Crime de caste à Jhajjar

En octobre (2002), cinq Indiens de la caste des intouchables ont été sauvagement lynchés à Jhajjar, à deux heures de New Delhi, dans des circonstances mal élucidées. Leur crime supposé ? Avoir tué une vache.

En cette fin d'après-midi du 15 octobre, au bord d'une route de campagne, à deux heures de voiture de New Delhi, des silhouettes indécises s'agitent dans la nuit qui s'avance. Aujourd'hui n'est pas tout à fait un jour comme les autres : c'est Dushera, l'une des plus grandes fêtes hindoues, qui commémore la victoire du Bien sur le Mal et la mort du roi démon Ravana, ce diable aux dix têtes et aux vingt bras, le héros négatif de la célèbre épopée du Ramayana. Pourtant, dans la verte campagne de l'Etat de l'Haryana, les valeurs de Dushera sont ce soir en passe d'être bafouées : dans quelques heures, le Mal l'emportera, le sang coulera et les vieux démons de l'Inde danseront sur la terre.

Dans ce "chien et loup" qui maquille les contours des choses, la foule qui rentre au village à la fin des festivités croit discerner en ces silhouettes celles d'hommes accroupis autour du cadavre d'une vache qu'ils sont en train de dépecer. La rumeur enfle soudain : des "musulmans", ou peut-être des intouchables, peu importe, ont tué une vache ! Le crime ne peut rester impuni : "Qu'on les tue !" , crie quelqu'un. Chose hurlée, chose faite : quelques heures plus tard, on retrouvera le cadavre des cinq hommes, horriblement mutilés, l'un d'entre eux brûlé, devant le poste de police où les représentants des forces de l'ordre les auraient emmenés pour les "protéger"de l'ire des fanatiques hindous. Sans succès... Cinq Indiens de caste intouchable, cinq parias, cinq damnés de la terre indienne, Virender, Dayachand, Totaram, Raju et Kailash, ont été probablement lynchés. Tués pour avoir – peut-être, car rien n'est sûr dans cette sombre histoire – abattu une vache. Un crime certes puni par la loi au pays de la vache sacrée. Puni, oui, mais pas de mort...

Sombre et complexe histoire, car les avis sont partagés, les témoins introuvables ou peu crédibles, les mensonges des uns et la peur des autres omniprésents. Rendant difficile pour la commission d'enquête nommée à la hâte par le préfet de réunir les preuves suffisantes contre les onze personnes interpellées une quinzaine de jours plus tard. Car si l'affaire a fait grand bruit en Inde, le "crime de Jhajjar", nom de la bourgade où le quintuple crime a été commis, risque fort de rester impuni. Ce scandale n'est d'ailleurs qu'une sanglante "anecdote" de plus dans la longue liste de meurtres et d'humiliations diverses dont se rendent coupables, de manière récurrente, des gens de castes dominantes ou supérieures à l'égard des dalits, ces gens "brisés" ou "opprimés" , ainsi que se définissent eux-mêmes les intouchables selon un vocable moderne que leurs militants ont inventé au début des années 1970.

Le chef de la police du district a choisi de rester muet sur les circonstances du drame, mais ses subordonnés ont donc affirmé avoir tenté de protéger les "dépeceurs"contre la foule. Avant d'être débordée par celle-ci."Il y avait des milliers de gens qui se sont rendus sur les lieux, devant le poste de police", confirme un pradhan, le maire d'une bourgade voisine, interrogé à Jhajjar, trois semaines plus tard. Mais l'homme affirme "n'avoir rien vu, tant il y avait de monde". Pas vu, pas pris.

Telle n'est cependant pas du tout la version de Vimal Thorat, professeur de littérature à l'université Jawaharlal-Nehru de Delhi, elle-même de caste intouchable et coprésidente de la Campagne nationale pour les droits des dalits : "Nous avons été faire notre enquête sur place, explique-t-elle en montrant un dossier de sept pages ; il n'y avait aucune trace de sang sur les lieux où les dalits auraient été vus en train de dépecer une vache prétendument abattue par eux. J'ai rencontré des témoins résidant près du poste de police qui affirment n'avoir entendu aucune rumeur de foule en colère. Pourquoi donc des dalits iraient-ils dépecer une vache le soir d'un festival hindou des plus sacrés et, de surcroît, au bord de la route, au su et au vu de tout le monde ?"

Pour elle, comme pour d'autres, ce pourrait être en fait les policiers, furieux de s'être vu refuser un pot-de-vin demandé aux intouchables, pratique courante en Inde, qui auraient battu à mort l'une de ces cinq personnes circulant en camionnette et qui allaient livrer des peaux dans une localité voisine. Toujours selon Mme Thorat, les policiers auraient même pu appeler à la rescousse des miliciens hindous extrémistes du voisinage qui les auraient aidés à régler leur compte aux quatre autres dalits. Spéculation ? Peut-être. Mais il y a bien pu avoir collusion entre forces de l'ordre et fanatiques des milices hindoues, tous appartenant à la caste paysanne des jats, dont certains des éléments les plus fanatisés n'hésitent parfois pas à aller casser de l'intouchable...

Le sous-préfet de Jhajjar, Mohinder Kumar, reçoit dans son bureau encombré autour d'une tasse de thé au lait. L'homme est prudent. Les arrestations effectuées viennent de provoquer des troubles et des manifestants de la caste des jats ont violemment exprimé leur solidarité avec les suspects. Pourtant, M. Kumar estime avoir la preuve que "la vache dépecée avait été achetée par les victimes chez un boucher de la ville voisine de Farukhnagar. L'autopsie effectuée sur l'animal prouve que la vache était morte de sa belle mort..." . A noter que la tâche de dépeçage est traditionnellement dévolue aux intouchables en Inde, les gens de caste supérieure ne pouvant effectuer une telle opération, considérée comme "impure". En l'occurrence, les cinq victimes appartiennent à une caste de tanneurs et, si dépeçage il y a eu, ils ne faisaient que leur "boulot"...

Udit Raj, leader dalit de New Delhi, voit pour sa part dans ce lynchage "la main des activistes du Vishwa Hindu Parishad -VHP ou Conseil mondial hindou-" , organisation extrémiste hindoue toujours très active durant les émeutes intercommunautaires qui émaillent l'histoire de l'Inde."A mon avis, poursuit Udit Raj, ce sont les policiers qui ont répandu la rumeur pour exciter la foule. En s'assurant de la complicité des sbires du VHP."

Ce qui n'aurait malgré tout pu être qu'un horrible fait divers a pris une dimension plus politique quand, au lendemain du crime, le vice-président du VHP, Acharya Girijaj Kishore, se fendit d'une déclaration qui provoqua un tollé."Les textes les plus sacrés de l'hindouisme nous enseignent que la vie d'une vache est plus importante que la vie d'un être humain", déclara M. Kishore. Avant de prudemment se rétracter, mais un peu tard. Le caractère sacré de la vache est aussi vieux que l'Inde immémoriale puisque, selon les hindous shastras, la vache a été créée le même jour que le brahmane, membre de la caste la plus élevée. C'est dire... Et l'histoire de l'Inde moderne a vu l'émergence de multiples mouvements contre l'abattage des vaches, cause dont se sont emparés les affidés du Bharatiya Janata Party, le BJP, formation de nationalistes hindous aujourd'hui au pouvoir en Inde. Ce qui donne un relief tout particulier à la "sortie" de M. Kishore, dont la formation fait précisément partie d'une mouvance extrémiste plus ou moins liée avec le parti au pouvoir.

Les intouchables constituent les classes les plus défavorisées au sein du système de castes hindoues qui étiquette les communautés selon des degrés de pureté décroissant. Etre intouchable, ce n'est pas, comme on le pense trop souvent, être hors caste, mais c'est appartenir à la corporation sociale la plus impure, celle à laquelle sont donc dévolues les tâches les plus dégradantes et les plus sales : fossoyeurs, cordonniers, bouchers, équarrisseurs (caste des victimes de Jhajjar). L'intouchabilité a été abolie par la Constitution, écrite après l'indépendance de l'Inde, en 1947, et une série de mesures dites de "discrimination positive" a été promulguée : les intouchables bénéficient d'un quota de 15 % dans l'administration et de nombreux collèges et universités, dans le but de leur permettre de s'élever au-dessus de leur condition. Mais, en dépit d'exemples fameux – l'un des rédacteurs de la Constitution, B. R. Ambedkar, était intouchable, ainsi que Jagjivan Ram, ancien ministre de la défense d'Indira Gandhi, ou encore K. R. Narayanan, l'un des anciens présidents de l'Inde –, il y a encore loin de la coupe aux lèvres, et les dalits restent très largement marginalisés ou sous-représentés dans les professions les plus élevées de l'échelle sociale.

Certains choisissent alors de renoncer à l'hindouisme et se convertissent au bouddhisme, à l'islam ou au christianisme. Ce fut encore le cas au lendemain du lynchage de Jhajjar : des conversions de masse ont eu lieu près de Delhi et dans d'autres villes du pays. L'un des nouveaux convertis, B. S. Gautam, ancien capitaine au long cours dans la marine marchande, déverse ainsi sa hargne à l'égard du monde hindou : "J'ai voyagé pendant une quarantaine d'années, j'ai commencé comme matelot, j'ai fini capitaine. Je connais tous les ports de la Terre, et quand je suis revenu dans mon village c'était pour me faire cracher dessus par les gens de caste supérieure. J'ai décidé, la semaine dernière, de me convertir. Le crime de Jhajjar m'a écœuré", confie ce sexagénaire haut en couleur, qui conclut en s'écriant : "L'Inde, pour nous, c'est l'apartheid !"

Malgré tout, les choses évoluent : entre ce professeur de l'université de Delhi et son fils, des intouchables de la caste chamar (cordonniers), quelques pages de la condition sociale des dalits se sont tournées. Le père, S. K. Thorat, né dans un petit village de l'Etat du Maharashtra, près de Bombay, a connu les humiliations de l'étudiant qu'il était dans les années 1960. Les amis de son fils, Amrit, sont "surtout des gens de haute caste", dit ce dernier, qui prépare un doctorat en économie. "Je suis invité chez eux à partager leur repas, même si, parfois, les mères de certains hésitent à me convier seul dans leur foyer. Mais, globalement, notre situation s'améliore, surtout en milieu urbain. Et les dalits s'organisent politiquement de plus en plus et de mieux en mieux." Il est vrai qu'en ville les discriminations sont moins visibles, la pression sociale aidant. Mais les mariages intercastes restent évidemment l'exception.

B. R. Ambedkar, rédacteur susnommé de la Constitution indienne, fut avant et après la partition de l'Empire des Indes le grand leader de la cause intouchable. C'est lui qui conseilla à ses coreligionnaires de se convertir au bouddhisme, une religion qui leur permettrait, affirmait-il, d'échapper au système des castes. Ses héritiers ont repris le flambeau, et on assiste aujourd'hui en Inde à une mobilisation politique croissante de la part d'associations ou de partis représentant les intouchables. Une femme dalit est même le premier ministre du plus grand Etat de l'Inde, l'Uttar Pradesh.

"N'allez pas croire que tous les gens de haute caste continuent à mépriser les dalits", s'insurge Mini Krishnan, une éditrice de Madras. Pourtant, "il y a encore des cas où des dalits ont été forcés de manger des excréments humains par leurs patrons ou des chefs de village. Notamment pour avoir osé déféquer dans un quartier de gens de haute caste", répond Siriyavan Anand, correspondant à Madras de l'hebdomadaire Outlook. "D'autres fois, des intouchables ont été promenés nus dans le village pour mieux les humilier", ajoute-t-il. Le jeune homme, militant passionné de la cause dalit, communauté à laquelle il n'appartient pourtant pas, a commencé ainsi son dernier "papier" après le lynchage de Jhajjar : "Il y a en Inde 165 millions d'intouchables pour plus de 1 milliard d'habitants. Les vaches sont environ au nombre de 206 millions. Les vaches ont plus de droits que les dalits. Vous pouvez tuer des intouchables devant des milliers de témoins et vous en tirer. Mais tuer une vache reste un crime impardonnable !"
Bruno Philip, LE MONDE | 13.01.03 | 13h02

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