Michel Godet

Professeur de prospective industrielle au Conservatoire national des arts et métiers.
Auteur, notamment, de Le choc de 2006, Démographie, Croissance, Emploi, Odile Jacob, Paris 2003 ; Le courage du bon sens, Odile Jacob, Paris, janvier 2007.

1
L'exception française n'est pas un rempart contre la mondialisation mais un boulet dans la course avec nos partenaires.
On n'arrêtera pas plus ce mouvement de l'histoire que la marée. En revanche, il ne tient qu'à nous de renforcer nos atouts et de réduire nos handicaps.
C'est un gisement de 100 milliards d'euros qui part en fumée chaque année ; récupérons cette manne dilapidée pour alléger les charges qui freinent la création d'emplois.
Le choc, p. 13

2
Quand les familles sont malheureuses, les cités sont dangereuses. On ne soigne pas les blessures affectives par la carotte et le bâton mais par l'écoute, la patience et l'aménité au sein des familles.
Et, quand ces dernières font défaut, la société doit s'y substituer. Les juges ont commencé à découvrir la nécessité de la « reparentalisation» pour lutter contre la violence de certains jeunes.
C'est heureux car leur responsabilité en la matière est importante : en confiant systématiquement la garde à la mère, ils ont facilité l'éloignement du père, voire sa disparition, de l'univers des 15 % d'enfants dont les parents sont séparés.
Les voilà donc à redécouvrir, comme les médias, le rôle structurant des familles stables.
Elles sont d'ailleurs, fait notable, majoritaires dans le pays - sept adultes sur dix vivent en couple ; parmi ces couples, huit sur dix sont mariés et neuf sur dix n'ont connu qu'un conjoint de sorte que, finalement, les trois quarts des enfants de 18 ans vivent avec leur père et leur mère ensemble au foyer ! Mais il en est des familles comme des trains, l'on parle surtout de celles qui déraillent !
Ibidem, p. 17-18

3
La France, toujours soucieuse d'exception, est le seul pays développé où le chant des cigales est encouragé et le travail supplémentaire des fourmis pénalisé.
Sur 100 Français en âge de travailler, 62 ont effectivement un emploi contre plus de 65 Allemands et de 70 Anglais, Portugais ou Suédois, et près de 75 Américains.
Dans ces derniers pays, les congés annuels sont deux fois moins longs, la durée hebdomadaire de travail dépasse les 41 heures et le taux de chômage y est le plus faible.
Ce sont bien le travail et l'activité qui créent l'emploi. Comme dans le sport, c'est par l'effort et l'entraînement que l'on devient champion et non par l'oisiveté.
Or, avec le tournant annoncé de 2006, cette situation va s'aggraver. Pour la première fois depuis quarante ans, la population active, en France, va cesser d'augmenter et même commencer à diminuer inexorablement alors que le nombre de retraités va exploser : 600 000 par an à partir de 2006 contre 300 000 par an entre 2000 et 2005.

Les Français devront retrouver le chemin de l'effort pour ne pas trop se serrer la ceinture et déchanter après l'été de la réduction du temps de travail. Il faudra certainement ramer au moins autant que nos voisins, c'est-à-dire plus qu'aujourd'hui, pour ne pas encore reculer!
Ibidem, p. 27

4
Selon les journaux, la liquidation du Crédit Lyonnais aura coûté au moins 20 milliards d'euros, soit une contribution pour l'État, c'est-à-dire finalement le contribuable, de 1 milliard d'euros par an d'ici à 2045 ! Les responsables n'ont jamais été déclarés coupables et aucune sanction n'a été prise contre certains hauts fonctionnaires et autres serviteurs de la chose publique, suite à ce scandale.
Ils restent solidaires au sein des grands corps comme le ferait toute famille puissante, prompte à défendre ses intérêts.
Après la banque, les charbonnages. La collectivité paiera également l'arrêt des mines de charbon. Ayant évalué que la somme des aides à ce secteur représentait 35 milliards d'euros sur trente ans, la Cour des comptes estime que l'on devra y consacrer encore près de 20 milliards d'euros d'ici à 2050 !
Autre affaire : le sauvetage du GAN a coûté à l'État environ 4,3 milliards d'euros, soit autant que le GIAT - près de 4 milliards d'euros depuis 1991 !

Enfin, n'oublions pas notre fleuron informatique: « Depuis quarante ans, les pouvoirs publics auraient ainsi soutenu Bull à hauteur de plus de 15 milliards d'euros» et cela en pure perte puisque la société a continué en 2002 à perdre de l'argent et que tous ses actionnaires privés sont vendeurs.
Ibidem, p. 59

5
Notre époque présente bien des similitudes avec une société donnée, ceux qui l'apogée puis le déclin de l'Empire romain.
Ainsi, la télévision a remplacé le cirque, le pain n'est pas gratuit comme pour les citoyens privilégiés de la cité des césars, mais les minima sociaux en ont le goût.
Le temps libre se développe dans les sociétés modernes tout comme au moment de la Rome finissante où il y avait deux cents jours fériés par an pour cause de jeux.
Le parallèle ne s'arrête pas là, il concerne aussi le non-renouvellement des générations, la clé démographique étant essentielle pour comprendre l'effondrement des puissances.
En effet, dans le passé, la dynamique démographique semble avoir été souvent une condition favorable à l'expansion économique et au rayonnement des sociétés occidentales.
Ibidem, p. 168-169

6
Taboue dans certains pays comme l'Allemagne où elle rappelle la période hitlérienne, la question de la politique familiale, en France même, souffre d'une image de droite conservatrice alors que ses promoteurs à la Libération, comme Alfred Sauvy, étaient plutôt d'inspiration socialiste.
En 1939, la Chambre qui vote le code de la famille est issue du Front populaire, qui continue le « combat » commencé dès 1898 avec la création de l'alliance Population et Avenir, initiée par des laïcs républicains, à l'époque où Émile Zola publie son livre Fécondité.
Au début du XXIe siècle, la question n'est plus d'actualité ; la droite traditionnelle a peur de s'en emparer et laisse ce thème à l'extrême droite ; la gauche s'en désintéresse, à l'exception notable de Jean-Pierre Chevènement.
Il faudra sans doute attendre le réveil de l'Allemagne pour que la France s'en préoccupe à nouveau. En attendant, certains se consolent en se disant qu'au train où vont les choses, l'Allemagne disparaîtra avant nous !
Vieux rêve ou cauchemar d'un suicide collectif !
Ibidem, p. 189-190

7
La France vieillissante de ce début de siècle s'interroge ; l'abondance matérielle n'empêche pas la misère affective et spirituelle.
On le sait depuis longtemps, le Produit intérieur brut n'est pas le Bonheur national brut. Le PIB mesure la distance parcourue chaque année sur l'océan des choses matérielles par un navire qui avance sans cap.
A défaut de connaître le but du voyage, on se préoccupe d'améliorer le confort de celui-ci. Certains, relégués dans les soutes ou bien en troisième classe, ne se posent guère la question du sens. Il aspirent d'abord à monter sur le pont avec les passagers de première classe qui profitent des plaisirs réservés aux plus fortunés.
Comme le relève Pascal Bruckner, «l'argent sert à acheter la distance sociale, être riche, c'est d'abord se réjouir de ce que les autres n'ont pas». Mais l'argent, dit aussi le proverbe, n'a jamais fait le bonheur et la proportion de gens tristes, inquiets et malheureux ne diminue pas avec l'aisance matérielle (on serait tenté d'écrire l'inverse).
Celui qui n'a rien aspire à quelque chose. Celui qui a tout sait bien qu'il lui manque souvent l'essentiel - la chaleur du lien social, le plaisir des relations sincères, la sérénité du « connais-toi, toi- même ».
Et encore, ces plaisirs paraissent-ils bien futiles face à la maladie et à la souffrance physique ou psychique, comme si le bonheur tenait précisément à ces moments que l'on vit sans les apprécier à leur juste valeur.
Ibidem, p. 283-284

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