd. Défense de la France, 1948, p. 183. »
Toute sa vie, il adorera
résider au Ritz où l'on trouve encore aujourd'hui la trace
de ses nombreux et fréquents passages. Ce qui ne l'empêche pas d'être fort bien installé à partir de 1908, 72, avenue
Mozart, dans un rez-de-chaussée où il habita pendant près
de trente ans.
Francisque Varenne, qui y fut souvent invité,
nous le décrit: « Un appartement de garçon riche où tout
était sacrifié aux livres et aux commodités de la lecture ( Fr. Varenne, op. cit., p. 195.) »
En 1936, Mandel s'installera dans un appartement au 67 de l'avenue Victor-Hugo, qui sera dévasté avec rage et méthode par les miliciens de Darnand.
Mandel n'eut
jamais de difficultés pour pourvoir au financement de ses
nombreuses campagnes électorales. Georges Wormser, qui
fut un proche collaborateur de Mandel et de Clemenceau,
précise: « Il arriva parfois à Clemenœau, au hasard d'un
entretien, de demander à son collaborateur d'où il tenait
ses ressources.
Mandel répondait invariablement que sa vie
privée était son affaire et Clemenceau ne manquait jamais,
plus ou moins aimablement, d'en convenir (G. Wormser, op. cit., p. 17. »
Si même
Clemenceau s'interroge, on n'a point de mal à imaginer le
déchaînement des adversaires.
Tour à tour, Mandel fut donc accusé d'être l'homme du Comité des forges, des grands industriels du Nord, d'avoir
boursicoté, d'être l'organisateur d'un trafic de lingots d'or,
ou encore d'être un agent de l'Angleterre.
Nous aurons à y revenir, même si rien n'a jamais permis d'apporter foi à de telles assertions. Aucun élément objectif, à l'appui de ces différentes thèses, n'a jamais été communiqué. Et pourtant, ses adversaires ont cherché, fouillé, interrogé. La calomnie encore et toujours. Elle trouvera avec l'argent un terrain particulièrement fertile. Aussi Le Cri populaire de novembre 1919 mettra «au défi Mandel de publier son acte de naissance ou d'expliquer comment il s'est si rapidement enrichi ».
Son erreur sera justement d'en faire
mystère et de ne pas exiger que justice lui soit rendue.
L'explication la plus plausible est qu'il tenait sa fortune de
sa famille, notamment de sa mère. C'est ce qui expliquerait
le goût du mystère.
En cette époque troublée, la bourgeoisie israélite n'aimait pas les comportements par trop
ostentatoires. Mieux valait la discrétion. Il y avait déjà tant
de raisons d'exciter la haine.
Ibidem, pp. 24-25
4
(Un jeune anticlérical, cathophobe)
Vigoureusement anticlérical, le jeune Mandel ne
fait pas les choses à moitié. Le 18 août 1902 il écrit: « La
majorité du corps électoral français [...] a montré qu'elle ne
saurait tolérer que la loi sur les associations ne soit pas
appliquée et que les écoles où l'on enseigne aux enfants la
haine de notre Constitution, le mépris de nos lois puissent
rester ouvertes ( « Le sentiment du pays », Le Siècle, 18 août 1902)»,
ou encore: « Partout et toujours, ce
sont des " Ministres de Dieu ", des moines de toute nature,
qui se livrent aux trafics les plus bas, aux pratiques les plus
viles, vendant le pain de l'âme, comme d'autres débitent
celui du corps ( "Les moines d'affaires", Le Siècle, 22 octobre 1902). »
Et enfin: « Toute bienveillance à
l'égard de toute congrégation enseignante de femmes serait
criminelle. »
L'absolutisme professé par Mandel est bien
dans l'air du temps.
Ibidem, pp. 31-32
5
(Un émissaire laborieux)
Son second handicap tient précisément à l'ambiamce qui
règne alors à L'Aurore(notedt, le journal de Georges Clémenceau).
Peut-on imaginer contraste plus
saisissant que la rencontre de Mandel avec cette équipe au
tempérament si débridé? Il aura tôt fait d'en devenir le
bouc émissaire, la victime expiatoire, la tête de Turc
parfaite.
Son arrivée dans la salle de rédaction, où Georges
Clemenœau avait fait placer la pancarte: « Messieurs les
rédacteurs sont priés de ne pas partir avant d'être arrivés », ne pouvait que susciter de fortes réactions.
Il était
toujours au labeur, œ n'était pas le cas des autres. Ils en
profitèrent pour organiser à ses dépens une supercherie qui
fit date. Dans le courant de l'année 1904 Mandel reçut une
série de lettres admiratives quant à ses articles; un prêtre
vint même au journal pour le féliciter et l'encourager dans
cette voie.
Tout à l'agréable surprise de tant de félicitations spontanées, Mandel mit bien du temps à comprendre de quoi il
retournait. Une fois de plus, ses camarades avaient saisi
l'occasion de brocarder son orgueil et son allure hautaine.
Mandel ne fit aucun commentaire, se mura un peu plus
encore dans son silence, et redoubla d'ardeur au travail.
Toute sa vie durant, il répondra ainsi aux sarcasmes.
Ibidem, pp.35-36
6
(1914. Pour la deuxième fois, le collaborateur de Georges Clémenceau échoue aux législatives)
En fait Clemenceau n'avait nulle envie que son collaborateur devienne parlementaire. Peur de le perdre? Crainte des initiatives qu'il ne manquerait pas de prendre alors? Peu importe, Mandel décidément devra se débrouiller seul pour trouver une terre d'accueil.
Après diverses hésitations, il fixa son choix sur la
circonscription de Castellane. Clemenceau demanda à
Varenne d'accompagner Mandel dans cette seconde campagne.
La circonscription de Castellane était la plus petite
de France. Il suffisait de quelques milliers de voix pour y
être élu... et de certains moyens financiers pour convaincre
les électeurs récalcitrants dont les seules ressources étaient
constituées par la générosité des candidats.
Mandel ne manquait pas d'atouts, les choses se présentaient infiniment mieux qu'à Levallois. Le député sortant
était un certain Deloncle qui ne sollicitait pas le renouvellement de son mandat. La voie était donc libre. De
nombreux maires du département soutenaient sa candidature. Enfin, le jeune sous-préfet de Castellane, Vacquier,
était un ami de Varenne et donc de Mandel. L'appui d'une
sous-préfecture n'était pas à l'époque un avantage médiocre, surtout pour un homme qui n'avait jamais mis les
pieds dans ce département avant la campagne.
De son
côté, le socialiste Lapeyre n'avait pas l'ombre d'une
chance. Tout allait donc pour le mieux, Mandel allait enfin
pouvoir connaître son premier succès.
C'était compter sans
les facéties du destin qui allait lui jouer une nouvelle fois
un bien mauvais tour.
Quinze jours avant la date du
scrutin, un nouveau et redoutable candidat se révéla en la
personne de Jacques Stern, président du conseil d'administration des Chemins de fer du Sud, la seule ligne ferroviaire qui traversât la circonscription.
Son étiquette était
celle bien discrète d'un « républicain » soutenu par la
Fédération des gauches, ses moyens financiers étaient
quasi illimités. Il ne se priva pas d'en user et d'en
abuser.
Ibidem, pp. 57-58
7
Le combat de sa vie
La question allemande avait toujours été au centre des
préoccupations de Georges Mandel. A de nombreuses
reprises, il avait cherché à alerter l'opinion publique
comme ses collègues parlementaires. Ses appels étaient
restés lettre morte.
Et pourtant, de démissions successives
en renoncements substantiels, il fallait bien de l'aveuglement de la part des gouvernants français pour ne pas
comprendre que les faits donnaient chaque jour davantage
raison à Mandel.
En cette année 1933, la situation internationale s'obscurcit. Les menaces terribles que dénonçait
Mandel devenaient des réalités. Le 27 février, Hitler,
chancelier depuis le 30 janvier, fit incendier le Reichstag.
Cet acte symbolique était ainsi adressé au monde pour lui
indiquer la façon dont il entendait traiter ses opposants,
des communistes aux démocrates.
Au mois de mars, la
constitution de Weimar passait aux oubliettes de l'Histoire
avec le vote des pleins pouvoirs à Hitler sous la pression de
nazis déchaînés. De ce jour, l'Allemagne n'appartenait plus
à la famille des républiques démocratiques mais au camp
des dictatures.
Le Reich était né et, avec lui, son cortège de
désolations, de misères et de peurs. En octobre, Hitler
claquait avec éclat la porte de la SDN.
Libéré de toute
entrave, le Reich allait pouvoir cette fois-ci, au vu et au su
de tous, développer ses moyens militaires.
Le 2 août 1934, Hindenburg meurt. Hitler ajoute à sa
fonction de chancelier celle de chef de l'État, avec l'approbation
de près de 90 % des suffrages exprimés, lors du plébiscite du 19 août 1934.
Ibidem, pp. 166-167
8
(1934. Ministre des P.T.T.)
Les demoiselles du téléphone et leur ministre
Le 9 novembre 1934, le cabinet du nouveau président du Conseil, Pierre Étienne Flandin, était investi. Il reposait sur une subtile alliance entre la gauche modérée et le centre, renforcée par quelques personnalités indépendantes, dont Georges Mandel.
Le parlementaire émérite, si redouté pour ses critiques à l'encontre de tant de gouvernements, allait enfin pouvoir faire ses preuves, être jugé sur ses actes. La principale raison de son accession au gouvernement fut sans doute le poids qu'il avait acquis à la Chambre. Mieux valait avoir Mandel à l'intérieur que le laisser critiquer de l'extérieur. Flandin pensait ainsi museler ce redoutable tribun en même temps qu'il pourrait compter sur son habileté et sa puissance de travail.
Le nouveau président du Conseil et Mandel n'avaient jamais été amis ou complices. Ils s'étaient même souvent opposés. En intégrant son adversaire d'hier, Pierre Étienne Flandin faisait preuve d'un réel sens politique. Il avait été poussé dans cette direction par deux de ses principaux alliés, Pierre Laval et Édouard Herriot, avec qui Mandel entretenait des relations suivies ( G. Wormser, op. cit., p. 140.).
Laval détenait dans ce cabinet le
poste envié de ministre des Affaires étrangères. Sa complicité et son intimité avec Mandel s'étaient renforcées tout
au long de ces années de combats menés en commun.
Depuis 1919, Mandel et Laval conduisaient leur carrière en parallèle,
misant réciproquement l'un sur l'autre, se faisant la courte échelle aussi souvent
qu'il était possible.
Ibidem, pp. 177-178
9
(1935. Le ministre des P.T.T. innovateur rencontre Béatrice Bretty)
Bien avant l'heure du libéralisme triomphant, Mandel innovait. Il choquait à l'aune des critères de l'époque, affirmant haut et fort que l'Administration était au seul service de l'usager et qu'il convenait qu'elle soit dirigée avec les mêmes critères d'efficacité qu'une entreprise ou un établissement industriel.
Avant de réformer la machine elle-même, Mandel allait traquer ses dysfonctionnements. C'est dans cet esprit qu'il organisa le 12 décembre 1934 un Service central des réclamations, rattaché à son cabinet et dirigé par un haut fonctionnaire à l'esprit indépendant, Girodet.
On comprend aisément la nature de la véritable épée de Damoclès
qui pesa, dès cet instant, sur la tête du moindre responsable des Postes et du Téléphone.
La plus petite réclamation,
le plus faible accroc dans la bonne marche d'un service
étaient immédiatement portés à la connaissance du ministre ou de son cabinet. Le centralisme non démocratique
était en marche... mais cette fois-ci du moins, était-ce pour
la bonne cause!
La moindre des originalités n'était pas la
transparence que Mandel avait voulu donner au système.
Chaque semaine, le nombre des réclamations parvenues
était publié ainsi que celui des redressements. Ainsi pour la
seule première quinzaine du mois d'avril 1935, le Service
central reçut 1 699 réclamations! La moitié concernait le
service postal, un quart le service téléphonique, le reste se
partageant entre les services télégraphiques et de la radiodiffusion.
A la suite de ces réclamations, Mandel dut
prendre 202 sanctions qui allaient de la simple recommandation jusqu'à l'exclusion définitive de fonctions. Les
exemples fourmillent de décisions spectaculaires prises par
le nouveau ministre afin de mettre au travail l'administration des PTT.
Le 20 octobre 1935, la municipalité de
Contrexéville s'était fait l'écho des doléances des habitants
et des touristes sur le très mauvais fonctionnement des
services postaux et téléphoniques de la ville. Aussitôt
Mandel prescrivit une enquête qui vint confirmer les faits
signalés.
Les sanctions ne tardèrent pas à s'appliquer avec
vigueur. Le receveur fut le premier à être déplacé.
Ce fut
ainsi que, chaque semaine, la presse signala des mesures
disciplinaires populaires auprès d'une population excédée
de longue date par une administration connue pour ses
insuffisanœs.
La réputation d'efficacité de Mandel devint
légendaire. Il n'était plus un fin politique, il avait fini par
gagner ses galons de ministre technicien.
Le Service central
des réclamations aura des conséquenœs heureuses dans un
domaine inattendu pour Mandel, sa vie privée. En effet, il
se faisait communiquer chaque jour les réclamations des
personnalités afin d'y répondre personnellement.
Ce fut un
jour le cas pour une missive émanant d'une sociétaire de la
Comédie-Française. Le ministre lui téléphona pour lui
annoncer lui-même qu'elle aurait satisfaction. Il s'agissait
de Béatrice Bretty.
Ibidem, pp. 184-185
10
Un pionnier de la télévision
Georges Mandel portait un immense intérêt aux médias audiovisuels. Il pressentait l'influence qu'ils pourraient avoir sur l'opinion publique, pour peu que l'on se donne la peine de mobiliser les moyens financiers nécessaires, d'en- gager les réformes indispensables.
Le nouveau ministre des PTT trouva un terrain à sa mesure tant celui-ci était vierge: la radio végétait, la télévision balbutiait à peine. Mandel s'investit dans ce domaine complexe, nécessitant des compétences techniques précises qu'il finit par acquérir, avec la même ardeur et la même passion que celles qu'il avait mises à moderniser la poste et le téléphone. Il put appuyer son action novatrice sur la fidèle collaboration de Marcel Pellenc, le très remarquable directeur de la radiodiffusion. Ce fut en toute confiance qu'ils menèrent à bien, ensemble, un programme qui permit de poser les bases du développement de la radio et de la télévision.
La France allait ainsi rattraper un retard accumulé qui finissait par devenir préoccupant. Le service de la radiodiffusion relevant de l'administration centrale des PTT datait de 1926. Tout juste avait-on commencé la construction des grands postes émetteurs six années plus tard: en 1932!
La première préoccupation de Georges Mandel consista
donc à doter la France de postes émetteurs puissants. Dès
son arrivée, il fit entreprendre les travaux de réfection des
stations émettrices du réseau national.
Ainsi, grâce à Mandel, on put capter les ondes radiophoniques de l'ensemble
du territoire national. Mandel alla même jusqu'à ordonner
la constitution d'une station de radiodiffusion coloniale, en
rapport avec l'importance de l'empire colonial français.
Décision prémonitoire pour celui qui ignorait encore que,
quelques années plus tard, il aurait la responsabilité du
ministère des Colonies.
Naïveté ou suprême habileté, dans
une lettre au président de la République, Mandel justifia sa
décision de la façon la plus naturelle qui soit: « On nous
soupçonnera peut-être d'employer cette station à une indiscrète propagande nationale, mais telle n'est pas notre
intention. Pour bien servir notre pays, il suffit de présenter
impartialement le spectacle de son effort quotidien. »
L'argument n'impressionna guère « l'étranger », mais il eut l'avantage de donner bonne conscience aux promoteurs de la première radio coloniale française.
Le ministre des
PTT ne s'arrêta pas en si bon chemin puisqu'à l'image de
ce qui avait été mis en place pour la Poste il organisa un
service d'écoute des stations françaises et étrangères afin
que soit contrôlée la qualité des émissions.
Cette initiative
déchaîna les commentaires des amis comme des adversaires. La polémique laissera des traces. Mandel restera dans
la petite histoire comme le ministre ayant organisé les
« écoutes téléphoniques ».
Ibidem, pp. 191-192
11
(1936. Claude et Béatrice)
Qu'allait donc faire Mandel sans la politique? De quoi seraient remplies ses journées? Qui occuperait sa vie? y aurait-il d'ailleurs encore une vie pour celui qui, depuis tant d'années, s'était donné à sa vocation avec une passion qui, jamais, ne s'était démentie?
Quel phénomène étrange! Mandel désœuvré, sans une combinaison à inventer, un complot à ourdir ou une élection à gagner! Le secret avec lequel il entourait tout ce qui de près ou de loin touchait à son intimité n'était-il qu'un leurre destiné à cacher le vide?
Si Mandel ne faisait jamais état de ses affaires de cœur, l'explication était prestement fournie par ses adversaires: un esprit animé de telles ambitions n'en possédait point! D'ailleurs, même la postérité en semble convaincue puisque aucun de ses biographes ne fait état de la vie familiale de Mandel, si ce n'est de façon allusive. Et pourtant cette vie de famille existait bel et bien.
Deux femmes furent au centre de ses préoccupations. Il les entoura de toute son affection, y compris dans les pires moments: sa fille Claude et sa compagne Béatrice Bretty.
Alors pourquoi un tel secret? Outre un caractère qui n'était guère porté à l'exhibition et à la confidenœ, il faut chercher les raisons de cette discrétion dans l'idée que Mandel se faisait de la politique. Il s'agissait d'un combat où, bien souvent, tous les coups étaient permis. Si lui- même en avait donné beaucoup, il n'avait pas été en reste pour en recevoir.
À l'époque plus encore qu'aujourd'hui, le personnel politique ne se refusait aucune bassesse et n'était rebuté par aucun scandale. Mandel aimait trop ceux qui lui étaient si proches pour prendre le risque de les exposer.
Sa vision de la vie politique était trop tragique pour exiger
des êtres dont ce n'était point le métier d'endurer l'outrance des joutes partisanes. Son souci constant fut de
préserver les siens, de les protéger. Pour cela, il fallait
qu'ils n'apparaissent pas à la lumière.
Ibidem, pp. 211-212
12
(Une vie bien "bourgeoise")
Au rez-de-chaussée du 67 de l'avenue Victor-Hugo, on
était accueilli par un immense portrait de Richelieu. L'essentiel de la décoration était constitué de livres. Ceux-ci
s'entassaient par milliers. Ils étaient pour leur majorité
consacrés à l'histoire et surtout aux biographies.
Mandel
aimait à rechercher dans la vie des autres des enseignements pour son quotidien. Il rêvait aux destins qu'il lisait,
imaginant qu'un jour son tour viendrait aussi. Peu de
romans, quelques essais.
La demeure était bourgeoise, sans
luxe ostentatoire. Deux domestiques administraient la maisonnée et une institutrice suivait les études de Claude.
On
vit ainsi accrochés aux murs de l'appartement de l'avenue Victor-Hugo, où Mandel emménagea en 1936, des
tableaux aux signatures illustres: Le Château d'Ornans de
Gustave Courbet, un Utrillo de la période blanche, deux
Canaletto, un Boucher ou encore du mobilier ancien de
l'école française.
Même si les cours de l'époque n'étaient
pas ce qu'ils sont aujourd'hui, ces achats témoignaient
d'une réelle aisance financière.
Ce ne sera pas le moindre des tourments qui seront imposés à Mandel que de savoir son appartement entièrement saccagé et pillé. La demeure de l'avenue Victor-Hugo était plus spacieuse que celle de l'avenue Mozart. Mandel avait fort peu besoin de rangements puisqu'une mémoire quasi infaillible lui permettait de retrouver dans l'instant le moindre document.
Bien que résidant dans le 16e arrondissement de Paris, à
deux pas de la Chambre des députés, Mandel avait coutume d'aller séjourner régulièrement au Ritz, le palace de
la place Vendôme. Il y avait ses habitudes.
Olivier! le
célèbre maître d'hôtel, lui faisait tenir dès son arrivée
l'habituel jus d'orange, accompagné d'une sole grillée.
Pourquoi cet attachement au Ritz? On sait que Georges
Mandel n'y attachait guère d'importance. Était-ce pour lui
un lieu de calme et de tranquillité? Il l'avait tout autant
dans ses confortables demeures.
Cela lui permettait-il de
résoudre des problèmes ponctuels de domesticité? Ceux-ci
devaient revenir avec une singulière régularité, si l'on en
juge par la fréquence de ses passages.
En fait, l'explication
la plus vraisemblable des séjours à l'hôtel Ritz réside dans
la possibilité qu'il y avait pour lui d'entamer une véritable
double vie avec Béatrice Bretty, tout en préservant la petite
Claude.
Ibidem, pp. 216-217
13
(1939. Ministre des colonies)
Quelques mois après son arrivée rue Oudinot, Mandel pouvait être satisfait du travail accompli. Les colonies étaient désormais coiffées par un état-major, un plan de défense spécifique leur était consacré et, mieux encore, mis en œuvre, une armée avait été levée, des réalisations spectaculaires d'infrastructures engagées et, enfin, un début d'industrialisation était amorcé.
L'administration, de son côté, avait été remotivée. Les services du ministère des Colonies tournaient à vive allure. Le bilan de Mandel était si positif et tranchait à ce point avec les habitudes du passé que personne ne s'y trompait. Les services de propagande du Ille Reich, d'abord. Ils accusaient à longueur de colonnes Mandel d'être le « metteur en scène de la guerre ».
Les populations de nos colonies non plus qui,
dès l'annonce de la guerre, répondirent en grand nombre à
l'appel de la France. Les déclarations d'allégeance furent
parfois poignantes. L'empereur d'Annam Sa Majesté Bao
Dai déclara: « Notre nation fait partie intégrante de
l'Empire français. Notre devoir est tout tracé. Nous nous
rangeons au côté de la France pour lui apporter le
concours de toutes nos énergies dans cette lutte gigantesque. »
Le roi du Cambodge envoya aux armées françaises
ses deux fils et son neveu: « Nous sommes prêts à lutter
au côté de la France contre un peuple basant son hégémonie sur la force et l'inégalité des races. »
Les manifestations de plus grand attachement à la mère patrie eurent
lieu dans les territoires africains sous mandat. Au Togo, au
Cameroun, au Sénégal, ce fut par dizaines de milliers que
les plus jeunes rejoignirent l'armée française. Six mois
après le début de la guerre, six cent mille hommes venus des colonies étaient ainsi à la disposition de la métropole.
Les réserves restaient considérables. L'état-major les évaluait à près de deux millions d'hommes, s'ans pour autant
désorganiser l'économie coloniale. Mandel avait bien travaillé. Ce sera, hélas, insuffisant.
Ibidem, pp. 231-232
14
Ving-trois jours place Beauveau
A défaut d'avoir réussi à préparer la France à la guerre, à la doter de l'industrie et des structures nécessaires, Georges Mandel essaya, tout au long des quelques mois précédant le déclenchement du conflit, de mettre en place les hommes qui pouvaient encore symboliser le sursaut.
Dans cet acharnement à réveiller la France, il était décidé à
saisir toutes les occasions. La première lui fut offerte par
l'élection présidentielle du mois d'avril 1939. Albert
Lebrun hésitait à se représenter. Mandel en profita pour
pousser son candidat, Jules Jeanneney.
Ce dernier présentait de nombreux atouts: il avait été membre du gouvernement Clemenceau de 1917 et était resté fidèle aux
enseignements de l'illustre président du Conseil. Il était par
ailleurs président du Sénat, ce qui offrait l'avantage de
revenir à cette tradition la plus ancienne de la IIIe République : le président de la Haute Assemblée était un
locataire naturel de l'Élysée.
Hélas, la manœuvre échoua. Daladier, qui savait que jamais Jeanneney ne l'appellerait à Matignon, réussit in extremis à convaincre Albert Lebrun de se représenter. De surcroît, le président du Sénat n'avait ni l'envie ni la santé lui permettant de postuler à la magistrature suprême.
Lebrun fut réélu avec
un score somme toute modeste. Ainsi, et à la différence de
Clemenceau, Georges Mandel ne sut ou ne put jamais être
un « faiseur » de présidents de la République. Une carte
essentielle venait de lui échapper.
Ibidem, p. 247
15
(Juillet 1940. L'échec de l'accord avec les Anglais)
Les parlementaires du Massilia purent regagner la France le 18 juillet. Tous sauf un : Mandel. Le nouveau ministre de la Justice, Raphaël Alibert, avait décidé d'engager contre lui des poursuites pour « atteinte à la sûreté extérieure de l'État ». L'affront fait à Pétain avait laissé des traces.
Les éléments à charge étaient limpides: Mandel avait partie liée avec les Anglais et, ensemble, ils préparaient un complot. On tenait là le moyen d'éliminer politiquement un adversaire gênant. Convoqué à Rabat, il y fut arrêté. C'était la troisième fois en moins d'un mois. De ce jour, Mandel ne connaîtra plus la liberté.
Plus encore que Pierre Mendès France et Jean Zay,
Mandel était visé par la clique de Vichy, tout entière vouée
à sa perte. Pour la première fois, on vit ce dont était
capable ce régime. Mandel essuya les plâtres.
Ibidem, p. 284
16
(Seul avec les Blum, à Buchenwald)
Le sinistre camp de Buchenwald fut la dernière étape de Mandel dans les geôles allemandes. Les conditions de vie y étaient moins pénibles que dans sa précédente prison.
Il avait été installé en bordure du camp dans « une petite maison d'officier ». Le régime qui lui était réservé n'avait rien de commun avec la situation des déportés «de droit commun ». Pourquoi y a-t-il été envoyé?
Le motif racial ne faisait aucun doute. Buchenwald était un camp de concentration (camp de « triage ») pour opposants au régime nazi. Mais Mandel, bien qu'israélite, était un otage trop précieux pour qu'on le sacrifie aux chambres à gaz! Il ne fut pas le seul dans ce cas: Léon Blum, dorénavant, partageait son sort. Le leader socialiste était juif lui aussi.
Mandel était heureux d'avoir quitté l'enfer d'Oranienburg. Non pas, loin s'en fallait, que la vie soit devenue plus
aimable à Buchenwald. Mais il avait retrouvé un compagnon avec qui il put avoir de longues conversations. Elles
témoigneront de son évolution politique.
Il pouvait de
nouveau correspondre avec ses proches, et notamment sa
famille. Enfin, luxe suprême, il disposait d'un vieil appareil
de radio.
Cependant, sa famille lui manquait par-dessus
tout. Béatrice Bretty n'était toujours pas à ses côtés. Elle
aurait pu venir à Buchenwald. Sa vie n'y aurait pas été
mise en péril puisqu'elle n'était pas juive.
Mandel souffrit
cruellement de cette absence. Il écrivit à sa fille: « Ta
mamoune ne se décide toujours pas à venirl. »
Pourquoi
Béatrice Brett y n'a-t-elle pas répondu à cet appel? Pour
Mandel, il s'agissait d'une nouvelle blessure. D'autant qu'il
avait sous les yeux l'attachante proximité entre Léon Blum
et son épouse.
Ibidem, p. 303
17
(7 juillet 1944, l'assassinat dans la forêt de Fontainebleau)
Mandel fut rapatrié d'Allemagne en avion. Le vol
s'effectua sous la responsabilité des Allemands. L'avion se
posa à Reims. Après un bref arrêt, une automobile l'emporta vers Paris.
Il passa d'abord deux jours dans un
service allemand de la Gestapo, square du Bois-de- Boulogne. Il fut convenablement traité.
Le 7 juillet, il fit son
entrée à la prison de la Santé, escorté depuis Berlin par un
officier allemand, le Dr Schmitt. Ultime indulgence du
destin: le directeur de la prison était un ancien subordonné de Mandel lorsque ce dernier résidait place Beauvau
au ministère de l'Intérieur. Cette circonstance lui permit de
bénéficier d'un traitement de faveur pour son retour dans
les prisons françaises.
On l'installa dans la meilleure cellule. On lui fit porter des draps propres, et, suprême luxe,
on lui autorisa la visite d'un médecin.
Le contact retrouvé avec ses compatriotes lui rendit sa superbe: « Jusqu'au bout, la forme aura été respectée. Je ne vous en remercie pas moins de vos bons offices. Tant que je serai dans vos murs, on ne me tuera sans doute pas... Mais, je ne crois pas qu'on me laissera longtemps sous votre protection. »
Mandel voyait juste. Son séjour à la Santé ne devait durer que quelques heures. Dans l'incroyable confusion qui régnait alors au sein du régime de Vichy, ordres et contrordres se succédaient, des informations étaient dissimulées, des initiatives se prenaient. Les rumeurs couraient, enflaient, s'entrechoquaient. Au-delà des faits et des exécutants, il sera difficile de distinguer parmi les responsables ceux qui savaient parce qu'ils décidaient et ceux qui ignoraient parce qu'ils avaient choisi de subir.
Le 7 juillet vers le milieu d'après-midi, Knipping, le plus proche collaborateur de Darnand, arrivait à la Santé. Il décidait du transfert de Mandel à la prison des Brosses près de Vichy. Agissait-il de son propre chef? Était-il sincère lorsqu'il évoquait cette destination? Pourquoi un tel empressement?
Cette précipitation ne disait rien de bon
à Mandel. Lorsqu'il prit congé du directeur de la prison, il
laissa tomber: « Mourir n'est rien. Ce qui est triste, c'est
de mourir avant d'avoir vu la libération de son pays. »
Trois véhicules de la Milice l'attendaient. Dans la première
voiture, où fut placé Mandel, se trouvaient quatre miliciens : Mansuy, Boéro, Néroni et Lambert, ses assassins.
Ibidem, pp. 309-310
18
(Morale ?)
Mandel avait dû trop longtemps se battre pour exister. Il
continua à le faire alors que c'était devenu inutile.
On lui
avait refusé trop longtemps sa chance pour qu'il soit en
mesure de comprendre lorsque enfin on la lui offrit.
Il fut finalement le seul à ne pas voir toutes les étapes qu'il avait
su franchir.
Il fut le dernier à ne pas croire en lui, en son
influence.
Quand enfin il comprit, il était déjà trop tard.
Ce fut injuste. Ce fut cruel. Mais ce fut! Il fallait la
passion. Mandel l'avait. Il fallait la contenir, Mandel ne
le sut pas toujours.
Elle emporta tout sur son passage, ne
laissant que le souvenir d'un destin qui aurait pu être
achevé.
Mandel laisse finalement sa vie comme un exemple, son
œuvre comme un regret, son rôle comme une trace. Il
effleura l'Histoire. Il aurait pu la faire.
Ibidem, pp. 322-323