Claude Guy
L'Homme De Gaulle, selon Claude Guy

Capitaine. Aide de camp du général Charles De Gaulle de juin 1944 à octobre 1949.
Totalement fidèle et extrêmement dévoué, "un pur parmi les purs" selon un compagnon de la Libération, il a le tord de dire, en privé, en octobre 1949, qu'il a dépensé au service du général des sommes non négligeables, prises sur ses ressources personnelles, qui sont faibles, sommes qui ne lui ont jamais été remboursées, et dont il n'a pas, d'ailleurs, demandé le remboursement ...
Le propos est rapporté au général. Guy l'apprend. Il écrit le 24 octobre une lettre d'excuses, ses propos inadmissibles ne peuvent s'expliquer que par le surmenage.
Il demande pardon. Le lendemain il est brutalement congédié ...

Guy a écrit un journal, le général le sait. Après la mort du général De Gaulle la famille de celui-ci fait savoir à Guy qu'il lui est formellement interdit de publier ce journal ...
Claude Guy décède le 28 janvier 1992. L'année suivante son épouse découvre le manuscrit et décide, avec le soutien de M. Jean Mauriac (auteur de la Préface), de le faire publier.

Claude Guy, En écoutant de Gaulle, Journal 1946-1949, Grasset, Paris 1996.

1
Colombey, mardi 3 septembre 1946

"Qu'est-ce qu'un homme de gouvernement ?

Ce n'est pas un homme compétent, bien que des connaissances particulières doivent, sans doute, s'allier à ses facultés.
Ce qui le distingue, c'est le caractère, la connaissance des réalités et la volonté, si nécessaire, de marcher à contre-courant. Ce n'est pas autres chose
."
Charles De Gaulle in Claude Guy, op. cité, p. 104.

2
Marly, jeudi 14 mars 1946

M. Capitant demande au Général :
"Vos rapports avec les communistes ont-ils évolués depuis 1942 ?

- Non. Dès le début, ils ont su qui j'étais. De même, les avais-je pénétrés depuis le début. Ils ne se sont jamais fait d'illusions sur mon compte et réciproquement.

Malgré cela, je les ai pris ; car ils représentaient une proportion importante de la Résistance. Non point à titre de résistants indépendants : ils sont entrés dans la Résistance comme hommes de parti, et cela dès le début, avec une arrière-pensée. Les écarter, c'eût été renoncer à manoeuvrer ces forces indispensables à notre action qui s'appelaient le C.N.R., les C.D.L., les F.T.P., etc.

Si j'avais prétendu, à l'époque, exclure les communistes de leurs rangs, les principaux organismes de la Résistance m'auraient échappé."
Ibidem, p. 51.

3
Marly, lundi 20 mai 1946

"Il faut distinguer l'homme d'Etat du politicien ou du dictateur ...

L'homme d'Etat est celui qui joint à de grandes facultés celle de se confondre, le moment venu, avec de grands événements et une grande aspiration nationale.
Certes, il utilise les événements pour accomplir son grand dessein. Mais, je vous le répète, il se confond avec eux. Si bien que, faute de ces événements, l'histoire n'aura peut-être jamais à prononcer son nom.
Il doit attendre la vague de fond, il doit attendre le moment...Et ce moment peut se présenter jamais ...

"Et puis, il y a le politicien. Celui-ci s'orientera successivement dans la direction qu'indique l'opinion, changeant de monture chaque fois que les évènements l'y contraignent.
Toute vague lui est bonne, quel que soit le vent qui la pousse et pourvu qu'elle pousse. C'est le cas d'un Daniel Mayer : après la Libération, il était gaulliste. Après la crise ministériel de novembre, il s'est retourné contre ma personne. Demain, si je reviens, il sera gaulliste, n'en doutez pas.

"Enfin, voici le dictateur : comme l'homme d'Etat, il se confond, au début, avec une grande aspiration populaire. Mais comme la vague de fond ne peut le porter plus haut un certain temps, il cherche à en susciter de nouvelles, au moyen d'événements susceptibles d'électriser l'opinion.
Il lui faut réaliser, il lui faut conquérir, il lui faut des guerres et des empires. Il met en mouvement des forces qui déclencheront, un jour, des forces adverses plus grandes encore. Si bien que ça finit mal." Il rit :"Les dictateurs ne durent qu'un temps."
Ibidem, p. 69-70.

4
Colombey, dimanche 4 avril 1948

Nous rentrons de la messe. Sur le ton d'un homme qui vient de faire une expérience déconcertante, mais sans le moindre accent de reproche dans la voix, il constate, un peu amer :
"Voyez-vous, ces paysans de Colombey, lorsque les Allemands étaient là, s'étaient mis (sic) avec eux... Instinct terrien : pendant quatre ans, ils arrondirent le dos, ils attendirent que fût passée la rafale, un peu comme des pins contre une mer démente...."

Il me regarde comme quelqu'un qui vous prend à témoin d'un symptôme maladif et poursuit :
"Et puis, les Allemands sont partis. Ils sont partis, mais, n'en doutez pas, ces mêmes paysans sont installés dans la même patience éternelle, dans la même indifférence. C'est, pour l'essentiel, la même attitude. C'est toujours la même acceptation sans limite. Des Chinois ! Nous sommes devenus des Chinois ! ..."

Il a prononcé cette dernière phrase d'une voix colossale.
Ibidem, p. 429

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L'Homme

Le souci qu'il avait ordinairement de ne laisser entrevoir de lui que ce qui, croyait-il, servait de support à sa légende n'était abandonné qu'au vestiaire. Alors, portes closes et rideaux tirés, la liberté de ses propos semblait extrême à ses familiers: par contraste.
Mais là encore, s'il parlait librement, la volonté de ne rien déceler qu'il ne voulût dire ne l'abandonnait jamais entièrement. Il arrivait cependant qu'il se laissât emporter par son amour de la vérité, par sa curiosité, par son ardeur et par ce sens très sûr d'humour et d'impitoyable lucidité dont l'exercice seul le rendait heureux.
En de tels instants, l'architecture disparaissait et le mystère, eût-on dit, planait d'autant moins sur sa vie intérieure que celle-ci vivait sous vos yeux, d'une vie très simple et très droite et parce qu'aussi ce méditatif n'avait rien de rétrospectif..
Ce n'est pas au galop, mais comme l'éclair, que le naturel revenait alors: intelligence cruelle, candeur (un peu de puérilité même), pureté bouleversante et cette loyauté qui brillait dans son regard comme d'un feu affectueux - tout cela apparaissait brusquement à la surface, ramené tantôt par les yeux de l'intelligence cruelle, tantôt par cet élan de confiance envers les hommes et les choses qu'on éprouve à vingt ans, tantôt comme sous la poussée d'une primitive réaction de brutalité.
Ainsi semblait-il se parler à lui-même longtemps, oubliant le plus souvent votre présence, possédé par une sauvage exigence de se faire face.

Celui qui était le témoin de cette confiance enivrante s'en croyait le plus souvent l'objet et s'attachait à ses pas... pour ne se satisfaire bientôt plus d'avoir découvert des perspectives fugaces, des abîmes aussi étranges chez un grand seigneur: comme on voit briller le signe électrique d'une nageoire sous les grands fonds marins.
Car ces perspectives reculées se résorbaient tôut aussi brusquement et ne laissaient plus à ceux qui en étaient témoins que le souvenir d'un mirage. Alors, le sentiment d'être exclu, ressenti dès le premier jour en sa présence, était de nouveau sur vous, d'autant plus complètement que, dans la vie quotidienne, il vivait de profil avec ses intimes et que de nouvelles interrogations sur la complexité de sa nature avaient à nouveau le temps de s'imposer à l'esprit, de s'accumuler, d'y fermenter...
Dans l'attachement qu'on éprouvait pour lui s'insinuait une subtile impression de malaise. Une solitude franchissable? Erreur! C'est après bien des années que l'on comprenait enfin qu'il n'éclairait de son ciel - inconsciemment, je crois -, que ces régions situées à mi-chemin de son infini.
C'est après bien des années et bien qu'on eût avancé dans son cœur, qu'apparaissait cette certitude redoutable: il ne vous serait jamais rien livré de cette zone infiniment profonde et infiniment obscure où, aux mains de la solitude, se débattait l'inquiétant, le fascinant secret...
Op. cité, p. 235

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