Christophe Beaudufe. Journaliste AFP. Auteur de L'été 1944, le sacrifice des Normands, Perrin, Paris, 1994.

1
« Lorsque, le 4 septembre, le commandement britannique lance son ultimatum à la garnison (note dt, allemande, dirigée par le colonel Wildelmuth), le 1er British Corps du général Crocker a terminé sa mise en place pour lancer l'attaque. Près de 45 000 combattants parfaitement aguerris et un matériel moderne très étoffé. Depuis 10 jours, on a minutieusement planifié, observé, tâté l'adversaire. Dans la planification ont été inclus des bombardements massifs, pour "ramollir la résistance".

« Or, lors des pourparlers qui suivent l'ultimatum, les Britanniques ont noté la demande du colonel Wildelmuth de l'autoriser à évacuer la population civile. Le commandement britannique croit sentir dans cette demande un manque de détermination du chef allemand. Il va tenter une pression morale et psychologique supplémentaire sur celui-ci. L'importance d'une reddition rapide pour les suites de l'opération lancée vers l'Allemagne est telle qu'elle autorise ce coup de poker : les Anglais refusent l'évacuation croyant par là faire céder l'adversaire. L'Allemand rejette l'ultimatum.

« Le premier gros bombardement a lieu le 5 septembre de 17 h 45 à 19 h 30, sur le centre de la ville, où il n'y a pas d'objectifs militaires : 1820 tonnes de bombes explosives, 30000 bombes incendiaires, 1 tonne d'explosif par 720 mètres carrés, une bombe incendiaire tous les 43 mètres carrés. Près de 3000 civils tués. Le lendemain matin, malgré les supplications du clergé, Wildelmuth, qui déclare avoir tout tenté pour faire évacuer la population, confirme sa décision. Il se battra. C'est alors six jours de bombardement par air, terre, mer : 400 canons tirent sans discontinuer.
L'assaut, planifié de main de maître et structuré comme un mécanisme d'horlogerie, est lancé le 10 septembre à 18 h 15. Le 12, à 17 h 00, l'affaire est pratiquement terminée. Les ruines du Havre sont aux mains des Britanniques.

« Il est vrai que ces derniers ont perdu près de 400 officiers et soldats et qu'au moment de la trouée, dans la première heure, près de 50 chars et engins spéciaux ont sauté sur les champs de mines ou été détruits par le feu des défenseurs.

« Les Allemands compteront près de 600 tués, la plupart lors des bombardements, qui ont complètement désorganisé toute résistance cohérente. [...] »

Entre le 4 et le 10 septembre, la ville fut détruite à 85 pour cent. Elle reçut 12 000 tonnes de bombes en 152 bombardements qui firent plus de 5 000 morts parmi les civils et laissèrent 35 000 sinistrés complets et 65 000 sinistrés partiels.

« Une tache de feu et de sang, écrit François Poupel, semblait ternir non seulement la libération du Havre mais celle du territoire tout entier. Un officier anglais, le journaliste écrivain W. Douglas Home, capitaine, appartenant aux unités qui assiègent Le Havre, refuse obéissance, le 4 septembre, lorsqu'il apprend que le commandement a décidé de raser la ville après en avoir refusé l'évacuation. Ce scandale lui coûtera ses galons et huit mois de prison.

« "Ce n'est pas la guerre, c'est un meurtre", dira sous le coup de l'émotion le patron de l'opération, le général J. T. Crocker, qui commande le corps d'armée, en contemplant, le 10 septembre, le déversement des bombes sur le camp retranché.

« En dégageant sa responsabilité et celle de ses troupes, qui n'ont pas participé au siège, le nouveau gouverneur du Havre libéré se dira "honteux et choqué par la destruction insensée de la ville".
« Pourquoi, pourquoi une telle furie, pour prendre la forteresse du Havre ? Pourquoi avoir exigé de tels sacrifices d'une population qui attendait avec tant d'espoir sa libération ? »
L'été 1944, Le jour le plus beau, p. 285-286.

2
Pour beaucoup de Français, la surprise des 6 et 7 juin (1944) fut totale. Pour les autres, ils s'attendaient en général à des bombardements limités et n'avaient pas osé imaginer les effets réellement produits. Pour les historiens, qui ont étudié la façon dont les populations prisonnières de l'Histoire ont perpétué la mémoire du débarquement, de la bataille et de la Libération, la conclusion ne fait aucun doute : les bombardements restent le pivot central autour duquel gravite la mémoire de l'été 1944. La place réservée à l'arrivée des libérateurs dans les récits d'époque est plus restreinte. On retient mieux les événements dont on a été l'acteur que ceux dont on a été le spectateur.

« Être bombardée par les Alliés, dont nous avions attendu la venue avec tant de ferveur, c'était comme si mon propre père m'avait apporté subitement la terreur et la mort en tentant de m'étrangler », avoua, plus de quarante ans après les faits, une survivante de Saint-Lô aujourd'hui installée près de Caen: «Ne plus rien comprendre, toutes mes structures mentales effondrées, tout cela m'a donné une sorte de méfiance définitive de tout et de tout le monde, car j'ai découvert à quinze ans que ce que l'on peut attendre de mieux de la vie, le plus beau conte de fées, peut se transformer - et d'un seul coup - en cauchemar. »

De tous les témoignages d'ailleurs il ressort clairement que le fait d'avoir été bombardé par des Alliés que l'on attendait comme le Messie depuis des années avait grandement amplifié le traumatisme des populations touchées. «Au moins les civils allemands bombardés, dira un autre témoin, pouvaient-ils, lorsqu'ils survivaient, comprendre qu'il s'agissait là de faits de guerre perpétrés par une armée hostile. Eux pouvaient trouver un bouc émissaire à leur malheur et tourner leurs poings vers le ciel en criant leur rancœur ou leur haine. Nous autres Normands n'avions même plus de Ciel contre qui nous tourner. »
L'été 1944, Epilogue, p. 291.

Vers Première Page