Hyam Maccoby

Professeur au Leo Baeck Institute de Londres, Hyam Maccoby a été rédacteur en chef de The Jewish Quaterly , a publié notamment Revolution in Judaea (Jesus and the Jewish Resistance) (1980); The mythmaker Paul and the invention of christianity, Paul et l'invention du christianisme, Lieu commun, 1987; Judas Iscariot and the myth of Jewish Evil (1992); A. Pariah People : the anthropology of antisemitism (1996); Jesus the pharisee (2003).

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Ma familiarité avec les textes du Talmud m'a convaincu que cette somme des Sages de la Tradition juive et d'autres écrits rabbiniques ont élucidé nombre de passages énigmatiques du Nouveau Testament. Dans mon tout premier livre sur Jésus, Revolution in Judaea (" Révolution en Judée"), j'ai montré comment, à travers les Evangiles synoptiques, Jésus s'exprime et agit en Pharisien, bien que les rédacteurs de ces derniers eussent tenté de dissimuler ce fait en traçant le portrait d'un Jésus opposé aux Pharisiens, même quand ses propos étaient en accord avec leur enseignement. Dans le présent ouvrage, j'ai utilisé les sources rabbiniques dans le but d'établir l'effet inverse: affirmer que Paul, que le Nouveau Testament veut à toute force décrire comme un Pharisien de longue main, n'en fut jamais un. Les conséquences pour la compréhension de la naissance du christianisme sont incommensurables.
Paul et l'invention du christianisme, p. 7

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Les pharisiens
Quant à savoir si, oui ou non, Paul était un Pharisien, ou même pour comprendre pourquoi il se prétendait tel, autant éclairer au préalable quelques détails sur les Pharisiens et sur le rôle qu'ils jouaient. Pour ce faire, nous ne pouvons accorder aucune confiance à l'Evangile, qui les dépeint sous les traits les plus noirs: à l'en croire, ils auraient été les principaux adversaires de Jésus, le critiquant parce qu'il guérissait des malades le jour du sabbat et complotant même de le tuer pour çtette raison. Les Evangiles affirment aussi que Jésus les attaqua avec virulence, les traitant d'hypocrites et d'oppresseurs. Cette image négative contribua à faire du mot « Pharisien » un synonyme d'hypocrite dans la conscience occidentale, et les vices qu'on leur attribuait - orgueil, mesquinerie, autoritarisme despotique et intolérance - sont à l'origine du stéréotype antisémite qu'on imputa aux Juifs en général!.
Ibidem, p. 35

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Jésus était un homme né dans la société juive de Galilée, et non un être divin venu d'un espace hors de notre monde afin d'endurer la mort pour le bien l'humanité. Si nous voulons savoir pourquoi Jésus fut tué, nous avons à nous demander pourquoi un Juif de Galilée de cette époque trouva sa fin sur une croix romaine.
De nombreux Juifs de Galilée moururent de la même façon pendant cette période. Judas de Galilée était un patriote juif qui mena une rébellion armée contre les Romains; plusieurs centaines de ses partisans furent crucifiés par les Romains. Alors que Jésus était encore un enfant quatre mille Juifs furent crucifiés par les Romains pour s'être rebellés contre une imposition trop lourde. La crucifixion était le supplice que les Romains utilisaient contre quiconque se dressait contre leur domination, et ce fut toujours un foyer de rebellion, en partie parce qu'elle n'était pas sous la domination directe de Rome, par conséquent, à l'image de la France de Vichy pendant la Deuxième Guerre mondiale, elle offrait un certain champ libre pour l'organisation de la résistance.
On peut donc supposer que Jésus le Galiléen, en mourant sur lla croix, périt pour les mêmes raisons que d'autres : parce qu'il représentait une menace aux yeux de l'occupant romain. Les Evangiles, certes, évoquent ce chef d'accusation porté contre lui. Le vrai chef d' accusation, selon Luc, était le suivant: « Il empêche de payer le tribut à César et se dit Messie, roi. » (Luc XXIII, 2). Sur sa croix, l'acte d'accusation qui lui valut ce supplice était affiché selon l'usage romain: sa prétention à être « Roi des Juifs », crime capital à une époque où les Romains avaient aboli la monarchie juive. « Pervertir la nation» signifiait la soustraire au joug de Rome. L'emploi du Christ » (ou « Messie ») ici, dans son acception politique originelle, est intéressant, car il montre que la rédaction chrétienne des Evangiles, qui prend garde que le terme soit dépolitisé en presque chaque occurence, la vigilance rédactionnelle pouvait, à l'occasion se laisser surprendre...
Ibidem, Pourquoi Jésus fut-il crucifié ?, p. 72-73

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Jésus, bien sur, n'etait pas un rebelle politique a la manière d'un Che Guevara; une telle conception de la )olitique est assez anachronique. L'objectif principal de Jésus était religieux, et non politique. Il prêchait comme un rabbin, annonçait la venue du Royaume de Dieu comme un prophète, et, en fin de compte, se proclamait lui-même roi dans la tradition religieuse de David, Salomon et Ezéchias. Pour le judaïsme, il est impossible de séparer religion et politique, parce que son souci principal est ce monde-ci, plutôt que le monde futur. Comme le dit le Psalmiste: « Les cieux sont les cieux du Seigneur, mais la terre, il l'a donnée aux hommes. » Ce qui signifie que c'est la tâche de l'humanité de faire de la terre un monde meilleur - plein de justice, d'amour, de miséricorde et de paix - et non de s'évader vers un « monde neilleur » au-delà des cieux. Jésus suivait la tradition de Moïse, prophète et libérateur; mais Jésus se dressa contre un empire implacable qui l'écrasa.
Ibidem, p. 77

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PAUL ÉTAIT-IL UN PHARISIEN?
C'est Paul qui occulta la mission de libération de Jésus et en fit une figure détachée de ce monde-ci sans aucune relation à la politique ou à la souffrance de ses compatriotes sous le joug des Romains. Cette inversion du rôle de Jésus eut pour effet de rendre les Juifs, et non les Romains, responsables de sa crucifixion. Parce que Jésus a été isolé de toute implication politique, les Juifs devinrent des victimes, aussi bien politiques que religieuses, des parias de la Chrétienté, privées de droits politiques et économiques et objets d'une persécution constante.

Qui donc était Paul? Quel genre d'homme était-il pour pouvoir ainsi changer le sens de la vie et de la mort de Jésus, pour en faire le fondement d'une nouvelle religion avec un mythe central dans lequel les Juifs, de héros de l'histoire sacrée qu'ils étaient, deviennent des traîtres? Jésus avait prêché la venue du Royaume de Dieu et s'était considéré lui-même comme le Roi d'Israël dans un monde de paix universelle, dans lequel l'Empire romain et tous les autres empires militaires auraient disparu. Il n'avait jamais prétendu être un personnage divin ou affirmé que sa mort laverait les péchés de l'humanité : son espoir avorté de vaincre les Romains par un grand miracle de Dieu sonna la fin de toutes ses ambitions de rédempteur comme en témoigne son ultime cri de détresse sur la croix. Le plan de Jésus pour l'avenir plaçait en son centre les Juifs comme peuple de Dieu, dans l'indépendance recouvrée de la Terre sainte, et œuvrant comme nation de prêtres pour le bien de l'humanité dans le Royaume de Dieu. La nouvelle vision de Paul, dans laquelle lesJuifs n'avaient plus de rôle significatif à jouer pour déchoir dans celui d'ennemis de Dieu, aurait rempli Jésus d'horreur. Il n'aurait pas plus compris le nouveau sens que Paul avait attaché au mot « Christ » ou « Messie », par lequel il l'imprégnait de divinité au lieu de s'en tenir à la désignation consacrée de la royauté juive.
Ibidem, p. 79-80

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Le forgeur de mythe
C'est Paul qui a édifié le christianisme, en créant une nouvelle histoire, assez puissante et assez prenante pour se muer en religion universelle. Dans celle-ci, Jésus s'est vu attribuer un rôle de tout premier plan, ce qui n'en fait pas le fondateur du christianisme, pas plus qu'Hamlet n'écrivît les scènes de Shakespeare...
Le Jésus forgé par Paul est un personnage imaginaire, de la même manière que Shakespeare insuffla une nouvelle vie dramatique dans les os depuis longtemps desséchés de la figure historique d'Hamlet le Danois.

La pierre d'achoppement du mythe paulinien peut être définie en quelques mots: la venue d'un divin rédempteur. Tout, dans cette théologie, découle de là ; car dès lors que le salut vient d'en haut, aucune efficience ne peut être reconnue à l'action ou à l'initiative de l'homme. D'où s'ensuit, tout logiquement, une manière de doctrine de la prédestination: lorsque le divin rédempteur descend des cieux, il lui importe peu de savoir qui mérite d'être sauvé, car ce serait reconnaître quelque efficacité à ce que l'homme accomplit par son propre effort, quel que soit même son mérite. Comment, dès lors, savoir qui bénéficiera du salut? Eh bien, c'est impossible! Seront Sauvés ceux que le rédempteur aura élus.
Que faire, dans ce cas, pour pouvoir être sauvé? Rien, sinon avoir la foi! Qu'est-ce que cela peut bien signifier? Se fier corps et âme au divin rédempteur et abandonner tout autre espoir ou recours! Mais comme la foi requiert aussi quelque effort, tout n'est pas laissé à la seule décision du rédempteur...
Ce genre d'énigme est bien propre à exciter l'imagination des théologiens ultérieurs et remplit les rayons des bibliothèques de théologie chrétienne, mais, à la base, demeure le mythe intangible : le salut est venu d'en haut.
Ibidem, p. 266

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Paul, c'est manifeste, considère les relations sexuelles comme dénuées de spiritualité, mais tenant le « don » de chasteté pour trop rare, il ne prescrit pas d'abstinence absolue...
Ces propos, et d'autres, ont conduit à l'instauration d'ordres monacaux dans la Chrétienté et, de manière générale, à la valorisation ,du célibat et de la virginité. C'est ainsi que, dans les Evangiles, Jésus est dépeint comme sexuellement abstinent et sa naissance est décrite comme miraculeusement virginale. Plus loin, Paul, pour bien manifester sa mauvaise grâce à autoriser les relations sexuelles à ceux qui manquent de son « don », cerne d'interdits ce qui subsiste d'activité sexuelle licite: il prohibe le divorce et le remariage, interdits qu'a institutionnalisés l'Eglise paulinienne.

Rien de tout cela n'appartient en propre au judaïsme. Le célibat y est sans doute regardé avec commisération, mais sûrement pas avec admiration: le mariage y constitue un devoir. Tous les rabbins devaient prendre femme, et les seules exceptions que l'on connût passaient pour manquer d'humanité plénière. Le culte de la virginité mariale est totalement étranger au judaïsme et la référence de Paul à un « don » de chasteté y serait tenue pour incompréhensible. La mystique juive (dont l'une des sources est le Cantique des Cantiques) considère l'union sexuelle comme porteuse d'une haute signification spirituelle et comme le paradigme terrestre de la félicité céleste. Le divorce et le remariage sont autorisés dans le judaïsme; l'on prétend d'ailleurs que le divorce n'est permis qu'aux seuls maris. Cela n'a de vérité que dans un sens procédurier, dans la mesure où c'est le mari. qui, au cours de la cérémonie de séparation, remet l'engagement de divorce qu'il a signé à celle qui ne sera plus désormais son épouse.
Ibidem, p. 285

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Un autre aspect important de la mythologie paulinienne réside dans son antijudaïsme qu'il partage avec le gnosticisme. Si Paul est bien l'inventeur du christianisme, il l'est aussi de l'antijudaïsme, inséparable du mythe chrétien, qui engendra, plus tard, la « diabolisa- tion » médiévale des Juifs, à partir des récits sur les « meurtres rituels » et autres « profanations d'hosties ».
Même si l'on considère la plus explicite attaque contre les Juifs dans les Epîtres (1 Thessaloniciens II, 15-16) comme une interpolation tardive (ce qui est loin d'être prouvé), ses aperçus les plus bénins sur les Juifs offrent une ample matière à l'antijudaïsme. C'est Paul qui, le premier, assigne aux Juifs le rôle de « bourreaux sacrés », dont le sort est de porter la mort sur la personne du Sauveur. Il affirme que si les Juifs sont traités en « ennemis de Dieu, c'est en votre faveur » (Romains XI, 28), phrase qui résume à elle seule le rôle des Juifs comme Antéchrist dans le mythe chrétien, qui assument le fardeau du péché pour l'effusion de sang sans laquelle il ne pourrait y avoir de salut. Cette responsabilité paulinienne dans l'antijudaïsme chrétien a été passée sous silence, au prétexte qu'il fût issu d'un milieu profondément juif; il semblait impossible qu'un « Hébreu parmi les hébreux », un rejeton de la tribu de Benjamin, un Pha~isien de haut rang pût être à l'origine de cette plaie de l'Eglise.
(On a bien suggéré, ici ou là, que Paul éprouvât une haine antijuive auto-attentatoire, mais cela est bien anachronique... La « haine juive de soi » à la manière d'un Otto Weininger n'est que le produit de siècles d'enseignement du mépris chrétien qu'introvertirent, sous la formidable pression qu'ils subissaient, quelques Juifs. Dans les temps anciens, une telle haine universelle n'existait pas et l'on ne connaît pas de cas de ce,genre.)
Ibidem, p. 290-291

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