Sophie Coignard

Journaliste, La Vie Française, Le Point, auteur d'ouvrages d'investigation avec Alexandre Wickham : La nomenklatura française, pouvoirs et privilèges des élites, Belfond, Paris, 1986 ; L'omerta française, Albin Michel, Paris, 1999 ; avec Jean-François Lacan : La république bananière, Belfond, Paris, 1989 ; avec Richard Michel : Le nouveau dictionnaires des girouettes, Robert Lafont, Paris, 1993 ; avec Marie-Thérèse Guichard : Les bonnes fréquentations, histoire secrète des réseaux d'influence, Grasset, Paris, 1997.
Seule, elle est l'auteur, notamment, de Le rapport omerta, ce qu'il faut savoir et que les medias ne vous disent pas, Albin Michel, Paris, 2002, 2003, 2004 ...

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Si les liens politiques, amicaux ou familiaux entretenus avec le pouvoir en place déterminent la plupart des nominations à de hauts postes, d'autres réseaux, moins apparents, facilitent également la communication et, éventuellement, les renvois d'ascenseur dans les différents cercles de la Nomenklatura.
Parmi ceux-ci, les affinités religieuses revêtent une importance plus grande qu'on ne le croit généralement. Catholiques, juives ou protestantes, les solidarités « de chapelle» contribuent d'ailleurs à atténuer les clivages politiciens. Robert Badinter et David de Rothschild, qui n'est pas connu comme un dévot du socialisme, ne se retrouvent-ils pas côte à côte au bureau du Fonds national juif unifié?
La communauté juive n'est cependant pas aussi homogène que certains l'imaginent. Longtemps, ce sont en effet les ashkenazes, les Juifs d'Europe centrale, qui ont joué un rôle de premier plan dans la vie politique et économique du pays et dans l'animation des instances de la Communauté. Le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) par exemple était dirigé par l'aîné de la plus célèbre de ces dynasties: Elie de Rothschild. Les sépharades, qui venaient, en général, d'Afrique du Nord, du Maroc, d'Algérie et surtout de Tunisie, étaient plutôt considérés, par les ashkenazes eux-mêmes, comme des marchands qui n'avaient aucun titre particulier pour prétendre à la conduite des affaires dè la cité. ...

Du côté des huguenots, on sait aussi vivre en bonne intelligence. L'appartenance des Schlumberger à la « HSP » - la haute société protestante - ne les a pas empêchés de nouer des alliances matrimoniales avec la peu progressiste famille Peugeot, tout en entretenant les meilleures relations du monde avec la gauche, par l'intermédiaire, par exemple, de Jean Riboud, qui était cependant catholique. Est-ce un hasard si l'ancien président du directoire de Peugeot, Jean-Paul Parayre, était lui aussi protestant? Sait-on qu'à la fin du septennat de Valéry Giscard d'Estaing on considérait qu'environ un quart des préfets de région et un tiers du corps diplomatique se réclamaient, de façon plus ou moins active, du protestantisme?
Certes le pouvoir de la haute banque protestante -les Vernes, les Odier-Bungener, les Mallet - ne brille plus aujourd'hui de mille feux: la crise, les fusions, les nationalisations et, il faut bien le dire, des erreurs de gestion souvent coOteuses, sont passées par là. Il reste que les « parpaillots » ont la vie dure et qu'ils ne négligent pas les positions que leur offre la Nomenklatura étatique, comme l'ont prouvé, sous les précédents septennats, Maurice Couve de Murville, Robert Poujade, Jérôme Monod, Pierre Pflimlin - l'avant-dernier président du Conseil de la Quatrième République qui est aujourd'hui, à près de quatre-vingts ans, président du Parlement européen - et quelques autres, Christiane Scrivener, Antoine Rufenacht ou Daniel Hoeffel par exemple.
Depuis 1981, leur présence dans la vie politique française est encore plus spectaculaire. Aux anciens collaborateurs du président de la République, comme Christian Sautter, un polytechnicien fils de pasteur qui a été nommé inspecteur des Finances au tour extérieur en 1985, il faut en effet ajouter nombre de ministres ou d'anciens ministres: Georgina Dufoix, Catherine Lalumière mais aussi Gaston Defferre, Pierre Joxe, Michel Rocard ou Nicole Questiaux sont des protestants bon teint, tout comme Louis Mermaz ou Lionel Jospin. Cette communauté de racines ne les empêche pourtant pas, chacun l'aura remarqué, de se chamailler, souvent sans ménagements, lorsque les enjeux en valent la peine!

Pour qu'un réseau fonctionne de façon vraiment efficace les affinités religieuses ne suffisent donc pas toujours. Lorsqu'elles sont mêlées à d'autres solidarités elles peuvent, en revanche, se révéler tout à fait redoutables.
Ainsi, chez les catholiques, seuls ceux dont le cœur penche à gauche semblent réussir, depuis quelques décennies, à maintenir une réelle capacité d'influence. Car si leur situation majoritaire dans la géographie religieuse de la Haute Nomenklatura ne favorise pas l'émergence d'un lobby catholique autonome, il est indéniable que les chrétiens de gauche, minoritaires, se sentent plus solidaires et n'hésitent pas à manier avec dextérité le renvoi d'ascenseur. Surtout depuis le 10 mai.
Rassemblés dans les années soixante autour de la CFTC, qui allait devenir en 1964 la CFDT, et de divers clubs comme le club Jean-Moulin ou Citoyen 60 puis, plus tard, Échange et Projets, ils exercent aujourd'hui une influence qui ne se limite pas au seul champ politique. La nomination d'lJn de ses guides spirituels, Jacques Delors, comme ministre de l'Economie et des Finances a constitué, pour cette diaspora fluctuante, une occasion exceptionnelle. Mais ces militants souvent discrets disposaient, bien avant l'alternance, de relais d'opinions considérables.
Georges Montaron, le directeur de Témoignage Chrétien, a ainsi formé de nombreuses stars actuelles des média comme Jean Boissonnat, vice-président du groupe L'Expansion et chroniqueur sur Europe 1. Quelques-uns de ses protégés ont conquis une place au soleil audiovisuel après le 10 mai (1981). Pierre-Luc Séguillon, chef du service politique de TF1, Jean Offredo, ancien présentateur du .. vingt-heures» sur la même chaîne ainsi que le président de cette dernière, Hervé Bourges, ont fait leurs classes sous l'égide de Georges Montaron, avec lequel ils entretiennent toujours d'amicales relations. C'est d'ailleurs lui qui a pris en mars 1984 l'initiative d'organiser un grand dîner pour fêter l'heureux avènement de ce nouveau réseau d'élite que forment aujourd'hui les «cathos» où l'on retrouve beaucoup d'hommes de presse comme Jacques Duquesne, PDG du Point, ou Henri Nallet, qui succéda à Michel Rocard au ministère de l'Agriculture.
Outre Hervé Bourges, Jean Offredo et Pierre-Luc Séguillon, on pouvait apercevoir autour des tables, ce soir-là, Henri Bizot, ancien PDG de la BNP, Louis d'Harcourt, directeur des relations extérieures des champagnes Veuve Cliquot, René Basdevant, PDG des laboratoires Sandoz, Noël Copin, rédacteur en chef de La Croix, et ancien rédacteur en chef à Antenne 2, Roger Fressoz, directeur du Canard enchaîné, Gabriel Marc, président du Comité catholique contre la Faim et pour le Développement, François Bedarida, directeur de l'Institut français d'Histoire du Temps présent, Bernard Schreiner, député socialiste des Yvelines et ex-président de la mission interministérielle TV-Câble, Claude Salles, corédacteur en chef du Monde, après avoir été longtemps au Point, Claude Durieux, chef de service au Monde et secrétaire général de l'Union nationale des Syndicats de Journalistes, Claude Bourdet, cofondateur de Combat et de France-Observateur - l'ancêtre du Nouvel Observateur -, Albert Longchamp, jésuite et théologien, et Claude Gault, directeur de la rédaction de Témoignage chrétien.

Quel rapport, dira-t-on, avec la Nomenklatura? Celui-ci: les responsables de plusieurs grands média, quelques chefs d'entreprise, des intellectuels écoutés et un député socialiste peuvent, à tout moment, s'appeler au téléphone, organiser des rencontres ou tout simplement s'informer, qu'il s'agisse de recruter un journaliste, d'utiliser un informateur ou de se faire introduire auprès d'un banquier...
La nomenklatura française, 1986, p. 243-246.

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Les privilégiés qui ont élu domicile à Neuilly ne sont guère différents des précédents: quelques banquiers, tel Maurice Lauré, l'ancien PDG de la Société Générale, Bernard Tapie, qui dispose d'un hôtel particulier, une poignée de vedettes des organisations patronales, dont Jacques Ferry, l'ancien numéro un de la chambre syndicale de la sidérurgie, et quelques personnalités au profil plus politique comme Denis Baudouin, l'expert ès "communication" de Jacques Chirac, goûtent le charme de cette enclave où les impôts locaux sont parmi les plus bas de France.
Pourtant, aucun de ces lieux, unanimement reconnus pour leur " caractère ", n'égale aux yeux de la Nomenklatura le VIle arrondissement. Ses ministères et ses monuments prestigieux en font « le » quartier résidentiel. La proximité de Saint-Germain-des-Prés lui donne cette touche intellectuelle qui manque cruellement au VIIIe ou au XVIe. Ses grands espaces verts et ses jardins privés offrent enfin à ses habitants un cadre de vie exceptionnel. On y trouve, rue du Bac, l'hôtel de Maurice Couve de Murville, place du Palais-Bourbon, le grand appartement de Nicolas Seydoux et, rue de la Chaise, la demeure de son frère Jérôme. Même si le VIIe accueille plutôt l'Establishment de « sensibilité progressiste », tels les Seydoux, le PDG des AGF Michel Albert, un des fondateurs d'Échange et Projets, José Bidegain, le banquier Claude Alphandéry, l'ancien PDG de L'Oréal François Dalle, on trouve dans quelques-unes de ces rues les plus célèbres des personnages plus orthodoxes: Jean-Maxime Lévêque, Antoine et Simone Veil ou le PDG de la Lyonnaise des Eaux, Jérôme Monod. Michel David-Weill, le patron de Lazard, est lui installé rue Saint-Guillaume, à deux pas de Sciences-Po, tout comme Jean-François Deniau, l'ancien ministre des Réformes administratives de VGE, qui habite la rue du Pré-aux-Clercs. Mais, parfois, l'alternance est passée par là. Si Jean François-Poncet a dû se résigner à se séparer de son hôtel particulier - dans le XVIe -, Claude Cheysson, lui, en a acheté un depuis 1981, situé dans le Vie arrondissement. Quant à Jack Lang, il s'est résolu à acheter 200 mètres carrés qui donnent sur la très distinguée place des Vosges, dans le IVe arrondissement, pour une somme qui est évaluée à 2,5 millions de francs... Michel d'Ornano et Valéry Giscard d'Estaing ont également la chance d'être à l'aise dans leurs hôtels particuliers respectifs du XVie arrondissement. Daniel Wildenstein, célèbre marchand de tableaux et Claude Bébéar, PDG du groupe Mutuelles Unies-Drouot, ont préféré la rue La Boétie, dans le VIlle arrondis- sement, où leurs hôtels particuliers leur permettent de recevoir leurs amis dans de bonnes conditions. S'il n'a pas oublié, apparemment, ses ascendances de bûcheron, Pierre Mauroy s'est lui aussi résigné à s'installer confortablement: son hôtel particulier édifié au cœur de Lille aurait de quoi faire frémir le Premier secrétaire du PS, Lionel Jospin, qui fustigeait encore, en 1980, « les hommes des salons, des châteaux, des banques, des cabinets ministériels »...
Il est vrai que ce socialiste convaincu songeait sans doute plutôt, à l'époque, aux résidences de ses adversaires politiques et peut-être au château corrézien de Jacques Chirac.

Pourquoi retrouve-t-on ainsi le premier cercle de la Nomenklatura française regroupé dans une superficie ne dépassant pas celle d'une petite ville de province? L'originalité, tout d'abord, est rarement considérée comme une preuve de bon goût par nos éminences. Habiter le Ve arrondissement demeurerait tout à fait convenable, mais s'éloigner jusqu'au XIIe ou, pis, jusqu'au XXe passerait pour pure folie. Force est de reconnaître, d'autre part, que nos élites ont su choisir les lieux de résidence les plus agréables. Reste, enfin, un mécanisme de mimétisme, qui contraint ou incite tous ceux qui gravitent autour du « premier cercle» à partager au moins les mêmes immeubles et les mêmes commerçants que leurs modèles.
Ibidem, p. 369-370.

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Le Lubéron, situé à l'orée des Alpes-de-Haute-Provence, dans le Vaucluse, est devenu à la mode après mai 1968, dans le sillage de la vague écologiste. Le peintre Vasarely, en précurseur, acheta pour un franc symbolique le château de Gordes, maintenant restauré par les siens. C'est aussi à Gordes, superbe village planté en haut d'une montagne, que François Mitterrand a acheté une maison qu'il a depuis revendue à une société civile immobilière, mais que sa sœur continue d'occuper par intermittence... Car le Lubéron est avant tout un lieu de villégiature rose.
L'avocat Jean-Denis Bredin, ancien associé de Robert Badinter, possède une propriété à Goult, dans laquelle il reçoit son ami Jack Lang à l'occasion du festival d'Avignon. Laurent Fabius, alors qu'il n'était pas encore Premier ministre, a passé quelques vacances dans le hameau des Imberts, près de Gordes, le village de son mentor. Pour peaufiner l'aspect champêtre de son séjour, le dauphin du Président mettait un point d'honneur à ne circuler qu'en deux-chevaux, malgré son goût prononcé pour les voitures de sport. L'ancien ministre de la Coopération Jean-Pierre Cot, son ex-collègue de l'Education nationale, Alain Savary, ainsi que Yvette Roudy, ont, eux aussi, été touchés par le charme de la région. Ils sont aujourd'hui devenus des « lubéroniens » confirmés...
Quelques intellocrates très en cour comme le journaliste et écrivain Jean Lacouture prennent également leurs quartiers d'été dans les parages. Les dîners rustiques accueillent, à l'occasion, l'écrivain Jean-Pierre Angremy, plus connu sous le pseudonyme de Pierre-Jean Rémy, François Nourissier, Marcel Jullian ou Robert Sabatier. Séduits par l'atmosphère méditerranéenne, les paysages colorés et les marchés animés de cette vallée, nos Nomenklaturistes ont su y apporter aussi tout le confort moderne: salles de projection et surtout piscines constituent en ce domaine un minimum vital.
Ibidem, p. 375-376.

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