Un portrait (Libération, décembre 2007)
Jean-François Kahn

Comme deux frères, Mémoires et visions croisées, Stock, Paris, 2006

Fils, comme son frère le généticien Axel, de Jean Kahn, juif non pratiquant, et de Camille Ferriot, catholique pratiquante.
Remarquable journaliste et éditorialiste, mais également patron de presse, souvent malheureux ; mais, bien davantage, essayiste de haut niveau, malheureusement non reconnu comme tel, généralement.
Auteur, prolixe, peut-être trop, de nombreux ouvrages, dont, notamment : Esquisse d'une philosophie du mensonge, Flammarion, Paris 1989 ; De la révolution, Flammarion, Paris 1999 ; Les Rebelles : celles et ceux qui ont dit non, Plon, Paris 2001 ; Moi, l'autre et le loup, Fayard, Paris 2001 ; et surtout Tout change parce que rien ne change, Fayard, Paris 1994.

Juillet 2002 : La France du fric
Novembre 2003 : A propos des oligarques russes, et du foulard islamique

Février 2002 : Un blasphème
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Tenez-vous bien : la rémunération des grands patrons français a augmentée de 36% en un an. C'est ce que révèle une étude officielle publiée par la société de conseil Proxinvest.
Combien gagne, en moyenne, un chef de grande entreprise cotée au CAC 40 ? Eh bien, 498 fois le Smic annuel ! Il a donc, dans ce pays, des êtres humains dont le travail, c'est-à-dire l'activité, est valorisé 498 fois plus cher que le travail ou l'activité d'autres êtres humains ; dont l'avoir pèse, d'emblée, 498 fois plus lourd ; dont la surface sociale est 498 fois plus importante ; dont la cotation est 498 fois plus élevée.
Ce qui implique des écartèlements de niveau de vie tout compte fait plus larges que ceux qui, dans l'Empire romain, séparaient le propriétaire foncier de son esclave. Il y a, dans ce pays (comme dans d'autres), des personnes qui gagnent, en un an, ce que d'autres ne pourraient accumuler qu'en cinq siècles. Autrement dit, en douze mois, ce que leurs semblables (car, malgré les apparences, il s'agit bien de semblables) auraient amassé de père en fils depuis l'avènement de François 1er !
Si l'on est croyant, c'est un blasphème. Si l'on est agnostique, c'est une absurdité.

Encore s'agit-il d'une moyenne. Car les revenus, stock-options comprises, du président d'Alcatel Serge Tchuruk (20 millions d'euros, soit 131 millions de francs par an) représentent, eux, 1 500 fois le Smic. Il faut donc avoir trimé depuis Clovis pour espérer rassembler une telle somme.
M. Tchuruk vaut-il intellectuellement, éthiquement, culturellement, physiquement, 2200 fois plus qu'un RMiste, 1500 fois plus qu'une vendeuse de grand magasin ? Ou 1000 fois plus qu'un facteur ou que l'abbé Pierre, 700 fois plus qu'un instituteur ? Ou encore 450 fois plus qu'un agrégé des universités ou qu'un chercheur au CNRS ?
M. Tchuruk n'est-il qu'un «produit de marché», au même titre, qu'un joueur de football ou qu'une rock star ? Sauf que le footballeur, pour maintenir sa cote, doit absolument gagner, et une rock star remplir les stades. Alors que M. Tchuruk est contraint de licencier des milliers de ses employés parce que le chiffre d'affaires de son entreprise est en chute libre. Ce n'est d'ailleurs pas sa faute. La crise de la nouvelle économie et Ben Laden sont passés par là. N'empêche : son prix sur le marché ne paraît pas souffrir de l'effondrement de son marché.

Ses revenus rémunèrent-ils ses talents et ses capacités ? De toutes les justifications, c'est la plus effroyable. Elle signifierait, en effet, qu'on peut avoir 1500 fois moins de talent ou de capacité que lui. C'est-à-dire, en somme, être un singe ou même un escargot.
M. Tchuruk est peut-être et certainement - un type formidable. Mais 1 000 fois plus qu'un éducateur social de banlieue ? Que mère Teresa ou que Geneviève de Gaulle Anthonioz ? Et 300 fois plus, au moins, que Freud et Einstein réunis ?
Jean-Marie Messier, lui, ne vaut que 800 fois le Smic. Ce qui ne nous fait remonter qu'à Philippe Auguste. Il doit être jaloux !

Au fait, l'obscénité que représente un tel écart de revenu - qui, comme le constatait récemment Nicole Notat, s'est nettement aggravé sous la gauche Jospin (les salaires ont eu tendance, eux, à être bloqués par les 35 heures) -, aucun des présumés finalistes de l'élection présidentielle ne la place au cœur de la campagne électorale. Concrètement et non rhétoriquement ? Pourtant, l'Observatoire national de la pauvreté vient de le constater dans son dernier rapport : malgré la baisse du chômage et du nombre de RMistes, 1,7 million de ménages - 4,2 millions d'individus - vivent avec moins de 560 euros (3670 F) par mois. Comme il y a cinq ans. Et la grande exclusion (c'est-à-dire la misère) s'est aggravée.

N'est-ce pas parce qu'on a permis que s'exacerbent de telles inégalités (qui a allégé la taxation des stock-options ?) qu'on tient à donner le change en allant jouer les gentils organisateurs à Porto Alegre ?
Qu'on en soit arrivé à de telles distorsions signe l'ampleur d'une démission idéologique et morale. D'autant que s'est moins creusé encore l'écart entre l'ouvrier spécialisé et le président de grande société que s'est approfondi le gouffre qui sépare, désormais, les profiteurs du capitalisme financier des véritables entrepreneurs, innovateurs, créateurs, patrons de PME, artisans indépendants, à qui le pays doit pourtant l'essentiel de cette richesse que représentent ses emplois. Retour au temps de Guizot. Ou même à celui de Louis XIV ; quand la misère se réfugiait dans les huttes, tandis que la rente s'entassait à Versailles.
Un peu masos, les socialistes l'ont bien dit : le bilan du septennat de Chirac est nul. Et, là-dessus, cinq années leur reviennent !
Un blasphème, un archaïsme, une obscénité, Notre opinion, in Marianne n°251 du 11 au 17 février 2002, p. 7.

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(Juillet 2002) Obscène ! Ces rémunérations qui les rendent fous

Lorsque Claude Bébéar, alors patron d'Axa, a réalisé ses stock-options, il a touché d'un coup ce que gagnent par mois, tous ensemble, 200 000 salariés moyens!
Pour détenir une telle somme, un instituteur ou un postier auraient dû travailler depuis les temps préhistoriques.
André Lévy-Lang, 1'ex-patron de Paribas, est plus modeste: ses indemnités de départ ont représenté 30 000 Smic.
Celles de Philippe Jaffré, jadis PDG d'Elf, étaient montées à 40 000 Smic!
Le dénommé Mulliez, le roi des hypermarchés, est presque un petit, comparé à Liliane Bettencourt, propriétaire de L'Oréal: s'il voulait dilapider sa fortune, il pourrait dépenser 160 millions de francs par semaine!
En comparaison, le dénommé Antoine Zacharias, PDG de Vinci, est un pauvre. Il ne gagne, en salaires (hors stock-options et primes) que 225 000 ~ par mois, 300 fois le Smic. Une misère! Le patron de L'Oréal, Lindsay Owen-Jones, s'est vu attribuer quasiment le double!
Quant à Serge Tchuruk, le PDG d'Alcatel, une enquête de la société de conseil Proxinvest lui attribuait, toutes formes de rémunérations comprises, y compris les stock-options, 1'équivalent de 1500 fois le Smic!

Mao Tsé-Toung pouvait, sans vomir de honte, contempler des millions de Chinois agitant, comme un talisman, son lamentable« Petit Livre rouge ». Ce qui prouve qu'il était devenu fou. A lier.
Des grands patrons peuvent, eux, sans que cette obscénité ne suscite apparemment chez eux le moindre hoquet de dégoût, accepter de gagner de 500 à 2 000 fois plus que leurs semblables (3000 ou 4000 fois plus, même, aux Etats- Unis, que des êtres humains censés avoir été créés à leur image).
Autrement dit, de hauts responsables de grandes sociétés finissent par se convaincre qu'ils valent effectivement 1 000 à 1500 fois plus que tel ou tel salarié de leur propre entreprise. Ce qui prouve également qu'ils sont devenus fous. A lier.
La valeur d'un homme est-elle 1 000 à 1500 fois supérieure à celle d'un chimpanzé? C'est à démontrer. Mais si M. Serge Tchuruk, qui a appauvri la communauté des salariés à laquelle il préside, croit réellement que ses performances physiques ou intellectuelles, ses connaissances ou ses capacités, sont 1 000 à 1500 fois supérieures à celles d'un employé de bureau ou d'un manutentionnaire d'Alcatel, le cas relève effectivement de l'hôpital psychiatrique.
Car il faut le dire: à partir d'un certain seuil de rémunération, ces gens-là se révèlent être de grands malades! Forcément. Et, comme dans le cas de Jean - Marie Messier, leurs excès dans ce domaine les portent à tous les autres excès, y compris dans leur gestion.
Quelle morale ou même, simplement, quelle rationalité peut induire, en effet, que, pour obtenir ce qu'un dirigeant gagne en un an, tel de ses employés aurait dû, lui, trimer sans interruption depuis le règne de Clovis ? Voire, dans certains cas, depuis celui de Ramsès II ou Nabuchodonosor?
L'intelligence de Serge Tchuruk pèse- t -elle 400 fois plus lourd que celle d'un agrégé de philosophie?
L'utilité de Jean -Marie Messier est -elle 800 fois plus importante que celle de l'abbé Pierre?
L'apport à la communauté nationale de Lindsay Owen-Jones, patron de L'Oréal, est - il 700 fois plus important que celui d'un généticien?
Les performances de Philippe Jaffré, l'homme qui fit estimer son propre échec à prix d'or, valent -elles 300 fois plus cher que celles des physiciens Pierre Gilles de Genne et de Georges Charpak?
Peut-on décemment s'attribuer, pour détruire des emplois dans l'intérêt supposé des actionnaires, 300 fois plus que pour en créer dans l'intérêt des travailleurs? Qui le croit?
L'admettre ou le justifier, comme s'y risquent quelques médiocrates dépravés, participe de la même dérive que celle qui fit soutenir, à d'autres, que le goulag constituait le paroxysme de l'humanisme! On se pose parfois cette question: mais que font-ils de ce pactole? Mangent-ils 1 000 fois plus de biftecks, ou du caviar à tous leurs petits déjeuners? Prennent-ils 1000 fois plus souvent l'avion? En fait, car il y a comme une revanche spontanée de la décence, ils payent généralement, pour accéder aux mêmes satisfactions que le commun des mortels, 100 fois ou 1 000 fois plus cher (quitte à s'offrir une bouteille de vin à 3 500 euros).
Mais une autre interrogation est généralement occultée: dans quels domaines, à l'intérieur de l'espèce humaine, sauf à justifier le racisme le plus exacerbé - et même l'eugénisme -, une «capacité» peut -elle être valorisée 1 000 fois plus qu'une autre ? Qui est capable, ne serait-ce que d'accéder à 1000 fois plus de concepts que ses semblables, de formuler 1 000 fois plus d'idées, de manier 1 000 fois plus de mots ?
Même si un pauvre bougre met deux heures pour rédiger 70 lignes, qui sera capable, dans le même temps, d'en rédiger 10000 ? En réalité, il serait dément de valoriser l'intellect d'Emmanuel Kant à 1 000 fois celui de Joseph Prudhomme; ou de prétendre que Balzac fut 1 000 fois plus créatif que Guy Des Cars. Carl Lewis ne court pas 1 000 fois plus vite que vous ou moi (même pas deux fois !). Pas plus qu'une Ferrari n'est 1000 fois plus rapide qu'une 2 CV! Zidane ne joue même pas 20 fois mieux que l'avant-centre de l'équipe de la Garenne-Colombes!
Si la valeur d'un individu dépend de l'enrichissement qu'il génère (ce qui est déjà plus acceptable), alors Tchuruk et Messier ne valent strictement rien (pas plus que ces dizaines de grands patrons américains surpayés qui ont ruiné leurs actionnaires).

Mais, surtout, Geneviève Antonioz-de Gaulle, la présidente d'ATD Quart-Monde, qui vécut pauvre, ,valait infiniment plus que les patrons de TotalFina ou du Groupe Suez.
En définitive, se vouloir valoir 1000 fois plus que son prochain, simplement parce qu'on a indexé la qualité de ce que l'on donne sur la quantité de ce que l'on prend, est un crime intellectuel en même temps qu'une forme de sénilité précoce.
De quoi est mort le communisme? De cette inanité qu'est l'égalitarisme. Si tous se valent, rien ne vaut! Le créateur a intérêt à se comporter en petit fonctionnaire, et l'entrepreneur virtuel devient un nomenklaturiste.
Mais le capitalisme, lui, au sein duquel les écarts de revenus ont atteint des dimensions quasi cosmiques, risque d'être emporté par le mal inverse. Qui ne voit que, dépassé un certain niveau de rémunération, un cadre dirigeant se coupe totalement de la réalité en général et du pays réel en particulier (d'où les dérives de Messier ou de Suard, l'ex-patron d'Alcatel, par exemple) ; que l'inversion de l'échelle des valeurs suscite, à tous les niveaux, de la déliquescence civique ; que l'hypervalorisation de certaines positions sociales individuelles dévalorise d'autant l'effort collectif; que toute action humaine qui est cotée 1 000 fois ou 2 000 fois en dessous d'une autre activité humaine est quasiment animalisée!
Et le travail réifié! Qu'à ce stade, dans la conscience publique, la frontière s'estompe entre la rémunération légale et le hold-up illégal, entre ce qu'on touche et ce qu'on détourne.
En vérité, dans la conscience des profiteurs eux-mêmes, le clivage finit par ne plus être très net. D'où les actuels scandales «comptables» à répétition. A partir du moment où son propre gain n'a plus de sens, on ne compte plus.
Et l'on méprise ceux qui comptent.
Après le salaire minimum, pourquoi ne pas instituer une rémunération maximum? .
Marianne n°273 du 15 au 21 juillet, p. 14-15

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(Novembre 2003) D'un côté, un pouvoir politique, aux méthodes discutables (et même scandaleuses s'agissant de la Tchétchénie), mais issue des urnes et d'ailleurs soutenu, à tort ou à raison, par une large majorité des électeurs. De l'autre, des oligarques milliardaires qui ont volé leur fortune, pillé leur propre pays et exporté ses richesses à l'étranger en filoutant allègrement le fisc.
Conflit entre deux pouvoirs. Or, lequel nos médias, presque lunanimement, choisissent-ils de soutenir sans nuance? Le pouvoir oligarchique! S'il fallait une preuve qu'il existe une tendance à une pensée médiatique uniforme, on la trouverait dans cet alignement quasi général sur le discours de la droite conservatrice libérale russe.

Encore est-il normal que les ultralibéraux, là-bas comme chez nous, militent en faveur d'une sorte de loi de la jungle en matière économique. D'autant que la défense d'un ultralibéralisme russe va de pair, désormais (ce qui n'a pas toujours été le cas), avec une condamnation, légitime celle-là, de toute dérive autoritaire à Moscou.
Il est, en revanche, étrange que ceux qui ne cessent de mettre en garde, en Franœ, contre les « tentations ultralibérales », qui stigmatisèrent la façon dont le groupe pétrolier Elf utilisa la corruption pour asseoir sa puissance, qui dénoncent toute irruption trop voyante du grand capital dans le champ politique, qui exigent l'équité et la transparence en matière fiscale, qui se montrèrent impitoyables à l'égard de l'américanomanie mégalomaniaque de Jean-Marie Messier, défendent, en Russie, très exactement tout ce qu'ils condamnent dans l'Hexagone. Ce n'est d'ailleurs pas nouveau. Résumons : à la chute de Gorbatçhev, Boris Eltsine chargea son Premier ministre, Egor Gaidar, de pratiquer une sorte de léninisme à l'envers en imposant, par décret, non plus un socialisme intégral mais un capitalisme total à l'anglo-saxonne, dans un pays qui n'était pas plus préparé à ce traitement néolibéral de choc qu'en 1917 à se convertir, d'un coup, au marxisme pur et dur.
Le résultat fut catastrophique : d'un côté, des dizaines de millions de citoyens plongèrent dans la misère la plus noire; de l'autre, des groupes mafieux mirent la main sur l'économie du pays.

Or, les mêmes qui, en France, se réclament du réformisme social-démocrate, le répudièrent en Russie et applaudirent ce radicalisme ravageur. Mieux : quand Eltsine, appuyé et encouragé par les oligarques d'aujourd'hui, concocta une constitution liberticide, quand la Douma élue s'opposa à cette première dérive autoritaire, quand le nouveau tsar envoya ses divisions blindées écraser ce Parlement, il fut presque una nimement proclamé que « la démocratie l'avait emporté»! Et le truquage éhonté des élections qui suivirent passa, en Occident, comme une lettre à la poste. Les jeunes oligarques en puissance qui avaient activement participé à cette mise à mort de la démocratie réelle, les Berezovski, Goussinski, Abramovitch, Khodorkovski furent amplement récompensés : on leur distribua la richesse nationale en guise de dépouille, grâce à quoi ils achetèrent les médias, des élus, des postes de gouverneur, des partis politiques et des gangs pour les protéger ou éliminer leurs concurrents. On ne sache pas qu'alors un seul d'entre eux milita en faveur de l'indépendance de la Tchétchénie, ni que leur utilisation systématique des anciens cadres du KGB fut mise en exergue.

Mikhail Khodorkovski, qui avait longtemps fait des petits boulots, put acquérir, à cette occasion, pour 350 millions de dollars, mais en fait sans presque rien débourser (il s'agissait d'un système de prêt contre actions), son trust pétrolier Ioukos qui vaut aujourd'hui 50 milliards de dollars, sa fortune personnelle dépassant 8 milliards de dollars, et ses impayés au fisc le milliard de dollars. Ioukos, qui vient de fusionner avec Sibneft et qui se situe au quatrième rang des sociétés pétrolières mondiales avec 10% de la production, serait un modèle de « transparence»? En fonction de quoi, on ne sait pas qui en est propriétaire, comment est composé son capital, qui se cache derrière les prête-noms des actionnaires qui tous agissent derrière des sociétés off-shore établies à Gibraltar, à Chypre et à l'île de Man.
L'intention de Mikhaïl Khodorkovski, qui se déclara favorable à l'intervention américaine en Irak, était de se mettre à 1'abri de tout désagrément en fusionnant, peu à peu, son groupe avec de grandes compagnies pétrolières texanes proches de Bush. Or, ce qui fut à 1'origine du procès fait par les Etats-Unis au Crédit lyonnais français (affaire Executive Life), c'est l'interdiction pour le capital étranger de posséder une participation de 25 % dans une société d'assurances américaine!
Il est évident qu'un démocrate ne saurait accepter la conception quasi tsariste du pouvoir qui est celle de Vladimir Poutine et de son, entourage « KGébiste » - conception qui, apparemment, plait, en revanche, beaucoup à Tony Blair et à Silvio Berlusconi - et encore moins approuver sa manière soldatesco-coloniale de « résoudre» la question tchétchène. Mais, pour autant, accorder des brevets de « démocrates» à ceux qui lui ont permis de mettre en place ce système-là et n'aspirent, car ils sont « démo- cratiquement» ultraminoritaires, qu'à substituer le pouvoir de 1'argent, le leur, à celui de la loi est absolument dérisoire *.

*

Il est vrai que toutes les inversions de sens sont possibles, dès lors que, chez nous, une campagne cléricale et rationalistophobe, relayée par notre excellent confrère Xavier Ternisien, vise à présenter les tenants de la laïcité comme des ayatollahs, des intégristes, des « laïcistes » comparables aux islamistes. Quand les oligarques ultralibéraux deviennent les démocrates et quand les résistants deviennent les fascistes, Le Pen peut se frotter les mains.
. A cet égard, il faut faire une différence entre « l'union des forces de droite» qui lança la mise en place du système néotsariste mafieux et le parti labloko de Gregory lavlinski qui l'a toujours combattu.
Ce qu'ils appellent des démocrates ... ce qu'ils appellent des intégristes, 10 au 16 novembre 2003 / Marianne 7

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Coupure de presse
Jean-François Kahn. A bientôt 70 ans, le journaliste-philosophe-historien s’éloigne de l’hebdo «Marianne» pour prendre de la hauteur et «rattraper le temps perdu». éDOUARD LAUNET, Libération, QUOTIDIEN : mercredi 5 décembre 2007

Voilà que ça le reprend ! Après dix ans de Marianne, JFK s’est lassé, a changé, veut passer à autre chose. On ne l’a pas vu à la rédaction depuis l’été dernier. Il n’y retournera sans doute pas. Dix ans : ce fut aussi la durée de ses amours avec l’Evénement du jeudi, son autre création. A Marianne, tout le monde est catastrophé, même si l’hebdo continue de bien se vendre. Son frère Axel, le généticien, a tenté de le faire changer d’avis : «Je lui ai dit : "Ne fais rien qui puisse affaiblir ton journal. Le combat contre Sarkozy a besoin de ce fer de lance."» Mais grand frère n’a pas entendu. Axel a tenté cette variante : «Reste à Marianne comme Jean Daniel au Nouvel Obs, une figure tutélaire.» Mais petit frère ne se fait guère d’illusions : Marianne et JFK, c’était fusionnel. Propose-t-on à une maîtresse avec qui on a rompu de continuer à coucher ensemble une fois par mois (l’image est d’Axel) ?

Jean-François Kahn l’avoue : il est aux prises avec le temps. En entrant dans sa soixante-dixième année, en juin dernier, il a vu que l’entonnoir n’était plus très profond et que ça glissait de plus en plus vite. Or il lui reste tant de choses à faire ! Il le dit sans détour : «J’ai beaucoup de retard par rapport à mes objectifs.» Lesquels sont, en gros, de laisser une trace tangible sur cette Terre. Axel a déjà bâti un bel œuvre philosophico-scientifique. Son autre jeune frère, Olivier, chimiste réputé décédé en 1999, a laissé des travaux importants sur le magnétisme moléculaire. Mais Jean-François, le graphomane qui dans les bonnes semaines écrivait entre 35 % et 50 % des pages de Marianne sous divers pseudos, que va-t-il laisser sinon une pyramide de papier qui sera emportée par le premier coup de vent ?

Dès qu’il aura fini son marathon de promo parisienne pour son dernier ouvrage - Abécédaire mal pensant (Plon), un livre qui contribuera peu à inscrire son auteur dans l’histoire -, JFK retournera dans son moulin de l’Yonne parachever son grand œuvre philosophique sur les «invariants structurels». Les quoi ? On y reviendra.

Il dit travailler parallèlement sur un «grand texte» visant à rassembler, au-delà du clivage droite-gauche, un large «front républicain» autour de trois grands combats : protéger notre système politique de la dérive monarchiste sarkozienne, lutter pour une vraie liberté de la presse, rétablir l’indépendance nationale. Ce beau manifeste devrait être ouvert aux signatures dans les trois mois. Enfin, ultime chantier, JFK est en pleine recomposition de son logiciel interne. Il estime qu’il faut envoyer balader toutes nos conceptions sur la manière de faire des journaux : «Tout doit être repensé : la conception des articles, les phrases, même les mots qu’on emploie.» Quand il dit ça à Marianne, on le regarde avec des yeux ronds. Pourquoi casser une machine qui fonctionne bien ? Autre motif de rupture.

Jean-François Kahn est un animal étrange, nettement plus complexe que ne le donne à penser son image publique d’agité postillonneur et de théoricien paradoxal du «centrisme révolutionnaire». C’est un singe dominant s’ébattant au milieu de singes secondaires, un cerveau traversé d’orages magnétiques où la pensée tombe comme un éclair, même au milieu du bordel le plus effroyable. Ses organes sensoriels seraient du côté de sa nuque, a cru remarquer une intime. Il donne l’impression de ne pas vous écouter, d’être ailleurs, de s’en foutre, et trois semaines plus tard il reprend la conversation pile là où vous l’aviez laissée, note Jérôme Garcin, autre proche. Il tutoie les hommes, vouvoie (presque toutes) les femmes, en la compagnie desquelles il se sent plus à l’aise. Avale plus qu’il ne mange. Se casse la gueule à vélo. N’aime pas la révérence, laisse difficilement s’établir la complicité : cet homme-là doit se sentir bien seul.

Il a ses (très) hauts et ses (très) bas : syndrome maniaco-dépressif ? Axel réfute : la bipolarité a des racines génétiques, «mais on n’a pas le gène dans la famille». Une scientifique proche de JFK émet, en ne rigolant qu’à moitié, l’hypothèse d’un syndrome d’Asperger (l’autisme des génies, pour faire bref). Il faut dire que l’intéressé en fait beaucoup dans le genre brillant inadapté : il n’a pas de permis de conduire, ne parle pas anglais, ne possède pas de téléphone portable, n’utilise pas d’ordinateur, ne regarde plus la télé depuis cinq ans. Et prétend révolutionner la presse ! «Y parvenir dans ces conditions, c’est une performance», sourit Axel.

Dans le registre hugolien, c’est sans doute ce qui se fait de mieux en France. JFK exilé dans son moulin, jetant violemment sur le papier, de son écriture illisible, ses libelles contre «Sarko le Petit», comme l’autre conchiait «Napoléon le Petit» depuis son rocher anglo-normand. Bien sûr, il y a aussi BHL qui, poitrail au vent et pose romantique, prétend à ce titre suprême en pilonnant l’Elysée sur sa face nord. «Mais lui, il "fascise" tout le monde», écarte JFK, qui voit plutôt Sarko en monarque dingue qu’en fasciste (et tient par ailleurs BHL pour le plus vain représentant de l’élite). Pour Garcin, «ce qui restera surtout de Jean-François, c’est son livre sur Hugo» (l’Extraordinaire Métamorphose ou Cinq Ans de la vie de Victor Hugo, 1847-1851).

JFK a hérité de son père, philosophe qui s’est suicidé en 1970 en se jetant d’un train, bien plus qu’il ne l’aurait souhaité. C’est avec lui qu’il est parti vivre après la séparation de ses parents, alors que ses deux jeunes frères restaient avec la mère. Il a dû écourter ses études et gagner sa vie très jeune avec des petits boulots. D’où le «retard» accumulé. D’où son acharnement à rattraper les années perdues. «Aurais-je le temps ?» se demande-t-il. Le temps de faire la nique à Sarko, de réinventer la presse et de mener à son terme sa réflexion profuse sur les invariants structurels.

On vous la fait courte : le changement, d’après JFK, ce n’est qu’une recomposition d’invariants. Le journaliste-philosophe-historien, qui a un vieux fond lamarckien, est allé chercher dans la biologie des raisonnements qu’il applique froidement, analogiquement, aux champs social et politique. Ça donne des résultats bizarres, diversement appréciés. Son concept de «pression sélective interne» fait pousser des cris d’horreur aux spécialistes de l’évolution. Pour plus de détails, rendez-vous en librairie vers avril pour un nouvel ouvrage d’environ 300 pages : «Un bouquin court et un peu théorique», résume son auteur.

Jean-François Kahn a trois enfants (25 ans pour le plus jeune), une petite-fille, et quantité d’anciens élèves respectueux. Jérôme Garcin : «C’est avec lui que j’ai connu mes plus belles années de presse.» Cas loin d’être isolé. Un ancien de l’Evénement se souvient d’avoir été plus d’une fois vidé du bureau de Kahn sous une pluie d’injures («Trotskiste, gauchiste!») sans parvenir à lui en tenir rigueur. Un journal que quitte JFK, c’est comme une maison hantée qui perd son esprit frappeur. Nul n’exclut - sauf l’intéressé - que l’ectoplasme s’en aille agiter ses chaînes dans un nouveau château de papier.

On oubliait : Jean-François Kahn peut aussi être très drôle, en émule de Pierre Dac. «Plouf ! : bruit que fait généralement la chute de l’Empire romain» est la meilleure entrée de son Abécédaire.

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