Septembre 2010 : Décédé secrétement ... en juillet 2009
Robert Barcia.

Découvreur et formateur, "gourou", d'Arlette Laguiller.
Militant puis inspirateur de Lutte Ouvrière, après Voix Ouvrière, succédant à Lutte de Classes du groupe Barta (David Korner dit), fondant en 1944 Union communiste, véritable nom de l'actuelle Lutte ouvrière.
Auteur, avec Christophe Bourseiller, d'une autobiographie revisitée La véritable histoire de Lutte Ouvrière, Denoël, Paris 2003.

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Mon père venait d'Espagne. Il était né à la limite des Asturies et de la Galice. Mais mes grands-parents paternels allèrent vivre, alors qu'il n'avait que quelques mois, à Bilbao. Il apprit le métier de marbrier, c'est-à-dire qu'il faisait des pierres tombales, des devantures de boulangeries ou des étals de bouchers... Comme un étal de boucher et surtout des pierres tombales sont faits pour durer, le travail manquait.
Mon père est donc venu en France après la Première Guerre, pour raisons économiques. Il était sympathisant du Parti socialiste ouvrier espagnol et était aussi très lié aux milieux anarchistes. La révolution russe l'a, comme bien d'autres, beaucoup remué.

Christophe Bourseiller : Il est devenu communiste?

Robert Barcia : Mon père a, là aussi, sympathisé. Il était étranger - avec une carte de séjour provisoire - et même s'il avait eu la fibre militante il aurait craint de courir le risque de s'engager politiquement et d'être expulsé.
Il n'a donc pas adhéré au PC. n a tout de même adhéré aux idées communistes. À partir de cette époque, tous ses amis, les gens qu'il fréquentait, qu'on voyait chez mes parents, étaient ou des anarchistes ou des communistes. Le mouvement anarchiste était très fort en Espagne, de même que les mouvements nationalistes, surtout au Pays basque.
La véritable ..., p. 34-35

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ROBERT BARCIA : L'histoire événementielle du groupe Barta pourrait tenir en quelques lignes, mais l'originalité politique de Barta fut considérable.
David Korner, alias Barta (puis Albert, puis Mathieu), est né en 1914 en Roumanie. Il est décédé en 1976 en région parisienne.
Barta militait, depuis 1936, dans l'organisation trotskiste, officielle dirons-nous, le POl (Parti ouvrier internationaliste). Il avait milité auparavant dans la Jeunesse communiste clandestine en Roumanie et y avait créé ou contribué à créer un groupe de jeunes trotskistes.
Fin 1938, il fut de la minorité du POI qui, sur les conseils de Léon Trotski, entra au PSOP (Parti socia- liste ouvrier et paysan), créé et dirigé par Marceau Pivert. La majorité du POI refusa.
Le 26 septembre 1939, toutes les organisations communistes et trotskistes furent dissoutes par Dala- dier. La mobilisation générale ayant fait des trous dans leurs rangs, comme dans les rangs de toutes les autres organisations politiques, les trotskistes furent très peu à pouvoir continuer à militer. Certains avaient aban- donné. L'activité militante devint clandestine. Barta rompit avec les dirigeants du POl, presque immédiate- ment après la dissolution, pour une raison tout à fait apolitique. Il écrivit plus tard qu'au lendemain de la déclaration de la guerre, au jardin du Luxembourg, Roux et Craipeau voulurent le rendre responsable du non-tirage d'un tract, ce qui, selon lui, était faux. Il quitta cette réunion et, à partir de ce moment-là, rompit avec le POI.
Avec trois autres camarades, sa compagne Louise, mais aussi Lucien, Fanny, il édita quelques tracts. Mais c'est en septembre 1940, après le début de l'occupation allemande, qu'il publia le premier texte qui marquait son originalité politique. C'était une brochure intitulée La Lutte contre la deuxième guerre impérialiste mon- diale et portant en sous-titre «Collection IVe Inter- nationale ». C'était un exposé de la nature de la guerre et de la situation créée par l'Occupation, et il y analy- sait ce que pouvaient être la suite des événements et quelle politique devaient défendre des militants révo- lutionnaires. C'était en même temps une critique for- melle de la position de Marcel Hic, le principal dirigeant du POI. Ce dernier prétendait que la France, occupée par les Allemands, était devenue une nation opprimée, quasi colonisée, et qu'à ce titre les révolutionnaires devaient envisager de s'allier à la bourgeoisie française - comme il l'écrivait, «aux bourgeois pensant français ». En résumé, il recommandait l'unité nationale entre la classe ouvrière et la bourgeoisie.
Là, il y eut une rupture politique définitive entre Barta et le POI. Par la suite, en 1941, Barta publia un tract de soutien à l'Armée rouge, au moment de l'entrée en guerre de l'Allemagne contre l'URSS. Puis, à partir du 15 octobre 1942, il édita une feuille politique intitulée La Lutte de classes, qui était une simple feuille polycopiée recto verso, presque hebdomadaire.
Ibidem, p. 83-85

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Barta était réellement un militant politique ayant non seulement une formation politique importante, mais aussi des capacités d'analyse et de jugement sur les situations et, plus encore, un certain talent. Sans lui, la grève Renault de 1947 n'aurait absolument pas eu lieu, et ni Voix ouvrière ni Lutte ouvrière n'auraient existé, car ces organisations ont été créées par des militants qui avaient appartenu à l'ancien groupe de Barta. Cette dernière affirmation - en fait un hommage - ne signifie pas que nous voulons voler son passé ou nous approprier son héritage, comme il l'a lui-même déclaré plus tard.
Ibidem, p. 86-87

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En cas de réel danger d'extrême droite en France, ceux qui compteraient sur Chirac, ou sur n'importe quel autre homme de la bourgeoisie, pour se protéger risqueraient de se fourvoyer cruellement.
Beaucoup de militants trotskistes, comme Barta ou Bucholz, étaient juifs. Il y avait, à l'époque, surtout pour eux, plus qu'une menace de fascisme. Le fascisme concret était là, à notre porte.
Le fascisme est une forme crue de l'oppression capitaliste. Le capitalisme peut s'accommoder de différentes formes de régimes politiques. La démocratie, par exemple, que nous connaissons ici aujourd'hui parce que nous avons des droits politiques, le droit de vote, de réunion, d'expression. Mais cette démocratie, elle n'a de démocratique que le nom parce que ce n'est guère le peuple qui conduit les affaires.
Ibidem, p. 94

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La grève de 1947 s'était inscrite dans une situation particulière. Il y eut pendant, après et dans les années 1948, 1949 et 1950, d'autres grèves, bien plus importantes par leur durée, par le nombre de travailleurs en lutte, par la dureté des conflits, que la grève Renault de 1947. La caractéristique et l'importance réelle de la grève de 1947 furent que celle-ci avait été préparée et dirigée par des trotskistes, et même, si l'on veut simplifier, par un seul, Barta, contre les bureaucraties syndicales, contre le Parti communiste alors parti de gouvernement, et de les avoir obligés à reculer.
Ibidem, p. 145

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Eh bien non, le système capitaliste n'est pas réformable.
Voyez les milliards qui partent en fumée dans la crise boursière actuelle. Oh bien sûr, ce sont pour une large part des capitaux fictifs. Mais l'exploitation qui les a engendrés n'est pas fictive. Combien de souffrances, combien de vies d'exploitation pour que s'accumulent ces milliards qui, aujourd'hui, partent en fumée?
Alors, nous ne savons pas si le fait que le gouvernement soit de droite amènera plus facilement les travailleurs à la conviction qu'ils ne peuvent rien en attendre. Nous ne savons pas si, après avoir subi les coups de la gauche puis ceux de la droite, ils ne se contenteront pas d'écouter, à nouveau, les bateleurs de foire de la gauche bourgeoise ou si, dégoûtés de tout, ils se réfugieront dans l'apolitisme, voire, pour certains, déjà trop nombreux, dans les idées à la Le Pen.
Nous ne savons pas plus par quelle voie, à travers quelles expériences politiques collectives, un regain de combativité conduira une partie du monde du travail vers les idées et le programme communistes. Ce que nous savons, c'est que les idées que nous défendons aujourd'hui, il n'y a que nous pour les défendre. Alors, nous continuerons à les défendre quel que soit le sens des vents dominants. Si j'ai servi un tant soit peu à la transmission de ces idées, ma vie n'aura pas été inutile.
Ibidem, p. 323-324

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Eugène Pottier (paroles, français, 1816-1887) et Pierre Degeyter (musique, belge, 1848-1932) : L'Internationale (juin 1871)