Catherine Durandin

Professeure d'histoire à l'Institut National des Langues et Civilisations Orientales (Inalco).
Auteure, notamment, de Histoire de la Nation Roumaine, Complexe, Bruxelles, 1994 ; Histoire des Roumains, Fayard, Paris, 1995 ; Nixon, Grancher, Paris, 2001 ; La CIA en guerre, Grancher, Paris, 2003 ; La dynastie des Bush, Grancher, Paris, 2003 ; La CIA : 2001-2006, Cinq années de colère, Armand Colin, Paris, 16 août 2007.

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George W. Bush, gouverneur républicain du Texas, est difficilement élu 43e président des Etats-Unis le 13 décembre 2000. Il a 54 ans, une femme et deux filles jumelles. Cette élection suscite, tant aux États-Unis que dans le monde, des réactions mitigées, le plus souvent critiques et même parfois acerbes. Bush devient bientôt la cible des caricaturistes. De petits volumes de blagues, épinglant ses bourdes, fleurissent en Europe. L'homme paraît ignorant, maladroit, assez lourd, et l'on en arrive à se demander comment il a pu accéder à la présidence de la première puissance du monde. N'est-il au fond qu'un pantin aux mains d'une équipe où figurent de nombreux ex-conseillers du père?

Près de trois ans plus tard, ce même homme - dont les traits se sont durcis et le front s'est ridé - se pose en maître de la guerre antiterroriste, prétend avoir stabilisé l'Afghanistan, être sur le chemin de la démocratisation de l'Irak et du règlement de la paix au Proche-Orient; président de la plus grande puissance du monde, ce même homme défie l'ONU, joue avec l'OTAN et donne des leçons aux puissances européennes. Il aurait inspiré et modelé une nouvelle stratégie pour les États-Unis; il a lancé un grand projet pour le XXIe siècle. Il faisait plutôt rire en 2000, il fait peur en 2003, suscitant à la fois incrédulité et malaise. Comme si, au-delà de l'homme et de ses mises en scène, se profilaient d'autres acteurs déterminés, nourris d'ambitions hégémoniques et, pour certains, de certitudes religieuses, ourdissant un coup d'État permanent qui menace les libertés publiques américaines et la souveraineté des autres nations.

George W. n'est, en effet, pas seul. Il appartient à une génération ultra-conservatrice et incarne, pour une large partie de cette génération, les objectifs d'une élite qui rassemble les héritiers de la côte (Est et les gagnants du Texas et du Sud. L'histoire de George W. Bush témoigne de la montée en puissance d'une société, d'un vaste club, de réseaux liés depuis des décennies, de leurs ambitions à accroître le champ de leurs privilèges et de leurs profits. Ces politiques et idéologues mêlent un pragmatisme cynique et une arrogance éthique et voudraient faire croire - ce dont ils sont sans doute convaincus - qu'ils sont les dépositaires et les missionnaires des valeurs occidentales conçues comme universelles.

Avec ses certitudes, avec cette fonction de guide sinon de Messie, Bush recueille les bénéfices d'une popularité que lui assurent les groupes qu'il sert et rassure. Mais, en contrepartie, cette brutalité suscite tant aux États-Unis que dans le monde entier, au-delà des espaces de l'Islam, des haines profondes. Le fils aîné sème la tempête.
La dynastie des Bush, p. 7-8

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George Bush président a une conception très assurée du Bien et du Mal; il a en face un partenaire/adversaire testé par l'administration Reagan depuis 1985, cet Est européen en mouvement (la Pologne et la Hongrie) ainsi qu'une Union soviétique qui «tire la langue », comme l'écrit Colin Powell.

Il va mener le jeu avec une extraordinaire prudence, tout en prenant des risques fort bien calculés, et acculer Gorbatchev à accepter, impuissant, l'effondrement de l'URSS. Ce jeu repose sur une connaissance très précise, fouillée, de l'état des lieux en URSS et dans les démocraties populaires, portée par un travail de longue haleine de la CIA. Depuis 1976, les notes brèves ou les rapports circonstanciés de l'Agence se sont multipliés; ils évoquent la perte de vitesse de l'économie, la poursuite essoufflée de l'effort militaire, les frustrations de la population, les tensions ethniques, les préoccupations des élites dirigeantes.
Une note de décembre 1982 émanant de la direction du Renseignement fait savoir: «L'attitude dominante est le pessimisme concernant l'évolution de l'opinion publique et les effets de la corruption sur tout le système. Les élites soviétiques sont devenues plus inquiètes des conséquences potentielles du mécontentement populaire et des abus de pouvoir connus de tous qu'elles ne l'ont été pendant le dernier quart de siècle... Les élites soviétiques ont conscience que, dans les dernières années, les conditions qui engendrent le mécontentement populaire ont empiré et que les ressources dont dispose le régime pour maintenir la stabilité sociale et motiver la force de travail ont diminué. Les officiels sont très inquiets des effets du mécontentement populaire sur la productivité du travail.» En avril 1983, la CIA décrit un effondrement dramatique des structures de l'URSS. C'est ce moment-là qu'a choisi très subtilement Ronald Reagan pour lancer le projet de guerre des étoiles. Parallèlement, depuis plus de deux ans, la CIA intrigue activement en Pologne auprès des opposants au régime de Jaruzelski. À Bucarest, Washington a dépêché un ambassadeur à poigne, républicain extrémiste qui s'applique à faire bouger l'image de Ceausescu restée, selon lui, trop positive au Département d'État depuis la visite de Nixon en août 1969 en Roumanie. Baptiste très militant, ce nouvel ambassadeur, David B. Funderburk, se félicite de ce que Ronald Reagan ouvre les yeux du public américain sur la réalité du communisme. Totalement dévoué à l'idéologie du regain conservateur que prône le président, Funderburk écrit: « Reagan a estimé que d'exposer au monde les réelles pratiques de l'URSS aiderait la lutte mondiale pour la liberté sous la conduite des États-Unis, dans la bonne voie. »
Ibidem, p. 81-82

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George W. est un homme fragile, et un héritier très tardivement reconnu: en 2003, c'est un homme déjà âgé de plus de 55 ans.

L'homme n'est ni séduisant, ni impressionnant, ni beau, ni particulièrement laid. Il cumule une absence manifeste de charisme, une forme de brutalité dans l'expression orale, adjointe à une gestuelle plutôt maladroite. George W. Bush est en quelque sorte le fils dont la famille a toujours douté, tout en le poussant vers la réussite. Pour ses amis, ses frères et sa sœur, W. est essentiellement drôle! Le doute hante cet homme, qui est en quête de reconnaissances. Le malheur de W. est qu'il arrive après un père très apprécié, en dépit d'un nombre certain de défaites, mal vécues d'ailleurs, tant à ses débuts politiques en 1964 qu'à sa fin, en 1992.

Le défi qui se pose à George W. vieillissant est de faire plus et mieux, tout en traînant derrière lui un passé sans panache particulier. Son passé? Rien de remarquable. Les biographes s'acharnent sur des anecdotes. Toujours les mêmes anecdotes...

La volonté affirmée de tenter la présidence lui est, en effet, venue tard. Du moins publiquement, car les impatiences de Little Bush se sont manifestées beaucoup plus tôt. Mais, après la défaite de son père en 1992 comme candidat pour un second mandat présidentiel, les perspectives se sont ouvertes.

Le jeune Bush fut scolarisé à Andover puis intégré à Yale, comme l'avaient été le père et le grand-père, avant lui. Nous avons déjà évoqué ces premières années. Un parcours qui lui fait quitter le Texas de son enfance et de sa jeune adolescence et rencontrer d'autres héritiers de l'establishment des États-Unis. Ces années n'ont rien d'exceptionnel. Elles trahissent une médiocrité assumée: George W. joue les comiques, mais cette drôlerie ne va pas loin: le fils Bush ne trouble pas fondamentalement l'ordre établi. Le jeune Bush sort beaucoup - la légende voudrait qu'il se présente, pour chaque soirée, avec une femme différente. Mais il n'a brisé aucun cœur, et nous ne trouvons pas de témoignage douloureux ou de procès a posteriori, à la différence de ce qui s'est produit pour l'ex-président Bill Clinton, grand séducteur sur le jeu.

Bush boit beaucoup, au point de tomber parfois complètement endormi...

Il se dérobe à la guerre du Vietnam, comme nous l'avons expliqué, et ne s'implique pas dans les mouvements étudiants de son temps. Le père ne lui fait pas de reproches. George Bush senior, qui fut courageux, ne semble pas attendre quelque héroïsme de la part de son fils.

Seuls les excès de Little Bush lorsqu'il en arrive à entraîner son frère cadet dans ses sorties trop arrosées font monter la colère du patriarche: c'est ainsi que George W., en vacances de Noël avec ses parents, embarque son frère de 16 ans Marvin chez des amis. Les deux frères rentrent totalement ivres; le fils aîné se plante dans une poubelle puis dans la haie des voisins, tard dans la nuit; le père, furieux, perd tout contrôle de lui-même et propose à Little Bush un combat d'homme à homme... Or, il se trouve que des mois auparavant, George W. a essayé sans succès d'être admis à la Business School du Texas. Pour calmer le père, l'autre frère, Jeb, annonce à son père furieux que W. a été accepté à Harvard!

Cette scène tragi-comique a été racontée à de nombreuses reprises.
Ibidem, p. 126-128

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L'histoire personnelle de George W. c'est la rencontre avec un courant conservateur extrémiste qui le nourrit et le porte. La manifestation publique de son engagement religieux lui a valu bien des suffrages: Bush junior apparaît, par exemple, dans des programmes télévisés de prédicateurs à la mode. Ce fut le cas, en janvier 1999, pour l'émission de James Robinson, «Life 10 day» «la Vie aujourd'hui»). Le pasteur avait pour objectif, à travers ce show, de recueillir des fonds pour la création d'un futur orphelinat en Roumanie. Il défendait conjointement les droits des enfants abandonnés pour n'avoir pas été voulus par leurs mères; il exposait comment lui-même avait échappé, embryon, à un avortement de la part de sa mère biologique, violée... Dans ce genre de spectacle, George W. Bush excelle: il raconte le jour J de sa pro- fonde renaissance, son expérience personnelle de salut... Il joue bien.

Cette manière de mélange entre une sincérité transparente et une foi mêlée de conservatisme radical a inspiré des comparaisons intéressantes entre George W. et Ronald Reagan. «Ils sont les moins introspectifs des présidents, mais ostensiblement croyants, professant une foi qui va bien au-delà de la fréquentation de l'église. Tous les deux ont attiré les votes évangéliques avec leur conception de la conversion. Plus qu'aucun autre des présidents des époques récentes, ils ont nourri leur rhétorique politique de thèmes de l'Évangile, et laissé entendre que l'Amérique a une mission divine dans le monde pour faire régner ce que Reagan appelait «la flamme sacrée de la liberté humaine ». Bush fils, comme Reagan, est un homme d'auto discipline, ponctuel, très soucieux de son régime alimentaire, maniaque de sa gymnastique et du respect de ses heures de sommeil, aimant les exercices de plein air et irrité par les réunions qui traînent. Peut-être George W. comme alcoolique repenti, et Reagan en tant que fils d'un alcoolique ont-ils appris à construire une routine vigoureuse comme une bouée de sauvetage contre le chaos...» La comparaison débouche sur une question insolente: «Chacun de ces présidents a inspiré, et d'une certaine manière inspire toujours, un frisson de doute: comment est-il possible que ce type-là soit arrivé à être le président de la nation la plus puissante du monde? »
Ibidem, p. 146-147

5
Le choc du 11 septembre 2001 a ouvert la voie à un processus de contrôle au nom d'une logique simple et «incontestable»: l'Amérique est en guerre contre un ennemi potentiellement omniprésent, sur le sol américain ou ailleurs dans le monde, soutenu par des rogue states, « traîtres »). Cette vision d'une omnipotence de l'ennemi permet de justifier des ingérences multiples, précédées de mises en garde, de dénonciations.

Qu'est-ce que le terrorisme? La définition a été formulée dans l'ensemble des documents de septembre 2002, qui organisent la stratégie de sécurité nationale des États-Unis: «L'ennemi est le terrorisme - la violence préméditée, politiquement motivée, perpétrée contre des innocents. » Cette formule est avancée par George W. Bush lors du discours qu'il prononce le 14 septembre 2001 à la National Cathedral de Washington. En ce contexte de traumatisme violent pour l'opinion américaine et mondiale, dans cette conjoncture de deuil douloureux et inquiet, cet énoncé tout simple revêt une coloration quasi religieuse. Le terrorisme plonge ses racines, au-delà du politique et des idéologies, dans le Mal, l'essence absolue du Mal. Il n'y a donc pas de concession pensable ni de négociation possible avec le Mal. Cette rupture radicale avec l'ennemi renvoie au climat des premières années de guerre froide jusqu'à la conférence de Genève de 1955; Washington ne discutait pas avec Moscou et le sénateur McCarthy traquait les communistes embusqués. Les États-Unis de George W. Bush sont entrés avec cette vision de l'ennemi dans une nouvelle étape de la guerre, une guerre sans victoire finale décisive, mais impérative. Cette logique de l'absolu convient à l'esprit de converti, de born again du président lui-même: une conversion n'est pas envisageable à moitié, une conversion est une réalisation absolue. Avec cette conception radicale, George Bush junior échappe à toutes les interrogations, à toutes les reformulations qui fleurissent autour du nouveau leadership des États-Unis dans l'après-guerre froide.

Condoleezza Rice avait dessiné un programme de politique étrangère précis et dénué de complexité, au cours de la campagne électorale de 2000. Le 11 septembre a simplifié les donnes encore davantage, en plaçant dans une position de traître tout citoyen ou tout partenaire qui pourrait se permettre de douter, d'interroger le bien fondé ou la légitimité des décisions américaines.
Ibidem, p. 183-184

6
Dès les lendemains du 11 septembre, le 26 octobre, comme pour bloquer la réprobation qui s'élève de partout dans le pays contre les faiblesses tant du FBI que de la CIA et des services de renseignement du Pentagone, George W. signe le USA Patriot Act, ou projet de loi antiterroriste. Le document impose, à coup de dizaines de pages et d'articles détaillés, un large contrôle des citoyens, inédit aux USA: ce contrôle porte sur la vie privée, confère au FBI le droit de vérifier téléphones, ordinateurs, transactions bancaires, prescriptions médicales... Le texte instaure une intrusion dans la sphère privée de chaque citoyen; il refonde et renforce la légitimité, les pouvoirs des agences du Renseignement.
Ibidem, p. 188-189

7
Richard Perle est une personnalité contestée, l'un de ces hommes d'influence étiquetés comme «faucons» ou néo-conservateurs, un homme direct, brutal, qui aurait déclaré publiquement en février 2002: «Inspections ou non, nous attaquerons l'Irak» (sic)...
Il est l'une des éminences de ce groupe où figurent Elliot Abrams, gendre de Phodoretz, et Frank Gaffney, fondateur du Center for Security Policy. Gaffney a travaillé avec Henry Jackson, l'un des sénateurs faucon du Parti démocrate. Ces néo-conservateurs, à l'époque de Ronald Reagan, étaient juifs pour la plupart, souvent attachés à la politique du Likoud. Nombre d'entre eux sont très soucieux d'une alliance prioritaire et solide avec la Grande-Bretagne. Un certain nombre de néo-conservateurs sont proches des milieux de l'industrie de la Défense et, en 2002, du Comité pour la libération de l'Irak. Ils militent depuis des années en faveur du projet Missile Defense, afin d'assurer la sécurité des États-Unis sur leur territoire, hors de tout contrôle ou de toute ingérence internationale.
Ibidem, p. 198-199

8
Les États-Unis ont bel et bien été mis en situation de guerre le 11 septembre 2001, et la menace subsiste; les restrictions des libertés publiques sont, dans l'ensemble, acceptées par l'opinion.
Durant les semaines de guerre contre l'Irak, George W. pouvait se féliciter de recueillir plus de 70 % d'opinions favorables: la force des groupes de lobbying de l'aile droite du Parti républicain, qui ont voulu son élection et qui l'entourent, est extrême. Aux lobbyists anti-Saddam s'ajoutent les réseaux iraniens installés aux États-Unis, ainsi que les conservateurs proches des Israéliens. Ces lobbyists disposent de porte-parole influents parmi les membres du Congrès. Que George W. ait pu oser, en décembre 2002, nommer Elliott Abrams qui se décrit lui-même comme «un néo-conservateur et un néo-reaganien» comme conseiller sur le Moyen-Orient, avec une sphère de responsabilités allant de l'Algérie à l'Iran, en dit long sur leur influence. L'homme a tissé des liens profonds avec les milieux juifs extrémistes, et les évangélistes chrétiens: en vain, lors de sa nomination, Michael Dobbs, journaliste au Washington Post, a tenté de joindre le personnage pour un entretien à la Maison-Blanche. Il lui fut répondu: «Les vues personnelles d'Abrams sur le conflit israélo-palestinien ne comptent pas, il applique la vision du président. C'est le président qui prend ces décisions. Notre job est de saisir les politiques du président et de tenter de les réaliser. »
Elliott Abrams est un produit de Harvard, entré de par son mariage avec Rachel Decter, fille du conservateur Podhoretz, dans l'aristocratie réactionnaire. Il s'est dévoué à la guerre contre le communisme, au nom des droits de l'homme. Poursuivi pour son engagement dans l'affaire Iran/contras, accusé d'avoir obtenu une contribution du sultan du Brunei pour les contras en 1991, condamné par la justice, il fut innocenté par le père George H. W. Bush en décembre 1992... Comment lutter contre de tels réseaux, ces nœuds tissés du temps de Reagan, à l'époque de Bush père?
Ibidem, p. 214-215

9
De plus, tout comme les chrétiens évangélistes qui s'apprêtent à prêcher l'Évangile en Irak, George W. est un missionnaire. Près de lui, le pasteur Franklin Graham et la Convention baptiste du Sud veillent. Il y a deux ans au Texas, un séminaire de théologie a crée un master en faveur de ceux qui se destinent à convertir les musulmans.

Alors?

Le réalisateur Michael Moore a écrit un scénario, dont il pourrait tirer un film.

Le film s'appellera Fahrenheit 9.11; il rappellera les liaisons dangereuses des familles Bush et Ben Laden avant le 11 septembre. Le film pose une question autour d'une image: celle du jet privé des Saudis, autorisé par l'administration américaine à quitter le territoire des États-Unis, immédiatement après le Il septembre, avec 24 membres de la famille Ben Laden à son bord... Michael Moore se demande quelle aurait été la réaction de l'opi- nion si le gouvernement avait offert un jet à la famille de McVeigh, le responsable de l'attentat meurtrier de Okla- homa City en avril 1995!

Les Bush sont des pragmatiques prêts à traiter oppor- tunément (ce qui est advenu) avec les magnats de l'industrie nazie tout comme avec les princes saoudiens, tout comme avec les ex-services de sécurité des pays d'Europe de l'Est avec qui ils jouent - ou ont joué - des jeux dangereux, entre complicité et contrôle.
Ibidem, p. 216

10
Les études précises de John K. Cooley, journaliste spécialiste des questions du Moyen-Orient, réunies sous le titre CIA et Jihad, 1950- 2001, publiées en traduction française en 2002 éclairent de manière remarquable le processus des rencontres entre l'Islam et les Etats-Unis, en passant, notamment, à la veille de l'invasion soviétique en Afghanistan, par des imaginations françaises.
Le schéma central est monté par l'administration Carter; il est naturellement dirigé contre l'URSS: «Pour éviter les stigmates liés à une intervention directe de la CIA dans des opérations clandestines qui pouvaient se retourner contre les Etats-Unis, l'équipe Carter adopta une méthode élaborée par Henry Kissinger, d'abord en tant que conseiller du président Nixon, puis en tant que secrétaire d'Etat. Il suffit de faire faire le travail aux autres, tout en évitant les reproches en cas d'échec.
Durant l'ère Kissinger (au début des années 1970), époque de répétition générale pour l'aventure afghane, les "autres" furent toute une série d'alliés peu probables imposés par les circonstances. Par ordre d'importance des services rendus: le comte Alexandre de Marenches, chef des services secrets (français) à l'étranger de 1972 à 1982; le président égyptien Anouar el-Sadate, de 1970 jusqu'à son assassinat en 1981; le chah d'Iran jusqu'à son renversement en 1979; et le roi Hassan II du Maroc, ami discret mais précieux depuis son accession au trône en 1960. Enfin, il y eut Kamal Adham, vaillant et richissime chef des services saoudiens du roi Fayçal. Ces messieurs formaient un groupe informel mais très efficace, baptisé Safari club par le journaliste égyptien qui en révéla l'existence, Mohammed Hasseinine Haykal, conseiller du président Nasser.»

Les acteurs de cette politique de longue durée ont parlé, ou ont été démasqués. L'élitisme du club, l'attachement au complot opèrent comme un lien très fort, au-delà du partage fondamental de l'anti- communisme. Ce Safari club va donner des lignes d'action pour les opérations en Afghanistan, en Afrique. Selon le témoignage de John Cooley, le rôle d'Alexandre de Marenches comme conseiller des Etats-Unis en faveur d'une « intervention» en Afghanistan aurait été déterminant. Les membres de ce club secret se sont réunis, à plusieurs reprises, en Arabie saoudite, en France et en Egypte. En 1977, le Safari club favorisa, du fait de ses liens avec les services secrets israéliens et américains, la visite du président Sadate à Jérusalem; le roi Hassan II organisa une première rencontre secrète entre le général israélien Moshe Dayan et le vice-Premier ministre égyptien, chargé des services secrets. Et, dès les premiers mois de l'année 1979, de Marenches et ses services détectent les premiers mouvements des Soviétiques en Afghanistan... La guerre contre les Soviétiques en Afghanistan s'est jouée, par acteurs interposés, au service des Etats-Unis et de leurs alliés.

Contrairement à ce que redoutait la revue Foreign Affairs en 1981, cette guerre ne fut pas du tout « une guerre oubliée». Depuis le 11 septembre, beaucoup d'encre a coulé sur ces interventions et ces financements indirects, sur ces circuits fantastiques d'armements. Les États-Unis et leurs alliés, dans l'ombre, ont mené une croisade soutenant «des combattants de la liberté» qui ont su accueillir cette aide, sans oublier pour autant, pour le futur, leur haine de l'Occident.

La guerre menée contre les Soviétiques était à double détente: ce fut une étape pour les combattants de la Jihad. La faillite de la CIA et des Occidentaux est de n'avoir pas mesuré qu'ils suscitent la haine, une haine inscrite dans la longue durée. Les structures, les étapes de la résistance afghane ont été étudiées: les travaux du spécialiste Olivier Roy sont, sur ce terrain, incontournables. Olivier Roy a effectué cinq voyages d'enquête auprès de la résistance afghane entre 1980 et 1984. Ses observations sont particulièrement intéressantes lorsqu'il évoque les rapports entre la dynamique de guerre tribale et le glissement vers une légitimation religieuse de la guerre...

Les interférences de la CIA dans la guerre afghane émergent de l'ombre par des circuits qui vont de l'Egypte à l'Arabie saoudite et au Pakistan. Et, c'est dans cet imbroglio où les acteurs américains ont cru jouer gagnants que se dessinent la formation d'Al-Qaïda, la percée de Ben Laden, les liens noués entre Al-Qaïda et le mouvement de la Jihad islamique égyptienne dirigé par Ayman Al-Zawahiri.
La CIA en guerre, p. 77-78

11
L'approvisionnement, via les Pakistanais, aux divers groupes de combattants afghans fut une source d'extraordinaire développement de la corruption. Les Saoudiens ont un poids majeur dans le financement de ceux que les documents américains appellent des « rebelles ». Mais, plus que ces liens bilatéraux directs, Brzezinski est en Egypte dès janvier 1980, ce sont la constitution de réseaux de financements, la production et le trafic de la drogue et la circulation des armes qui ont engagé des acteurs de la CIA; ces montages ont permis le recrutement de milliers de combattants venus du monde arabe auprès des Afghans, et l'entretien de contacts avec les Saoudiens en Europe occidentale et aux États-Unis.

Notre objectif n'est pas ici de reprendre étape par étape la formation de ces réseaux que suit magistralement John K. Cooley, et que repèrent les auteurs de l'ouvrage Ben Laden, la vérité interdite, Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié, mais de souligner quelques points-clefs qui tendent à démontrer que la CIA et les autorités américaines SAVENT. Autrement dit, il n'y a pas eu de faillite de la CIA dans le suivi des responsables des actes terroristes antioccidentaux et antiaméricains qui ont pris une forme de plus en plus lourde depuis 1993 jusqu'en septembre 2001 ; il s'est agi de l'auto-étourdissement des pouvoirs politiques américains depuis la fin de la guerre antisoviétique en Afghanistan; ces pouvoirs n'ont plus les moyens à moins qu'ils n'aient pas la volonté économique et politique de bloquer et de poursuivre les réseaux armés, dispersés à travers le monde, de l'Algérie aux Philippines ainsi que les puissances financières qu'ils ont utilisées et dont ils ont aidé au développement.

La conduite de la guerre afghane, ses conséquences après le retrait soviétique, l'histoire tourmentée de l'Afghanistan et la montée en puissance des dynasties terroristes et de leurs mécènes qui s'est greffée sur cette guerre sainte dépassent de beaucoup les capacités et surtout les responsabilités des bureaucrates de Langley (siège de la CIA) et des opérationnels de terrain.
Ibidem, p. 81-82

12
Plusieurs remarques s'imposent: les journalistes d'investigation ont enquêté, nombre d'entre eux ont publié après le 11 septembre 2001. Edward Girardet est sollicité par le National Geographic en décembre 2001 pour raconter ses rencontres avec Ben Laden et le commandant Massoud, dirigeant de l'Alliance du Nord en Afghanistan. Certains reporters avaient donc suivi, étape par étape, l'histoire de la Jihad et d'AI-Qaïda, bien avant les attentats du 11 septembre.

Ben Laden, Zawahiri, etc. ne furent pas oubliés. Chaque attentat, en particulier depuis celut du World Trade Center de 1993, en 1996, en 1997 à Louxor en Egypte, en 1998 puis en 2000 encore, ramène la nébuleuse sur le devant de l'écran. Les réseaux financiers étaient, pour certains, parfaitement connus. John Cooley dont l'ouvrage consacré à la Jihad a été publié en anglais, avant le 11 septembre, établit très précisément le rôle joué par «la Banque de Crédit et de Commerce International (BCCI)) dirigée par un magnat pakistanais Agha Hassan Abedi et par d'éminents hommes d'Etat occidentaux, dont Jimmy Carter! William Casey semble avoir beaucoup œuvré pour la BCCI. En octobre 1988, après qu'elle eut été fermée par les autorités de la Banque d'Angleterre, son successeur à la tête de la CIA, Robert Gates, la rebaptisa «Banque des Crapules et des Criminels Internationaux...»

L'affaire ne s'arrête pas là. «La CIA avait depuis longtemps recours à des banques corrompues ou criminelles pour ses opérations à l'étranger. Il y avait eu la mystérieuse Nugan Hand Bank of Australia; le Mercantile Trust et les Bahamas; la Castle Bank qui acheminait les fonds pour les opérations an ti-Castro à Cuba. La BCCI avait des comptes secrets en Suisse, à Londres, à Miami entre autres...»
Imbroglio des liaisons dangereuses des années 1980 de la pleine guerre froide où est immergée la CIA, alors que les Saoudiens et leurs alliés sont plongés en pleine guerre sainte. D'autres extensions de financement de la guerre sainte, d'autres systèmes qui vont de la spéculation sur la drogue produite en Afghanistan aux soutiens charitables ont été mis en lumière, après le 11 septembre. Jean-Charles Brisard et Guillaume Dasquié donnent en annexes de leur ouvrage consacré à Ben Laden un tableau impressionnant de ces participations et fonctionnements. Cette étude, aujourd'hui publique, avait été réalisée à la demande d'un service du renseignement français en 1996. Elle fut actualisée en juillet 2001.
Ibidem, p. 88

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