Charles Benfredj

Avocat et historien critique, Charles Benfredj est l'auteur de L'affaire Jean Moulin, la contre-enquête, Albin Michel, Paris 1990, 1998 ; L'affaire Georges Pâques, J. Picollec, Paris 1993 ; Henri Frenay, la mémoire volée, Dualpha, Paris 2003.

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Et les communistes ?
Bornons-nous à énumérer les faits marquants et connus dans leur brutale sécheresse. En 1939, le Parti applaudit à l'écrasement par l'Allemagne et l'URSS de la Pologne « réactionnaire ». Il justifie l'attaque de la Finlande « fasciste » par l'URSS et entretient en France, comme dans les rares démocraties européennes, le ferment du pacifisme pour mieux les briser.

Parallèlement, les communistes, sur ordre, sabotent en pleine guerre l'appareil industriel français et les usines travaillant pour la Défense nationale. Certains d'entre eux sont arrêtés, jugés et fusillés. Les autres refusent de porter l'uniforme et désertent devant l'ennemi. C'est le cas de Maurice Thorez, secrétaire général du Parti. Mobilisé en août 1939, il s'enfuit à Moscou dès le 6 octobre en franchissant les lignes allemandes et, traversant de part en part l'Allemagne nazie - comme Lénine en 1917 avait traversé l'Allemagne impériale dans un wagon plombé - il s'abrite du feu chez Staline jusqu'à la fin de la guerre.

Le comportement d'André Marty et de Marcel Cachin est à ce point anti-français que le gouvernement doit les déchoir de leur nationalité. Les quatre derniers députés communistes à siéger à la Chambre refusent de se lever en janvier 1940 pour rendre hommage aux soldats français qui tiennent le front.

En juin 1940, au lieu de prendre part au malheur du pays, le Parti se réjouit bruyamment de la défaite et L'Humanité du 19 juin 1940 peut proclamer, sans se forcer: « Notre drapeau, c'est celui de la paix, celui de la lutte contre le capitalisme, celui de la fraternité des peuples, et tout cela c'est la pensée profonde de notre grand Parti ».

Le 4 juillet 1940, L'Humanité clandestine se félicite des relations de collaboration entre les soldats allemands et la population française. Lisons l'article qui se passe de tout commentaire:
« Travailleurs français et soldats allemands.
Il est particulièrement réconfortant, en ces temps de malheur; de voir de nombreux travailleurs parisiens s'entretenir amicalement avec des soldats allemands, soit dans la rue, soit au bistrot du coin. Bravo, camarades, continuez, même si cela ne plaît pas à certains bourgeois aussi stupides que malfaisants ».

Le 20 juin 1940, Maurice Tréand, membre du Comité central du Parti est arrêté par la police française à la porte Saint Denis en compagnie de Mmes Schrodt et Ginollin. Ils sont porteurs d'un document de la Propagandastaffel établissant que des pourparlers ont été engagés avec les services allemands en vue de faire reparaître officiellement L'Humanité.

Tous trois sont libérés dès le 25 juin sur ordre des Nazis et le conseiller allemand à la Justice Fritz vient lui-même chercher Tréand à sa sortie de la prison de la Santé. Ce même jour, Tréand, Jean Catelas, député et membre du Comité central, Robert Foissin, avocat à la Cour et actif militant, adressent aux services de presse de la Propagandastaffel une demande officielle en vue d'obtenir pour L'Humanité l'autorisation de reparaître sous l'occupation nazie. Cette lettre sera lue à la Chambre par Édouard Daladier le 18 juillet 1946. Et nous savons aujourd'hui que Jacques Duclos (note dt, le véritable chef du pcf) avait pris l'initiative de ces pourparlers qui, par chance pour le PC, n'aboutiront pas favorablement, malgré le fait qu'ils se soient poursuivis jusqu'en août 1940.
Henri Frenay, la mémoire volée, p. 84-86

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La montée en puissance
Avec Henri Frenay, l'invraisemblable devenait possible, la chimère, une arme de guerre redoutable.

L'hommage, comme il est fréquent, vint d'abord de l'ennemi. Le 27 mai 1943, le chef de la Gestapo Ernst Kaltenbrunner (le troisième criminel de guerre nazi à être pendu après le procès de Nuremberg), bras droit de Himmler, adressa à Ribbentrop un rapport de vingt-huit pages comportant la synthèse des renseignements recueillis par ses services spéciaux concernant la Résistance et plus particulièrement l'Armée Secrète (AS). Le document fut jugé si important qu'il fut présenté à Adolf Hitler, lequel, après l'avoir lu, apposa sa griffe sur la première page. Après la guerre, on découvrit ce rapport dans les archives de la Wilhelmstrasse à Berlin.
En voici des extraits éloquents: « ... La création de l'AS dans sa forme actuelle est dans une très large mesure due à l'initiative du capitaine français Fresnay (avec un s) (...) En janvier 1943, le capitaine Fresnay réussit à placer les organisations Combat, Libération, Franc-Tireur aux ordres d'un comité directeur (...) Les affaires militaires furent placées aux ordres du capitaine Fresnay lui-même avec l'AS et les Groupes Francs... formation composée de spécialistes des opérations par explosifs, environ mille cent hommes qui, au début de mars 1943, avaient déjà à leur actif 150 opérations. »

L'officier SS évaluait l'effectif total de l'AS à 80000 hommes et surestimait sensiblement le matériel et les moyens de liaison et de transmission. Et le général d'État-major Seeherr qui avait annoté ce rapport pour Hitler, concluait: « ... L'AS a la mission d'entrer en action en cas d'invasion. Comme jusque là elle sera invisible et insaisissable, il faut la considérer comme une force particulièrement dangereuse ».

Il ne se trompait pas. Conformément à l'idée originelle d'Henri Frenay, l'AS - et les Groupes Francs - se comportèrent en toutes circonstances, mais tout particulièrement lors des débarquements alliés en Normandie et en Provence, comme une armée de commandos parachutistes déjà au sol, connaissant de surcroît parfaitement le terrain.

Les Alliés aussi surent tardivement manifester leur reconnaissance à la Résistance intérieure. Après les généraux du théâtre d'opérations européen, Alastair Forbes admettait dans un Daily Mail de l'époque: « Nous, les Britanniques et les Américains, avant tout, nous devons aux FFI une dette de reconnaissance. Elles ont sauvé par leur action des milliers de vies, épargné à nos troupes des semaines de durs combats. Nous leur devons ensuite notre admiration car bien des fois les soldats du maquis ont été les seuls soldats alliés à ne jamais perdre le contact de l'ennemi. Et nous leur devons enfin à mon avis, des excuses. Nous avons été trop longtemps aveugles à la force de l'arme qui, de l'autre côté de la Manche, était à la disposition de la cause alliée. Cette erreur que nous devons à l'Entente cordiale d'avoir la franchise d'admettre est peut-être un symptôme de l'isolement politique dans lequel l'Allemagne presque victorieuse nous a plongés en 1940, et qui nous a tenus écartés de l'Europe pendant quatre ans ».

Cette erreur reconnue effectivement tardivement était-elle simplement la conséquence de l'isolement britannique ou de la volonté délibérée de certains autres Français, politique celle-là, de minimiser puis d'instrumentaliser la Résistance pour valoriser la France Libre de Londres, puis d'Alger? La question mérite en tout cas d'être posée ...
Ibidem, p. 108-110

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La marche vers l'unité
Les Résistants sont majoritairement méfiants à l'égard de l'armée et donc de De Gaulle dont les accents altiers et autoritaires leur font craindre une certaine tiédeur républicaine. Pour sa part, De Gaulle est peu disposé à aider des hommes qui n'ont pas fait acte d'allégeance à sa personne. C'est contre cet état d'esprit qui ne se dissipera pas véritablement à la Libération, même si des progrès timides seront heureusement réalisés pour l'estomper, que veut lutter Henri Frenay.

Déjà, durant l'été 1941, il a été approché par le général La Laurencie qui proposait à Combat son aide matérielle, c'est-à-dire en fait, celle des Anglo-saxons. Offre finalement refusée par Frenay lorsqu'il découvre l'origine des fonds car il ne veut pas dépendre des Alliés, même s'il admire leur lutte au demeurant commune à la sienne. Le chef de Combat a en effet son idée. Elle part d'une constatation d'évidence. Les trois mouvements, Combat, Libération et Franc-Tireur, sont vite devenus rivaux. Cette rivalité, souvent transformée en hostilité a plusieurs causes. Différence dans le recrutement, d'abord.

A l'inverse de Combat, Libération est exclusivement composé d'éléments socialisants ou syndicalistes. Son objectif politique est donc clair et ne peut se confondre avec celui de Combat, beaucoup moins engagé politiquement et d'inspiration « démocrate-chrétienne ». Aux causes idéologiques, s'ajoutent des sentiments moins nobles, même s'ils relèvent de la nature humaine. Combat a toujours été, et de loin, le mouvement le plus important et le mieux structuré. Cette suprématie incontestable ne peut que susciter des rivalités, encouragées en sous-main par les communistes trop heureux de diviser « l'ennemi de classe » dans le dessein de mettre en avant ses propres organisations, forcément soudées, elles, dans une obéissance aveugle aux ordres du Parti. Si l'on admet par ailleurs que la personnalité fantasque d'Emmanuel d'Astier de la Vigerie a pu jouer un rôle spécifique dans ces divergences et ces rivalités, les ingrédients d'une hostilité vigilante sont désormais réunis.

Pour combattre ces antagonismes nuisibles à l'ensemble de la Résistance, Henri Frenay a, très tôt, imaginé une solution, celle qu'il a toujours prônée: l'unité. Grâce a elle, la Résistance peut devenir plus forte: économies de temps et de forces, rationalisation de l'orga- nisation, gages immédiats d'une plus grande efficacité.
Depuis l'exemple donné par Clemenceau, l'unité exerce sur lui un singulier attrait. Sans compter la char- ge mystique du terme sur le catholique fervent qu'il est demeuré.
Ibidem, p. 114-115

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Le conseil national de la Résistance
Exploitant l'idée d'unité de Frenay, Moulin la transforme insidieusement en une neutralisation des mouvements. Leur regroupement, sous ses ordres, lui permettra d'en museler l'indépendance, d'en freiner la croissance, d'en brider les initiatives et, au bout du compte, de les banaliser en les intégrant dans un ensemble politique où ils seraient minoritaires et aussi peu représentatifs que les surgeons des partis politiques ressuscités pour la circonstance.

Moulin avait ensuite enfoncé le clou grâce à des rapports mensongers sur l'état d'esprit de la Résistance, insistant sur la nécessité de créer un tel comité. C'est le sens de son télégramme du 20 décembre 1942 où il souligne l'intérêt de ce « comité politique» après tous ses rapports et télégrammes de l'année 1942 allant dans le même sens. C'est pourquoi, le 16 novembre, De Gaulle en avait évoqué l'hypothèse devant Frenay et d'Astier à l'hôtel Savoy. Frenay qui avait d'instinct flairé le piège, n'avait pas manqué de marquer sa vive hostilité au projet. Mais ce faisant, et sans le savoir, il renforçait De Gaulle dans sa volonté. En effet, le chef de la France Libre, s'il craignait la représentativité accordée à Giraud, redoutait davantage encore le poids des mouvements de Résistance, dont il savait, mieux que quiconque, qu'ils n'étaient pas nés à son appel. Tout ce qui pouvait permettre de les diluer dans un organisme à sa dévotion, et donc d'affaiblir leur représentativité auprès du peuple, constituait un atout non négligeable. Les partis politiques derrière lui, aux côtés des Résistants, la corbeille était trop belle pour être négligée.

Grenier (Fernand Grenier, premier délégué officiel auprès de la France libre du parti communiste, parti qui est entré en résistance depuis que l'Allemagne nazie a attaqué la Russie soviétique) en janvier de l'année suivante (1943), n'aura donc qu'un coup de pouce à donner pour entraîner la décision puisqu'il apporte, en apparence, un appui décisif à l'hôte de Carlton Gardens : celui du PC qui légitime la France Libre en faisant acte apparent d'allégeance.

Quant aux mouvements en France, contraints de passer par les services de Moulin pour envoyer leurs messages ou embarquer sur les Lysanders, ils sont bien en peine de faire prévaloir leurs arguments. De Gaulle a installé entre eux et lui un écran opaque, Jean Moulin et son équipe; ce sera l'erreur funeste. Ainsi, en dépit de l'hostilité de l'ensemble de la Résistance, De Gaulle signe-t-il le 21 février 1943 le document qui confère à Moulin, arrivé dans la capitale britannique la semaine précédente, la charge de créer ce qui deviendra le Conseil national de la Résistance, alors que le 9 février - soit avant l'arrivée de Moulin - le même De Gaulle avait confié à Passy et Brossolette une mission (Arquebuse-Brumaire) qui écartait dans l'immédiat le principe même de cette création en tout cas jusqu'à la remise de leur rapport sur cette importante question.
Ibidem, p. 128-129

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La charte révolutionnaire des hommes libres
Il convient bien entendu de se replacer dans le contexte de l'époque pour en apprécier le sens et ne pas sourire à quelques phrases aujourd'hui démodées. Mais l'essentiel est encore actuel. Droits de l'homme, stabilité gouvernementale, stabilité des pouvoirs, le travail considéré à la fois comme un droit et un devoir, égalité des chances, libre accès à l'éducation et à l'instruction, sécurité sociale pour tous, aide aux familles nombreuses et aux défavorisés, enfin générosité envers les nations plus faibles et concession de souveraineté nationale au profit d'un organisme regroupant diverses nations, préfiguration de l'ONU et de l'Europe.

Et qui ne se prendrait à rêver de voir cette charte exaucée sur deux points complémentaires: la nécessité pour un parti politique d'avoir un contenu idéologique réel et la sanction du délit de mensonge politique... Mais ne rêvons pas ou plutôt, ne rêvons plus!

Après une discussion animée, la charte est adoptée à l'unanimité par les congressistes. Dès le lendemain, Frenay publie dans Combat d'Alger un article intitulé « Appel aux hommes de juin 1940 ». C'en est trop pour les communistes qui se sentent visés par le titre et le contenu de l'article. Frenay ne se mêle-t-il pas de social, chasse gardée du Parti? Ils laissent éclater leur fureur dans une presse dévouée à leur cause.
Ibidem, p. 161

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La charte révolutionnaire des hommes libres
C'est ainsi que Combat, lourdement handicapé par les pertes terribles infligées par la Gestapo - « peu de compagnons des années 1940-1941 arrivèrent jusqu'au bout de la route» - enlisé dans les manœuvres des partis d'avant-guerre, noyauté par les crypto-communistes, victime de sa volonté d'union, défavorisé par Moulin, puis par ses successeurs, progressivement mis à l'écart par De Gaulle et son entourage, attaqué par l'ensemble des forces politiques de l'avant-guerre ressuscitées, ne put réussir à entraîner derrière lui le peuple pour lequel il avait combattu avec ardeur. Ce peuple qui, sans doute après la Libération, aurait accepté avec enthousiasme de marier liberté et socialisme véritable, pour peu que la chance lui en fût offerte. Au lieu de quoi, il hérita, sans même le réaliser, d'une réplique caricaturale de la république précédente. Politiquement, Henri Frenay et Combat avaient échoué. Restait une autre idée à défendre puisque nul autre parti ne s'en prévalait: l'Europe...
Ibidem, p. 163

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Les vivants
La nomination d'Henri Frenay au CFLN comme commissaire aux Prisonniers, Déportés et Réfugiés en 1943, puis comme ministre chargé du même porte-feuille dans le premier gouvernement de la Libération en fait une cible de choix pour les communistes. La raison essentielle de cette hostilité réside dans la force de Combat qui, comme l'OCM, n'avait pas de coloration marxisante, même si nombre de ses cadres s'avérèrent être des crypto-communistes.

De surcroît, Frenay compte parmi ceux qui dénoncent les Résistants de la onzième heure - «Les Résistants de septembre» - et s'opposent à la mainmise des mouvements par le PC.

Ses fonctions ministérielles l'exposent tout particulièrement puisque dans sa prétention affichée d'incarner et de représenter l'ensemble de la Résistance, le PC voit dans les prisonniers et déportés un réservoir électoral immense. Les nazis avaient, sans le vouloir, favorisé cet état de chose en traitant dans leurs affiches tous les Résistants de « terroristes » ou de « communistes », les deux expressions étant pour eux synonymes. Usant habilement de cette confusion de la propagande allemande, le PC veut donc voir un communiste derrière chaque Résistant. D'où, bien entendu, une volonté délibérée de noyauter, chapoter ou absorber toutes les organisations et groupements représentatifs des prisonniers de guerre ou de déportés. En revanche, les réfugiés, même communistes, mobilisent beaucoup moins leurs efforts puisque n'étant pas français, leur poids électoral est inéxistant.

D'abord considéré comme leur adversaire, Frenay est devenu l'ennemi des communistes. Les manifestations hostiles se multiplient, certaines durant des jours entiers. Elles alternent avec des meetings et des campagnes d'affichage à l'échelon national. La presse communiste se déchaîne: pas un jour où un prétexte ne soit trouvé pour traîner dans la boue le jeune ministre. L'affaire Hardy, de ce point de vue, constitue une manne bénie pour le PC. On notera à ce sujet que le Parti s'est mobilisé contre le prétendu traître de Caluire comme il ne l'a jamais fait pour aucune autre affaire de trahison dont la période était pourtant fertile, y compris dans ses propres rangs. Il est vrai que Jean Moulin en avait fait les frais! René Hardy, responsable de la Résistance-Fer, et membre de Combat, représente donc une aubaine qui ne manque pas d'être exploitée jusqu'à satiété(René Hardy, responsable du sabotage-fer au sein de Combat, fut accusé à la Libération d'avoir trahi le rendez-vous de Caluire où Moulin fùt arrêté avec d'autres résistants. À deux reprises, il fut acquitté, mais les deux procès qu'il dut affronter eurent un grand retentissement et continuent d'être controversés).
Ibidem, p. 189-190

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La justice ... et la loi du lynch
Certains départements sont mis en coupe réglée à l'exemple de la Haute-Vienne et de la Dordogne où des chefs de clan résistent à l'autorité légale. Le PC a armé des bandes de résistants de la dernière heure qui, arborant un brassard, tyrannisent telles les grandes compagnies, confisquant et réquisitionnant des biens, exécutant des hommes, s'arrogeant tous pouvoirs. Ainsi les communistes peuvent-ils non seulement tenter de faire oublier leur collaboration jusqu'en juin 1941, mais encore faire taire ceux qui oseraient le leur rappeler. Comme les nazis dans leur propagande avaient traité les résistants de communistes, ces derniers veulent maintenant faire avaliser l'axiome par la population.

Ainsi dans cette confusion habilement entretenue par le Parti, la Résistance apparaît-elle aux yeux de la majorité comme une émanation des communistes, idée renforcée par le poids qui est le leur au sein du CNR devenu opposant à De Gaulle et au gouvernement. Ce dernier de surcroît compte plusieurs ministres communistes. Tel est le résultat le plus immédiat de la création du CNR par Moulin dont il n'est pas alors surprenant que la mémoire soit à ce point honorée par le parti de Thorez.

Mais Frenay avait perçu le danger et le dénonce. Dès le 16 avril 1944, il publie un article dans Combat intitulé: "Sectarisme ou rassemblement national" dans lequel il mettait en garde contre le sectarisme tant gaulliste que communiste. Naturellement, il subit en retour de vives attaques de la part des publications d'obédience communiste (Le Canard sauvage, La Marseillaise, etc.).
Ibidem, p. 219-220

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La conspiration du silence
Chacune des principales occupations que nous avons subies,romaine,sarrasine,anglaise ou allemande a donc suscité dans l'imaginaire collectif unefigure historique salvatrice, mais ~rtout rédemptrice; une imaged'Épinal susceptible d"~ acer la meurtrissure de l'Occupation et la honte inavouée de s'y être vautrés; une excuse à la lâcheté; un à bon compte d'une mauvaise conscience récurrente.

Mais cette forme de salut exige un héros sacrifié. Sa figure de proue doit être muette afin que nul ne risque de capter sur ses lèvres un quelconque reproche. Et plus son supplice frappera les imaginations, plus son visage gagnera en aura et son image en pieuse révérence.

De surcroît, ce héros devra être unique, condition nécessaire au sacre de son prestige et à la sauvegarde de la bonne conscience nationale. Dès lors, les d'Estienne d'Orves, André Bollier, Pierre Brossolette ou Jacques Renouvin seront relégués aux lisières de la mémoire pour le temps où ceux qui les ont connus ranimeront encore la flamme de leur souvenir. Puis ils s'effaceront comme s'est déjà effacé le nom d'Henri Frenay qui, tout compte fait, a peut-être commis l'erreur de survivre à la guerre. Il ne subsistera que Charles De Gaulle et son délégué Jean Moulin, surnageant sur une foule anonyme de compagnons, écuyers des temps modernes, vouée à s'éteindre comme une lueur de torche vacillante au fond des bois...

Sans doute, Henri Frenay avait-il raison lorsqu'il affirmait que la force des nations reposait sur des légendes. Pour satisfaisante qu'elle soit au plan du raisonnement, cette explication heurte et le cœur et la justice. Moins toutefois qu'elle ne s'y opposerait si elle était seule en lice. Mais voilà que surgissent d'autres raisons moins prosaïques.

Elles incombent au premier chef aux communistes. Tout puissants à la Libération, ils instaurèrent une dic- tature sur les esprits par la presse et les lettres dont les effets perdurent au double motif de la paresse intellectuelle et de la difficulté à faire son « aggiornamento ».

Pouvaient-ils concourir d'une quelconque manière à sauvegarder la mémoire de l'homme qui, un an avant eux, et avec quel éclat, avait appelé à la Résistance? Et l'homme, de surcroît, appartient à la classe des officiers de carrière et ne renie pas sa foi religieuse.

Pire encore, il s'est opposé aux objectifs - pour le moins mbigus - de Moulin lors de la création du CN , puis lors de sa tentative de scission entre l'Armée Secrète les mouvements et enfin au moment de l'installation de bastions montagneux à forte concentration de maquisards.

Sur ce dernier point, Frenay illustre le remords vivant des plus honnêtes des communistes qui, pour cette raison même, ne peuvent, à leur corps parfois défendant, que se rallier à leurs camarades moins scrupuleux.

Après la Libération, Frenay, de tous les Résistants, était le seul en mesure de fonder un vaste rassemblement populaire à forte connotation sociale dont le développement aurait menacé de porter atteinte au monopole que s'était attribué le PC sur la classe ouvrière. La crainte en avait été d'autant plus vivement ressentie par l'appareil du Parti, que Frenay avait déjà réussi à empêcher l'absorption du MLM par le Front National (note dt, organisation regroupant les communistes de diverses origines, leurs "compagnons de route" et des sympatisans).

De surcroît, il avait aggravé son cas en dénonçant épuration sauvage et règlements de comptes tout en fustigeant publiquement, quasiment seul à l'époque, l'imposture du stalinisme. Et il n'avait pas craint de sonner le tocsin contre ce nouveau totalitarisme en Pologne et en Tchécoslovaquie, devenues chasses gar- dées du Kremlin.

Crime suprême, il appelait de ses vœux une paix fondée sur l'Alliance européenne dont l'Allemagne dénazifiée serait partie intégrante. Il n'était même plus nécessaire que Frenay, cédant à l'insistance de ses amis, se présentât aux élections législatives de 1958 dans la circonscription de Montreuil, fief de Jacques Duclos, où les 10 400 voix qui se portèrent sur son nom entraînèrent la défaite du vieux cacique, pour comprendre combien le Parti, grâce à toutes ses courroies de transmissions et relais d'opinion, a pu œuvrer pour conduire après l'insulte, à l'oubli d'Henri Frenay, puis à la calomnie, tandis que le PC rejoignait le chœur gaulliste pour encenser en forme de revanche posthume la figure de Jean Moulin.
Ibidem, p. 244-247

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