Une tentative de "déconstruction" de Charles De gaulle ? : Télévision, France 3, 10 octobre 2007, 20.50h, Droit d'inventaire par Marie Drucker (coup d'Etat en mai 1958 ?, torture à Paris des algériens du FLN ?, totale incompréhension des jeunes bourgeois gauchistes de mai 1968 ?) ... tentative avortée gràce à Max Gallo notamment ...

Philippe de Gaulle

Amiral, fils du général Charles De Gaulle. Auteur d'un ouvrage biographique sur son père "De Gaulle, mon père, Entretiens avec Michel Tauriac", 2 tomes, Plon, Paris 2003 et 2004. Ce remarquable ouvrage, hommage d'un fils admiratif à son illustre père, devrait nourrir abondamment la légende gaulliste.

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J'entends encore mon père me parler de lui (François Mitterrand) aux environs de Pâques 1970, alors que nous discutions des papiers qu'il me faudrait porter aux Archives nationales: "Je le trouvais insaisissable, cynique, mais aussi astucieux et séducteur. Ce qui m'a surtout frappé, c'est son manque de sincérité et le mépris qu'il avait de ses interlocuteurs. Il ne croyait à rien qu'en lui-même, et n'avait d'ambition que pour lui-même".
De Gaulle, mon père, tome 2, La politique et les politiciens, p. 53

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- S'il y avait un homme politique qu'il aimait bien, n'était-ce pas son ancien Premier ministre, Michel Debré ?

- Il le trouvait loyal et ferme dans ses convictions. Il savait qu'il pouvait compter sur lui. Il avait du caractère, mais quelquefois un peu trop. Il le disait « susceptible comme un professeur en conférence ». Il remarquait aussi que son intelligence vive manquait parfois un peu d'ouverture. Qu'il y avait des choses qu'il refusait de voir et que son principal défaut était de ne pas être un orateur. «Il parle en martelant les vérités qu'il veut inculquer, comme s'il faisait un cours. Le ton n'est pas oratoire, le cœur semble ne pas suivre alors qu'il en a beaucoup.»
Mon père l'a souvent ménagé. Je crois que la seule fois où je l'ai vu pester contre lui - cela va peut-être vous étonner-, c'est quand la Constitution de la Ve République a paru selon les directives qu'il lui avait données, et qu'il a vu le texte de son préambule. Il était furieux contre lui car le préambule qu'il avait prévu lui-même était extrêmement bref. Il stipulait en substance: «Le peuple français proclame son attachement aux droits de l'homme et du citoyen, et aux principes de la souveraineté nationale. » Point final.
Aussi, quand il a vu ce texte qui faisait référence aux Constitutions antérieures de 1946, 1848, 1791 ou 1793 (note dt, erreur du sénateur Philippe de Gaulle, le Préambule de la Constitution de 1958 fait référence au Préambule de la Constitution de 1946 et à la Déclaration des droits de 1789), il est entré dans une colère noire. Ma mère et moi l'avons entendu vitupérer contre Debré avec une telle brutalité que Charlotte, qui balayait dans l'entrée, est apparue, saisie d'inquiétude. «Il s'est laissé avoir par les juristes qui grenouillent autour de lui, tempêtait-il.
Ibidem, p. 57

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- "Les Français sont des veaux." Il a réellement employé cette expression ?

- Il l'a souvent employée quand il les voyait ne pas réagir ou se considérer comme battus avant même d'avoir engagé le fer. Au début de juin 1940, par exemple, à Londres, à l'hôtel Connaught, à voix basse pour ne pas être entendu des convives qui dînent à la table voisine. Il vient de stigmatiser l'armistice au micro de la BBC. Je le vois alors serrer son couteau nerveusement avant de le reposer avec délicatesse. Puis il me souffle: «Ce sont des veaux. Ils sont bons pour le massacre. Ils n'ont que ce qu'ils méritent. »
Quand j'apprenais l'histoire de France au collège Stanislas et que je m'étonnais de telle ou telle défaite militaire que nous avions essuyée, il me disait: «Les Français sont comme ça depuis les Gaulois. Hannibal qui recrutait des légions pour battre Rome écrivait à son frère Hasdrubal, qui levait des mercenaires en Espagne et dans les pays voisins: "Ne prends pas trop de Gaulois. Ce sont des ivrognes. Ils sont courageux dans l'action, téméraires au combat, mais vite découragés et jamais contents." César disait à peu près la même chose. Il ajoutait: "Ils sont palabreurs et n'arrivent à s'unir que face au danger." Tu vois, concluait-il, deux cents ans avant Jésus-Christ, on définissait assez bien les Français d'aujourd'hui. »
De même répétait-il souvent: « La France vacharde. » Cela voulait dire qu'elle tombe dans la veulerie et qu'elle cherche à donner le coup de corne ou le coup de pied de l'animal rétif à ceux qui veulent la faire avancer. Une autre expression lui était familière: « Les Français s'avachardisent. » Termes militaires pour signifier qu'ils s'avachissent en grognant. Dans une lettre au père Bruckberger, le 27 mai 1953, il écrivait avec néanmoins un certain optimisme: "La mollesse française est d'une extrême épaisseur. Mais même en France, elle n'a pas l'Avenir, qui est aux forts."
Ibidem, Les Français tels qu'ils sont, p. 114-115

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Mais cela ne l'empêchait pas d'être navré devant la perte de l'Empire et ses conséquences humaines. A combien de reprises l'ai-je entendu m'avouer qu'il avait souffert avec les pieds-noirs arrachés à leur terre et les cadres de l'armée qui vivaient ce drame à leurs côtés ?
Un jour, six ans après la révolte des généraux, voyant à la télévision un document d'archives sur l'arrivée des pieds-noirs à Marseille, il a soupiré devant ma mère et moi: « Vous voyez, Yvonne, ils sont comme vous en juin 1940, à votre arrivée sur la côte anglaise, à la différence qu'ils ont des bagages alors que vous n'en aviez pas et que l'on va tout faire pour les aider à retrouver une vie décente. En tout cas, quitter sa terre, c'est le pire des déchirements. »
Ibidem, La révolte des généraux, p. 198

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- On lui a souvent reproché d'être d'un patriotisme par trop exigeant. Ce qui l'aurait desservi dans ses rapports avec les étrangers, notamment avec les Anglo-Américains pendant la guerre. Ne prenait-il pas cela lui-même pour un travers ?

- Pourquoi un travers ? Son amour pour la France, qui allait parfois jusqu'à la vénération, provenait de son éducation familiale et aussi de l'atavisme. Il affirmait: « Certains nient ce qui est inné, mais il y a des choses innées et il y a des choses acquises. Je sais que ceux qui prétendent tout résoudre par le raisonnement n'aiment pas ça, mais c'est la vérité comme nous l'enseigne Bergson. Il y a une part d'intuition. Tout n'est pas explicable. Chez les de Gaulle, l'amour de la France était familial depuis des générations et donc pour une bonne part inné. Sa mère, par exemple, portait à la patrie une véritable dévotion, une passion intransigeante à l'égal de sa foi religieuse », a-t-il écrit dans ses Mémoires.
Enfant, je l'ai déjà raconté, elle a pleuré à chaudes larmes quand elle a appris que Bazaine avait capitulé. Et quand elle est morte en juillet 1940, en Bretagne, loin de son fils, après une longue agonie, il a dit qu'elle avait offert ses souffrances pour le salut de la patrie ».
Ibidem, Un sacré caractère, p. 216

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- Certains l'ont parfois accusé de considérer les hommes comme des objets. C'était notamment le cas de son aide de camp Claude Guy ...

- Mon père avait des défauts, mais il n'était pas méprisant. Certes, il jugeait les hommes selon ses critères, et il faisait souvent preuve de sévérité, mais jamais personne n'était pour lui indigne d'attention voire d'estime. Quand quelqu'un l'intéressait particulièrement, il mettait toute son attention et toute son acuité à l'étudier avant de se prononcer sur lui. Au besoin, il poussait son examen jusqu'à coucher ses observations sur le papier.
Chacun connaît les relations tumultueuses qu'il entretint avant guerre avec Philippe Pétain et qui se traduisirent ensuite par un divorce retentissant. Daté probablement de la fin de 1938, alors que, colonel, il commande le 507e chars, voici, en respectant la ponctuation et la disposition des réflexions, le portrait fouillé qu'il fait de lui sous la forme de notes éparses jetées sur son carnet de poche:

« Drapé d'orgueil, la misère de sa solitude a tout sacrifié à être un chef.
Bien sensible, mais à ce qui le touche.
Assuré de soi, conscient de ce qu'il vaut.
Trop assuré pour renoncer, trop ambitieux pour être arriviste, trop personnel pour faire fi des autres, trop prudent pour ne point risquer.
Philosophe en action, sa philosophie c'est l'ajustement"

Ibidem, p. 220-221

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De Gaulle antisémite ? Des Juifs l'ont clamé en tous temps, et certains le pensent encore. Antisémite de par son éducation et ses convictions maurrassiennes, a-t-on dit. Antisémite en raison de son nationalisme intransigeant, pour obtenir l'adhésion du monde arabe... Que disait-il de ces griefs?

- Il disait que ça n'avait pas de sens. Mon grand-père paternel, Henri de Gaulle, était contre toutes les intolérances de l'anticléricalisme comme de l'antisémitisme. Je garde le souvenir de cette affirmation paternelle: « Mon père se battait pour Dreyfus avec la même passion qu'il se battait pour l'Eglise et l'enseignement religieux. Peu de catholiques pratiquants menaient ces deux combats à la fois. Ils étaient surtout antidreyfusards. Voilà dans quel esprit Charles de Gaulle a été éduqué.
Qui a ensuite été son maître à penser en tant qu'officier ? Un israélite: le lieutenant-colonel Emile Mayer. Ecrivain, il est celui qui l'a peut-être le plus influencé dans sa vie. Mayer, je l'ai déjà dit, tenait entre les deux guerres un salon littéraire à Paris que mon père fréquentait assez assidûment. Quand il a cru souffrir de sa situation d'israélite dans l'armée, il l'a aidé moralement. Sa mort lui a causé une grande peine. Dreyfusard comme mon grand-père, mon père a défendu ses convictions avec acharnement. Ma mère se rappelait qu'un soir, il était rentré furieux d'un dîner en ville parce qu'il s'était querellé avec ses hôtes à cause de « l'affaire ».
Il faut savoir aussi que je suis né des mains du professeur Edmond Lévy-Solal qui avait la chaire de gynécologie à l'hôpital Baudelocque. C'était un ami de la famille que l'on rencontrait souvent en vacances au château de Sept-fontaines, chez mon oncle Vendroux, avant la Seconde Guerre mondiale.
Nombre des médecins de mon père étaient juifs: vous connaissez, bien sûr, André Lichtwitz, qui l'avait rejoint à Londres, qu'il a gardé jusqu'à sa mort et qui était son ami le plus proche, les professeurs Pierre Aboulker, Jean Lassner et Adolphe Steg qui l'ont opéré de la prostate à Cochin le 17 avril 1964.
Il avait pour les Juifs une grande admiration. Il considérait qu'ils formaient « la communauté la plus intelligente de la terre ». Combien de fois l'ai-je entendu s'exclamer devant le talent de tel musicien, philosophe, scientifique, industriel ou artiste: « Ce n'est pas étonnant, il est israélite ! »
Mais il les estimait peu en politique. Il remarquait: « Malgré leur intelligence, il n'y a qu'une chose qu'ils n'ont pas: l'habileté en politique et cela depuis qu'ils existent. Chaque fois qu'ils essaient d'en faire, ça tourne à la catastrophe, cela sans doute à cause de leur parti pris. »
Il ne faut pas oublier non plus qu'il y avait beaucoup d'hommes d'origine juive à la France Libre, au Comité français de la Libération nationale et au BCRA, le service secret de la France Libre : Maurice Schumann, André Philip, Pierre Mendès France, Georges Boris, Henry Bernstein, Raymond Aron, Jean Pierre-Bloch, Joseph Kessel, Jules Moch, Maurice Rheims, Maurice Diamant-Berger dit André Gillois, Gaston Palewski qui fut longtemps son directeur de cabinet ...
Ibidem, Les juifs et les arabes, p. 317-318

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- Alors, la fameuse déclaration du Général qui a fait tant de bruit, le 27 novembre 1967, devant la presse internationale: « Peuple d'élite, dominateur et sûr de soi. » De quelle manière a-t-il réagi devant le tollé qu'elle a déclenché ?

- Il a pris cela avec beaucoup de sérénité en remarquant que les polémistes de mauvaise foi tronquaient toujours sa déclaration de ses deux premiers mots. Pour lui, ces critiques véhémentes et ces protestations n'avaient pas de sens. Et d'ailleurs, les Juifs de son entourage le savaient très bien. Aucun de ceux qui lui étaient proches ne s'est brouillé avec lui. Ses médecins, ses amis juifs sont restés les mêmes.
C'est un «lobby» qui fricotait toute cette musique dans la presse en plus d'un certain nombre de ses adversaires politiques. Il faut se souvenir que c'est lui qui a rendu aux Juifs d'Afrique du Nord, dès son arrivée à Alger en 1943, la totale citoyenneté que Vichy leur avait enlevée. C'est même une des premières choses qu'il ait faites.
Il faut se souvenir de l'adresse que Romain Gary, l'écrivain célèbre d'origine israélite, gaulliste de la première heure et compagnon de la Libération, a lancée à mon père au sujet de sa fameuse déclaration. C'était en 1969. L'auteur de la Promesse de l'aube était triste d'avoir vu l'homme qu'il respectait le plus au monde quitter le pouvoir après le référendum perdu. Je me dois de le citer jusqu'au bout: «Votre seule faiblesse à cet égard, mon Général, est que, tout en n'étant pas le moins du monde antisémite, vous vouliez que les Juifs en soient reconnaissants et suivent vos conseils à propos du Moyen-Orient. Je suis sûr que vous vous êtes senti frustré quand ils ont interrogé les Ecritures et qu'ils en ont déduit que vous n'étiez absolument pas Moïse. Après le raid israélien contre le Liban, dont les avions de ligne français sur l'aéroport de Beyrouth ont été l'une des cibles, c'est comme si vous vous étiez senti personnellement offensé par l'action des Israéliens."
Et d'ajouter ces mots qui ont leur poids sur de pareilles lèvres: "Je ne connais pas d'homme qui soit aussi peu antisémite que vous."
Ibidem, p. 320-321

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- Comment a-t-il pris les reproches que lui a adressés le grand rabbin à la suite de sa fameuse déclaration sur le peuple israélien ?

- Leur rencontre a eu lieu un peu plus tard, en janvier 1968. Je revois mon père le mois d'après alors que, quelque temps auparavant, il est allé rendre hommage à Toulon aux victimes du Minerve, le sous-marin disparu au cours d'une plongée en Méditerranée. Mgr François Marty vient de succéder à Mgr Pierre Veuillot en tant que cardinal-archevêque de Paris, et je sens que la nouvelle de cette succession le contrarie.
Contrairement aux usages séculaires, le pape Paul VI n'a pas jugé utile de le consulter avant que le Vatican ne décide de ce choix. Est-ce la raison de son irritation ? Non. Il finit par m'expliquer: « Mgr Marty est très marqué à gauche et je le vois déjà favorable aux mouvements sociaux, et être trop indulgent envers les trublions de Nanterre. » La police avait dû intervenir pour faire évacuer les locaux de cette université devant l'agitation de ses quinze mille étudiants. C'étaient les prémices du mois de mai... «Je crains, m'avoue-t-il, que mes relations avec ce cardinal ne deviennent vite difficiles. »
Et aussitôt, il enchaîne sur son récent entretien avec le grand rabbin Jacob Kaplan qu'il vient de recevoir à l'Elysée. «Cette autre éminence religieuse est toujours prête à imaginer des intentions de nuire, à nous créer des problèmes. J'ai tenu à mettre les choses au point. Je n'ai pas mâché mes mots. Je lui ai déclaré: "Notre sympathie pour les Juifs est indiscutable, mais faudrait-il encore que certains ne se sentent pas plus israéliens que français. Leur prise de position en faveur de l'Etat d'Israël est inadmissible." Il m'a alors répondu que cela ne signifiait pas de leur part une double allégeance, qu'ils ne se sentaient pas moins absolument français, mais j'avoue que j'ai peine à le croire. »
Ce qui l'agaçait aussi chez certains Juifs, c'est leur internationalisme entre coreligionnaires, à la différence des chrétiens et des Arabes qui ont souvent des intérêts opposés et qui se font la guerre. Il observait : "On peut être solidaires entre coreligionnaires sans pour autant abandonner sa nationalité au profit d'une autre."
Ibidem, p. 325

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- Pompidou a dit: "Les révolutionnaires sont financés par l'étranger, j'ai des sources." Etait-ce également l'opinion du Général ?

- Mon père n'ignorait pas que les services secrets étrangers de certains pays tels que les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et Israël travaillaient à favoriser son départ, leurs dirigeants préférant voir aux commandes de la France quelqu'un de plus maniable et de plus compréhensif à leur égard.
« Il est assez remarquable, notait-il à ce sujet, que dans la centaine d'agitateurs à l'origine des incidents de Nanterre, plus de la moitié n'étaient pas français ou ne l'étaient que de fraîche date. La Sécurité du territoire l'avait d'ailleurs averti que s'étaient infiltrés en France à cette époque des éléments de la RDA (Allemagne de l'Est), à l'origine de beaucoup de troubles en Europe et en Afrique, notamment des membres de la Ligue socialiste et révolutionnaire des étudiants allemands qui avait eu à sa tête Rudi Dutschke, dit « Rudi le Rouge », agitateur tristement célèbre pour ses sanglantes exactions dans son pays.
Etablis à Paris dans un immeuble vétuste de la rue de l'Estrapade, en plein Quartier latin, ces derniers initieront à leur technique de combat de rue des gauchistes français auxquels s'est joint comme par hasard un Allemand, étudiant à Nanterre, aussi expert en échauffourées qu'en études académiques - et qui n'a pas voulu devenir français comme il en avait la possibilité pour ne pas faire de service militaire -, le dénommé Daniel Cohn-Bendit que l'on retrouvera à la tête de toutes les manifestations parisiennes.
Une proposition de la DST d'arrêter tous ces étrangers en flagrant délit, puis de les expulser de notre territoire selon les méthodes discrètes alors banales dans tous les pays, a été refusée par le préfet de Police et le gouvernement qui craignaient que cette opération ne fût prise pour une provocation.
Mon père m'a confirmé que certains de ces agitateurs venus d'au-delà de nos frontières étaient manipulés par les services secrets étrangers, souvent sans qu'ils s'en fussent rendu compte eux-mêmes. Le contre-espionnage français lui avait transmis assez de renseignements précis dans ce sens pour qu'il en eût la conviction.
Ibidem, La chienlit, p. 388-389

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- Les quatre-vingt-dix minutes passées par le Général à Baden-Baden avec Massu continuent de susciter quantité d'exégèses. Vous demeurez aujourd'hui le plus proche témoin vivant de votre père en ces circonstances. Ne pensez-vous pas qu'il est le premier responsable de cet imbroglio dans lequel pataugent tous les historiens depuis ce jour-là ?

- Imbroglio est bien le mot. Le contraire eût été étonnant quand on sait comment mon père a géré cette affaire et, qui plus est, à une époque où n'importe qui avait la liberté de dire n'importe quoi sur la place publique. Dès lors, en attendant que les véritables historiens aient pu disposer du recul suffisant pour décanter le vrai du faux, on est passé de la chronique insidieuse à la déclaration vantarde, à la diffamation ou au ragot. Comment magnifier de Gaulle ou comment chercher à diminuer le personnage, c'est ce qui paraît en ce moment l'obsession de certains écrivains sous couvert d'en montrer les aspects les plus humains. De Gaulle a-t-il voulu fuir ? Prendre du recul ? Tromper son monde ? Faire un "scoop" ? A-t-il "perdu les pédales", comme l'a dit encore Massu ? La réponse est fonction de la perspicacité, de la ruse ou de l'aveuglement de ceux qui posent la question. Elle est souvent d'autant plus défavorable à de Gaulle que l'auteur s'est lui-même le plus médiocrement conduit dans la crise de lâcheté et d'hystérie de mai 68.

- Un personnage tranche sur les autres dans ces événements : Jacques Massu. Hôte imprévu sinon forcé du général de Gaulle, ce héros de la France Libre est certainement un témoin authentique et fondamentalement scrupuleux. Admettez-vous ces qualificatifs ?

- Authentique jusqu'à la naïveté, certainement. Scrupuleux ? Moins que d'habitude, à mon avis, dans la mesure où il a fait partie de ces nombreux seconds qui s'attribuent les succès du patron. "Ah! si je n'avais pas été là", etc. Pour mieux décrypter Massu, il faut mettre plusieurs éléments ensemble dans le même flacon et bien agiter. Il y a d'abord le fait de voir tout à coup surgir de Gaulle chez lui au lendemain d'une réception chaleureuse au maréchal soviétique Kochevoï. Il y a les paroles provocantes que mon père lui a lancées. Je ne les ai pas personnellement entendues, mais elles sont vraisemblables car il les a souvent utilisées vis-à-vis d'autres interlocuteurs dans d'autres circonstances.
Il y a de la part de Massu encore une certaine rancune et un désir de revanche après son limogeage de janvier 1960 provoqué par ses propos intempestifs, en pleine affaire algérienne, dans un journal munichois, mettant en cause l'autorité du président de la République et l'obéissance de l'armée. Enfin, il y a le nouvel intérêt de la presse à son égard et son remords de constater que ses déclarations exagérées pour se rendre intéressant risquent de le faire passer pour déloyal envers un homme à qui il doit tout et qui avait en lui une confiance marquée. Dès lors, sous peine de passer pour un vantard, il ne peut pas revenir sur ce qu'il a dit d'excessif de prime abord et que la presse n'a pas manqué d'amplifier. Il donnera donc, au fil du temps, plusieurs versions de son entrevue de Baden-Baden avec mon père, qui fondamentalement tournent autour du même thème: « J'ai sauvé le général de Gaulle. Lui et la France me doivent une fière chandelle. »

- N'êtes-vous pas un peu dur à l'égard d'un homme qui se serait fait tuer pour votre père ?

- Je suis seulement lucide. D'autre part, je ne fais que rapporter les sentiments qu'éprouvait le Général à son égard. Il avait un grand respect pour le soldat qu'il était et il le considérait comme un homme de cœur, malgré sa rugosité, ce qu'il lui reconnaissait en public avec l'exagération courtoise qui lui était coutumière dans ses lettres. N'ai-je pas moi-même bénéficié ainsi d'encouragements sans conséquence à prendre sa suite à la tête de l'Etat? Mais il jugeait aussi qu'il manquait de finesse et que, par gloriole, il se livrait parfois trop aux journalistes qui n'hésitaient pas «à le gonfler outre mesure» pour mieux le dénigrer ensuite.
Ibidem, p. 406-408

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- Le 27 avril 1969, le projet référendaire sur la réforme du Sénat et des régions est repoussé par 52,41 % des suffrages exprimés. Le lendemain, par un communiqué, le Général annonce qu'il cesse ses fonctions de président de la République. Suicide politique, a cru pouvoir expliquer Malraux. D'autres ont estimé que le Général a voulu se ménager une porte de sortie. Qu'en pensait-il lui-même ?

- Suicide politique, je n'en crois rien. Pour le romancier Malraux, il fallait que cet événement eût un caractère tragique. Cela faisait mieux dans son récit. Mais, croyez-moi, mon père n'a pas cherché à causer volontairement son départ de la vie politique. S'il avait été convaincu qu'il échouerait au référendum, il ne l'aurait pas lancé. Une grande enquête sur le thème de la régionalisation, organisée par Olivier Guichard, ministre chargé du Plan et de l'Aménagement du territoire, lui avait indiqué que les organismes décentralisés attendaient cette réforme avec intérêt. Certes, les sondages étaient mauvais au départ. Ils le donnaient perdant à 55 %. Mais, au fur et à mesure que le temps passait, la différence se réduisait. Et dix jours avant l'échéance, elle était à moins de 2%. Mon père, je vous l'assure, a espéré jusqu'au dernier moment.
Ibidem, Le référendum perdu, p. 414-415

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