Enseignant chercheur en géopolitique. Directeur de l'Iris (Institut de Recherche Interdisciplinaire en Socio-économie, Cnrs).
En avril 2001 M. Pascal Boniface adresse à MM. François Hollande et Henri Nallet, hauts dirigeants socialistes, une note interne sur les "évènements" du proche-orient (texte joint) dans laquelle note interne il attire leur attention sur le fait que le parti socialiste ne peut "oublier" les palestiniens et les électeurs pro-palestiniens de France.
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Voilà pour la théorie. En pratique, c'est beaucoup plus compliqué et surtout beaucoup plus risqué. Du moins en dehors d'Israël. Dans ce pays, hommes politiques, militants associatifs, journaux n'hésitent pas à taper dur sur le gouvernement. L'opposition toujours minoritaire, comme il est logique en démocratie, est en Israël souvent virulente.
Aujourd'hui, vous pouvez sans risque majeur critiquer le gouvernement et même la Constitution de la France. Accuser le président ou le Premier ministre de toutes les turpitudes ne vous coûtera pas grand-chose. Vous pouvez même demander à ce que le régime change parce que l'actuel vous paraît à bout de souffle. Nul ne vous en tiendra rigueur, vous participez
au débat d'idées. Vous pouvez tout aussi bien juger négativement le gouvernement des autres pays, critiquer l'unilatéralisme américain ou sa politique du tout militaire, vous pouvez mettre en cause la République populaire de Chine, pour le souvenir de Tian' anmen ou pour sa politique au Tibet, la Russie pour sa justice imparfaite ou pour ce qu'elle fait en Tchétchénie, la Serbie à cause du Kosovo, l'Arabie saoudite pour son absence de démocratie et de transparence, la Corée du Nord pour sa préférence à fabriquer des missiles plutôt qu'à nourrir son peuple, les régimes africains pour leur corruption, l' Allemagne et la Grande-Bretagne pour leur volonté de dominer l'Europe (à la place de la France), etc. Bref, vous pouvez critiquer cent quatre-vingt-neuf membres de l'ONU sans difficulté ni danger. On vous opposera des contre-arguments, on construira des réponses contradictoires, il y aura un débat.
Vous avez le droit de parler des erreurs d'Arafat, lui reprocher son double langage, son soutien déguisé au terrorisme, sa volonté de rester au pouvoir au détriment de l'intérêt de son peuple, la corruption qui entoure l'Autorité palestinienne.
Mais il y a un État - et un seul - dont critiquer le gouvernement peut être immédiatement assimilé à un racisme déguisé ou mal assumé, c'est celui d'Israël.
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Une commission présidée par Jean Matteoli a été ensuite constituée pour étudier la spoliation dont furent victimes les juifs résidant en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Cette indemnisation n'a pas concerné les non-juifs.
Antisémite, la France, qui a financé le mémorial du martyr juif inconnu? Qui a développé l'enseignement de la Shoah à l'école, en distribuant une documentation spécifique sur le sujet? Qui a, par un décret du 14 juillet 2000, ouvert un droit à réparation aux orphelins de parents juifs morts en déportation - et seulement aux orphelins de parents juifs, discrimination qu'a déplorée l'Union nationale des orphelins des déportés et fusillés
(UNODEF) ?
La thèse d'une France dont les habitants seraient nombreux à être antisémites ne tient pas debout. Elle correspond à la vision exacerbée de certains, elle est instrumentalisée par d'autres.
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Aujourd'hui, Israël apparaît plutôt comme un pays qui, au mépris du droit international, occupe des territoires qui ne lui appartiennent pas et réprime par la force la population palestinienne dont les dirigeants ont pourtant accepté son existence.
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La critique de la France permet aussi un rapprochement intellectuel avec Israël. Il n'y a pas bien sûr un complot organisé aux États-Unis sur ce thème, mais une ambiance, un présupposé, qui se sont imposés et ne sont plus remis en question.
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Une fois élu, Mitterrand fit annuler la directive prise un an auparavant par laquelle la France acceptait de se soumettre au boycottage arabe. Il fut le premier chef d'État français à se rendre en Israël. Dans son célèbre discours de la Knesset, en mars 1982, indiquant qu'il voulait tenir le même langage à Paris, à Jérusalem et dans les capitales arabes, il soutint l'idée du droit d'Israël à vivre dans la sécurité et à l'intérieur de frontières sûres et reconnues et du droit des Palestiniens à disposer d'un Etat.
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Or c'est justement l'écart entre les principes politiques de gauche - ou tout simplement humanistes - et la situation au Proche-Orient qui crispe l'attitude de certains. Ils sont d'autant plus mal à l'aise qu'ils voient bien que la politique d'Israël est de plus en plus critiquée et critiquable. Le grand écart de plus en plus patent entre les principes universels et la politique d'Israël met à nu leur communautarisme.
La deuxième raison est que je ne suis ni arabe ni musulman. Sij'avais été l'un ou l'autre, certains auraient pu considérer que j'étais dans mon rôle en plaidant pour les Palestiniens. Cela aurait ainsi procédé d'une démarche communautariste dont beaucoup s' accommodent. Mais j'intervenais dans ce débat sans aucun intérêt particulier à défendre, agissant seulement par conviction. Cela ne me sera pas pardonné.
La troisième raison est que j'appliquais à ce conflit des principes universels (respect du droit international, droit des peuples à disposer d'eux-mêmes, respect des droits de l'homme), alors que ceux qui ont une vision communautariste veulent qu'il soit traité selon le principe de l'exception. Ils refusent d'appliquer au conflit israélo-palestinien les mêmes principes qu'aux autres conflits, multipliant les motifs pour lui donner un caractère exceptionnel, l'universel devant visiblement s'arrêter aux portes du conflit israélo-palestinien.
Enfin, ai-je cru comprendre, la quatrième raison est que cette note avait cheminé jusqu'à Lionel Jospin, et qu'il aurait exprimé son accord sur les grandes lignes. Lionel Jospin a toujours été considéré comme l'un des plus fidèles amis d'Israël parmi les socialistes français. Alors qu'il était premier secrétaire du Parti socialiste, il avait dans les années 1980 exprimé son accord à un éventuel transfert de l'ambassade de France de Tel-Aviv à Jérusalem, ce qui aurait constitué une reconnaissance de l'annexion de la ville par Israël, ce qu'aucun État n'a fait jusqu'ici. Malgré son soutien indéfectible à Israël - ou peut-être à cause de ce soutien - sans doute se rendait-il compte de l'impasse, pour ne pas dire l'abysse, vers laquelle Sharon emmenait son peuple.
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C'est l'ancienne journaliste Élisabeth Schemla qui allait ouvrir la chasse sur son site «proche-orient.info »,
me présentant comme l'inspirateur de la gauche française, et le conseiller de Jospin et du PS (sic !). Elle me fait dire que j'ai assimilé Israël aux dictatures moyen-orientales et l'ai placé dans « l'Axe du mal » défini par George W. Bush. Aussitôt, une campagne intense allait se mettre en place, où ce qui allait faire foi n'était pas mon entretien au Temps, mais la présentation donnée par Elisabeth Schemla.
Quelques socialistes allaient s'égarer au point de faire signer une pétition contre moi. Encore une fois, il faut apprécier la nature de ce procédé consistant à ne pas débattre directement avec quelqu'un qui est en désaccord avec soi mais à faire circuler contre lui des libelles. J'en fus averti par un ami socialiste juif qui avait refusé de signer. L'affaire fit d'ailleurs un flop parce qu'elle prenait une tournure trop ouvertement communautaire.
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Passons sur les contradictions consistant à me reprocher à la fois de ne pas adhérer à la théorie de l'axe du mal et d'y inclure Israël. Passons sur l'étonnement que l'on peut relever en voyant un homme mûr, doué d'intelligence, inspecteur des Finances, patron d'une banque, ancien directeur de cabinet du ministre de la Défense de 1984 à 1986, tenir des raisonnements aussi schématiques. Le problème plus grave qui était posé était bien celui de la liberté d'expression des chercheurs. Car, au-delà de moi, c'est l'ensemble de l'équipe qui pouvait se sentir visée. Les chercheurs devaient-ils, avant de s'exprimer, vérifier qu'ils n'étaient pas en désaccord avec tel ou tel membre du CA ?
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ANNEXE
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La France contre l'Empire, Robert Laffont, Paris, 2003
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Pascal Boniface
Auteur de nombreux ouvrages sur les relations internationales, de notamment, à propos des Etats-Unis, La France contre l'Empire, Robert Laffont, Paris, 2003. Extraits.
Responsable socialiste.
Violemment critiquée par les ultra défenseurs d'Israël cette note interne rendue publique lui vaut beaucoup d'"ennuis", ce qui l'amène, pour sa défense, et pour informer le public, notamment socialiste, à publier un ouvrage "Est-il permis de critiquer Israël", dont les medias parlent assez peu et qui ne semble pas avoir régler l'"affaire Boniface", une affaire qui selon ses adversaires serait une affaire d'antisémitisme.
A-t-on le droit de critiquer Israël? Oui, bien sûr! Même son ambassadeur à Paris et les amis français de ce pays vous y invitent. Israël est un État démocratique et, à ce titre, il reconnaît le droit à la critique.
Mais ailleurs, en France notamment, il convient de faire extrêmement attention à ce que vous dites sur ce pays.
Jamais on ne vous accusera de racisme antiaméricain si vous critiquez Bush, de racisme antirusse si vous êtes sévère avec Poutine, de racisme antichinois si vous vous moquez de Jiang Zemin, de racisme anticubain si vous tournez Castro en dérision, de racisme antinoir si vous dites que tel président africain gère son pays de façon catastrophique, etc.
Personne ne songera à en conclure que vous êtes antiarabe. Cela fait partie du droit à la discussion critique et cela sera pris pour une réflexion politique. Ceux qui émettent ces jugements négatifs ne se verront pas reprocher de penser que les Arabes sont
fourbes, cruels et malhonnêtes.
Est-il permis de critiquer Israël ?, Robert Laffont, Paris, 2003, p. 5-7
Jacques Chirac, en juillet 1995, a reconnu la responsabilité de l'État français dans les persécutions survenues contre les juifs entre 1940 et 1944.
François Mitterrand, comme de Gaulle, s'était pour sa part refusé à une telle reconnaissance, estimant que la République n'avait rien à voir avec Vichy. Jusque-là, la doctrine était que Vichy ne représentait pas la République française et avait constitué
une parenthèse dans l'ordre constitutionnel français.
Ibidem, p. 109-110
Globalement, l'opinion de gauche s'est modifiée sur Israël. Son appui reposait sur la perception d'un petit pays démocratique fondé sur des valeurs progressistes et devant faire face à l'hostilité des pays arabes non démocratiques, ne lui reconnaissant pas le droit à l'existence.
Cela venait s'ajouter à une solidarité traditionnelle de la gauche avec la communauté juive née depuis l'Affaire Dreyfus et renforcée après l'horreur du nazisme.
La gauche (mais pas sa totalité, et pas seulement elle) encourage l'objectif de la création d'un État palestinien. Et réclame que les Palestiniens soient traités dans la dignité. Après tout, comment peut-on se proclamer de gauche si l'on conteste le respect du droit international et celui de la personne humaine?
Cela ne rend pas la gauche antisémite, antisioniste, mais explique son opposition croissante à la politique de Sharon, qui éloigne un peu plus chaque jour l'objectif de la création de cet État palestinien et fait endurer des souffrances de moins en moins admissibles à la population palestinienne, sans d'ailleurs améliorer la sécurité des Israéliens.
Ibidem, p. 135-136
Mais cette diabolisation de la France a deux avantages pour ceux qui s'y livrent. Elle permet de stigmatiser un pays souvent jugé agaçant car croyant, au nom d'une grandeur passée, pouvoir et devoir s'opposer aux Etats-Unis.
Il y a quelque chose d'insupportable aux Etats-Unis dans cette prétention française - Paris veut voyager en première classe avec un billet de seconde, entend-on souvent - à vouloir tenir un discours universaliste malgré des moyens limités.
Quelques affirmations répétées et inexactes sont devenues la vérité indépassable, et la francophobie aux États-Unis se développe d'abord sur le thème du prétendu antisémitisme avant de se déchaîner à propos de l'Irak.
Ibidem, p. 160
François Mitterrand a sans doute été le président français le plus judéophile et le plus proche d'Israël, au point que son accession à l'Élysée a largement inquiété les capitales arabes en 1981. On avait d'ailleurs à l'époque évoqué un vote sanction de la communauté juive française à l'égard de Giscard, jugé pour sa part hostile à Israël.
C'était, il faut le reconnaître, visionnaire à l'époque. Cela n'allait jamais lui être pardonné par la droite et l'extrême droite israéliennes.
Ibidem, p. 179-180
Cette note allait concentrer contre moi colère et mëme haine. J'allais devenir l'objet d'une campagne organisée. C'est une véritable fatwa qui fut lancée. Comment expliquer que le rappel de principes élémentaires ait pu déclencher de telles réactions? À la réflexion, j'y vois
plusieurs explications. La première est que j'avais mis le doigt sur quelque chose de gênant, à savoir le réflexe communautaire. C'est un sujet tabou, perçu comme reposant sur une distinction entre juif et non-juif. Rien de plus faux du reste, car il y a au Parti socialiste comme ailleurs de nombreux juifs qui sont opposés à la politique de Sharon.
Ibidem, p. 196-197
J'étais donc un peu l'homme à abattre. L'affaire a rebondi après un entretien accordé au journal suisse Le Temps et publié le 11 septembre.
Tout ceci était contraire à la réalité. Voulant démontrer par l'absurde le caractère non pertinent de l'axe du mal, j'avais indiqué que si le critère était la possession d'armes nucléaires, George W. Bush avait alors oublié Israël. Je ne pouvais pas placer Israël dans l'axe du mal puisque je réfutais la pertinence d'un tel concept.
Ibidem, p. 221-222
Mais ce sont surtout les différents membres du conseil d'administration qui allaient être assaillis de demandes pour me désavouer.
Des responsables institutionnels de la communauté juive saisirent même les ministères de la Défense, des Affaires étrangères pour réclamer la suppression des contrats de recherche que l'IRIS avait avec eux. En octobre 2002, ils entamèrent une campagne auprès des membres du conseil d'administration de l'IRIS pour me révoquer. Le 7 novembre, un conseil d'administration était convoqué avec, pour ordre du jour, « Gouvernance de l'IRIS ». Sous cette appellation neutre, c'était mon renvoi qui était prévu puisque, selon certains, mes déclarations auraient mis en danger la survie de l'IRIS.
Je recevais peu avant une lettre de Patrick Careil, membre du CA, qui exprimait son grave désaccord: j'avais selon lui tort d'avoir prétendu que le monde n'avait pas changé depuis le 11 septembre. Patrick Careil me reprochait aussi, contrairement à lui, de ne pas «adhérer à la théorie de l'axe du mal ». Enfin, j'avais tort de placer Israël dans l'axe du mal. Il concluait en indiquant qu'il allait démissionner du CA, sauf si je renonçais à mes fonctions.
Dans la mesure où ce dernier était justement composé sur le principe de la diversité, c'était impossible. Certains cédèrent, d'autres furent scandalisés par ce type de procédé et me renouvelèrent leur confiance. Ils en faisaient une affaire de principe pour la liberté d'expression des chercheurs tant qu'elle respecte la loi de la Republique.
Ibidem, p. 222-223
Note envoyée en avril 2001 à François Hollande et Henri Nallet
Le Proche-Orient, les socialistes, l'équité internationale, l'efficacité électorale
Imaginons: à la suite d'un conflit, un pays occupe des territoires en violation des lois internationales. Trente-quatre ans après, cette occupation se poursuit malgré la condamnations de la communauté internationale: La population vivant dans ces territoires occupés se voit imposer des contraintes exorbitantes, des lois d'exception, et nier le droit à l'autodétermination. Destruction des maisons, confiscation des terres, emprisonnement sans jugement, humiliations quotidiennes et, jusqu'à récemment, torture légalisée sous l'appellation «pressions physiques modérées » sont des pratiques courantes.
Cette population se révolte, demande la création d'un État indépendant sur les territoires occupés, ce qui ne serait que l'application de la Charte des Nations unies. S'engage alors un cycle de violence, et de répression, où les forces de l'ordre de la puissance occupante tirent et tuent régulièrement des manifestants, et où des attentats font des victimes dans les populations de l'État occupant.
Dans n'importe quelle situation de ce type, un humaniste, et plus encore un homme de gauche, condamnerait la puissance occupante.
Imaginons un pays où le Premier ministre a été directement lié à des massacres de civils, principalement femmes et enfants, dans des camps de réfugiés désarmés. Un pays où le leader du troisième parti au pouvoir traite les membres d'une des principales communautés nationales du pays de « serpents et même, pis, de vipères » et propose de « les anéantir, ces méchants, ces bandits », de leur tirer dessus avec des supermissiles. Un pays où des extrémistes armés peuvent organiser en toute impunité des pogroms contre des civils désarmés.
Ce serait une situation inacceptable. Elle est pourtant tolérée au Proche-Orient. Comment expliquer que l'on puisse admettre non pas une entorse, mais la mise au pilori systématique des principes élémentaires du respect de l'autre dans ce cas particulier?
Trois éléments sont incontestables:
1) Le peuple juif a subi le plus horrible des traitements avec la Shoah. Alors que le mot est de plus en plus galvaudé, il est le seul à avoir enduré un véritable génocide, avec l'intention de l'exterminer totalement en tant que peuple. Face à ce traumatisme (aboutissement de comportements antisémites répandus) où le peuple juif a été bien seul, Israël représente le sanctuaire, la certitude que le pire ne recommencera jamais.
2) L'État d'Israël démocratique (même si la population arabe n'y a pas les mêmes droits que la population
juive) est entouré de régimes autoritaires, si ce n'est dictatoriaux, et a dû lutter pour faire reconnaître son existence par ses voisins.
3) La défense d'Israël dans ces circons tances à prévalu sur tout, y compris par la suite sur les principes qui avaient animé ses créateurs.
Ces éléments incontestables ne sauraient justifier que la souffrance du peuple juif lui ait donné le droit d'opprimer à son tour. Pour que la Shoah ne se reproduise plus, doit-on s'accommoder de la violation des droits d'un autre peuple?
Par référence à ce traumatisme, tous ceux qui s' opposent à la politique du gouvernement d'Israël sont soupçonnés de ne pas condamner la Shoah ou d'être en fait antisémites.
Mais, même si rien n'est venu égaler en horreur cette dernière, ce raisonnement se révèle désormais inadéquat et même inadmissible.
Il est vrai qu'il y a des antisémites parmi les pro-palestiniens. Cependant, ils sont minoritaires et ne peuvent permettre de dire que ceux qui réclament l'application des principes universels au Proche-Orient le font par haine du peuple juif.
Aujourd'hui, les principales victimes sont les Palestiniens. Il faut être insensible aux réalités pour ne pas l'admettre. Cela ne signifie certainement pas qu'ils n'aient aucun tort, que la corruption n'y existe pas, qu'une occasion historique n'ait pas été perdue par Arafat à Camp David, qu'il n'y ait pas d'attentats aveugles, etc. Il n'en reste pas moins qu'on ne peut pas mettre sur le même plan l'occupant et l'occupé.
En tout cas, c'est ainsi que le ressent en France la majeure partie de la population, et surtout les jeunes. Je suis à cet égard frappé par l'évolution des jeunes, notamment les étudiants, très partagés sur le sujet du Proche-Orient il y a vingt ans, massivement pro-palestiniens aujourd'hui.
Le lien entre la lutte contre l'antisémitisme et la défense à tout prix d'Israël tourne court, et peut même s'avérer contre-productif. On ne combattra pas l'antisémitisme en légitimant l'actuelle répression des Palestiniens par Israël. On peut au contraire et malheureusement le développer en agissant ainsi.
Le terrorisme intellectuel qui consiste à accuser d' anti-sémitisme ceux qui n'acceptent pas la politique des gouvernements d'Israël (et non pas l'État d'Israël), payant à court terme, peut s'avérer catastrophique à moyen terme. Il ne vient pas diminuer l'opposition au gouvernement israélien, mais vient soit en modifier l'expression qui devient éventuellement plus diffuse, plus sournoise, soit la renforcer et développer une irritation à l'égard de la communauté juive. Il isole celle-ci sur le plan national.
Heureusement que quelques-uns de ses représentants comme Rony Brauman ou Pierre Vidal-Naquet se sont publiquement désolidarisés de la répression israélienne, interdisant des amalgames redoutables. Créer un lien entre la lutte contre l'antisémitisme et le soutien ou la non-condamnation de Sharon ne peut guère servir la première cause, loin de là.
Il y a des cas - nous en avons connu de semblables en France - où la politique menée par un gouvernement dessert la nation qu'elle est censée servir. Ce n'est pas aider cette nation que de ne pas se démarquer dans ce cas du gouvernement en question.À miser sur son poids électoral pour pennettre l' impu- nité du gouvernement israélien, la communauté juive est perdante là aussi à moyen terme. La communauté d'origine arabe et/ou musulmane s'organise également, voudra faire contrepoids et, du moins en France, pèsera plus vite lourd, si ce n'est déjà le cas.
Il serait donc préférable pour chacun de faire respecter des principes universels et non pas le poids de chaque communauté.
À vouloir maintenir une balance égale entre forces de l'ordre israélienne et manifestants palestiniens, mettre en parallèle les attentats des désespérés, qui sont prêts au suicide parce qu'ils n'ont pas d'autres horizons, et la politique planifiée de répression mise en œuvre par le gouvernement israélien, le PS et le gouvernement sont considérés par une partie de plus en plus importante de l'opinion comme« injustes ». Pourquoi ce qui vaut pour les Kosovars ne vaut-il pas pour les Palestiniens? Pour diaboliser Haider et traiter normalement Sharon, qui ne s'est pas, lui, contenté de dérapages verbaux mais est passé aux actes? Ce sont des remarques qu'on entend de plus en plus souvent. Je suis frappé par le nombre de jeunes beurs, de Français musulmans de tout âge, qui se disent de gauche mais qui, par référence à la situation au Proche-Orient, affirment ne pas vouloir voter Jospin aux élections présidentielles.
Une attitude jugée déséquilibrée au Proche-Orient - et bien sûr, pensent-ils, une fois de plus en défaveur des Arabes - vient confirmer que la communauté arabo-musulmane n'est pas prise en compte ou est même rejetée par la famille socialiste. La situation au Proche-Orient et la timidité des socialistes dans la condamnation de la répression israélienne confortent un repli identi- taire des musulmans en France dont personne - juifs, musulmans, chrétiens ou païens - ne peut se réjouir.
Il vaut certes mieux perdre une élection que son âme. Mais, en mettant sur le même plan le gouvernement d'Israël et les Palestiniens, on risque tout simplement de perdre les deux. Le soutien à Sharon mérite-t-il que l'on perde 2002 ?
"Il est grand temps que le PS quitte une position qui, se voulant équilibrée entre le gouvernement israélien et les Palestiniens, devient du fait de la réalité de la situation sur place de plus en plus anormale, de plus en plus perçue comme telle, et qui par ailleurs ne sert pas - mais au contraire dessert - les intérêts à moyen et long terme du peuple israélien et de la communauté juive française.
Ibidem, p. 233-238
Le 11 septembre 2001 est incontestablement une date dans l'histoire, mais non un tournant historique. Le choc émotionnel - immense - est sans commune mesure avec la modification des structures internationales - faible - qu'il a induite. Qu'il s'agisse de puissance des États, de politique internationale ou des grands dossiers internationaux, l'impact du 11 septembre fut somme toute assez limité. Chaque État a suivi un cours déjà pris avant le 11 septembre. Les éléments de continuité sont indubitablement plus importants que les causes de rupture.
Le lO septembre 2001, les États-Unis sont le pays le plus puissant de la planète. Ils dominent comme sans doute jamais une puissance n'a dominé le monde. Ils pratiquent une politique qualifiée d'unilatéraliste, tenant les volontés des autres nations pour quantité négligeable et voulant définir seuls les règles du jeu mondial.
Qu'est-ce qui a changé depuis ? Rien, si ce n'est une accentuation de cette tendance.
La France contre l'Empire, p. 1(-16
La perception de leur puissance sans égale conduit aujourd'hui les États-Unis à penser qu'ils peuvent outrepasser des règles de droit définies à plusieurs; qu'ils peuvent bouder les institutions multilatérales; qu'ils peuvent privilégier des pratiques unilatérales et coercitives. Bref, ils consi dèrent que ce qui n'a pas été défini par eux seuls est une contrainte injustifiée, pesant indûment sur leur liberté d'action; une contrainte par nature inutile (les États-Unis étant porteurs de valeurs universelles, qui, mieux qu'eux, peut les promouvoir?) et antidémocratique (le peuple américain s'étant exprimé librement; des règles imposées de l'extérieur ne peuvent, que l'empêcher d'exercer son libre choix). Les Etats-Unis ne voient dans l'interdépendance qu'une dépendance à l'égard des autres, qu'il convient donc d'éviter ou de limiter au maximum.
Ibidem, p. 20-21
L'Irak présentait le double avantage d'être un pays ennemi faible, riche et impopulaire. L'installation d'un régime ami qui pourrait faire redémarrer l'économie nationale, établir des liens fructueux avec les États-Unis et pacifier ses relalions avec Israël servirait, selon les néoconservateurs, d'électrochoc dans la région et de modèle : le réussite démocratique pour l'ensemble des pays voisins. D'une guerre dont les risques étaient plus que limités, les États-Unis tireraient de nombreux avantages. Ils montreraient ainsi que ce sont eux et eux seuls qui décident de la recomposition des cartes au Proche-Orient et qui disposent d'un leadership mondial en mesure de leur permettre une telle action; ils renforceraient le statut d'Israël dans la région tout en améliorant ou en arrêtant la dégradation de leurs relations avec les pays arabes. Si on ajoute que l'Irak fournit une alternative au pétrole saoudien, il n'y avait là que de bonnes raisons pour se lancer dans une guerre.
Ibidem, p. 64-65
Le 12 mai 1996, sur CBS, on demanda à Madeleine Albright si le maintien des sanctions contre l'Irak était nécessaire, alors que l'ONU estimait que le blocus avait causé la mort de 500 000 personnes principalement des enfants. Le secrétaire d'État américain répondit: «Je pense que c'est un choix très difficile, mais que cela en vaut la peine.» Même les néoconservateurs n'auraient pas osé utiliser un tel langage, assez peu empreint de commisération.
Ibidem, p.70
Pendant la présidence de Clinton, les États-Unis ont refusé de ratifier plusieurs traités d'intérêt général que la très grande majorité des États signaient. Chaque fois, il était mis en avant que ces traités pouvaient constituer une gêne ou un inconvénient pour les États-Unis. On aurait pu penser que cette contrainte mineure opposée à la liberté d'action des États-Unis était le prix modeste à payer pour établir un régime multilatéral, un ordre mondial où chaque engagement individuel est une contrainte, mais où la somme de ces engagements crée un bénéfice collectif pour la communauté internationale et donc pour
l'État en question - bénéfice supérieur à ce qui a été sacrifié sur l'autel du collectif. C'est ce raisonnement que les Etats-Unis rechignent à suivre. En estimant que les contraintes ne peuvent être valables que pour les autres pays, ils se placent au-dessus voire en dehors de la communauté internationale.
Ibidem, p. 72-73
Les dirigeants américains ont publiquement annoncé, par la voix de Condoleezza Rice, leur volonté, après la guerre d'Irak, de «pardonner à la Russie, d'oublier l'Allemagne et de punir la France». Cette vigoureuse affirmation pose deux séries de questions: Pour quel motif vouloir infliger une punition à la France? De quoi la France s'est-elle rendue coupable? Tout au long de la crise, puis de la guerre d'Irak, elle n'a voulu que défendre le droit international et les procédures de l'Organisation des Nations unies. Il n'y a rien qui puisse justifier une sanction, bien au contraire. C'est généralement la violation de règle de droit qui doit être sanctionnée, non sa défense.
Ibidem, p. 81
Le fait de tenir tête au bulldozer américain, de dire le droit et de s'y tenir a été porté au crédit de la France. Les opinions publiques à travers le monde sont reconnaissantes, non seulement parce que la France a incarné le combat de David contre Goliath, mais aussi parce qu'elle l'a fait à partir d'une position qui paraissait juste. La France a été en phase avec l'opinion publique mondiale. Si aujourd'hui son crédit est atteint aux États-Unis, en Israël et dans certains pays de l'Est, il est au zénith dans l'ensemble des autres pays y compris chez ceux dont les gouvernements étaient favorables à la posture américaine. Ceux qui pensent que la France a perdu des positions au cours de la crise puis de la guerre irakienne
n'ont envisagé la question que dans une perspective transatlantique, pour ne pas dire franco-américaine. Mais si au lieu d'avoir le regard braqué uniquement sur Washington, ils adoptent une vision globale, s'ils prennent en compte également les réactions en Asie, en Afrique et en Amérique latine, pour ne pas parler du monde arabe, s'ils arrivent à prendre en compte le poids des opinions publiques dans le formatage des
politiques étrangères dans les années à venir, alors ils réaliseront tout ce que la France a gagné.
Ibidem, p. 111
Le monde unipolaire n'existe pas. La guerre d'Irak en a fourni la preuve. Cette guerre qui devait être l'éclatante illustration que rien ne peut arrêter Washington, une fois sa décision prise, démontre l'inverse. Les États-Unis ont été incapables d'imposer leurs vues à la communauté mondiale. Devant cet échec, ils ont agi seuls avec l'aide d'une poignée d'alliés inconditionnels. Mais ils se sont révélés impuissants, la guerre terminée, à contrôler un pays de 23 millions d'habitants ruiné par trois guerres, douze ans d'embargo et trente-quatre ans de dictature incohérente. Les États-Unis sont peut-être une puissance sans comparaison dans l'histoire, mais jamais auparavant une première puissance mondiale ne s'était retrouvée dans une telle situation. L'explication est simple, elle réside dans la modification de la notion même de puissance. Le monde est globalisé, les acteurs diversifiés. La puissance est plus que jamais une notion multiforme : un seul pays ne peut contrôler à lui seul l'ensemble des autres Etats et encore moins la totalité des acteurs internationaux.
Ibidem, p. 143-144