Corinne Luchaire (1921-1950)

Actrice de cinéma, amie de Mme Danielle Darieux, ayant tourné, notamment, avec M. Jean-Pierre Aumont, Mme Danielle Darieux, M. Fernand Gravey, M. Michel Simon ... "Amie" de M. Charles Trenet, M. Jean Giraudoux, M. Serge Lifar ...
Mais Corinne Luchaire est la fille de M. Jean Luchaire, journaliste, ami, depuis 1929, de M. Otto Abetz, ambassadeur d'Allemagne à Paris pendant l'occupation allemande entre 1940-1944, qui le fait nommer à la tête de la corporation nationale de la presse française, et qui pratique, sans complexe, la collaboration avec le IIIème Reich, mais qui protège certains juifs, comme Mme Simone Kaminker (Simone Signoret).
Donc sous l'occupation allemande Corinne Luchaire mène la belle vie d'une "fille à papa" qui a les meilleurs moyens et les meilleures relations "parisiennes" ... Le champagne coule à flots ...
A Megève elle fréquente M. James Coutet, M. Emile Allais, mais aussi les "réfugiés" Dominique Dauphin, le fils de Jaboune et le neveu du résistant gaulliste de Londres Claude Dauphin, la femme de M. Jean Gabin, la famille juive Gugenheim, et surtout Mme Danielle Darieux et son nouveau mari, un diplomate dominicain ... Elle a des contacts avec la résistance locale, mais fait une tentative de suicide ...
En août 1944 elle part avec sa famille pour Baden-Baden puis pour Sigmaringen, puis pour l'Italie en mai 1945. Son père et elle sont arrêtés, transférés en France et incarcérés à Fresnes. Elle est libérée quelques jours après l'exécution de M. Pierre Laval. Son père, condamné à mort, est fusillé en février 1946.
Le livre de Corinne Luchaire, Ma drôle de vie, est publié en 1949, et elle décède en 1950.

1
Soirée à l'ambassade
Les accords de Munich venaient d'être signés. Mon père me transmit une invitation de l'Allemagne où l'on donnait une grande fête en l'honneur de von Ribbentrop. Je l'avoue, je n'étais rien moins que flattée. Je n'avais jamais été invitée dans une ambassade pour une réception officielle, et ma fierté et ma joie ne venaient pas du fait qu'il s'agissait de l'ambassade d'Allemagne. J'eusse réagi exactement de la même façon si j'avais été invitée par n'importe quelle ambassade.
Georges Bonnet et sa femme étaient les invités d'honneur. le chef du protocole Fierhl - qui fut aussi chef du protocole pendant l'occupation - présentait à von Ribbentrop l'un après l'autre les invités qui attendaient en file. A près quoi les groupes se formèrent ...
Un moment, je me trouvai auprès de Ribbentrop à qui Abetz avait parlé de moi. Nous échangeâmes quelques mots, il s'informa de mes projets avec beaucoup de gentillesse ...
Il avait alors un beau visage strié de petites rides et d'étonnants yeux bleus ...
Au cours de notre conversation, plusieurs photographies furent prises de nous .
Pendant la guerre, un magazine américain publia l'une de ces photos, après avoir pris soin de couper toutes les figures environnantes, et me laissant seule en tête à tête avec Ribbentrop, comme si ce document avait été pris pendant l'occupation, avec la légende suivante :"La collaboratrice Corinne Luchaire en train de rire avec Ribbentrop au cours d'une réception à l'ambassade d'Allemagne". Cette photo datait de 1938. ce fut la seule et unique fois de ma vie que j'eus l'occasion de rencontrer Ribbentrop qui, à ma connaissance, ne vint même pas à Paris pendant l'occupation ! ...
Là encore, j'étais loin de me douter des ennuis que me causerait plusieurs années plus tard une soirée à laquelle je m'étais en fin de compte ennuyée !
Soirée à l'ambassade in Ma drôle de vie, Editions Sun, Paris 1949, Déterna, Paris 2000.

2
Dans Dernier Tournant, Michel Simon était mon mari. En tant que mari, il avait naturellement droit, bien entendu sous les sunlights, à quelques familiarités. Mais Michel Simon joue ses compositions réalistes avec une conscience, mettons exagérée. J'étais sa femme. D'accord. Il devait me prendre par la taille. C'était naturel. Mais Michel Simon trouva que ce geste était bien banal, et il n'hésita point à me saisir avec une certaine violence et un faciès vraiment lubrique, à un certain endroit de ma personne qui n'aurait dû jouer aucun rôle dans un film convenable. Ce geste me surprit et en même temps me fit horreur. Je poussai un cri qui n'était point prévu dans le texte. Je fis un bond en arrière. Résultat, la scène était à recommencer. Michel Simon était furieux et je crois bien que c'est à partir de ce moment qu'il commença à m'en vouloir.
Sunlights, pétards et ... privautés de Michel Simon in Ibidem, p. 69.

3
Ali Khan était très brun, de taille moyenne, mais musclé ; il avait les cheveux soigneusement ondulés, les yeux bleu pâle. Il ressemblait beaucoup plus à un Occidental qu'à un homme de l'Orient. Il est vrai qu'il avait beaucoup de ressemblance avec sa mère d'origine italienne.
Nous ne nous quittions plus. On parla beaucoup de nous encore à cette occasion et je fus bientôt adoptée par son père l'Aga Khan qui me faisait, lui aussi, beaucoup de gentillesses. J'étais très impressionnée de me trouver à la table de ce prince oriental qui, m'avait-on dit, recevait, chaque année de ses sujets, en diamants, en rubis, un poids égal à son propre poids, sous prétexte d'hommages.
Et puis je savais aussi qu'il était une sorte de dieu. Un dieu fort galant, ma foi, très accessible aux prières d'une humble prêtresse et qui, en tout cas, se complaisait à exaucer les moindres désirs, fussent-ils saugrenus, de la jeune femme que j'étais.
Le Prince Charmant ... in Ibidem, p. 81.

4
Et puis je rencontrai le comte Ciano qui, paraît-il, nourrissait contre mon pays de dangereux projets, mais qui m'apparut sous les aimables traits d'un joueur de golf. Il était en civil, alors que la presse publiait chaque jour des photos du ministre des Affaires étrangères dans un fastueux uniforme. Il n'était pas accompagné par sa femme, mais d'une suite nombreuse et turbulente de jeunes garçons.
Il vint vers moi, et après s'être incliné et m'ayant baisé la main fort galamment, il me rappela qu'il avait fait ma connaissance à la Biennale de Venise. Il était fort empressé et je me rappelle qu'un jour il me proposa de se promener avec moi dans le parc. Nous étions environnés de toute sa troupe d'aides de camp et sans doute aussi de policiers. Nous marchions, le comte Ciano et moi, en avant, quand, tout à coup, j'eus l'idée de me retourner et - oh, surprise ! - je me trouvaix seule, dans le parc désert, avec le ministre des Affaires étrangères italien. Je lui fis part de mon étonnement.
Ciano, très sûr de lui, sourit et me dit simplement :"Mes amis sont intelligents, ils savent, ou plutôt ils ont deviné, que j'avais envie de rester seul à seul avec vous." Il me prit le bras. Nous nous retrouvâmes ainsi presque chaque jour, le comte Ciano et moi, dans le jardin du golf. Il me faisait une cour empressée. J'étais sans doute flattée d'être l'objet des attentions du ministre des Affaires étangères italien, mais je ne cédais pas à ses instances, car je le savais très coureur.
Le comte Ciano in Ibidem, p. 92/93.

5
Dès mon arrivée à Paris, je me précipitai chez mon père qui était extrêmement affairé, mais qui, à ma vue, témoigna d'un sentiment de joie dont je me souviendrai longtemps. J'appris qu'il était très inquiet sur mon compte, qu'il ne savait pas depuis Juin (1940) ce que j'étais devenue et qu'il avait été jusqu'à faire mettre des annonces dans les journaux pour demander de mes nouvelles.
Il m'apprit ensuite qu'il avait pris la rédaction en chef du Matin et il m'expliqua qu'Abetz était devenu ambassadeur et qu'il était en rapport fréquent avec lui. Il me dit que c'était fort intéressant et qu'il allait avoir beaucoup à travailler, en liaison avec le nouvel ambassadeur. Je ne sais pourquoi cette révélation me causa une impression de malaise. Quelque chose en moi, sur l'instant, me dit que c'était grave, qu'il ne fallait pas, que Papa risquait beaucoup. Et puis je chassai cette idée, pensant que mon père ne pouvait mal faire, qu'il avait beaucoup plus que moi l'expérience de ces choses et que je serais bien sotte d'essayer de lui donner des conseils, à lui, qui s'était toujours révélé, sur le plan politique, de première force.
Papa rédacteur en chef du "Matin" in Ibidem, p. 107.

6
Je fis le premier jour de mon arrivée à Vichy un excellent dîner avec Papa. Autour de la table, il y avait Jean-Pierre Aumont, Claude Dauphin, Jaboune, Mireille, Emmanuel Berl, Rosine Deréan et Blanche Montel. C'était un dîner très parisien. Claude Dauphin, très affectueux avec mon père, rappelait le temps où nous habitions rue Claude-Bernard et où il partageait un atelier avec Léo Ferrero tout près de chez nous, rue Lhomond. Mon père m'avait expliqué qu'ils étaient alors si pauvres qu'ils venaient à chaque instant trouver ma mère et réclamer son secours pour les menus travaux du ménage devant lesquels ils demeuraient incompétents ...
Quelques jours à Vichy in Ibidem, p. 110.

7
Les fêtes de fin d'année (1940) sont marquées pour moi par un assez curieux souvenir. Les Abetz, pour la première fois, donnaient une fête à l'ambassade. Nous y étions naturellement invités, mon père, ma mère et moi, et pour la circonstance je m'étais fait faire une grande robe blanche, très jeune fille qui, je crois, m'allait fort bien. C'était une grande réception et Otto Abetz, qui ne connaissait point encore les heures néfastes de la disgràce, était au sommet de sa puissance. Suzanne Abetz, installée seulement depuis quelques jours à Paris, était là et recevait "à la française" les invités innombrables qui se pressaient dans les salons de la rue de Lille.
Suzanne Abetz, que je retrouvais ainsi, n'avait guère changé. Elle continuait à s'habiller d'une manière assez voyante, comme elle le faisait d'ailleurs du temps où elle était la secrétaire de mon père, mais elle mettait une grande ostentation à se parer de lourds bijoux fraîchement achetés qui, dans son esprit, marquaient son ascension.
Les "beaux jours" de l'occupation in Ibidem, p. 114/115.

8
Je fus invitée un soir au maquis, mais il fallait faire, pour rejoindre ces camarades, une ascension très fatiguante dans la montagne et je refusai. Par contre, j'invitai les garçons chez moi.
Sur ces entrefaites, les journaux contrôlés par Vichy se mirent à faire campagne contre Megève (on ne sut pourquoi). Mégève, d'après ces feuilles, était devenu le centre de la résistance, les juifs y étalaient leur fortune, leur bien-être, insultaient au malheur de l'Europe. Il fallait absolument expulser ces indésirables de la station. Il est de fait que, quelques jours après le déclenchement de cette campagne, des ordres survinrent. Ce ne fut pas brutal, mais des mesures administratives furent prises, sans scandale, sans brutalité, qui déterminèrent un grand nombre de réfugiés soit à chercher d'autres asiles, soit à refjoindre les hauteurs maquisardes. En raison de mon état de santé et de mon ancienneté dans la station, je fus épargnée ainsi que Danielle Darrieux qui profitait peut-être de l'immunité de son mari, diplomate étranger.
Megève, oasis de neige, ignore la guerre in Ibidem, p. 150/151.

9
Nous fûmes encore conduits (juin 1945) pour un nouvel interrogatoire devant un lieutenant de l'armée De Gaulle, qui me traita très mal, me demandant "quel était mon rôle à la Gestapo, ce que je faisiais au service des Allemands", et autres suppositions aussi fausses que je démentis bien entendu avec vigueur. Puis je fus reconduite dans le nouveau local qui m'était dévolu. Cette fois, c'était une buanderie. Quant à Papa, à partir de ce moment, c'était fini, nous étions complètement séparés. Je ne pouvais plus communiquer avec lui.
Il venait de temps à autre des curieux de Nice qui se faisaient ouvrit la porte (je partageais maintenant ma buanderie avec une autre détenue), qui nous insultaient et nous jetaient des ordures ... On faisait travailler Papa et les autres détenus dans le jardin qui donnait juste devant la buanderie, et je voyais Papa qu'on obligeait à courir et qu'on frappait quand il n'allait pas assez vite. Je voyais ses traits crispés et j'étais là, sans pouvoir rien faire.
Prison avec barreaux in Ibidem, p. 186.

10
Je ne voulais quand même pas le croire. Cette fin horrible me révoltait malgré mes impressions fatales. Nous faisions énormément de démarches. On nous donnait beaucoup d'espoirs. La gràce peut-être, et pourquoi pas ? Malgré les journaux, malgré la campagne de haine. Et puis un soir, je téléphonai chez ma tante. C'était le 21 février 1946. Je n'eus pas besoin qu'elle m'en dise davantage. A la façon dont seulement elle me répondit :"Cette fois, Zizi, ma pauvre petite", je compris. Le lendemain matin à l'aube, l'irréparable allait être accompli. J'entrai comme une folle dans un restaurant. C'est à un taxiphone que j'avais reçu la funeste nouvelle. J'avais l'ait très calme quand j'entrai dans ce restaurant. Il n'y avait pas de couvert. Mes jambes ne me portaient plus. J'étais très pâle. Le garçon me servit spontanément une fine. Je lui dis que ce n'était pas assez. Papa, dans sa prison, au quartier surveillé de Fresnes, sous la haute surveillance, étais déjà lui-même illuminé. Je bus deux fines d'un seul trait. Je n'étais pas bien forte et j'allai coucher dans un hotel et je m'endormis. Seulement, le matin, à l'heure même où Papa allait mourir, je me réveillai. J'étais avec lui. J'ouvris mes yeux très grands. Je regardai la pendule, et je suis sûre qu'à cette minute-là, lui et moi, dans son sacrifice, nous avons communié ensemble.
La mort de mon père in Ibidem, p. 196/197.

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