Alain Caillé

Professeur d'économie et de sociologie à l'université de Paris 10 (Nanterre).
Fondateur de La Revue du Mauss (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), qu'il dirige depuis 1981.
Auteur, notamment, de : Critique de la raison utilitaire, La Découverte, 1989 ; Don, intérêt et désintéressement, La Découverte, 1994 ; Anthropologie du don, Desclée de Brouwer, Paris 2000.

Entretien de mai 2001

1
La grande originalité historique des classes moyennes européennes est de ne s'en imaginer aucune. Elles se pensent comme l'incarnation d'une nature et d'une virtualité communes à tous les hommes. Si l'on se rapelle l'ardeur des plus petites tribus sauvages à affirmer que seuls leurs membres sont véritablement humains, ou la passion des aristocraties et des élites traditionnelles d'être sans pareilles, ou mesure la singularité historique que représente cet amour de l'identique. Il est certainement pour beaucoup, pour l'essentiel peut-être, dans le triomphe à l'échelle mondiale des valeurs associés au marché.
Critique de la raison utilitaire, La Découverte, Paris, 1989, p. 65.

2
Si tous les hommes sont identiques à l'homme des classes moyennes, qui ne retire sa fierté que de son utilité et de son travail, alors l'interprétation de l'histoire et de ce qui régit la vie en société est des plus simples. Au début de l'histoire humaine, la prédéterminant entièrement, il y a le fait anthropologique premier de la rareté matérielle. C'est lui qui entraîne la nécessité de travailler durement. Lui, encore, qui suscite la rivalité et la concurrence entre les hommes, en en faisant des calculateurs égoïstes ou en les répartissant en des classes antagonistes. Les sociétés humaines sont donc, avant toute chose, des organismes productifs, voués à réduire la rareté, gràce aux avantages de la division du travail.
Ibidem pp. 65-66.

3
La diversité des croyances et des formes de pouvoir, qui se sont succédé au long de l'histoire des hommes, peut être expliquée par trois types de considérations. Elles ont été, tout d'abord et principalement, le fruit de l'ignorance. Compte tenu de l'ignorance générale, des croyances étranges et absurdes ont pu être utiles, un temps, pour canaliser les énergies productives. A moins, troisième possibilité, qu'elles aient été purement et simplement imposées à coups d'autorité et de violences physiques, par des prêtres fanatiques ou des guerriers sans scrupules. En tout état de cause, tout cela est révolu. Gràce à l'autonomisation du marché, les sociétés modernes développées sont enfin pleinement conformes à l'essence jusque-là voilée de toute société. Parce qu'elles savent cantonner le pouvoir et le savoir dans les bornes de l'utile, conjurant ainsi tout risque d'abus, elles deviennent des organismes productifs pleinement efficaces.
Ibidem p.66.

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ALAIN CAILLÉ, sociologue anti-utilitariste, s'insurge contre la vision économiste du monde

Le capitalisme a démantelé les régulations sociales et symboliques, Eric Dupin, Libération, 5-6 mai 2001, p. 40-41

Comment peut-on être «anti-utilitariste» ? Qu'est-ce que ce Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales (Mauss) dont vous êtes l'un des animateurs ?

Le Mauss est apparu en réaction au triomphe de la vision économiste du monde. Il est né en 1981 afin de réagir à une déferlante surgie alors dans les sciences sociales visant à répandre partout une explication économiste du monde par le jeu des intérêts individuels calculés. Jusque dans les années 70, les économistes réservaient l'usage de leurs modèles explicatifs à la seule étude des phénomènes de marché. Mais, à partir de cette période, la vision économiste sort de son lit. Des économistes d'un nouveau genre commencent à postuler qu'avec leur modèle on peut expliquer l'ensemble des actes sociaux - qu'il s'agisse de l'amour, des crimes, de la politique ou de la religion... La science économique devient ainsi impérialiste. Plus surprenant : dans les mêmes années, les sociologues, les historiens, les philosophes, une partie des anthropologues, certains biologistes acceptent au bout du compte cette généralisation du modèle économique, même si cela s'effectue selon des modalités très variables.

En France, ce mouvement se fait connaître sous l'étiquette d'«individualisme méthodologique» avec le Raymond Boudon de l'époque. Michel Crozier y participe alors à sa manière. Pierre Bourdieu répand une explication économiste de type marxiste. Aux Etats-Unis, on parle de théorie de l'action rationnelle (RAT) qui est à la base d'un renouveau de la philosophie politique, avec John Rawls ou Richard Nozick.

C'est contre cet impérialisme de l'économisme que se constitue la Revue du MAUSS. Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales, cela signifie d'abord mouvement antiéconomiciste. Il s'agit, en somme, de reprendre le geste inaugural d'Emile Durkheim (1) s'opposant à l'utilitarisme d'un Spencer alors triomphant. Mais l'appellation rend aussi hommage à Marcel Mauss (2), le successeur et neveu de Durkheim et surtout l'auteur de l'Essai sur le don, qui représente la plus extraordinaire machine à critiquer le postulat central de l'économisme. Mauss conteste la naturalité même de l'Homo economicus : l'homme n'a pas toujours été un animal économique doublé d'une machine à calculer. Avant d'être économique, il est soumis, montre Mauss, à la triple obligation de donner, recevoir et rendre. Cette découverte entraîne des implications éthiques et politiques considérables.

Ce courant de pensée n'est-il pas «centriste», situé entre l'individualisme méthodologique dont vous venez de parler et la vision holiste de la société considérée seulement comme un tout ?

Oui, en un sens, puisqu'au plan théorique nous explorons la voie d'un interactionnisme généralisé, qui est médiane entre l'individualisme méthodologique et le holisme traditionnel. Politiquement, il existe un certain «centrisme» du MAUSS, puisque nous ne plaidons principalement ni pour le marché ni pour l'Etat, mais plutôt pour la société elle-même. Cela donne, au bout du compte, une position interrogative, non dogmatique, et qui oscille entre un certain modérantisme et un certain radicalisme.

Comment expliquez-vous que la manière dont la société se représente elle-même fasse autant la part belle à l'économisme ?

Il est important d'observer que le triomphe de l'économisme s'est opéré dans la théorie avant de se manifester dans la pratique. L'extension de la marchandise à des sphères qui en étaient jusque-là préservées ainsi que la mondialisation néolibérale sont postérieures. Tout cela a été précédé par une sorte de contre-révolution idéologique dont la figure de proue est Hayek (3).

Observons que la possibilité du capitalisme, de l'émancipation de l'économique par rapport au social, est présente dans toutes les sociétés. Mais elle se voit en permanence contrebalancée par d'autres forces politiques, religieuses, culturelles. Et elle leur est généralement subordonnée. Cela a été le cas très longtemps en Europe. Jusqu'à il y a quinze ou vingt ans, le marché capitaliste était réencastré, comme disait Polyani (4), dans des régulations étatiques, dans des systèmes de limitations culturelles et symboliques. Ce sont ces anticorps qui commencent à sauter dans les années 70 ou 80. Pourquoi ? D'abord à cause de la réfutation pratique de plus en plus évidente des systèmes totalitaires qui s'étaient opposés à la logique capitaliste. Même les systèmes sociaux-démocrates qui essaient de civiliser, de canaliser le capitalisme. Avant la chute du mur de Berlin, ils tendaient à s'ossifier, à se fossiliser dans de la bureaucratie et du corporatisme. Par ailleurs, la mondialisation rend les régulations étatiques de plus en plus impuissantes.

Qu'est-ce qui pourrait contrecarrer cette domination de l'économisme qui, si l'on comprend bien, est un phénomène très déterminé par les évolutions politiques ?

Dans toutes les sociétés, y compris les sociétés archaïques dont parle Mauss, la sphère des relations utilitaires, la logique du calcul intéressé, est présente. Ce n'est pas une invention des modernes. Dans les pratiques de troc, on peut voir des embryons de marché. Mais toutes ces pratiques individualistes se coulent dans les formes de l'échange cérémoniel et rituel qui comporte une vocation sociale et redistributive.

La logique d'accumulation de la puissance financière propre au capitalisme permet à l'individu et aux entreprises d'échapper au contrôle social. Ils n'ont plus de comptes à rendre et s'affranchissent de l'exigence de réciprocité qu'incarnait la logique du don et de la démocratie. Il se produit dans l'Histoire une guerre permanente entre cette dynamique capitaliste d'accumulation individuelle et la dynamique sociale qui vise à remettre la richesse privée au service de la collectivité. Nous sommes en train d'assister à un démantèlement complet des logiques de régulation sociale, des compromis fordiste et keynésien qui avaient fonctionné depuis l'après-guerre. Ces régulations opéraient à l'échelle des Etats-nation, qui n'est plus celle de l'économie. Cette distorsion d'échelle rend très problématique la formulation d'objectifs politiques ou même d'ambitions culturelles. L'Europe se dérobe en permanence, je ne suis pas du tout optimiste sur son avenir. Et on ne voit pas se profiler un Etat mondial. C'est cela qui empêche l'émergence d'une nouvelle régulation du capitalisme. L'espoir réside dans la naissance d'une société civile internationale associationniste : c'est là que ça bouge. Mais ce mouvement, esquissé à Porto Alegre, est extraordinairement disparate, hétérogène, ambigu.

Quel capitalisme précisément critiquez-vous ?

On peut distinguer le mégacapitalisme actuel du capitalisme d'hier à partir de quatre points de vue. La première dimension est celle de la mondialisation ou, plus exactement, de la transnationalisation. La deuxième, c'est qu'il devient surpuissant par rapport aux Etats politiques. Le chiffre d'affaires de General Motors est plus important que le budget du Danemark ! Celui d'Exxon-Mobil est plus élevé que le PIB de l'Autriche... Troisième différence, le champ du «merchandisable» s'est considérablement accru depuis une vingtaine d'années. C'est évident dans les domaines du sport, de l'art et de la culture où se déchaîne la monétarisation de toute chose. Quatrième caractéristique : l'ensemble des sphères de la société, la technique, la science, la politique, la culture, la nature sont désormais soumises immédiatement, et non plus indirectement comme hier, au marché. Tout devient partie intégrante de la logique du capital. L'exemple le plus frappant est sans doute celui de la brevetabilité des gènes.

Cette transcroissance du capitalisme soulève trois problèmes principaux. Le plus fondamental, c'est la destruction de la pluralité des valeurs légitimes. Ce qui est critiquable, ce n'est pas le capitalisme en tant que tel mais son «illimitation» et son omniprésence. Aujourd'hui, le capitalisme commence vraiment à se conformer à la description marxiste ; ayant réussi à s'affranchir de toute régulation, non seulement politique mais aussi morale, éthique ou culturelle, il n'est plus compensé par d'autres principes et n'a plus de comptes à rendre qu'à lui-même. L'extraordinaire explosion des inégalités est l'un des résultats de cette disparition du pluralisme social. Tout doit être fait aujourd'hui pour gagner de l'argent et servir à l'accumulation d'une puissance financière qui devient aussitôt puissance politique, scientifique, culturelle, puisque tout cela se confond. Cette colonisation de l'ensemble de la société par une logique capitaliste hégémonique détruit les ressources éthiques, normatives, héritées, ce qu'Orwell appelait la common decency, le sens de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas, et la possibilité même de faire les choses «pour elles-mêmes» et non pour de l'argent.

Deuxième point : les rapports de plus en plus complexes et problématiques entre le capitalisme et la démocratie. A l'origine, il existait un lien étroit entre le capitalisme et les formes de la démocratie moderne. Les villes libres du Moyen Age naissent en même temps que les premières pulsions marchandes. Elles sont toutes deux impulsées par cette quête de l'égalité des conditions dont parlait Tocqueville. Mais ce lien existe-t-il toujours ? Il n'est pas évident que le capitalisme ait encore besoin d'une démocratie active. Au fur et à mesure que la mondialisation rend les peuples introuvables, il ne subsiste plus qu'une logique procédurale formelle. La démocratie devient de plus en plus rhétorique.

Troisième point : le rapport au temps. La destruction des repères symboliques dilue le débat social dans une logique de l'instantanéité. Il y a là une symétrie assez frappante avec le totalitarisme. Dans les régimes totalitaires, la lutte politique était inscrite dans une référence permanente à la fois au passé perdu ou répudié et à l'avenir à conquérir. Aujourd'hui, c'est le contraire. Seul compte encore l'instant présent. L'intérêt dominant du moment l'emporte sur l'intérêt général de long terme. Le refus par George W. Bush de se plier aux accords de Kyoto est typique de cette logique. De même, la fameuse corporate governance des entreprises est dominée par les cours de la Bourse au jour le jour. Des licenciements s'opèrent alors sans considération pour le long terme. C'est le règne de l'éternel présent.

Ce rapport très particulier au temps ne rend-il pas difficile la critique de l'univers dans lequel nous vivons ?

Marx le disait déjà, le capitalisme ne peut exister sans se révolutionner sans cesse. Mais on observe actuellement une curieuse conjonction entre le capitalisme et sa critique. L'idée de progrès s'est écroulée et dissoute dans l'injonction à une sorte de révolution permanente devenue à elle-même sa propre fin. D'où une curieuse et troublante symbiose entre les dirigeants des grandes firmes et les progressistes new look, que Jean-Claude Michéa (5) appelle de manière amusante et profonde les «gardes rouges du capital»...

Peut-on dès aujourd'hui imaginer d'autres formes de gestion ?

Sur un plan social d'ensemble, oui, sûrement. Dépasser l'économisme suppose d'aller en direction d'une radicalisation de l'exigence démocratique qui, sur le plan de l'économie, passe par trois voies principales : 1) Réaliser une véritable «révolution du temps choisi». 2) Contribuer à l'émergence d'une société civile associationniste autonome par rapport au marché et à l'Etat. 3) Enfin, pour réaliser ces deux objectifs, garantir un revenu minimum irrévocable, pour ceux qui n'ont que lui pour vivre, qui soit cumulable à la marge avec d'autres ressources. Au plan de l'entreprise, il est facile et tentant de critiquer les discours sur l'éthique de l'entreprise et de dire qu'ils servent seulement à faire du profit. Mais je crois que nous devons faire le pari d'un progrès possible de la rationalité axiologique des entrepreneurs. Il est envisageable de définir des normes de respect de la dignité et de l'autonomie des citoyens et des salariés. Si les entreprises se veulent «citoyennes», qu'elles le prouvent ! N'imposons pas des tonnes de règles inapplicables, mais réfléchissons à la possibilité de définir des normes raisonnables passant par une politique de labellisation éthique et la menace de campagnes de boycottage.

(1) Emile Durkheim (1858-1917), considéré comme l'un des pères de la sociologie française, auteur, entre autres, de l'étude le Suicide (1897).
(2) Marcel Mauss (1873-1950), sociologue et anthropologue français, auteur de l'Essai sur le don (1934).
(3) Frederich von Hayek (1899-1992), économiste d'origine autrichienne, l'un des principaux inspirateurs du «néolibéralisme».
(4) Karl Polyani, économiste d'origine autrichienne, auteur de la Grande Transformation (1944), favorable à une régulation sociale de l'économie.
(5) Jean-Claude Michéa, philosophe français, auteur de l'Enseignement de l'ignorance (1999).

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