Stephen Koch

Enseigant américain. Université Columbia (New-York).
Auteur, notamment, de The End of Innocence, The Free Press, New-York, 1994, La fin de l'innocence, les intellectuels d'Occident et la tentation stalinienne : 30 ans de guerre secrète, Grasset, Paris, 1995.

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Le véritable rôle joué dans le monde par Münzenberg, avant l'avènement de Hitler et même après, était un secret jalousement gardé mais, comme il convenait à son talent particulier, cette dissimulation avait quel que chose d'ostentatoire. Il avait du génie pour la propagande, mais d'un genre spécial.
Car Willi Münzenberg a été le précurseur de deux types tout à fait nouveaux d'activités secrètes, qui furent indispensables dans notre siècle et rendirent des services essentiels aux Soviétiques: en premier lieu, la création de certaines organisations de façade, dirigées - sous le nom de « fronts » - à des fins de propagande par des autorités occultes; en second lieu, la manipulation secrète de «compagnons de route ».

Son objectif était de susciter chez les Occidentaux non communistes et bien pensants le préjugé politique qui allait dominer toute l' époque: la conviction que toute opinion favorable à la politique étrangère de l'Union soviétique était fondée sur les principes de l'honnêteté la plus élémentaire.
Il voulait instiller chez tout un chacun, comme une vérité naturelle, le sentiment que toute critique ou contestation de la politique soviétique était infailliblement le fait d'une personne mauvaise, sectaire et probablement stupide, tandis que tout soutien apporté à cette politique était non moins infailliblement la marque d'un esprit progressiste, tourné vers tout ce qu'il y avait de meilleur pour l'humanité, et doté d'une sensibilité flatteuse autant que rafinée.

Pour mettre sur pied les réseaux de ses organisations de façade et de ses compagnons de route Münzenberg sut utiliser toutes les astuces de la propagande, qu'il s'agît d'exploiter certaines opinions formulées par divers intellectuels sur les problèmes culturels, ou de faire distribuer des chapeaux humoristiques et des ballons.
Il mobilisait tous les médias : la presse, le cinéma, la radio, les livres, les magazines, le théâtre. Tous les «maîtres de l'opinion» étaient visés: les écrivains, les artistes, les acteurs, les commentateurs, les prêtres, les ministres, les professeurs, les hommes d'affaires importants, les scientifiques, les psychologues, tous ceux dont l'opinion avait quelque chance d'être respectée par le public.
La fin de l'innocence, p. 26

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L'instrument qui permit à Münzenberg de donner forme à ce pouvoir culturel était l'Internationale communiste, c'est-à-dire, comme on l'appelait presque toujours, le Komintern. Celui-ci était, à bien des égards, l'institution léniniste par excellence; elle avait été mise sur pied dès le début à partir des deux principales passions qui caractérisaient la personnalité politique de Lénine: son obsession du secret et sa hantise du pouvoir absolu.

Les buts du Komintern ne furent jamais démocratiques, même vaguement, et encore moins réformistes, de près ou de loin; l'Internationale n'a jamais été censée apporter la moindre aide réelle à une formation de gauche qui n'eût pas été entièrement subordonnée à l'autorité soviétique.
Lénine avait créé le Komintern en 1919 dans le dessein de propager la révolution russe et de consolider la domination du marxisme-léninisme sur la gauche du monde entier. L'objectif du nouveau dictateur était de rassembler les révolutionnaires de toute la planète dans un seul grand réseau de partis communistes, placé sous l'autorité de la révolution, de sa révolution.
Dans son imagination, Lénine voyait le Komintern comme une sorte de longue mèche incendiaire dont une extrémité se trouverait en Russie et qui zigzaguerait à travers toute l'Europe pour aboutir surtout à une bombe gigantesque et majestueuse: l'Allemagne. Cette bombe qui n'avait pas encore explosé était, dans l'esprit de Lénine, la plus puissante de toutes, le baril de poudre de l'Europe selon un de ses clichés favoris.
Ibidem, p. 29-30

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L'écrivain et historienne russe Nina Berberova a décrit par expérience en des termes sévères cette cohorte d'agents ou de quasi-agents, ces femmes qu'elle appelle les «Dames du Kremlin». Si celles-ci ont exercé une grande influence sur la vie intellectuelle européenne et américaine c'est en partie grâce à leurs propres talents, mais par-dessus tout à cause des hommes qu'elles avaient fait entrer dans leurs vies. Ceux-ci, le plus souvent, étaient des écrivains célèbres que l'on considérait comme les «porte-parole de l'Occident». Or, les compagnes en qui ils avaient la plus grande confiance se trouvaient sous la coupe des services secrets soviétiques.

En tête de cette liste venaient deux membres de la petite aristocratie russe: la baronne Moura Boudberg, qui fut la maîtresse de Maxime Gorki et de H.G. Wells, mais aussi la princesse Maria Pavlova Koudatchova. Si la nature des liens qui attachaient la baronne Boudberg aux Soviétiques reste encore assez mystérieuse, on ne peut néanmoins pas douter de leur importance. On sait davantage de choses sur la princesse Koudatchova, qui fut d'abord la secrétaire, puis la maîtresse, puis l'épouse et enfin la veuve d'un romancier pacifiste fort célèbre en son temps, Romain Rolland.
Ibidem, p. 36

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Münzenberg avait pris son temps pour refaire surface en public à Paris, mais dès les premiers jours qui avaient suivi son arrivée, la vie culturelle de la capitale et, avec elle, la vie culturelle de tout l'Occident entrèrent dans une phase nouvelle.

Le 23 mars 1933, quelques jours après la fuite de Münzenberg en France, les nouvelles Tables de la Loi furent inaugurées par le tout-Paris au cours d'un prestigieux meeting de protestation contre l'incendie du Reichstag. André Gide, Elsa Triolet et Louis Aragon étaient là. André et Clara Malraux, brillants et superbes dans leur célébrité toute fraîche, avaient été soigneusement placés au tout premier rang. C'était sur ce genre de détail qu'allait être fondé le nouveau chic politico-culturel. Et les choses devaient rester ainsi jusqu'à la fin de la Guerre civile espagnole. C'était la première fois que se tenait une réunion de ce genre et elle allait être suivie par des centaines, peut-être même des milliers d'autres, dans tous les pays occidentaux. On y défendait des causes, on y enrôlait des gens célèbres. En public et en privé, par des voies légales ou clandestines, tous les talents de Münzenberg semblaient s'orienter vers un objectif unique, contraignant et absolu: l'opposition. L'opposition et rien d'autre.

A Paris, Münzenberg avait trouvé refuge sur la Rive gauche et, avec l'aide de l'appareil du Komintern, il ne tarda à installer ses bureaux dans une enfilade de pièces minables au fond d'un passage sombre et presque invisible qui donnait sur le boulevard Montparnasse.
En vue de mobiliser et d'exploiter la vague montante du sentiment antinazi dans le monde, Münzenberg créa toute une variété de« fronts» au goût du jour. Au bout de quelques semaines, le Komintern mettait à sa disposition une maison d'édition, qui se trouvait elle aussi au Quartier latin: les Editions du Carrefour, sur le boulevard Saint-Germain. C'était une maison qui, avant d'être rachetée par l'appareil, avait publié d'élégantes anthologies de poésie et de luxueuses monographies sur la peinture moderne.
Une des personnes qui jouèrent un très grand rôle dans le transfert des Editions du Carrefour aux mains du Komintern fut un jeune écrivain français, un peu dandy, dont les deux meilleurs amis étaient Raymond Aron et Jean-Paul Sartre. Il s'agissait de Paul Nizan, et les trois amis s'appelaient (naturellement) les trois mousquetaires.
Ibidem, p. 82-83

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Dans le domaine de la grande politique, l'épreuve du feu que traversait le Front était la Guerre d'Espagne, où des hommes de Münzenberg parmi les plus importants, comme Katz et Julio Alvarez del Vayo ont joué un grand rôle. L'Espagne étant le théâtre d'une guerre menée par le Front populaire, ce pays devint aussi le principal avant-poste européen de la terreur.

Dans les relations franco-soviétiques, le voyage de propagande organisé en Russie pour André Gide marqua l'un des points culminants. Cette tournée coïncida exactement avec deux événements: l'entrée en fonctions du gouvernement Blum à Paris et la mort de Maxime Gorki (peut-être assassiné) suivie par ses funérailles nationales à Moscou, en juin 1936. Dans cette conjoncture, tout obstacle à la «guerre des idées» fut levé, tandis que le dictateur se préparait à mettre en scène les procès de Zinoviev, de Kamenev et des autres « conspirateurs » en août.

C'est alors que la terreur commença pour de bon. Les procès furent un grand succès: Zinoviev et Kamenev récitèrent leur texte parfaitement. Leurs « aveux », sans précédents dans la littérature de l'abjection, servirent à justifier de nouvelles purges, des emprisonnements et des exécutions. On leur avait promis à tous deux la vie sauve en échange de leur collaboration, mais bien entendu, dès que le rideau tomba sur la scène, les pelotons de la mort les emmenèrent au sous-sol. Quand les soldats pénétrèrent dans la cellule de Zinoviev, celui-ci comprit immédiatement la vérité. Il se jeta sur le sol, se lança dans une supplique désespérée avec sa voix de fausset et parut en proie à une crise d'hystérie.
Devant ce comportement l'un des jeunes membres du NKVD n'hésita pas à sortir son revolver, à pousser Zinoviev dans une cellule voisine et à lui tirer sans surseoir une balle dans la tête. Staline fut énormément impressionné par le récit qu'on lui fit de la scène. Il octroya une médaille à l'assassin de Zinoviev.
Au cours des beuveries nocturnes qui lui tenaient lieu de divertissement, à la fin de sa vie, Staline avait pris l'habitude de faire caricaturer par son valet, un homme du nom de Pauker, l'effroi du vieux révolutionnaire. Il se complaisait particulièrement à regarder Pauker ramper sur le sol et s'accrocher aux chaises en imitant l'accent juif chantonnant de Zinoviev, avant de terminer le spectacle par une parodie de la prière hébraïque, "Ecoute, Israël!", pour clore les ultimes supplications du condamné.
Ibidem, p. 166-167

6
La mainmise de Staline sur le gouvernement espagnol se déroula en plusieurs phases. D'abord l'appareil infiltra chacun des éléments - militaires ou politiques - qui formaient la base du pouvoir de la République espagnole. Il fallait écarter Caballero et le remplacer par un être aussi docile et corrompu que Negrin. Simultanément, toute force capable de s'opposer à cette prise du pouvoir, tout adversaire éventuel fut éliminé de la vie publique espagnole ou réduit au silence par la violence.
Comme les communistes ne représentaient qu'une petite minorité de la gauche espagnole, cela exigea un assaut soudain, vaste et concerté, accompagné par une vague de terreur massive - non pas contre les fascistes mais surtout contre les principaux alliés de la République. Staline avait été averti du fait que, bien entendu, cela porterait un coup fatal à l'effort de guerre contre Franco. Il avait compris l'objection avec une clairvoyance parfaite. Mais la chose ne le troublait pas du tout. ...

Mais il ne suffisait pas de mesurer à l'Espagne une étroite liberté de manœuvre dans le domaine financier. Sachant qu'il tenait le gouvernement espagnol à sa merci, Staline prétendait désormais, tout bonnement, mettre la main sur son Trésor national. Ce n'était pas pour rien qu'il avait commencé sa carrière chez les bolcheviks en attaquant des banques. Pour mettre à exécution un acte de piraterie internationale aussi considérable, Staline put compter sur le concours d'un important collaborateur, celui de Negrin, le ministre des Finances de Caballero: en aidant l'apparat à piller le Trésor espagnol Negrin acheta en fait sa place au soleil et sa charge de Premier ministre.

Krivitsky était l'un des principaux artisans du pillage de l'or contenu dans les coffres de la République espagnole; il a décrit en détail comment cela se passa. L'opération consista à mettre la main sur les lingots d'or du Trésor national de l'Espagne, pour expédier le tout en Union soviétique; il était parfaitement entendu que rien n'en serait jamais rendu.
L 'histoire de cette entreprise est incroyable. Depuis le règne de Philippe Il, le patrimoine national espagnol était essentiellement constitué par l'une des plus importantes réserves d'or du monde entier. Grâce à Negrin et à l'apparat, les Soviétiques persuadèrent le gouvernement de Caballero de transférer d'énormes quantités de cet or à Moscou, en partie pour « le mettre à l'abri » en cas de victoire franquiste, et en partie pour « garantir» les emprunts souscrits à l'occasion des achats d'armement.
Bien entendu Staline n'avait nullement l'intention de restituer quoi que ce soit. La disparition de la République espagnole ne pouvait que contribuer à justifier ce refus. Au pillage du Trésor, s'ajoutèrent, sous prétexte d'une «aide à l'Espagne », bien d'autres détournements qui affectaient tous les aspects de l'effort républicain. Entre autres services qu'il rendit aux Soviétiques, Anthony Blunt, au cours de cette même période, prodigua ses conseils à l'appareil quant au recel de maintes œuvres d'art volées à l'Espagne précisément dans le même but frauduleux que l'usurpation des lingots dérobés°.
Ibidem, p. 322-323-324

7
C'est alors que l'apparat mit en scène le renversement de Largo Caballero. Le prétexte officiel invoqué au sujet de ce changement de gouvernement fut une demande faite à Largo par le parti communiste espagnol; une exigence qui, en fait, aurait signifié la liquidation ou l'interdiction de presque toute la gauche non stalinienne alliée au gouvernement. Largo refusa bien entendu, purement et simplement, de cautionner ce qui menait la République à une défaite certaine, de sorte qu'il fut renversé pour défaitisme et remplacé par Negrin, chef du parti de la « Victoire ».
Le nouveau langage communiste utilisé dans la presse en dit long sur cette histoire. Parce qu'il voulait la victoire, il avait fallu remplacer Largo pour défaitisme. Negrin, lui, parce qu'il était prêt à endosser la défaite, dirigeait le parti de la « Victoire ».

Et une nouvelle vague de terreur s'abattit aussitôt sur le pays. En juin les massacres prirent une ampleur criante à Barcelone. Des milliers d'anarchistes espagnols, réunis sous la bannière d'une organisation appelée le POUM, furent exécutés. Le chef du POUM, Andrés Nin, fut arrêté.
Comme il ne passait pas aux «aveux» sous la torture, Orlov, grand expert en la matière, l'assassina tout simplement de ses propres mains dans les jardins du Prado.
Ibidem, p. 329

8
Vers 1935, c'est-à-dire parallèlement à la création du Front populaire, l'appareil jeta son dévolu sur Emest Hemingway qui jouissait désormais d'une célébrité incontestée. Il représentait la personnalité idéale du Front populaire: à sa manière, Hemingway comptait autant en Amérique que Gide en France. Les instigateurs du Front populaire espéraient faire de lui le plus éminent de tous leurs compagnons de route dans le monde littéraire.
Ibidem, p. 331

9
En 1950, dix ans après la mort de Willi, l'Amérique entre dans la }uerre froide; Otto Katz, de retour en Tchécoslovaquie, est sorti de l'ombre pour devenir un homme puissant sous la lumière triste du nouveau totalitarisme. Pendant la guerre à proprement parler, Otto avait été soigneusement tenu à l'écart des affrontements directs. Les espions ont tendance à s'écarter du champ où les armées manœuvrent. Il avait établi son quartier général au Mexique, exilé mais non pas désœuvré, loin de là, toujours impliqué dans de nombreuses intrigues politiques.

Katz avait été en mesure de rendre quelques petits services pendant a guerre en propageant de fausses informations sur la mort de Willi Münzenberg. A cet effet, il s'était servi de son « porte-parole » au sein le la « France libre », Geneviève Tabouis, cette journaliste corrompue et cupide en qui les Anglais et les Américains voyaient, bien à tort, une sorte d'héroïque dénonciatrice de la vérité sur la débâcle française. Grâce au livre qu'elle avait publié, On m'appelait Cassandre, Katz avait pu imposer ce qui devint le mensonge officiel soviétique sur la fin de son mcien patron - à savoir, naturellement, que Willi était un collaborateur fasciste. En fait, on peut rendre Otto responsable de presque toutes les contrevérités répandues sur Willi après la mort de celui-ci. Au cours des toutes dernières heures qui précédèrent sa propre exécution, Otto déclara, pour prouver son loyalisme envers le parti, avoir été l'un de ceux qui avaient contribué à abattre son vieil ami.
Ibidem, p. 367

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