Condamné en première instance (1.500 euros) et en appel (2.500 euros), pourvoi en cassation rejeté (29 mars 2006), l'homme qui téléphonait trop ...(?) saisit la Cour Européenne des droits de l'homme (CEDH)
Dominique Ambiel (1954-)

Producteur de télévision (Fort Boyard, L'Affaire Dreyfus ...). Jeune gaulliste à Asnière à 15 ans. Professeur de Lettres à 20 ans au collège Sainte Croix de Neuilly, où il a fait ses études secondaires. Secrétaire général des Jeunes Giscardiens en 1977. Membre de cabinets ministériels (Education nationale) en 1979, secrétaire du groupe des Giscardiens au Sénat de 1981 à 1988, membre du cabinet de François Léotard, ministre de la culture, en 1986-1987, son ami Jean-Pierre Raffarin fait appel à lui, en 2002, comme conseiller en communication.
En avril 2004 il est victime d'une étrange "affaire" : accusé de fréquenter une prostituée roumaine mineure (17 ans et demi ...), "sans-papier" connue de la police mais toujours "en fonction", il fait l'objet d'un lynchage médiatique qui l'élimine officiellement du milieu politique.

Dans son autobiographie, Fort Matignon, pouvoirs, coulisses et manipulations, Plon, Paris, 2005, c'est avec une certaine "fraîcheur" qu'il nous raconte sa vie, et plus particulièrement son chemin de traverse dans la politique, un milieu dans lequel il n'est pas, semble-t-il, comme "un poisson dans l'eau" mais plutôt comme "un cheveux dans la soupe".
Contre "l'injustice des hommes" cet "amateur" sera une victime facile pour des professionnels (Villepin, Sarkosy ??).

1
Politique et communication, ces deux mots-là sont intimement liés. Agir avec, faire comprendre, écouter, donner et recevoir, recevoir et donner. Il n'y a pas de communication sans politique, mais il n'y a pas de politique sans communication.

En me remettant il y a une dizaine d'années les insignes de chevalier dans l'ordre national du Mérite, Valéry Giscard d'Estaing m'avait adressé cette phrase magnifique: «Dominique, vous aimez la chanson et, en France, tout finit par des chansons. Mais vous êtes aussi un homme de communication, et la politique commence et finit par la communication.» Et il avait ajouté: « Parce que, pour arriver au pouvoir, pour s'imposer, pour être élu, il faut communiquer, écouter et exprimer. Et puis, quand on est au pouvoir, quand on fait de la politique, il faut ensuite faire comprendre, expliquer, éclaircir... communiquer! »
Fort Matignon, Premiers jours à Matignon, p. 28

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Jean-Pierre Raffarin, lui aussi, venait de l'entreprise. Mais en l'occurrence, il était entre-temps devenu sénateur et président de région. A lui, au contraire, en ce premier jour, on n'apporte pas de téléphone portable. Il n'en aura pas. Pire, on lui «confisquera» le sien, son portable personnel. Le Premier ministre a en permanence à côté de lui un «officier de siège », un officier de sécurité, muni d'un téléphone portable.

Lorsqu'il est en déplacement, et qu'on veut le joindre, le secrétariat particulier, le secrétariat de permanence - le soir, la nuit, le week-end - ou le standard de Matignon composent le numéro de portable du «siège» et annoncent le correspondant: l'officier de sécurité est toujours à moins d'un mètre du Premier ministre et, si celui-ci le juge utile, il peut ainsi être mis en contact avec son interlocuteur.

Au fil des mois, Jean-Pierre Raffarin eut droit, malgré tout, à un «prêt de portable », le week-end en Poitou-Charentes, ou pendant les quelques jours de vacances à Combloux. Nous étions très peu à connaître ce numéro, lui-même ne le savait pas.

Ainsi, dès le premier jour, en lui confisquant son portable, la machine se met en marche pour isoler la première personne du gouvernement. Heureusement, Raffarin est un rebelle. Il ne cessera d'utiliser lui-même les téléphones à sa portée - il me piquera souvent mon portable ou celui de sa fidèle Aude Gouble - pour appeler au fil des mois ceux qu'il désigne comme ses « capteurs» : parents, amis, proches, collaborateurs.

Le combat contre la tour d'ivoire et l'isolement est une lutte permanente à Matignon. On vous prépare tout, on vous mâche tout. La marionnette peut fonctionner en automate si elle le souhaite ou si seulement elle s'y résigne. Déjà, en ce 8 mai 2002, « on » suggère au Premier ministre ce qu'il doit dire au sujet de l'attentat de Karachi. Une note émanant du cabinet militaire - celui-là même qui était celui de Lionel Jospin! - indique: « Vous pourriez fonder votre intervention sur l'émotion suscitée dans tout le pays par le lâche attentat de Karachi. »

Voilà bien des mots originaux! Mais la différence, c'est que ce n'est plus un Premier ministre de cohabitation, ce n'est plus Lionel Jospin qui est à Matignon. Ce matin-là Michèle Alliot-Marie s'est envolée pour le Pakistan, le président de la République fait une déclaration sur le perron de l'Elysée.

Et avec Jean-Pierre Raffarin, premier acte de «non-cohabitation », nous ne nous précipitons pas sur un communiqué à faire du Premier ministre. Une page se tourne. Pendant cinq ans, le Premier ministre était un président bis, un« contre-président ». Dès qu'un communiqué allait sortir de l'Elysée, il fallait que le Premier ministre en publie un, si possible en coiffant au poteau celui d'en face. C'était la guerre des communiqués, la course aux communiqués, la course aux réactions. Tout de suite, JPR dit: «Attention, on n'est plus en cohabitation. Pas de course aux communiqués! »

Ce jour-là débute la « Raffarin' s attitude ». On l'a brocardée, caricaturée, ,dénoncée: c'est l'attitude d'un «chambellan », d'un «super-directeur de cabinet », d'un « intendant ». Peu importe! Cette attitude-là, qui repose sur la confiance, va marquer toute la philosophie de son action à venir à la tête du gouvernement: une proximité incroyable, inentamable avec le président de la République, cette idée qu'il n'y a pas et qu'il ne peut y avoir de concurrence, de compétition, mais qu'il y a une aide, un soutien, une complémentarité de part et d'autre: «Il n'y a pas de place contre le président dans le camp du président. »
Ibidem, p. 36-37

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Les premiers jours à Matignon sont donc des jours où s'initie l'action. Mais dans le même temps, il faut savoir répondre aux demandes, ne pas négliger les soutiens, il faut remercier pour les félicitations. Touchants, sincères, intéressés parfois, les multiples messages qui vous parviennent lors d'une nomination à un poste en vue sont à la fois un bonheur et une contrainte. Il faut répondre, et le plus vite possible. J'ai appris, très jeune, de mon premier « patron », Christian Beullac, au cabinet duquel je m'étais retrouvé, qu'un coup de fil ne doit jamais rester sans retour - de vous-même ou d'un collaborateur -, et que tout courrier doit impérativement recevoir une réponse. Au fil des années, j'ai essayé de me tenir à cette règle, qui n'est pas toujours simple à appliquer, mais qui pour moi est la plus élémentaire des méthodes de travail, et même de savoir-vivre.

Dans les premiers instants, il faut savoir aussi accueillir ceux et celles qui veulent «passer vous voir ». Un refus serait interprété comme une «prise de grosse tête », alors que tout simplement « on ne touche pas terre ».

Mais en même temps, il faut mettre en place ses réseaux, ses « capteurs », ceux qui vous relient à la réalité, ceux et celles-qui vous préserveront de l'enfermement du pouvoir. J'avais prévu, depuis un mois environ, de déjeuner le vendredi 10 mai avec celui qui fut le président de France Télévision et avec lequel j'avais développé et monté L'Affaire Dreyfus, Jean-Pierre Elkabbach. Notre déjeuner est maintenu: il a lieu à Matignon et non à... « La Maison Blanche », le restaurant du 8e arrondissement où nous avions prévu de déjeuner! Se retrouvent donc ensemble, non pas le producteur et le diffuseur de L'Affaire Dreyfus, mais le conseiller en communication du Premier ministre et le journaliste politique des matins sur Europe 1 ! Notre respect mutuel est ancien.
Ibidem, p. 46-47

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Du reste, si j'avais eu une quelconque « mauvaise intention », un moindre sentiment de culpabilité, je n'aurais pas réagi ainsi devant les policiers! Imagine-t-on que je sois assez benêt, étant donné les responsabilités qui sont les miennes, pour courir les prostituées, la nuit, dans les rues de Paris, et venir décliner à des flics qui me contrôleraient mes fonctions et qualité... Vraiment, c'est me prendre pour un total imbécile. A part l'acharnement de l'un d'eux - qui constate d'ailleurs, je le répète, qu'il « n'y a pas d'infraction », ceux- ci « m'invitent à repartir »... Si j'avais été «en faute », je serais reparti « la queue basse », c'est le cas de le dire, sans un mot. Et je n'aurais pas davantage demandé son matricule au policier!

Et même dans ce cas, j'aurais immédiatement prévenu le conseiller de permanence, les responsables habilités pour stopper tout dévoiement de procédure.
Chaque nuit, il se produit dans Paris, une dizaine au moins de situations délicates: personne n'en sait jamais rien.

De l'ancien ministre socialiste pris en flagrants délices avec un chanteur de variétés et susceptibles tous deux d'être poursuivis pour attentat à la pudeur sur la voie publique, à tel édile municipal surpris avec un jeune garçon de quinze ans dans le parking souterrain d'un grand musée, rien ne filtre, jamais.
Je suis bien placé pour savoir que quand il y a vraiment problème, tous les arrangements avec le ciel interviennent toujours.

Mais moi, je n'ai rien à me reprocher. Je n'ai donc pas à intervenir auprès de qui que ce soit. Pour moi, l'incident est clos. D'ailleurs, il ne se passe rien. C'est même cela qui, déjà, est curieux. Lorsqu'un incident met en cause, une nuit dans Paris, la moindre personnalité, élu, artiste, chef d'entreprise, responsable syndical ou membre de cabinet ministériel, même s'il s'agit simplement de tôles froissées, la préfecture de Police et la permanence du ministère de l'Intérieur sont prévenues dans l'heure; l'Elysée ou Matignon s'il s'agit d'un collaborateur du président de la République ou du Premier ministre.

Là, il ne se passe rien, strictement rien.
Personne n'est prévenu, du moins en apparence. Or, le lendemain, un dossier se constitue.
Et dans trois jours, ce sera presque une affaire d'Etat!
Ibidem, p. 252

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L'été suivant, j'apprendrai que Jacques Chirac, évoquant cette affaire auprès d'un de ses amis, aurait dit en parlant de moi: « Tout de même, il avait beaucoup de pouvoir... ».

Mais, a contrario, il aurait - dès qu'il fut informé - convoqué Dominique de Villepin, demandé assez sèchement des explications à son ministre de l'Intérieur: « Ou il y a soupçon réel sur ce qui s'est passé, et si ça explose ainsi c'est de l'incompétence! Ou bien il n'y a ni délit, ni infraction constitués, et il s'agit d'une manipulation! » C'est, somme toute, assez bien vu !

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Longtemps je penserai que Dominique de Villepin n'est pas étranger à cette affaire. Au contraire de la plupart des ministres - j'ai durant ces deux années travaillé avec tous -, il ne m'appellera pas, ne me fera pas un signe, ne m'enverra pas un témoignage d'amitié. Rien. Pas plus que Dominique Perben d'ailleurs, dont le directeur de cabinet, Laurent Le Mesle, dira pourtant à un journaliste qui l'interrogeait à mon sujet: « Il n'y a rien dans ce dossier! »
.....
Comment le directeur de cabinet de Dominique de Villepin - qui déjeune avec moi chez Michel Charasse le mardi 20 avril et qui est « au courant de tout » - peut-il sans me dire un mot me laisser repartir à Matignon et apprendre par la voie policière ma convocation dans les locaux de l'USIT l'après-midi même? Comment est-ce possible s'il n'y a pas volonté délibérée d'éclabousser le Premier ministre de la France?
Ibidem, p. 299,300

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Et c'est vrai qu'ils ont été nombreux, ceux qui ont insinué le doute en moi: « Et Sarko, Dominique, tu rêves ou quoi? Sarko, le grand ami de Bot! Quand il était à Nanterre, Sarko était déjà très lié avec lui. Dans les Hauts-de-Seine, c'était utile... »

D'autres reviennent à la charge: «Il n'est pas possible que le procureur de la République de Paris puisse décider de faire citer en correctionnelle le mardi 20 avril à 20 heures le plus proche conseiller et ami du Premier ministre sans en avoir référé à une autorité supérieure. Il en a sûrement parlé à Sarko!» Est-ce que c'était un moyen d'affaiblir Jean-Pierre Raffarin ? Est-ce que c'était un moyen de laminer quelqu'un qui avait une influence certaine sur le Premier ministre? Au-delà des cercles d'initiés, au-delà du moule habituel des énarques et des polytechniciens. Au-delà de cette nomenklatura qui enserre souvent les hommes politiques, qui prend les décisions à leur place ou les empêche de les prendre?

Avec le recul, ma certitude est ébranlée. «Sarko t'a fait faire une connerie. La lettre à Bot », me dit un de mes amis. En effet, le mercredi 21 avril au soir, le lendemain de mon audition à l'USIT, Sarko qui descend du bureau de Raffarin entre dans mon bureau. Il a l'air sincèrement effondré de ce qui m'arrive. Il me conseille d'écrire au procureur de la République une lettre dans laquelle je regrette de m'être un peu emporté vis-à-vis des policiers qui faisaient leur travail, et, si ceux-ci se sont sentis atteints dans leur autorité par mes propos ou mon attitude que je n'ai pas voulu outrageante, je leur présente volontiers mes excuses. Je le fais, en reprenant les mots qu'il m'a conseillé d'utiliser. Le jeudi matin, je lui téléphone même sur l'interministériel pour lui lire la lettre, qu'il trouve parfaite, et que je ferai porter 1'après-midi au procureur Bot. Naturellement, cette lettre filtre et se retrouve dans la presse. Elle sonne comme un aveu de culpabilité, alors qu'elle est tout le contraire.

Nombreux sont ceux qui me diront que je suis «tombé dans un piège» tendu par Sarko. Pourtant, tout ça me paraît ridicule.
Ibidem, p. 300-301

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En moins d'un mois, je passe des lambris dorés de la rue de Valois à un petit bureau de trois mètres sur trois. Mais presque en face de celui de Philippe, à Boulogne, rue du Château dans l'immeuble d'Expand.
A partir de ce petit bureau et d'un chiffre d'affaires d'une trentaine de millions de francs dans le film de pub, nous ferons en quinze ans un groupe qui pèsera un milliard et demi de francs de chiffre d'affaires, premier groupe français de production de télévision, présent dans tous les genres de programmes, du cinéma - avec des prix à Cannes - à la fiction, en passant par les jeux, les variétés, les documentaires, les dessins animés, les magazines et plus tard la télé-réalité. Nous travaillons avec toutes les chaînes en France et de très nombreux diffuseurs étrangers.

Au début, nous nous associons à des individualités, à des producteurs indépendants qui ont leur propre structure, en entrant dans leur capital et en organisant avec eux de véritables synergies: réflexion, prise en charge de la gestion, des besoins de financement, relations avec les chaînes, avec les producteurs étrangers, mise en commun de certains services - juridique, comptable, relations presse, etc.

Mon premier proverbe sera: « Expand fait confiance aux talents ». Notre objectif est en effet de leur permettre de s'épanouir plus vite, plus facilement en nous rejoignant. Et c'est ainsi que petit à petit nous fédérons des hommes aussi différents que Jean-Pierre Hutin (« 30 millions d'amis »), Jacques Nahum (« Arsène Lupin »), Jacques Antoine (« Tournez manège »), («La Chasse au Trésor»), Jacques Perrin (Z, «Médecins des hommes »), Philippe Cottereau (Croc-Blanc), David Kodsi (Les Enfants du naufrageur, le dernier film de Jean Marais).
Plus tard, des personnalités comme Michel Drucker (« Vivement dimanche!») ou Marie-France Brière (« Princesse Shéhérazade ») nous rejoindront. Et puis viendront les «bébés Expand », ceux que nous aiderons à devenir grands, parfois très grands.

Et cette équipe de production, c'est presque comme une équipe gouvernementale... Elle est composée de « talents» différents et complémentaires, et la valeur de la somme est supérieure à la somme des valeurs! Cela veut dire que la valeur globale de 1'addition des hommes ensemble est supérieure à la simple addition mathématique des valeurs individuelles. Et c'est 1'ensemble qui s'impose et fait que ça fonctionne!

Dans le choix qui a été le mien de rejoindre Philippe Poiret et de développer le groupe Expand, il y a un homme qui a beaucoup compté. C'est un grand producteur de cinéma, lui aussi. On lui doit Le Grand Meaulnes, Les Parapluies de Cherbourg, Les Demoiselles de Rochefort, Le Grand Blond avec une chaussure noire, P.R.D.F.S., Hoa Binh. il s'appelle Gilbert de Goldschmidt.
Je l'ai rencontré lorsque j'étais secrétaire général des Jeunes giscardiens, je cours parfois me réfugier chez lui au Pradet, l'été, dans un :lomaine de pins, de vignes et de lavande qui descend jusqu'à la mer et à son rocher: cette maison s'appelle «L'Estelle ». Depuis près de trente ans, Gilbert m'a toujours montré le chemin, comme une bonne étoile... Ce jour d'octobre 1987, Gilbert me dit: «Vas-y, fonce, choisis Expand... Choisis Expand parce que ce spnt des hommes! »
Ibidem, p. 421-422

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Libération, no. 7431 REBONDS, vendredi 1 avril 2005, p. 33 Médiatiques L'homme qui téléphonait trop

Du temps de sa splendeur à Matignon auprès de Jean-Pierre Raffarin, Dominique Ambiel (dit Dodo) téléphonait beaucoup. Un proche conseiller du Premier ministre reçoit soixante-dix appels dans une journée. Sans compter les amis que l'on appelle soi-même. Car Dominique Ambiel compte beaucoup d'amis. Dans les médias, par exemple. Des amis comme PPDA : «Patrick Poivre d'Arvor est d'abord l'ami, celui qui dit les choses avec rigueur, mais sans hargne. (...) Les fonctions dans la vie doivent-elles faire renoncer à l'amitié ?» Mais, même si les journalistes sont des amis de Dominique, ils parlent. Du temps de Matignon, on prêtait donc à Dominique un interventionnisme permanent auprès de ses amis des médias. Dominique proteste : on ne l'a pas compris. «Ai-je été brutal avec les journalistes ? Simplement, je ne supporte pas l'injustice. Ni les manipulations...» Et, dans une incroyable confession (1), qui aurait pu être titrée «Oui, j'ai les doigts dans le pot de confiture, mais ce n'est pas ce que vous croyez», Dominique détaille ses combats téléphoniques.

Lors de la canicule par exemple, Dodo a beaucoup donné contre l'injustice et les manipulations. On s'en souvient : le Premier ministre a tardé à rentrer de vacances, les vieux meurent, les journalistes s'impatientent. Finalement rentré, le Premier ministre préfère laisser ses ministres monter en première ligne. Un journaliste de France 3 ne s'en satisfait pas, et ose interpeller Raffarin en personne. Alors oui, Dominique a appelé Marc Tessier, président de France Télévisions, pour se plaindre de ce journaliste, mais ce n'était pas ce qu'on croit. «Un journaliste de France 3 poursuit Jean-Pierre Raffarin dans les escaliers (...), l'interpellant grossièrement. (...) Ce soir-là en effet j'appelle le président de France Télévisions, Marc Tessier, puis le directeur général de France 2, Christopher Baldelli. Si j'évoque pour la forme l'attitude pour le moins incorrecte du journaliste de France 3, l'objet de mon appel n'est pas du tout celui-là.» C'est beau comme un PV de police. En fait, Dodo ne souhaitait que protester contre l'utilisation d'images d'archives du Premier ministre, qui auraient pu faire croire qu'il était encore en vacances (tout le monde suit ?) «J'ai dit mon indignation. Etait-ce être brutal ? Je ne le crois pas. J'en avais le droit, et même le devoir.» Oui, Dodo s'est aussi fait surprendre par une équipe de l'émission 7 à 8 de TF1 en flagrant délit d'appel téléphonique à un journaliste de RTL. Mais c'est parce que RTL avait dit une bêtise. «J'aurais pu d'ailleurs sur le moment m'opposer à cette intrusion et à ce tournage. Mais il n'y avait rien à cacher, tout était naturel.»

La plus édifiante campagne téléphonique de Dodo, c'est celle de la couverture de l'Express. Informé que l'hebdomadaire prépare une couverture «Raffarin, la fin» («Les dos de kiosques sont réservés dans tout Paris, la campagne va être meurtrière»), Dominique appelle Rudi Roussillon, conseiller de l'actionnaire Serge Dassault, «que j'ai connu à l'époque des Jeunes Giscardiens». A l'heure du dîner, la hauteur des caractères de la couverture est passée de cinq à trois centimètres. Vers vingt-trois heures trente, Dodo et Rudi arrachent un point d'interrogation : «Raffarin, la fin» devient «Raffarin, la fin ?» Enfin, à minuit passé, une phrase est adjointe : «Sa stratégie pour rebondir.» L'honnêteté oblige d'ailleurs à dire que Dominique, ce soir-là, a plutôt rendu service à ses amis de l'Express.

Dominique ne téléphone pas seulement pour son ami Jean-Pierre. Il téléphone aussi quand ses amis de la télé ont des soucis avec la police. La maman d'une amie productrice est mise en garde à vue : Dominique téléphone. L'épouse d'un ami de TF1 est prise dans une voiture («à l'arrêt») en état d'ivresse : Dominique téléphone. C'est normal, presque humanitaire. Dodo pense que toutes les injustices dont il a ensuite été victime (la prostituée mineure sous l'Abribus, cette stupide histoire de déverrouillage de portière) sont dues à cela : la police a voulu lui faire payer ses combats passés contre l'injustice. Aux dernières informations, il n'a pourtant pas encore prévenu Amnesty International.

Depuis le départ de Dodo, les appels téléphoniques continuent. Par exemple, la semaine dernière, quelqu'un a téléphoné à France 2, pour demander à la chaîne d'annuler l'émission Cent minutes pour convaincre avec Manuel Barroso, président de la Commission européenne. Qui donc ? Quel émule de Dodo ? Mystère. On sait seulement que Chirac s'est mis en colère en apprenant ce projet d'émission. Et que France 2 a donc trouvé une belle raison de la déprogrammer (jugez-en : on n'aurait pas su s'il fallait comptabiliser Barroso dans les oui ou dans les non). Donc la télévision française peut désinviter le président de la Commission européenne comme un chanteur de troisième zone. L'épisode, qui ramène l'audiovisuel public quarante ans en arrière, et va conforter dans toute l'Europe la réputation française de République bananière, comporte encore quelques zones d'ombre. Aucune crainte pourtant : dans quelques années, dans un livre, «quelqu'un» en racontera certainement les détails. Mais cette fois, Dodo a un alibi d'enfer. Il n'est plus à Matignon.
(1) Fort Matignon, Dominique Ambiel, Plon, 21 euros.
SCHNEIDERMANN Daniel, libération.fr, vendredi 1 avril 2005, p. 33

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