Alain Gresh

Rédacteur en chef du mensuel Le Monde Diplomatique. Née en Egypte en 1948, sa mère est une militante communiste juive russe. Son père biologique, le militant communiste égyptien anti-sionniste Henri Curiel, est assassiné à Paris en 1978. Son père adoptif est un copte égyptien. Ancien permanent communiste (1972-1983). Tiers-mondiste hostile à la mondialisation libérale. Auteur, notamment, (avec Didier Billion) de Actualités de l'Etat palestinien, Ed. Complexe, Bruxelles, 2000.

1
L'Islam politique tel qu'on le connaît est-il vraiment incompatible avec la mondialisation néolibérale ? Est-il une résistance à l'ordre mondial ? Cela demande inventaire. Que les femmes portent le foulard ne les empêche pas de boire du coca-cola ou de regarder des feuilletons américains. On peut très bien être un fondamentaliste islamiste ou, pour prendre un autre exemple, un nationaliste serbe virulent, se brancher sur Internet et acheter des produits occidentaux. Et accepter le libéralisme économique.
Alain Gresh et Tariq Ramadan, L'Islam en questions, Sindbad/Actes Sud, Paris 2000, p. 97.

2
Un des éléments qui rendent les sociétés musulmanes difficilement intelligibles en Occident, c'est la prégnance du fait religieux. Nous avons une vision de la marche de l'humanité, de l'évolution "normale", vers une laïcisation de la société - pourtant, aux Etats-Unis, la religion occupe une place sans commune mesure avec celle qu'elle a en Europe. Dans le monde musulman, on est confronté à des sociétés qui entrent dans la modernité, avec difficulté, qui s'inscrivent dans la mondialisation (y compris politique), mais qui restent profondément marquées par la religion - même si le rapport entre la religion et la sphère publique évolue. Comment l'expliquer, comment le comprendre ?
Ibidem, p. 111.

3
Deux grandes théories ont été avancées pour expliquer le monde depuis 1989. Francis Fukuyama a d'abord proclamé "la fin de l'histoire". Selon lui, le libéralisme économique et politique occidental a définitivement triomphé et son extension à l'ensemble de la planète est programmée. Cela pourra prendre du temps, le monde connaîtra de nombreuses péripéties, mais le résultat est inéluctable.
Puis il y a eu la thèse de Samuel Huntington sur "le choc des civilisations". Huit grandes civilisations s'opposent et sont en conflit plus ou moins permanent. L'antagonisme le plus grave est celui qui oppose la civilisation islamique à celle de l'Occident.
A ces deux conceptions s'en est ajoutée une autre, moins systématisée, plus diversifiée, celle du chaos. Il n'y aurait plus d'ordre international possible. Nous allons vers un monde de plus en plus désordonné et fragmenté, marqué par les guerres ethniques et religieuses, l'affaiblissement des Etats, leur prolifération aussi, comme l'analyse si bien Pascal Boniface.
Ibidem. p. 119-120.

4
Le cas du Kosovo est exemplaire. Ce qui pose problème dans l'intervention de l'OTAN de 1999, ce n'est pas l'ingérence dans les affaires intérieures de la Yougoslavie, mais de savoir si les bombardements étaient le meilleur moyen de mettre un terme au calvaire des Albanais. Je ne le pense pas. Ce qui a dicté la politique des Etats-Unis, par-delà la rhétorique humanitaire qui habille désormais toutes les opérations de police internationale, c'est leur volonté d'imposer l'OTAN aux partenaires européens. Pour faciliter cela, l'OTAN a mené une véritable politique de désinformation, invoquant un "génocide", des centaines de milliers de victimes, des destructions innombrables. On sait désormais que tout cela était faux, ce qui ne diminue en rien la responsabilité du gouvernement de M. Milosevic dans la politique d'apartheid et de crimes menée contre les Albanais du Kosovo.
Ibidem, p. 127.

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