Bat Ye'or

Spécialiste des minorités en Islam, les dhimmis. Auteure, notamment, de : Le dhimmi, profil de l'opprimé en Orient et en Afrique du Nord depuis la conquête arabe, Antropos, Paris, 1980 ; Les chrétiens d'Orient entre Jihâd et Dhimmitude, VIIème-XXème siècle, Le Cerf, Paris, 1991 ; Juifs et chrétiens sous l'Islam, les dhimmis face au défi intégriste, 420 p., Berg International, Paris, 1994 ; Eurabia: The Euro-Arab Axis, Cranbury, NJ: Fairleigh Dickinson University Press/ Associated University Presses, 2005.

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Dès l'Antiquité, portés sur les pistes caravanières de l'encens et des épices, les courants religieux juifs et plus tard chrétiens avaient pénétré de toutes parts l'Arabie païenne. Au VIIème siècle l'Egypte chrétienne bouillonnait de ferveur, tandis que dans la région syrienne se dressaient d'imposants couvents où affluaient des foules de moines et de pèlerins. La Babylonie (sud de l'Irak) peuplée majoritairement de Chrétiens et de Juifs, devenait un centre de rayonnement de l'Ecole nestorienne et des maîtres du Talmud. En Arabie même, la destruction au VIème siècle de l'éphémère royaume juif du Yémen par l'Abyssinie chrétienne, avait dispersé les vaincus dans les oasis de la péninsule alors que le christianisme nestorien gagnait Bahrein et Oman. Ainsi les événements politiques mais aussi le commerce caravanier et maritime des Arabes assuraient la transmission et la circulation des idées religieuses et préparaient l'avènement de «cette religion pour les Arabes » que recherchaient obscurément les païens arabes qui frayaient avec les Juifs et les Chrétiens.
Juifs et Chrétiens sous l'Islam, p. 11

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NAISSANCE DE L'ÉTAT ISLAMIQUE
A Médine, où s'était réfugié le prophète Mohammed en 622, avec un petit nombre de fidèles, la population se composait de païens et de tribus juives de souche arabe ou émigrées à une haute époque. Agriculteurs ou artisans, ces Juifs payaient une redevance en nature ou en argent à des tribus arabes païennes chargées de les protéger. Cette protection constituait en Arabie - dépourvue de tout pouvoir central et d'organisation étatique - un élément essentiel régulant les relations entre habitants sédentaires des oasis et tribus nomades guerrières. De fait, seule cette protection ou clientélisme, garantissait collectivement aux communautés sédentaires de paysans et d'artisans la sécurité contre les prédations des nomades.
Le Prophète organisa les immigrés musulmans en communauté, l'umma. Il leur prêcha une religion monothéiste et un code moral fondés sur la justice et la distinction entre le Bien et le Mal. Il s'efforça de promouvoir la solidarité et la charité parmi l'umma, tandis que les relations avec les païens furent précisées progressivement, selon une stratégie de combats et de trêves déterminée par les conditions requises pour assurer la suprématie aux Musulmans. Les razzias dans la voie d'Allah, qui mêlèrent inextricablement guerre et religion, motivèrent de nombreux versets relatifs à la guerre sainte (jihâd) et à sa double récompense: le butin et le paradis.
Selon la doctrine prêchée par Mohammed, le Coran, livre d'origine divine, lui fut révélé progressivement par l'ange Gabriel. L'islam, seule religion véridique éternelle (Coran III, 17), avait déjà été prêchée par les prophètes d'Israël et Jésus qui, eux-mêmes musulmans, avaient annoncé la venue de Mohammed. Toutefois Juifs et Chrétiens, par jalousie envers la perfection de l'islam, le niaient et falsifiaient leurs Ecritures (Coran Il,84, 103). Le dogme musulman postule la nature divine du Coran et de la prédication de Mohammed: « Celui qui obéit au Prophète obéit à Dieu ». Mohammed est le dernier des prophètes envoyés par Dieu pour instruire l'humanité.

En 624, fort d'un nombre accru de fidèles, Mohammed somma l'une des tribus juives de Médine, les Banû Qaynuqa, de reconnaître sa mission prophétique. Devant leur refus, il les assiégea. Mais à l'intercession de leur protecteur, un converti à l'islam, il leur concéda la vie sauve. Ils furent tou- tefois expulsés de Médine et obligés d'abandonner leurs maisons et leurs biens aux Musulmans. L'année suivante une autre tribu juive, les Banû Nadhir, subit un sort semblable; Mohammed incendia, rasa leurs palmeraies et confisqua tous leurs biens au bénéfice de la communauté des Croyants.
En avril 627, une coalition de Mecquois vint assiéger les Musulmans à Médine. Un soir d'orage, ils repartirent sans livrer bataille. Conduit par l'ange Gabriel, Mohammed se tourna alors contre la tribu juive restante, les Banû Qurayza, et les somma de se convertir. Essuyant un refus, il les assiégea avec 3 000 guerriers et remporta la victoire. Des tranchées furent creusées sur la place du marché à Médine et les Juifs - 400 à 900, selon les sources musulmanes - amenés par fournées, y eurent la tête tranchée. Tous les hommes furent ainsi exterminés, excepté un converti à l'islam. Ensuite le Prophète partagea les femmes, les enfants, les propriétés et les biens entre lui-même et les Musulman.

Politicien avisé, Mohammed s'efforça de s'allier les puissantes tribus de La Mecque. Profitant en 628 d'un traité de non-belligérance (Hudaybiya) avec les Mecquois, il attaqua Khaybar, oasis cultivée par une autre tribu juive, à cent quarante km de Médine. Au bout d'un mois et demi de siège, les agriculteurs juifs capitulèrent aux termes d'un pacte, la dhimma. Mohammed les laissait cultiver l'oasis, moyennant la remise de la moitié de la récolte et le droit de les chasser de leurs terres à sa convenance. Par la suite, toutes les communautés juives et chrétiennes d'Arabie se soumirent aux Musulmans aux termes d'une dhimma semblable à celle de Khaybar. Les agriculteurs procuraient assistance et ravitaillement à la troupe musulmane et lui payaient un impôt en nature ou en argent (jizya), réparti selon les modalités de la conquête entre le Prophète et ses compagnons. En outre, ils cédaient aux Musulmans une partie de leurs églises ou de leurs synagogues. En contrepartie, Mohammed s'engageait à respecter leur culte et à les protéger contre les razzias bédouines.

La dhimma de Khaybar inspira les traités ultérieurement accordés par les conquérants arabes aux indigènes qui peuplaient les territoires hors d'Arabie. Les lettres de protection que Mohammed adressa en 630 de Tabouk aux populations juives et chrétiennes de Makna (nord du Hijâz, sur le golfe d'Eilat) et du sud palestinien: Eilat, Jarba et Adhruh, servirent de modèle aux traités conclus plus tard avec les Peuples du Livre (Juifs et Chrétiens).
Ibidem, p. 14-17

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Déportations
Les transferts et déportations de populations bien que non mentionnés dans la dhimma relèvent néanmoins du statut de vaincus. Les rébellions de dhimmis ou des mesures de sécurité tel que l'éloignement de Chrétiens et de Juifs de zones frontalières ou stratégiques motivaient ces déplacements, fréquents surtout sous les Ottomans en Anatolie, dans les Balkans et en Arménie. La dernière déportation massive des Arméniens, ordonnée par les Turcs, s'inscrit dans la planification de leur génocide dès 1915. Ces déportations déracinaient des populations, elles rompaient la cohésion du tissu social et brisaient les résistances. Le remplacement des déportés par des groupes musulmans ou d'autres ethnies, facilitait par l'îlotage le contrôle des vaincus et le développement d'antagonismes ethniques. Les déportations obéissaient aussi à des impératifs économiques, tels que la revitalisation du commerce et la revification agricole de régions totalement ravagées par les guerres. On doit ici préciser que les déportations constituaient une stratégie guerrière générale. Les Romains, les Perses, les Byzantins vidèrent des régions entières de leurs populations.
D'autres obligations incombaient aux dhimmis, comme l'hébergement et le ravitaillement de la troupe, hommes et chevaux, le devoir de guider les Musulmans correctement sur les routes tout en s'abstenant de toute collaboration avec leurs ennemis. Cette clause, du fait d'un millénaire de guerre entre Islam et Chrétienté, empoisonna les relations entre les Chrétiens dhimmis et harbis (Européens). Elle imposa aux premiers une surenchère d'hostilité envers les seconds, afin de prévenir les représailles sanglantes d'un pouvoir musulman toujours soupçonneux. En outre l'obligation d'héberger les soldats dans les églises, les synagogues et dans leur demeure, soumettaient les dhimmis à un régime d'extorsions et d'humiliations aggravées par de fréquentes rapines et parfois même le rapt des femmes.
Ibidem, p. 43-44

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La loi islamique interdisait aux non-Musulmans la propriété foncière qui était transférée au Trésor public musulman géré par le calife. Celui-ci délimitait des circonscriptions militaires qu'il cédait en fiefs, sous forme temporaire ou à perpétuité, à des membres de sa famille, à des tribus ou à des chefs militaires, en échange de l'équipement d'une troupe et de sa participation aux combats. Cette hiérarchie militaire administrative se perpétua jusqu'au XIX' siècle dans l'Empire ottoman.
En Bosnie, seuls les Musulmans pouvaient avoir des terres «libres» (mülk), l'Etat ottoman se réservant la totalité des terres conquises (terres miri). Les dhimmis cependant, pouvaient conserver la possession du sol, en retirer l'usufruit et en hériter. Toutefois la conquête islamique instaura dans la réalité une situation dramatique relatée par d'innombrables sources et dont les conséquences à long terme aboutirent à la disparition des paysanneries chrétiennes et juives indigènes. De fait, même si la législation islamique garantit au dhimmi la possession, ce principe fut souvent transgressé, notamment par les transferts des populations obligées d'abandonner leurs biens, meubles et immeubles.
Au XIXéme siècle, lors de l'émancipation des dhimmis et de la réforme du droit ottoman, les ulémas interdisaient la vente de terres aux Serbes chrétiens. Quand ces derniers parvenaient à en acheter, elle leur était enlevée « sur n'importe quel injuste prétexte ». Une situation semblable envers les Juifs et les Chrétiens en Palestine et en Syrie fut mentionnée par les consuls anglais à la même époque.
Ibidem, p. 46-47

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Incapacités fiscales, abus de particuliers ou de troupes, razzias de rebelles, il n'y eut guère de lieu ni d'époque où l'esclavage n'emporta sa moisson d'hommes, de femmes et d'enfants dhimmis. Cette dilution démographique s'aggrava sous les Ottomans avec l'institution du devshirme inaugurée par le sultan Orkhan (1326-1359). Elle consistait à enlever régulièrement, sous forme de tribut, un cinquième des enfants chrétiens des pays conquis d'Europe Orientale et Centrale. Les intervalles entre les levées variaient selon les besoins. Certains lieux en étaient exemptés: Jannina, Galata, Rhodes.
Convertis à l'islam, ces enfants âgés de 14 à 20 ans, entraient dans le corps des janissaires, milices militaires constituées presque exclusivement de Chrétiens. Les levées périodiques qui se faisaient par contingents de 1 000, devinrent ensuite annuelles. Les enfants chrétiens étaient réquisitionnés parmi l'aristocratie des Grecs, des Serbes, des Bulgares, des Albanais, des Arméniens, et parmi les enfants des prêtres. A date fixe tous les pères devaient se rassembler avec leurs fils, sur une place de la commune. Les agents recruteurs, janissaires eux-mêmes, y choisissaient, en présence du cadi, les plus beaux et les plus robustes. Aucun père ne pouvait se soustraire à ce tribut du sang, sous peine de sanction sévère.
Parallèlement à ce système de recrutement, un autre fonctionnait pour la levée d'enfants entre six et dix ans (iç oglan) réservés aux sérails des sultans. Confinés dans les palais et confiés aux eunuques, ils étaient assujettis durant quatorze ans à une discipline astreignante et à de pénibles tâches. C'était eux qui fournissaient la hiérarchie la plus élevée des fonctionnaires de l'Etat ottoman. Cette saignée ponctuelle et régulière sur les peuples conquis augmentait la population musulmane et diminuait d'autant celle des Chrétiens. Le devshirme fut théoriquement aboli en 1656, mais le recrutement des iç oglan continua jusqu'au milieu du XVIII" siècle. L'esclavagisme qui déterminait toute la structure sociale, politique et militaire du dar al-islam introduisait continuellement l'influence chrétienne à tous les niveaux. Distribués dans les harems, l'armée ou le gouvernement, ou maintenus dans les campagnes, les esclaves chrétiens islamisés des deux sexes constituèrent une population innombrable. Ils fournirent une force de travail essentielle au maintien de la domination islamique, et alimentèrent un courant permanent d'islamisation. Enfants, adolescents ou adultes, vagues humaines sans cesse renouvelées par les razzias et les guerres, ils activaient tous les rouages sociaux.
Ibidem, p. 48-50

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Rébellions
Les rébellions assimilées à une rupture du pacte de protection entraînaient le massacre des insurgés et l'esclavage des femmes et des enfants. «La violation de leur contrat par les tributaires n'autorise leur mise à mort, le pillage de leurs biens et la réduction en captivité de leurs femmes et enfants que quand ils nous combattent; autrement, on les expulse du territoire musulman, en les respectant, jusqu'à ce qu'ils atteignent leur lieu de sécurité, dans le plus proche pays polythéiste. S'ils ne partent pas de bon gré, ils sont expulsés de force. » (Mawardi)
«L'infidèle qui a rompu la convention à main armée, doit être repoussé et tué sur-le-champ. L'infidèle qui vient de rompre la convention d'une autre manière, ne saurait exiger d'être reconduit dans son pays; mais le Souverain peut le faire tuer, le réduire à l'esclavage, lui pardonner ou le relâcher moyennant une rançon, d'après ce qu'il lui paraît le plus avantageux. Cependant on ne saurait faire de lui un esclave, s'il embrasse l'Islamisme avant que le Souverain se soit prononcé sur son sort. La perte du sauf-conduit ou du quartier, accordé à un infidèle, ne s'étend point à sa femme et à ses enfants. L'infidèle qui renonce à la convention avec nous, et demande à être considéré désormais comme un ennemi, peut exiger d'être reconduit en sûreté hors de nos frontières. » Nawawi)

Après la conquête arabe, la population de Persépolis qui s'était révoltée fut massacrée et la ville détruite. Les chroniqueurs mentionnent des soulèvements au Liban, en Egypte, en Arménie. En Espagne les révoltes de muwallads (néo-convertis) furent quasi permanentes contre les Arabes immigrés qui s'étaient taillés de larges domaines exploités par les Chrétiens, serfs ou esclaves. Les extorsions fiscales et les expropriations allumaient des foyers insurrectionnels continuels de muwallads et de mozarabes (Chrétiens dhimmis) sur toute la péninsule hispanique. Les chefs rebelles étaient exécutés par crucifixion et les insurgés passés au fil de l'épée.
Durant toute l'époque de l'émirat hispano-omeyyade jusqu'au Xème siècle, ces conflits ensanglantèrent l'Espagne et alimentèrent des haines religieuses endémiques. Une lettre de Louis le Pieux aux Chrétiens de Mérida en 828 évoque leur situation sous Abd al-Rahman Il et le règne précédent: usurpations de leurs biens, augmentation injuste des tributs exigés, suppression de la liberté (esclavage ?), oppression par «de lourdes et iniques contributions».
Ibidem, p. 51-52

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Au Maghreb les guerres tribales qui décimèrent aussi les populations musulmanes furent encore plus cruelles pour les dhimmis, vivant sous la protection monnayée d'un monarque dont l'assassinat causait leur perte. Ainsi à Fez en 1032, cinq à six mille Juifs furent massacrés lors de révoltes à Grenade (Andalousie), en 1066, trois mille périrent dans des insurrections. Les données concernant les Juifs et les Chrétiens sont très lacunaires; de la littérature rabbinique (responsa) on peut déduire qu'au xe siècle, dans les environs de Kairouan, il existait des paysans juifs payant le kharaj. Quant à la chrétienté africaine, autrefois si vigoureuse et agressive, son déclin fut tel qu'on ne trouvait plus en Afrique en 1076, les trois évêques indispensables à une ordination épiscopale.
Les destructions commises par les tribus bédouines d'Arabie lors de leur entrée en Tripolitaine et en Ifrîkiya (mai 1050) furent abondamment décrites par Ibn Khaldoun; le géographe andalou AI-Idrîsî se lamentait sur le sort de Kairouan, ville qui était la plus prestigieuse d'Afrique et réduite désormais à des ruines où se répandaient « toutes sortes de calamités ».
Au Maghreb et au Yémen, durant les périodes d'instabilité et de changements de règne, les quartiers juifs, - les dhimmis chrétiens avaient tous disparus - étaient pillés, les hommes massacrés ou rançonnés, les femmes et les enfants enlevés par les tribus massées autour des villes. Dans l'Empire ottoman les règles du jihâd étaient encore appliquées au XIXe siècle. Après l'écrasement en 1813 de l'insurrection serbe, 1 800 femmes et enfants furent vendus à Belgrade en une journée. Les révoltes répétées des Grecs approvisionnèrent les marchés d'esclaves.
Ibidem, p. 53-54

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L 'HISTOIRE REFOULÉE
L'occultation du jihâd et de la dhimmitude en Occident - notamment dans les sociétés communistes - a contribué à figer les conflits ethno-religieux sans les résoudre. Or seule une critique sereine de l'impérialisme islamique pourrait déblayer la voie vers une réconciliation avec les peuples qui en furent les victimes. Cette étape est indispensable pour obtenir la reconnaissance d'une légitimité nationale non islamique, démarche qui peut seule annuler le jihâd. Ce domaine de réflexion n'a jamais été abordé. La néantisation de l'histoire ou pis, sa perversion par le mythe de la tolérance, ont libéré le retour vénéneux du passé, tandis que dans l'ex- Yougoslavie le refoulement de l'histoire a déclenché une guerre barbare.
Pour qui connaît quelque peu l'histoire séculaire de la résistance serbe à la domination ottomane, il était évident qu'un Etat de Bosnie-Herzégovine serait inacceptable. Les cinq siècles de « coexistence harmonieuse et pacifique » sous la domination islamique, invoqués par le président bosniaque Alija Izetbegovic, appartiennent au dogme théologique de la perfection de la chari' a et de la dhimma. Car les Serbes orthodoxes pour leur part, considèrent ce même régime comme celui des massacres, pillages, esclavages, déportations, exils des populations chrétiennes, un régime justifiant l'usurpation des terres et le déni de leurs droits, donc le contraire d'une coexistence pacifique pluri-ethnique fondée sur un système de justice sociale et politique. Ainsi se heurtent deux conceptions de l'histoire qui ne furent jamais confrontées: celle des victimes dhimmies et celle des vainqueurs du jihâd.
Dans leurs guerres séculaires d'émancipation et de libération, les Serbes orthodoxes trouvèrent en leurs concitoyens musulmans les plus acharnés de leurs adversaires, attachés à leurs privilèges religieux et à leur humiliante domination sur les Chrétiens. Durant la Seconde Guerre mondiale, les forces de l'Axe envahirent la Yougoslavie et imposèrent un Etat croate nazi (Oustachi), auquel collaborèrent des Musulmans bosniaques. Sous l'impulsion du mufti de Jérusalem, Haj Amin al Husseini, ils formèrent des corps militaires, comme la 13" (Hanjar) Warren SS Division parmi d'autres formations, dont certaines s'entraînèrent en France.
Ces Musulmans slaves participèrent activement à la politique des Croates oustachis et des nazis, dans le génocide de centaines de milliers de Serbes, Juifs et Tziganes. Les atrocités commises alors choquèrent même les Allemands. Femmes, enfants, vieillards, furent tués à coups de hache, empalés, enterrés vivants, suspendus à des crocs de boucherie, ensevelis dans des fosses sous la chaux vive après avoir été sauvagement mutilés.
Les nazis encouragèrent les revendications sécessionnistes des Musulmans, dont quelques chefs, invoquant la traditionnelle coexistence pacifique sous l'islam, dénoncèrent ces atrocités qu'ils imputèrent aux Croates, bien que la participation des Musulmans dans les massacres fût notoire. De fait, ces allégations visaient à exploiter les conflits inter-chrétiens entre catholiques et orthodoxes, qui favorisèrent durant un millénaire l'expansion de l'islam. Sous la férule communiste du Croate Tito, l'irrédentisme musulman fut favorisé par la reconnaissance d'une «nation musulmane », seul groupe défini par des critères religieux alors que des différences ethniques caractérisaient les autres.
La politique délibérée d'islamisation de la Serbie orthodoxe (Kossovo et Bosnie-Herzégovine) procurait à Tito des soutiens économiques et politiques fournis par le monde islamique et perpétuait les scissions inter-chrétiennes. Le dogme communiste de la fraternisation des peuples gela les conflits sans les résoudre. En 1970, Alija Izetbegovic avait précisé dans sa Déclaration islamique, reéditée en anglais à Sarajevo en 1991 : « Il ne peut exister de paix ou de coexistence entre la foi islamique et des institutions sociales et politiques non islamiques ». Et dans sa conclusion: Le mouvement islamique doit et peut prendre le pouvoir dès qu'ill est moralement et numériquement capable de détruire le pouvoir non islamique existant. »
Ibidem, p. 208-210

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Au niveau juridique, la conception occidentale des Droits de l'homme, fondée sur le principe de l'égalité des sexes et des êtres humains, s'oppose irréductiblement à la « Déclaration Islamique des Droits de l'homme en Islam » du 5 août 1990, qui soumise aux dispositions de la chari' a, perpétue l'inégalité des sexes et des religions. Dix ans auparavant, la Déclaration Islamique Universelle des Droits de l'homme », rédigée à l'initiative du Conseil islamique pour l'Europe et proclamée à l'UNESCO (Paris) le 19 septembre 1981 indiquait dans une note d'explication finale que «le terme 'loi' signifie la chari' a, c'est-à-dire la totalité des ordonnances tirées du Coran et de la Sunna (traditions) et toute autre loi déduite de ces deux sources par des méthodes jugées valables en jurisprudence islamique ».
Ce conflit de juridiction, non seulement se répercute au plan international mais constitue une difficulté supplémentaire d'intégration pour des populations musulmanes immigrées qui adhéreraient à un code juridique refusé par leurs concitoyens et qui, censé être d'origine divine, devrait l'emporter.
Ibidem, p. 324

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