Françoise Giroud (France Gourdji dite Françoise Giroud). Journaliste de la gauche libérale social-démocrate modérée (social-libérale ?).
Participe après la deuxième guerre mondiale à la diffusion des idées du judaïsme libéral démocrate américain, à la tête du magazine du groupe Lazareff "Elle", puis, avec un riche héritier que sa mère destine à la présidence de la République, pas moins, Jean-Jacques Servan-Schreiber (1924-2006), son amant follement aimé, à la fondation et à la réussite de l'hebdomadaire de centre-gauche "L'Express", soutien politique de M. Pierre Mendes-France, puis de JJSS LUI-MÊME.

Auteure, notamment, d'un roman Le bon plaisir, Mazarine, Paris, 1983, sur l'enfant caché d'un Président de la République ... ; d'un certain nombre de biographies de femmes plus ou moins connues du grand public, Marie Curie (Une femme honorable, Fayard, Paris, 1981), Alma Mahler, ou l'art d'être aimée (Laffont, Paris 1988), Jenny Marx ou la femme du diable, Laffont, Pari, 1992, Cosima Wagner (Cosima la sublime, Fayard/Plon, Paris 1996), Lioli Salomé (Lou, histoire d'une femme libre, Fayard, Paris 2002)
et de l'un de ses grands hommes Georges Clemenceau (Coeur de Tigre, Plon/Fayard, Paris, 1995) ;
et d'une autobiographie "améliorée" Arthur ou le bonheur de vivre (Fayard, Paris, 1997).

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(1940) En fait, c'est moi qui m'étais retrouvée abandonnée. Avec un enfant dans le ventre. C'était en juillet 40. Au regard de la débâcle, de l'Armistice, de l'effondrement du pays, l'événement était insignifiant. Mais, comme dit Henri Michaux, « celui qui a une aiguille dans l'œil ne s'intéresse pas à l'avenir de la marine britannique ».
C'est un pieu que j'avais dans l'œil. Sinistres journées sous un soleil insolent. D'ailleurs, j'avais aussi mal à la France. J'avais mal partout.
Dans mon corps où se développait un corps étranger qui me faisait horreur. Dans ma tête où je maudissais ma légèreté, moi qui m'étais crue invulnérable. Dans mon orgueil: ainsi j'allais être fille mère, comme on disait alors; je serais montrée du doigt ...
Beaucoup trop jeune pour éprouver un désir d' enfant - l'enfant c'était moi -, surtout dans de telles circonstances, je n'ai eu qu'une idée: m'en débarrasser. Mais déjà l'ordre moral pointait, toutes les filières d'avortement étaient coupées. En guise de réconfort, j'ai dû subir la leçon de morale d'un grand médecin de Clermont quand je lui dis que, non mariée, sans ressources, je le suppliais de m'aider... A l'entendre, mon inconduite était responsable des malheurs qui accablaient la France.
J'ai tout tenté, les pires trucs de bonne femme, les aiguilles à tricoter, l'eau savonneuse et le reste - en vain. Et quand ce pauvre petit têtard violet surgit entre mes jambes, je l'ai haï, tout bonnement haï.
Que Dieu protège les enfants dont la mère a pleuré la naissance. Ils le savent et en sont marqués. à jamais. Alain le savait d'intuition certaine et ne m'avait jamais pardonné ce rejet primitif. Nous avons passé ensuite vingt-cinq années à nous meurtrir l'un l'autre. D'abord, je ne l'ai pas aimé. Ensuite, je l'ai trop aimé, trop protégé. J'ai eu tout faux. Une mauvaise mère.
Arhur ou le bonheur de vivre, Poche 14600, page 8-9

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(1924) Quand mon père est mort à quarante-trois ans, emporté par la tuberculose, je ne l'avais pas vu depuis trois ans. Ainsi ma mère avait-elle espéré nous protéger du terrible bacille qui faisait alors des ravages. J'avais huit ans. C'est un fantôme de père qui disparut. Qui nous avait abandonnées, comme disait ma mère.
«Il nous a laissées seules, mes pauvres enfants, seules. »
Mais elle se mit à lui construire une image très forte, celle d'un homme de courage et d'audace, riche de tous les dons, journaliste de premier plan... Est-ce qu'elle exagérait? Je ne sais pas. En tout cas, elle me plaça en situation de vouloir m'identifier à cette image. Je me mis à imiter son écriture, à me livrer aux exercices physiques les plus dangereux, à sauter d'une falaise, à défier un taureau dans un pré de Bretagne où je faillis laisser ma peau - jusqu'au jour où je me cassai en morceaux, ce qui mit provisoirement fin à mes exploits.
Ma mère me fit doucement comprendre que le courage, c'était un peu plus compliqué que cela.
Entre l'absence d'homme dans mon univers familier et ce père imaginé, j'étais en train de devenir une drôle de fille.
Ibidem, p. 26-27

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(1932) Marcel Pagnol, lui, était un ange, un ange nonchalant qui avait toujours l'air de s'excuser de sa notoriété, comme si elle était le produit d'une imposture. C'est là que j'ai découvert le monde des vedettes, des gens fragiles, capricieux, éventuellement méchants avec le petit personnel, complètement narcissiques. Les grands acteurs sont des monstres. Odieux dans le courant des jours, sublimes lorsqu'ils disent leur texte, et alors on leur pardonne tout. Les vedettes, aujourd'hui, sont les animateurs de télévision. Des bateleurs. Aucun rapport. Ou ce sont des chanteurs qui se produisent dans des salles gigantesques, baignés par la foule, et c'est encore tout autre chose. Les idoles de grand-messes païennes. La vedette de cinéma, la star, l'étoile d'autrefois, c'était un visage cent fois multiplié par l'écran, que l'on regardait dans une salle chaude et qui faisait rêver par sa grâce, sa beauté, le dessin de ses lèvres, la profondeur de son regard, la naissance de ses seins, le désir qu'elle suscitait. L'étoile vous appartenait à vous seul, le temps d'un film. Il n'y a plus d'étoiles qui font rêver. Brigitte Bardot aura été la dernière.
Ibidem, p. 42-43

4
(1936) Cette année-là, le Front populaire arriva au pouvoir et la guerre civile commença en Espagne. J'étais déjà politisée par la grâce de ma mère, favorable à Léon Blum qui avait été un ami de mon père, hostile aux communistes dont elle se méfiait; sensibilisée en tout cas à l'existence du fascisme, en Italie et en Allemagne, que la plupart des Français avaient carrément l'air d'ignorer. Ils se contentaient de rire quand ils voyaient aux « Actualités » Mussolini ou Hitler éructer. Des clowns, disaient-ils.
Quand les grèves commencèrent à embraser le pays, l'affolement gagna une partie de la bour- geoisie qui se voyait déjà dépossédée. De ce côté- là, nous n'avions vraiment rien à craindre. C'est ce que ma mère expliqua à ma tante qui parlait d'émi- grer: « Oh, toi, avec ton Blum, disait-elle, tu es aveugle! Ces gens-là vont nous pendre, nous pendre! »
Aux studios de Billancourt, le travail avait cessé. Les locaux étaient occupés. J'entretenais des rapports affectueux avec les ouvriers. Je leur apportais à manger. Ma mère approuvait: « Ce n'est jamais de ce côté-là que te viendra le mal », me déclarait-elle.
Ibidem, p. 51

5
(1945) Alors j'ai épousé un homme singulier, T., d'origine russe, dont 1'histoire était ni plus ni moins tragique que celle de dizaines de réfugiés russes, mais il l'avait mal vécue et compensait par l'humour une façon d'être désespéré. Il était beau, il pouvait être brillant quand il s'en donnait la peine au lieu de penser « à quoi bon? » ; les épreuves de sa vie avaient accentué son cynisme naturel. Je me souviens d'un dîner où il avala six asperges par la queue parce qu'une jeune figurante, assise à notre table, ne savait manifestement pas comment se débrouiller des siennes. Elle suivit l'exemple... Cette moquerie était honteuse. Mais il était le genre d'hommes capables de faire asseoir un aveugle dans un square sur un banc fraîchement peint.
Je crois qu'il tenait à moi. Il me faisait un cadeau tous les dimanches. Un jour, ce fut un chiot qu'il était allé chercher tout exprès en Italie où se trouvait le meilleur élevage de boxers. Un bébé chien irrésistible qui allait devenir grand et fort, sans cesser de se conduire comme s'il était resté petit. Il s' appelait Tchik. Nous lui étions tous les deux très attachés, tant il était intelligent, beau et tendre. Le jour où nous nous sommes séparés, nous l'avons laissé libre de suivre celui qu'il voulait. Mais cette séparation l'affolait, il courait de l'un à l'autre... Pour finir, Tchik est resté avec moi. Mais il ne s'est pas consolé d'avoir perdu son maître, et s'est suicidé en se laissant mourir de faim. J'en ai eu plus de chagrin qu'on ne devrait en avoir à propos d'un chien. Mais je l'aimais, voilà, je l'aimais.
Ibidem, p. 76-77

6
(1968) Pendant cette période agitée, j'avais eu l'occasion d'aller interroger Herbert Marcuse. Ce philosophe marxiste à peu près ignoré jusque-là, sinon d'un petit nombre, avait connu soudain une notoriété inouïe parmi les étudiants. Il professait que le développement technique et économique des sociétés industrielles était coupable de réduire l'individu, d'annihiler en lui les ferments de la révolte.
Il se trouvait dans le Midi. C'est là que j'allai le voir en compagnie d'un photographe. Il commença par nous engueuler. Qu'avions-nous besoin de deux voitures... ? Voilà bien le gâchis du prétendu développement ...
Il commençait à répondre à mes questions quand sa femme surgit. Une harpie. Lui coupant la parole, ridiculisant mes questions, prétendant détenir la pensée du maître... Lequel restait coi, complètement dominé... Je pensai à part moi: «Le pauvre homme! », et comme je n'avais rien à faire d'une interview de Mme Marcuse, j'abrégeai.
Pour autant que je sache, la notoriété de Marcuse s'est évanouie comme elle était née. Il ne méritait ni cet excès d'honneur ni cette indignité.
Ibidem, p. 104-105

7
(1993) C'est alors que Bernard-Henri Lévy surgit dans ma vie. Il allait y tenir une grande place.
En vérité, je le connaissais depuis longtemps. Il y a une vingtaine d'années, dînant ensemble chez je ne sais qui, nous avions joué, le temps d'une soirée, à nous séduire l'un l'autre, sans plus de consé- quences. Puis, beaucoup plus tard, nous nous étions retrouvés autour du berceau de l'Action internatio- nale contre la Faim, avec quelques amis dont Jacques Attali, Guy Sonnan, Patrick Siegler Lathrop, Marek Ralter, etc. Ce titre ambitieux recou- vrait l'indignation d'une poignée de gens contre la faim dans le monde, sujet qui ne remuait guère les foules, à l'époque. Nous voulions saisir l'opinion, agir, interpeller le pape, créer des comités à travers la France, que sais-je... Alfred Kastler, Prix Nobel, allait être notre premier président. B.R.L. avait rédigé une charte superbe. Il ne restait qu'à mettre nos bonnes intentions en application.
Ibidem, p. 162-163

8
(1996) En quatre-vingts ans, j'ai vu le monde se transformer de fond en comble à travers bien des tumultes, et la France traverser bien des crises. Je n'ai jamais vu, dans les pires moments, qu'elle soit en crise d'espérance. La guerre? On allait bien finir par la gagner. La misère? Il y avait le marxisme, là-bas, qui allait sauver les damnés de la terre. Les salaires étaient misérables? Ils allaient augmenter. Quand on fustige les années dites « de consommation », on oublie de dire ce qu'elles furent pour ceux qui, pour la première fois, consommaient. Les biens matériels ne peuvent pas tenir lieu d'idéal? Assurément. On ne peut pas avoir trois voitures, quatre réfrigérateurs, mais c'était un fameux substitut à l'espérance!
Voilà que, depuis vingt ans, nous avons, en France, tourné le dos à l'espérance et nous l'avons remplacée par la peur. Peur de perdre son emploi, peur de perdre sa couverture sociale, peur des immigrés, peur de Le Pen, peur de Maastricht, peur de la mondialisation de l'économie, peur pour les enfants qui ne connaîtront plus l'ascenseur social, et tout cela finit par tourner à la peur de vivre...
À croire que cinquante années d'une sécurité extérieure et intérieure nous ont enlevé toutes nos griffes, toutes nos dents... Que nous ne savons plus que dénigrer l'avenir et mijoter mélancoliquement dans ce passé qui nous file entre les doigts.
Ibidem, p. 180-181

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