Il attaque la Chine (mars 2008)
Il voit le mal partout. Portrait (Libération, juin 2007)
Bio Express (2007)
30 janvier 2007 : Pour Nicolas Sarkozy

André Glucksmann

Intellectuel "parisien". Ancien maoïste reconverti. Pro américain et anti-russe, remarquable défenseur d'Israël, as les autres intellectuels "parisiens", Bernard-Henri Lévy, Pascal Bruckner, Alain Finkielkraut, notamment.

2004. Les trois sources de l'antisémitisme français
2003. Pour les américains
Contre les russes. Un peuple enterré vivant, par André Glucksmann *
Il est des morts qui pèsent le poids d'une plume. Des peuples qui ne comptent pas. Ils n'ont qu'un droit, celui de disparaître. Ils sont absents de nos soucis et de nos écrans, avant même que les tanks, les bombes, les rafles et les mines antipersonnel les réduisent à néant. Les Tchétchènes vivent la solitude absolue, livrés au bon plaisir d'une armée russe massacreuse, et nul - ni l'ONU, ni l'opinion publique mondiale, ni les démocraties si fières de leurs principes - ne crie à l'assassin !

Aucun des conflits qui focalisent l'attention et les bons sentiments universels - Irak et Palestine - n'est aussi cruel. La nation tchétchène, c'est à peine 1 million d'individus, dont 100 000 à 200 000 sont morts depuis que Poutine a rasé, pour célébrer l'an 2000, leur capitale, Grozny, et transformé un minuscule pays en enfer permanent. Les rares voyageurs qui s'y risquent à la barbe des autorités témoignent du pire du pire, qui déshonore l'an de grâce 2003.

Le 5 octobre a lieu sur cette terre dévastée une pseudo-"élection présidentielle" organisée par Moscou. Nul ne lui accorde de légitimité. Pas même le Kremlin. Foin de décorum démocratique ! Son candidat, Kadyrov, actuel chef de l'administration pro-russe, bénéficie d'une maigre popularité (13 %). Achetés ou menacés de mort, tous les concurrents capables de lui faire de l'ombre se désistèrent ou furent interdits de scrutin. La population, poussée vers les urnes la kalachnikov dans les reins, sait que ce ne sont pas les bulletins de vote qui décident, mais l'homme en armes qui les décompte et les invente (200 000 "âmes mortes" sont listées). La mascarade ne trompe personne, ni les Tchétchènes, ni les Russes, ni les Européens.

Toute bâclée qu'elle paraisse, une telle mise en scène pue sa finesse poutinienne. En organisant des élections ostensiblement truquées, Moscou expédie un triple message :

- Aux Tchétchènes, l'armée d'occupation - 100 000 hommes ! - et ses milices collabos signifient que la guerre sera menée jusqu'au bout. Pas question de négocier avec les indépendantistes non islamistes et le président Maskhadov, régulièrement élu sous contrôle de l'OSCE. Etant donné les états de service de Kadyrov, dont la cruauté effraie parfois les "services" russes, le vote du 5 octobre contraint l'électeur tchétchène à signer sa propre condamnation à la servitude et à la mort.

- A la population russe (selon de récents sondages, majoritairement favorables à des négociations avec Maskhadov), le Kremlin adresse un implicite ultimatum : si vous n'obéissez pas aux ordres, vous serez traités en rebelles. Nicolas I er, Staline, Poutine : implacable continuité. La guerre coloniale dans le Caucase tourne inexorablement à l'extermination de la population locale, passée au fil de l'épée, déportée en totalité, villes rasées, pogroms, "filtration", sang et ruines...

Pourquoi tant de cruauté ? Les grands poètes russes ont révélé le pot aux roses : il s'agit d'une entreprise pédagogique. Le Tchétchène incarne l'esprit insoumis. C'est lui ou moi, suggère le Tsar quand on lui porte la tête du chef rebelle (Tolstoï : Hadji Mourat). La Tchétchénie exsangue sert d'épouvantail pour la Russie entière, invitée à se soumettre à la "verticale du pouvoir".L'autocrate russe naît et renaît dans la très exemplaire mise à sac d'un petit peuple "allogène".

- Au monde civilisé, la diplomatie russe dédie un insolent bras d'honneur : oui ! L'élection du 5 octobre bafoue les règles démocratiques, mais vous fermerez les yeux ! Paris et Berlin obtempèrent, trop avides d'intégrer dans leur invraisemblable "camp de la paix" une Russie qui mène la plus sale des guerres du XXI e siècle naissant. Assoiffée de pétrole et de gaz russes, l'Union européenne ravale ses principes et se couche. Washington, moitié par stratégie (équilibre nucléaire), moitié par cynisme à courte vue, "pardonne" le soutien en armes et en conseils que Moscou accorda à Saddam Hussein jusqu'au dernier jour. Poutine a les mains libres et ridiculise la démocratie en projetant à la face du monde ses urnes sanglantes.

Les gouvernements démocratiques, tout comme les millions de manifestants "contre la guerre" qui descendent dans la rue contre Bush, jamais contre Poutine, sont coupables de non-assistance à population en voie d'extermination. Indifférents, mais pas ignorants, car ils savent. Des téméraires et des courageuses risquent leur peau pour les informer : notamment la russe Anna Politkovskaia qui, 55 fois, fit le voyage interdit de Grozny. D'autres encore, photographes, reporters, cinéastes, ont brisé le black-out. Nous connaissons les bourreaux, nous contemplons les victimes : quatre années de massacres, de sauvagerie, de terreur et d'horreur ne passent pas inaperçues. Au bout du compte et des décomptes, nous nous en foutons.

La démission planétaire devant les boucheries caucasiennes, pire qu'un crime, est une faute. Le scénario afghan nous pend au nez. Souvenez-vous : pendant dix ans, l'armée russe - rouge - a cassé l'Afghanistan ; dans les ruines s'installèrent les gangsters, puis les talibans, et Ben Laden vint. Conclusion de l'engrenage : la chute des Twin Towers.

De Massoud assassiné à Maskhadov abandonné, la tragédie se répète : les rescapés du "nettoyage" russe vont-ils longtemps encore se retenir sur la pente d'un terrorisme suicidaire ? Pour quand un engin fou sur une centrale nucléaire ? Poutine est un pompier pyromane, son acharnement nous installe tous, Russes et Européens, au bord de l'abîme.

Pressentant la menace suprême - aucune installation russe n'est davantage que Manhatan immunisée contre une attaque suicide -, chacun opterait-il pour la "solution" poutinienne ? Le silence des pacifistes et des chancelleries vaut blanc-seing. Nous justifions par avance une si pesante complicité. On nous a claironné, cinq mois durant, que Ben Laden était protégé par une garde de fer composée de "Pakistanais, d'Arabes et de... Tchétchènes". La rumeur, venue de Moscou, fut prise pour argent comptant. Après la défaite des talibans, pas un Tchétchène en Afghanistan, ni mort, ni vif, ni dans les prisons, ni à Guantanamo ! J'attends toujours le démenti des médias mondiaux, si péremptoires dans leurs accusations ! Les fausses nouvelles endorment. Un assassinat moral en mondiovision précède et prépare l'élimination physique.

Ni sous-informée ni inconsciente des risques, l'opinion planétaire épouse tacitement les pulsions génocidaires qui parcourent la soldatesque russe. La téléconscience mondiale lève et lave nos dernières réticences : puisque chaque Tchétchène est un Ben Laden en herbe, un bon Tchétchène est un Tchétchène mort. Nous vivons une grande première au Caucase, l'instauration du meurtre avec universelle préméditation.
LE MONDE | 03.10.03 | 14h23 • MIS A JOUR LE 03.10.03 | 14h06
* André Glucksmann est philosophe et essayiste.

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L'étrange renversement d'alliance

A peine la guerre commencée, le débat s'enfièvre autour de... l'après-guerre. Quel rôle pour l'ONU ? Qui paiera les pots cassés ? Qui s'attribuera les contrats de la reconstruction ? La controverse serait surréaliste si elle n'exprimait par la bande une fondamentale incertitude : qu'en est-il de la faille Ouest-Ouest ? Simple accroc dans la solidarité transatlantique ou présage d'un inattendu renversement d'alliance ?

Passant par Paris le 11 février, Vladimir Poutine, nouvel archange de la paix, marqua « ce jour d'une pierre blanche » et salua en Jacques Chirac le leader qui « s'émancipe de la logique des blocs ». Le bloc communiste ayant disparu depuis 1990, Vladimir Poutine félicite l'homme qui, selon lui, brise le bloc démocratique et met fin à l'Alliance atlantique. L'OTAN est un vestige, l'Europe se libère de la tutelle américaine, il n'y a plus d'ennemi commun pour souder les buveurs de vin et les amateurs de Coca-Cola. A Paris et à Berlin, il semble plus correct de s'entendre avec le postmoderne Poutine qu'avec le fondamentaliste Bush.

France-Allemagne-Russie-Chine-Syrie, le « camp de la paix » entonne le grand air du « droit » contre la force. Moscou décroche la timbale de l'hypocrisie, seul Etat pouvant aujourd'hui s'honorer d'avoir rasé intégralement une capitale. Pékin met à sac le Tibet. La Syrie occupe le Liban. Joyeuse compagnie qui glorifie sous l'appellation de « loi internationale » le droit sans limite pour un Etat de faire ce qui lui plaît sur ses terres. Charbonnier est maître chez lui, à chaque boucher son troupeau et ses abattoirs. Réduit au principe de souveraineté absolue, le droit international revient à donner permission à Saddam de gazer les siens, à Poutine de pousser jusqu'au génocide ses « opérations antiterroristes » au Caucase. Et pourquoi rétrospectivement ne pas reconnaître aux Hutus - majoritaires au Rwanda - le droit d'exterminer les Tutsis ?

Les prophètes d'une « multipolarité » censée tenir en échec « l'empire » paraissent se réclamer, fût-ce à leur insu, de Carl Schmitt. Ce dernier, dans sa période nazie, dotait l'Etat d'un pouvoir dit « totalitaire » ou « décisionniste ». L'essence de la « souveraineté » se manifestant dans le privilège d'établir et suspendre les lois et de trancher sans règles écrites ou non écrites, on comprend que ce privilège quasi divin dévolu à l'autorité centrale séduise les autocrates chinois, russe ou irakien. On s'étonne que des démocrates participent à ce culte d'une souveraineté « über alles » garantie, quelque crime qu'elle ourdisse, contre toute ingérence.

Les bons apôtres ligués contre Bush entendent sauver l'autorité de l'ONU et du Conseil de sécurité qui est la loi et son prophète. Allons donc ! Les cinq membres permanents, disposant du droit de veto, sont au-dessus des lois qu'édicte le Conseil, ils peuvent en bloquer et l'énoncé et l'exercice. La France, la Russie et la Chine érigent l'ONU en gardienne des lois pour sanctifier les privilèges extraordinaires de leur souveraineté : aucune décision ne saurait être prise sans leur accord, aucun dictateur abattu sans leur bénédiction.

Le Conseil de sécurité a couvert les plus criminelles inactions. Chine aidant, le temple de la « loi internationale » ne trouva rien à dire pendant les massacres des Khmers rouges au Cambodge (1975-1978). A-t-il empêché le génocide des Tutsis au Rwanda (l994), la purification ethnique en Bosnie, au Kosovo (1999) et le calvaire actuel des Tchétchènes ? Lorsqu'il fallut - avec quel retard ! - stopper Milosevic, l'OTAN, Chirac et Fischer en tête, se passèrent allègrement de son feu vert (la Russie aurait dit « Niet ! » ).

Souvent, états-majors et diplomates se lancent dans les conflits avec des plans et des concepts surannés. A leur tour, les « antiguerre » entrent dans la mêlée en retard d'une guerre. Les manifestants rejouent les campagnes contre l'intervention américaine au Vietnam. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur sa télé pour découvrir que les opérations en Irak ne ressemblent en rien à la napalmisation massive des Vietnamiens jadis. Dans le sillage des luttes anticoloniales, les étudiants d'antan - j'en fus - pouvaient, non sans illusions, clamer « Ho ! Ho ! Ho Chi Minh ! ». Difficile, par contre, d'acclamer le tyran de Bagdad, qui, au vu et au su de tous, torture et massacre. Les pacifistes préfèrent l'oublier. Descendre dans la rue pour conspuer Bush et Blair réconforte le Staline irakien et risque d'infliger à ses sujets vingt ans de terreur supplémentaires. Pas de quoi être fier : on crie « A bas la guerre ! », l'écho répond « Vive la dictature ! ».

Je plains mon ami Joschka Fischer, qui, voilà quelques années, eut le courage de prendre les Verts à contre-pied. Il expliquait : pire que la guerre, « Auschwitz ». Par Auschwitz, il entendait non la répétition de l'extermination, mais le symbole d'une terreur et d'une servitude sans fin. Il concluait à l'urgence d'interrompre dans l'oeuf, manu militari, l'escalade inhumaine du tyran de Belgrade. Estime-t-il, devenu ministre, Saddam plus humain et moins dangereux ?

Je plains mon président Jacques Chirac, oublieux de son audace face à Milosevic. Aujourd'hui, il constate que le désarmement du raïs entraînerait ipso facto sa chute, « car le désarmement suppose une transparence. Et les dictatures ne résistent pas longtemps à la transparence ». C'est juste, mais le raisonnement doit être poursuivi : ce bon sens n'échappe pas à l'impétrant qui sait qu'en mettant bas les armes il signe son arrêt de mort. A moins de lui supposer une pulsion suicidaire, dont il n'a jamais témoigné, il faut conclure qu'il fait tout pour garder son potentiel destructeur et perpétuer le jeu de cache-cache où il excelle depuis douze ans. Si désarmement entraîne chute du régime, la réciproque est encore plus vraie : pour que l'Irak désarme, il faut briser sa carapace totalitaire. Ce que le veto promis franco-russo-chinois interdit ! Etrange « camp de la paix » qui refuse de désarmer un fauteur de guerre patenté.

Divorce en Occident ?
L'antiaméricanisme d'un côté et le mépris pour la vieille Europe de l'autre sont récurrents depuis trois siècles. Ils n'ont pas empêché l'alliance occidentale de gagner la guerre froide. Pour la première fois, la déchirure Ouest-Ouest clive la politique mondiale, menace la construction européenne, ruine l'OTAN et paralyse les organisations internationales. Les stéréotypes fleurissent en bouquet. Analphabète, cow-boy, fanatique religieuse et cynique pragmatique, gouvernée par une cervelle de moineau et un clan de faucons, l'Amérique, pétrie d'idéal infantile, a soif de pétrole. C'est une hégémonie en plein essor et un empire parasitaire en décadence finale... Peu importent les arguments contradictoires, Bush est le danger numéro 1 et Saddam, aussi mortifère qu'on daigne le reconnaître, compte pour du beurre.

Paradoxe.
Ce volcan de haine couve depuis le 11 septembre 2001. Première réaction, la compassion. Deuxième réaction, la dénégation : les Américains sont punis par où ils pèchent ; « arrogance », « impérialisme », ils reçoivent la monnaie de leur pièce. Pis, ils se vengent sur le premier venu... Bagdad brûle pour consoler Manhattan. Le délire antiaméricain est antérieur à la guerre, il naît d'une panique rentrée.

L'engagement anglo-américain coalise contre lui les nostalgiques du 10 septembre 2001. La vulnérabilité révélée du protecteur effraie. Le pouvoir de dévastation massive fut, un demi-siècle durant, monopolisé et bloqué par quelques puissances nucléaires. Il passe, le 11, à la portée du grand nombre. Non seulement le terrorisme atteint une envergure inégalée, mais le bricolage d'arsenaux biologiques, chimiques, voire atomiques, permet aux prédateurs de se sécuriser.

Ben Laden planté dans les grottes de Tora Bora fait rustique. Plus prometteuse est la solution Kim Jong- il dans son silo nucléaire. Programmer le couplage d'un terrorisme à la Ben Laden et d'une sanctuarisation à la Kim, voila ce que Saddam ne pouvait ni préparer ni concevoir, l'homme a trop de scrupules, l'amour du prochain l'habite et les ambitions picrocholines lui sont étrangères ! Enfouissons, comme des autruches, la tête dans le sable et gardons-nous de voir venir.
par André Glucksmann, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 5 Avril 2003

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Les trois sources de l'antisémitisme français
Sharon plaque le schéma des Intifadas sur une vague antijuive européenne.

Le 18 juillet, à Jérusalem, Ariel Sharon propose solennellement à tous les «juifs de France» de «venir en Israël» et précise qu'«ils doivent bouger immédiatement. En France, il se répand un antisémitisme déchaîné».

Sharon a tort, non point de s'inquiéter d'une réelle montée de l'antisémitisme en France, mais de l'expliquer de façon trop simpliste et d'en forcer le trait.
En incriminant 10 % de la population française d'origine maghrébine, il plaque indûment le schéma des Intifadas sur une vague antijuive pas moins dangereuse mais davantage européenne, et partant plus contagieuse qu'il ne l'imagine.

1 - Les 10 % de Français issus de parents ou d'aïeux musulmans ne font pas 10 % d'islamistes brûlant d'en découdre, solidaires des bombes humaines du Hamas.
Les prêcheurs et les voyous qui prétendent importer l'Intifada et casser du juif sont ultraminoritaires dans ces fameux 10 %, ce qui est rassurant, mais ils s'allient avec d'autres courants antisémites, ce qui inquiète.

2 - Un antisémitisme de gauche sévit sur les campus français (et européens, et américains) qui, sous couleur d'antisionisme, érige le Palestinien en figure emblématique venue se substituer au Prolétaire de jadis : porte-parole de tous les opprimés de la planète, fer de lance de la lutte contre l'impérialisme, le capitalisme et la mondialisation...
Pour les rebelles branchés, Arafat = Guevara. Et réciproquement : Sharon = Hitler. D'où la délégitimation croissante d'un Etat qui se laisse diriger par un nazi. Le droit à l'existence d'Israël se voit ainsi remis en cause par nombre d'enseignants, militants écologistes, altermondialistes, ou simplement par les paléomarxistes et révolutionnaires en panne de révolution.

3- Un antisémitisme classique, honteux et silencieux depuis Vichy, Pétain et la Collaboration (1940-1945) relève sournoisement la tête. En particulier dans les milieux vieille France et conservateurs. Divers dérapages manifestent qu'une vulgate du Quai d'Orsay tient Israël pour une épine plantée au coeur du «monde arabe».
On se souvient de la sortie d'un ambassadeur de France à Londres sur ce «shitty little country... Why should the world be in danger of World War III because of those people?». Ancien porte-parole officiel d'un ministre des Affaires étrangères du président Mitterrand, l'ambassadeur fut épinglé dans la presse anglaise, mais ne présenta aucune excuse. Ses propos sur «le petit Etat de merde» ne furent pas jugés «inadmissibles» comme ceux de Sharon aujourd'hui. Il finit sa carrière comme ambassadeur de France en Algérie, poste envié et décisif.
Quand Berlusconi proposa ex abrupto d'étendre l'Europe à la Russie, la Turquie et Israël, il lui fut répondu côté français : pourquoi Israël ? «Il n'y a aucun lien géographique» (ce qui est vrai), aucun lien «ni historique ni culturel entre Israël et l'Europe» (ce qui est un comble d'analphabétisme volontaire). Blague connue : «Demain on tue les juifs et les coiffeurs ! - Pourquoi les coiffeurs ?» La disparition d'Israël ferait couler peu de larmes à Paris, n'était la difficulté d'une telle issue, vu l'alliance Washington-Jérusalem. Antisémitisme, dénonciation de la perfide Albion et antiaméricanisme n'ont pas attendu Blair, Bush et Sharon.

Malheureusement, l'actualité conjugue les trois manières d'ostraciser les juifs et prépare de dangereux cocktails :

1 + 2. Les islamistes sont chaudement accueillis par les bonnes âmes altermondialistes. Tout se passe comme si les contestataires politiquement corrects trouvaient dans les intifadistes des quartiers déshérités une nouvelle «base de masse», ersatz des ouvriers qu'ils ne recruteront jamais. Réciproquement, les gangs de banlieue apprécient le parapluie juridique et médiatique que leur assurent les bien-pensants ex-tiersmondistes.

1 + 2 + 3. De l'extrême gauche à l'extrême droite, toute la France politique - simples militants, députés, syndicalistes, ministres et chef de l'Etat confondus - a tonné contre l'intervention en Irak : «Bush = Sharon = assassins», dit la rue. «Sharon = Bush = mépris de la loi internationale», assurent les salons.
Loin d'être un simple effet d'Intifada, la montée de l'antisémitisme est jumelle de la vague d'antiaméricanisme qui a frappé l'Europe depuis le 11 septembre et la submerge depuis la guerre d'Irak. Or la diplomatie française a pris la tête de la croisade antiaméricaine.
Puisque la France politique quasi unanime juge les dirigeants américains et israéliens hors la loi, rien d'étonnant à ce que les émules des martyrs du Hamas frétillent comme poissons dans une France qui se reconnaît deux grands ennemis : Bush et Sharon.

Pas de fausse panique, monsieur Sharon ! Il n'est pas temps pour les Français d'origine juive de boucler leurs valises «as soon as possible», immédiatement, pour fuir en Israël.
La France ne vit pas une Nuit de cristal, elle subit une marée haute de bêtise hargneuse et prétentieuse. Cela arrive de temps en temps en douce démocratie. La vague lèche d'autres rivages, à charge pour tout citoyen de bon sens, juif ou pas, de soigner sur place, chez lui, une maladie mentalement transmissible.
par André Glucksmann philosophe.
Dernier ouvrage paru, Ouest contre Ouest, Plon.
Libération, Rebonds, 23 juillet 2004, p. 32

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Il voit le mal partout André Glucksmann, 70 ans, penseur. Cet ex-nouveau philosophe, toujours très Cassandre, est passé du droit-de-l’hommisme au soutien à Sarkozy. Un transfert très actuel.
Par Aeschimann Eric, Libération, QUOTIDIEN : mardi 19 juin 2007

Chercher la vie sous l’imprécation : noble dessein. Son entourage jurant qu’il est généreux, drôle, timide, disponible, le parti pris était que, derrière l’être-de-télé, André Glucksmann est un homme comme les autres. Pendant trois heures, on a guetté le moment où la tension se relâcherait, où le combattant baisserait la garde, où le destin de l’humanité ne serait plus en jeu. Raté. Une fois, il a employé un mot normal, «baiser», pour déplorer les philosophies de quatre sous qui expliquent «comment vivre heureux, comment baiser tranquille».

Pour le reste, même dans son appartement aux fenêtres couvertes de tentures, il ne se départit jamais d’une immense méfiance. «C’est parce que je prends toujours en compte ce que l’auditeur peut comprendre de travers.» Traduction?: que l’interlocuteur soit un mal-comprenant.

André Glucksmann est sarkozyste, seuls les mal-comprenants de retour de la planète Mars l’ignorent encore. Il a été vu au meeting de Bercy, impassible lorsqu’il fut question de «liquider» mai 1968 («Ça m’a fait rire»), puis dans les salons de l’à l’Elysée pour la cérémonie d’investiture. Entre l’essayiste et le Président, le rapprochement fut progressif, calculé, partie d’échecs entre deux joueurs. Ils se sont parlé au ministère de l’Intérieur à propos d’étudiants tchétchènes en quête de visas.

Glucksmann a participé à la convention de l’UMP sur la défense, a organisé une longue interview révérencieuse pour le Meilleur des mondes, la revue des néoconservateurs français. Au soir des deux toursparce que le hasard avait installé le siège de campagne du candidat UMP à quelques pas de chez lui, il est allé le féliciter dans son bureau –?détail qu’il livre avec un petit air de défi?–, sur le mode?: vous voyez, je n’ai pas peur.
Déjà, en annonçant haut et fort son ralliement dès janvier, n’était-ce pas le désir que tout le monde soit au courant de qui s’exprimait?? Voire, l’envie de jouir de l’effet de sidération??

Pourtant, que les ex-nouveaux philosophes n’aient jamais été vraiment de gauche n’est pas un scoop. Glucksmann, lui-même, n’a passé qu’un an chez les maos de la Gauche prolétarienne, entre 1970 et 1971. Avant, il travaillait auprès de Raymond Aron. Après, il a viré fan de Soljenitsyne. Mais il se trouve que c’est précisément en sa qualité d’ancien mao qu’il a fustigé si longtemps la gauche.

Aussi, y a-t-il quelque chose de fascinant à le voir aujourd’hui couper les derniers ponts en entonnant les credos de son nouvel héros : «Sarkozy a posé le bon diagnostic sur le chômage, c’était le candidat le plus à gauche.» «Je ne pense pas qu’en France, on oublie de critiquer les riches.» «Il ne suffit pas d’inscrire ses enfants à l’école pour devenir français.»

Que pèsera-t-il désormais dans le débat à gauche ? «Pour lui, 68, ça veut dire bousculer, tenir le discours de la rupture, et donc, il voit Sarkozy comme un prolongement de Mai», plaide Daniel Cohn-Bendit. En 1985, dans la Bêtise , charge contre le mitterrandisme, Glucksmann définissait l’intellectuel comme celui qui a «la connaissance des gouffres», le «prophète du désastre» capable de «prévoir dans la graine la fleur vénéneuse» et qui fait «de la corruption universelle l’objet de son activité particulière».

Autoportrait d’un héros seul contre tous et qui, chose curieuse, se défie tout particulièrement de ses propres copains. Les Cohn-Bendit, Romain Goupil, Pascal Bruckner, Bernard Kouchner, Bernard-Henri Lévy, amis de toujours, il ne déteste pas les planter pour une échappée en solitaire, avant d’être rattrapé par le peloton. Cohn-Bendit, à nouveau: «André, c’est : Je suis seul donc je suis. A Bercy, il y avait plein de monde, mais ceux-là ne l’intéressaient pas. Ce qui comptait, pour lui, c’était d’être seul par rapport à nous.»

A cet égard, ne jamais oublier que cet homme est un enfant de la guerre, qui, à 7 ans, dans la France occupée, avait la clé de la maison où sa mère, juive, autrichienne et résistante, cachait des réfugiés et des armes. Il en a gardé la conviction que la paix se lave difficilement du soupçon de lâcheté et un goût des opérations commandos. Son premier livre s’appelait le Discours de la guerre et Glucksmann, qui suivait le séminaire de Lacan depuis dix ans sans avoir jamais osé lui adresser la parole, eut la surprise, un jour, d’entendre le maître y consacrer un cours entier.

A la sortie du séminaire, le jeune homme était lancé. Depuis, le matin, tôt levé, il découpe les quotidiens français et étrangers. Le soir, avec sa femme Françoise qui, en 68, menaça de le quitter s’il ne venait pas manifester–, il regarde la télé: «C’est là où vous avez à apprendre le plus : vous voyez ce que les gens disent» . En soixante-huitard très tôt exposé au frisson de l’événement, il reste suspendu à l’actualité. «C’est ma manière de philosopher.»

Ne pas oublier, non plus, que Glucskmann a 70 ans et que sa transformation en intellectuel médiatique (définition possible : un intellectuel qui se donne à voir plus qu’à lire) remonte à mai 1977, lors du fameux Apostrophes sur les nouveaux philosophes, où la France apprit que l’ère des idéologies était révolue et que, pour la commodité de tous, les concepts trop compliqués seraient désormais réduits à deux catégories télégéniques, le bien et le mal. Avec, chez Glucksmann, un intérêt exclusif pour le second. «Son idée centrale, résume le cinéaste Romain Goupil, c’est de dire que si personne ne sera d’accord sur le bien, il y a moyen de s’entendre sur le mal, parce que tout le monde sait ce que c’est.»

«Le bien peut tuer» , insiste Glucksmann et c’est donc au nom du mal qu’il a dénoncé l’URSS, aidé les boat people, théorisé le droit d’ingérence, soutenu la guerre en Irak. Au nom du mal, aussi, que, sur un ton d’apocalypse, il tance son lecteur, l’enjoignant de traquer «le Staline qui est en soi» , inventant un «onzième commandement» - «Que rien de ce qui est inhumain ne te demeure étranger». «Oui, il est très méfiant : comme il attaque tout le monde, il pense que tout le monde veut l’attaquer» , observe Cohn-Bendit. Au reste, il n’a pas toujours prêché dans le désert. Pour Romain Goupil, «c’est la mobilisation des intellectuels sur la Bosnie qui a permis l’intervention au Kosovo».

Mais ce qui gêne, c’est la façon dont sa pensée revient à dissuader, à fermer les portes. Ne pas lire Rousseau, ni Leibnitz, ni Hegel, ni Marx, ni Nietzsche, ni tous ces «maîtres penseurs», coupables d’avoir construit des systèmes, donc une pensée totalitaire, donc de «ne pas avoir désorganisé, à l’avance, les camps de concentration» , CQFD. Et s’il sauve Descartes ou Heine, il se tait sur les penseurs contemporains. «Je lis beaucoup, ça me donne des idées, pour ou contre. Mais soit j’en fais un livre, et alors j’abats mon jeu, soit je garde ça pour moi.» Comme si donner le goût des autres lui était insupportable. Lui-même se voit plutôt en moraliste, comme Montaigne, Pascal, La Rochefoucauld, «parce qu’ils ciblent le noir de l’âme humaine» .

André Glucksmann a, paraît-il, une vision angélique des masses. En 1975, au détour d’une page, il rendait un hommage aux «Lip» qui venaient d’occuper leur usine. S’il n’est pas allé voir le récent documentaire sur le sujet, il a ses propres souvenirs sur place. «C’était des gens très ouverts, des militants CFDT, des chrétiens, ils étaient pour Soljenitsyne. Mais je regrette que les intellectuels présents, dont j’étais, n’aient pas eu le courage de leur dire que la situation de l’horlogerie était désespérée.»

C’est vrai, il aurait pu leur expliquer que, prophète du désastre, ça, c’était un métier d’avenir.?
Par Aeschimann Eric, Libération, QUOTIDIEN : mardi 19 juin 2007

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Bio Express André Glucksmann en 7 dates

1937 Naissance à Boulogne-Billancourt.
1967 Le Discours de la guerre.
1977 Les Maîtres penseurs.
1979 Visite chez Giscard avec Sartre et Aron pour les boat people.
1991 Le Onzième Commandement.
2003 Soutient l’intervention américaine en Irak.
2004 Le Discours de la haine.

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JEUX OLYMPIQUES DE PEKIN Six personnalités demandent le respect des droits fondamentaux au Tibet
vendredi 21 mars 2008, 20h15 | AFP

Six personnalités conduites par l'ancien président tchèque Vaclav Havel ont demandé aux organisateurs de jeux Olympiques de réfléchir à la possibilité de remettre en cause les jeux de Pékin au cas où la Chine se montrerait incapable de garantir les droits fondamentaux au Tibet.

«Le Comité international olympique devrait se demander sérieusement si c'est une bonne idée de faire se dérouler les jeux Olympiques dans le calme d'un cimetière», affirment les six personnalités.

Les signataires sont, outre l'ancien président Havel, le philanthrope et président de la Nippon Foundation, Yohei Sasakawa, le philosophe et écrivain français André Glucksmann, l'ancien président sud-africain Frederik de Klerk, le prince jordanien Hassan Ben Talal et le ministre tchèque des Affaires étrangères Karel Schwarzenberg.

Ils exigent de Pékin qu'il autorise un accès libre de la presse internationale au Tibet, qu'il libère les détenus et fournisse des garanties sur le non recours à la torture et qu'il entame des discussions sérieuses avec des représentants de la population tibétaine.

«La réaction (aux événements) des autorités locales chinoises nous rappellent des pratiques totalitaires (...) qui remontent à une époque d'avant 1989», ajoute le texte en faisant allusion à la chute du communisme en Europe centrale et de l'Est.

Vaclav Havel, l'un des dirigeants de la contestation en Tchécoslovaquie qui avait débouché sur le renversement du régime communiste en 1989, a toujours été un fervent défenseur du dalaï lama, chef spirituel et temporel des Tibétains en exil en Inde.

La Chine a admis, pour la première fois jeudi, avoir tiré pour reprimer les émeutes mais en invoquant «la légitime défense».

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