Thierry Desjardins

Journaliste, directeur général adjoint du Figaro. Auteur d'un nombre considérable d'ouvrages politiques. Lauréat de l'Académie française. "Ami" du président Jacques Chirac, et déçu par lui, comme notamment la journaliste, ancienne rédactrice en chef adjointe de l'Express , Ghislaine Ottenheimer.

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La première fois que le vous ai aperçu - cela ne nous rajeunit pas -, c'était en 1963 dans la cour de Marignon. Modeste membre du cabinet de Georges Pompidou, chargé des dossiers de l'aéronautique, vous étiez une caricature de technocrate marchant vite, saluant avec trop d'empressement les gardes républicains et, disons-le, franchement antipathique. Vous n'aviez que trente et un ans, cela faisait à peine quatre ans que vous aviez quitté l'ENA et ça se voyait encore terriblement.

Puis, au fils des années, on vous a découvert en ... "petit père Queuille", "rad-soc" plus vrai que nature, faisant campagne dans la circonscription du même Queuille en Corrèze, en secrétaire d'Etat ... giscardien jusqu'au bout des ongles car vous étiez bluffé par votre ministre de tutelle, en ministre de l'Agriculture ... radicalo-pompidolien tâtant avec entrain le cul des vaches (mais y avait-il une grande différence antre le radicalisme sauce IIIè et le pompidolisme ?), en Premier ministre soudain ... gaulliste voulant sauvegarder un héritage menacé dont vous n'étiez pourtant pas l'héritier le plus naturel, en homme plus ou moins ... de gauche, lançant l'idée d'un "travaillisme à la française" (vous l'a-t-on assez reprochée, cette formule ?) en ... néo-gaulliste lançant votre RPR et père, cette fois très naturel, de ce qu'on allait appeler le chiraquisme sans toujours savoir ce que c'était, en homme plus ou moins ... de droite fustigeant "le parti de l'étranger" (une formule que vous traînez encore comme un boulet), en homme ... du centre appelant au rassemblement, en homme ... de progrès, promettant de s'attaquer à la fracture sociale, en ... technocrate, de nouveau, s'inclinant, navré mais respectueux, devant les difficultés d'une situation que vous n'aviez pas imaginée et poussant l'impudeur et l'honnêteté jusqu'à le reconnaître froidement, en ... adepte de la modernité prônant le dialogue et convaincu qu'il fallait réconcilier les Français avec l'Etat.

Il faut avouer que tout ça fait beaucoup. En moins d'une république, vous nous avez interprété, souvant avec talent mais parfois en étant mauvais comme un pou, la quasi-totalité du répertoire. On vous l'a beaucoup reproché.
Thierry Desjardins, Chirac, réveille-toi, Robert Laffont, Paris 2001, p. 11.

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Mais vous avez raison. Désormais, les élections ne se font plus qu'à la tête du client. Le client étant le candidat et non pas l'électeur. Personne ne connaît les idées de nos ténors pour sauver la France, mais tout le monde a son opinion sur chacun d'entre eux. C'est ... physique.

La vie politique se fait devant le petit écran, et on a coupé le son. On ne sait pas ce qu'ils disent, ils disent n'importe quoi, ils disent tous la même chose, personne n'y croit, ni eux ni nous, mais on reconnaît celui qui a l'air d'un voyou d'avant-guerre, celui qui a l'air d'un nabot ambitieux, celui qui a l'air d'un aristo dégénéré, celui qui a l'air d'un gros poussif levantin, celui qui a l'air d'un instituteur protestant qui donne des coups de règle, celui qui a l'air d'un vieux marquis poudré, celui qui a l'air d'un enfant de coeur vicieux, celui qui a l'air d'un patron de bistrot, etc. Et chacun choisit en fonction de ses sympathies, à la "gueule du client" en effet. Les paroles ne comptent pas, on ne retient que les airs. "Celui là a l'air d'un ..." C'est la phrase qui a remplacé tous les commentaires politiques de nos concitoyens.
Ibidem, p. 15.

3
Un homme terne, quelles que soient ses qualités, ne mobilise pas les foules et n'emporte pas, à l'arraché, l'adhésion des hésitants. Mais il y a pire encore. Si un candidat doit faire rêver les électeurs, un président doit, aux yeux des Français, représenter la France, c'est-à-dire offrir au monde la meilleure des images de la France, en clair l'image que les Français se font d'eux-mêmes.

Il doit y avoir ce que nos "communicants" appellent une adéquation d'images entre le candidat et les électeurs. Et naturellement, les Français s'idéalisent eux-mêmes. Ils sont convaincus qu'ils sont grands, beaux gosses, drôles, spirituels même, un peu gaulois, vraiment généreux. Ce sont toutes les images d'Epinal de leurs livres d'histoire qui s'entrechoquent pour leur renvoyer ce qu'ils imaginent être. Ils pensent sincèrement tous ressembler à la fois à Vercingétorix, à Jeanne d'Arc, à Louis XIV, à Ropespierre, à Napoléon, un peu à Voltaire et à Victor Hugo, avec un rien de Clemenceau et beaucoup de De Gaulle.

Parlez-leur de Louis XI, Colbert, Guizot, Thiers ou Pinay qui n'ont pas été plus mauvais que les autres et ils feront la fine bouche. Ils n'apprécient pas plus l'image de l'homme au béret et à la baguette de pain qu'on leur affuble de par le monde que les Bretonnes n'aiment qu'on les prenne pour des Bécassine.
Ibidem, p. 32.

4
Puis-je vous demander ce qui vous a pris, le 16 juillet 1995, quand, à l'occasion du cinquante-troisième anniversaire de la rafle du Vél' d'hiv', vous avez "reconnu les fautes commises par la France dans la déportation des Juifs de France" en déclarant textuellement :"La France, patrie des Lumières et des Droits de l'homme, terre d'accueil et d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux." Mais, Monsieur le Président, ce n'était pas "la France", c'était Pétain. Cà n'avait rien à voir. La France de Pétain n'était d'ailleurs pas la patrie des Lumières et des Droits de l'homme. ....
Attend-on vraiment d'un chef d'Etat à peine élu qu'il se complaise à évoquer toutes les ignominies de notre histoire ? Un mandat n'y suffirait pas. Regardez, à peine vous étiez-vous repenti pour la collaboration qu'on s'est mis à rouvrir le dossier de la torture en Algérie et vous verrez qu'avant longtemps on va ressortir toute l'histoire coloniale, les guerres napoléoniennes, la guerre de Vendée, et que, si vous êtes réélu, vous aurez à vous repentir pour les abominations commises par nos croisés sur la route de Jérusalem.
Ibidem, p. 106 et 108.

5
Depuis 1997, les Français se sont habitués à vous voir inaugurer des salons, remettre des décorations, visiter des zones sinistrées, passer en revue des troupes et adresser des voeux à la France en fin d'année. Et ils vous trouvent parfait dans cette fonction. Vous présentez bien. Vous savez avoir un petit mot pour chacun. Vous êtes ému devant le désespoir des éleveurs frappés par les épizooties, comme vous l'aviez été devant le malheur des ostréiculteurs ruinés par la marée noire de l'Erika ou devant celui des sylviculteurs dont les forêts avaient été dévastées par la tempête. Vous savez être fier et parler de "la France qui gagne" devant des joueurs de football, de basket ou de handball pour peu qu'ils soient devenus champions du monde.

Depuis 1997, vous avez été un excellent président de la ... IVè République. Bien meilleur que ne l'ont été Auriol ou Coty. Et personne ne se rappelle déjà plus qu'avant de réinstaurer cette curieuse fonction qui vous va si bien vous aviez commis quelques petites maladresses politiques.
Ibidem, p. 374.

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Lequel est le plus révolutionnaire des deux ? L'ancien trotskiste devenu socialo-communiste (note dt, Lionel Jospin) ou le brave homme pragmatique qui a entendu la colère du peuple et vu la couleur du ciel ? Vous, bien sûr (note dt, Jacques Chirac).

Ironie du sort, alors que Jospin semble relire encore le programme de la gauche unie ou les cent dix propositions de Mitterrand qui ont sacrément vieilli, vous, chaque jour ou presque, vous semblez faire référence à un vieux texte que nous avions oublié et trahi mais qui n'a pas pris une ride, la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, en évoquant la liberté, la souveraineté de la nation, la loi qui doit être l'expression de la volonté générale et qui n'a le droit de défendre que les actions qui sont nuisibles à la société et même le droit des citoyens de demander des comptes à l'Administration. Or, ni la gauche unie ni Mitterrand ne firent une révolution, alors que les pères de la Déclaration des droits de l'homme en firent une. Et justement contre un Etat omnipotent.
Ibidem, p. 389.

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