Jean Baudrillard

Pour Baudrillard

Contre/ Jean Baudrillard n'a pas eu lieu, par Philippe Corcuff LE MONDE | 17.03.07 | 14h36 • Mis à jour le 17.03.07 | 15h41

La mort de Jean Baudrillard a suscité son lot habituel de commentaires obligés sur "le grand penseur disparu". Un penseur, l'auteur de La guerre du Golfe n'a pas eu lieu (Galilée, 1991) ?

Il a failli le devenir.
S'émancipant de l'économisme marxiste, alors si pesant dans les milieux intellectuels, il a commencé à explorer les dimensions symboliques de la réalité : Le Système des objets (1968), La Société de consommation (1974) et surtout Pour une critique de l'économie politique du signe (1972), publiés chez Gallimard.
Il le faisait dans la logique laborieuse d'un artisan du concept, avec les lourdeurs d'un travail intellectuel raisonné. Cependant, un double désenchantement politique et intellectuel l'a entraîné vers les impasses "postmodernes", dans le contenu thématique comme dans le rapport même à l'activité intellectuelle. Les textes publiés dans la revue du groupe Utopie entre 1967 et 1978 témoignent de cette évolution.

La réflexion sur le symbolique a coupé ses liens avec le réel. La quête du provocateur, du brillant et du léger a pris la place du rationalisme critique. Dans Simulacres et simulation (Galilée, 1981), ouvrage marquant de ce tournant, il annonce la fracassante nouvelle : la "liquidation de tous les référentiels" ! Plus de critique des illusions au nom du réel, donc, mais un réel dissous dans une logique hégémonique d'apparences devenues "immortelles".
Mais quelques résistances ne demeureraient-elles pas encore face à la supposée emprise totalisante des images ? Non, "tout cela vient s'anéantir sur l'écran de la télévision" ! Le "nihiliste" autoproclamé pourra même croire avoir éteint définitivement les Lumières : "Je constate, j'accepte, j'assume, j'analyse la deuxième révolution, celle du XXe siècle, celle de la postmodernité, qui est l'immense processus de destruction du sens." Et puisque "le réel n'est plus possible", pourquoi recourir aux difficiles et pesantes enquêtes des sciences sociales pour l'approcher ? Le style, l'intuition, la métaphore chatoyante, la généralisation abusive peuvent les remplacer. Quant à l'échange contradictoire d'arguments rationnels, il apparaît si désuet : de quel droit soumettrait-on un génie artistique à des épreuves si triviales ?

Certes, Jean Baudrillard a quitté les rivages de la rigueur intellectuelle avec une ironie élégante. Mais, dans les laboratoires de l'intelligence critique, "l'élégance n'est pas ce que nous cherchons", a noté un jour Ludwig Wittgenstein. Jean Baudrillard a cru tenir dans ses mots l'"essentiel" : le supposé étranglement de la réalité par le pouvoir des images. En oubliant que l'humilité des métiers intellectuels appelle un peu plus de retenue.
Car nous ne pouvons échapper au manque de pertinence ou à la vacuité de nos affirmations qu'en présentant le modèle pour ce qu'il est : comme un objet de comparaison - un étalon de mesure, en quelque sorte, et non comme une idée préconçue à laquelle la réalité devrait correspondre. "Dogmatisme dans lequel nous tombons si facilement quand nous philosophons", précisait encore Wittgenstein.

Jean Baudrillard a constitué au coeur de l'expérience contemporaine, en général, l'expérience beaucoup plus localisée du téléspectateur qui regarde le monde sur sa télévision, pour lequel le monde constitue un spectacle qui se déploie devant ses yeux. Ce spectacle, il peut l'englober de son regard, il peut en faire le tour. Le "tout" du monde, ce serait ce poste de télévision posé devant lui.
Chez Jean Baudrillard transparaît, ce faisant, quelque chose comme une nostalgie de la totalité fichée au milieu d'un discours postmoderne sur l'émiettement irrémédiable du sens. Certes, le réel disparaîtrait, mais en même temps l'image deviendrait le référent ultime, le nouveau sens total. Il recompose une totalité autour du fictionnel pour un spectateur ayant pris congé de la réalité. L'écrivain Claudio Magris l'avait remarqué dès 1984 dans L'Anneau de Clarisse : "L'univers du nihilisme accompli - la société du spectacle, des simulacres derrière lesquels il n'y a rien - est un nouveau classicisme, une totalité conclue et parfaite que ne fissure aucun renvoi à d'autres dimensions, puisqu'il n'y a pas d'autres dimensions."

Pas étonnant que de telles prophéties aient eu un certain succès dans les milieux médiatiques comme contre-médiatiques. Praticiens des médias ou critiques obsédés par leur supposée toute-puissance y retrouvent leur petit monde de prédilection ou de détestation au centre du grand monde. Et puis le discours radical chic peut donner un supplément d'âme critique au soixante-huitard désabusé lecteur de Libération, alors qu'il peut fournir quelques boules puantes face au "système" à l'abonné anti-libéral du Monde diplomatique.
Explorer les complications du réel, affûter les outils de la critique sociale, dans un rapport au travail intellectuel qui n'humilie pas la rigueur des procédés de production des savoirs au nom de la tonitruance du contenu du message, en quoi cela intéresserait-il les ex-contestataires assagis et les nouveaux critiques manichéens de la "pensée unique" ?

Au bout du compte, Jean Baudrillard, en tant que penseur, n'a presque pas eu lieu.
Non pas par rapport aux tâcherons malhabiles de l'Université dont je suis, mais en regard de ceux qui nous ont donné envie de faire ce métier : les Merleau-Ponty, Lévi-Strauss, Foucault, Duby, Bourdieu...
Philippe Corcuff est maître de conférences de science politique à l'IEP de Lyon, Le Monde, Article paru dans l'édition du 18.03.07.

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Pour Baudrillard, Le Nouvel Observateur, SEMAINE DU JEUDI 15 MARS 2007
Le penseur de renommée internationale, décrypteur des paradoxes contemporains, vient de disparaître à 77 ans.

Ce patrouilleur de l'irréel Baudrillard est arrivé au Centre d'Etude des Communications de Masse de l'EHESS à la fin des années 1960.
Le Centre était dirigé par Georges Friedmann assisté de Roland Barthes et de moi-même. Baudrillard fut-il attiré par Barthes ou est-ce Barthes qui l'attira au Centre ? Je ne sais. Etant à cette époque voué à l'anthropologie complexe, je ne fis guère attention à son travail. Il m'offrit « le Système des objets » que je lus avec vif intérêt, ce que je lui ai exprimé en ces termes : «C'est génial mais c'est dingue!»

Il a fallu attendre des années pour qu'on se lie, d'abord au Mexique autour de nombreuses margaritas (breuvage que j'eus la fierté de lui faire découvrir), puis au Brésil autour de nombreuses caipirinhas. Ainsi, nos personnes se sont rencontrées alors que nos oeuvres ne se rencontrèrent pas. Une affection réciproque est venue, qui se manifeste spontanément lorsque l'un d'entre nous est victime d'un coup du sort.

Je suis fasciné par ce qui fascine Baudrillard, qui à sa façon a été envoûté par le problème de la faible réalité de la réalité, à notre époque de plus en plus dominée par le technique, le médiatique, les développements du virtuel et du numérique.

C'est en d'autres termes que le problème de l'insuffisance de réalité de la réalité s'est posé depuis des siècles. La réalité perceptible et sensible semble immédiatement évidente à l'esprit humain : toutefois un deuxième regard réflexif la met en question. Cela est arrivé souvent en Orient et parfois en Occident. La pensée indienne élabora la notion de maya, ensemble d'illusions qui désigne cette réalité. Dans la pensée bouddhiste, le samsara, monde impermanent, incertain et fragile de nos existences, est opposé au nirvana, vraie réalité mais réalité inconcevable, dépourvue de toutes déterminations et qui nous apparaît alors soit comme le vide absolu, soit comme le plein absolu, ces deux notions coïncidant l'une en l'autre comme l'avait marqué Hegel pour l'être et le non-être.

En Occident, Héraclite avait mis l'accent sur l'impermanence de toutes choses, et Platon avait conçu notre réalité à l'image d'ombres dans une caverne. Plus tard, Kant avait fait de la réalité du monde phénoménal un produit des puissances organisatrices de notre esprit, la vraie réalité demeurant inconnaissable. La connaissance du cerveau, au xxe siècle, confirmait à sa façon la conception kantienne : notre perception n'est pas un reflet de la réalité, mais une traduction/reconstruction cérébrale des stimuli reçus par nos sens. Notre perception du réel est toujours représentation.

Le grand et incertain problème de la réalité est repris à sa façon par Jean Baudrillard. Pour lui le monde des objets industriels, de la technique, des médias et aujourd'hui du numérique crée une fausse réalité qui, devenant envahissante, devient la seule réalité. Et avec la diffusion et l'extension du virtuel, le comble de l'irréalité devient le comble de la réalité. Le seul moment de réalité, comme on pourrait dire « moment de vérité », est lorsque pour Baudrillard la réalité jaillit comme un big-bang dans l'effondrement des Twin Towers le 11 septembre 2001. Y aurait-il pour Baudrillard un réel caché, voilé, que l'on pourrait rechercher, retrouver ? Il ne semble pas. Il n'y a pas à chercher une issue (progressiste, réaliste) ; il y a seulement la nécessité de maintenir un regard non pas critique (pour lui la pensée critique est dépassée) mais ouvert et lucide. Il n'y a pas d'amertume, mais de plus en plus un paisible désespoir. Il y a cette idée non pas qu'on est proche de la fin, mais que la fin est déjà, et Baudrillard vit une apocalypse de père tranquille.

Pour moi, la vertu de Baudrillard se trouve dans son travail déréalisateur ; en excellant à désagréger les évidences, il nous éveille, stimule et excite. Toutefois vient le moment où il exagère. Dire que la guerre du Golfe n'aura pas lieu, puis n'a pas eu lieu, est une grosse exagération. Mais il est vrai qu'il y eut beaucoup d'illusions dans cette guerre.

Baudrillard est emporté par une dialectique incessante où le réel et l'irréel se déversent l'un dans l'autre sans que l'un puisse se saisir à l'état pur. Pour ma part, je verrai autrement : le réel et l'irréel sont l'un en l'autre, l'un constitutif nécessaire de l'autre. Leur relation est aporétique plus que dialectique, et je ne peux échapper à cette contradiction ; pour moi, notre univers d'existence, de souffrance, de joie, d'amour, est à la fois absolument réel et absolument irréel. Dans son mouvement de déréalisation et de déconceptualisation, Baudrillard patrouille comme tout vrai penseur aux limites du dicible, du concevable, du pensable.

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Edgar Morin vient de publier un dialogue avec Nicolas Hulot : « l'An I de l'ère écologique », chez Tallandier.

Le texte que nous publions est extrait du remarquable « Cahier de l'Herne » consacré à Jean Baudrillard en 2005. Signalons la prochaine publication le5 avril du dernier texte de Jean Baudrillard, « Pourquoi n'a-t-il pas disparu ? », dans la collection des « Carnets de l'Herne ».

L'objecteur de conscience

Je viens de perdre deux amis, deux Jean : Baudrillard et Duvignaud. Duvignaud répétait souvent cette phrase : «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?» Pour Baudrillard, c'était l'inverse. Il se demandait : «Pourquoi n'y a-t-il rien plutôt que quelque chose?» Ce n'est pas un jeu de mots. La dernière phrase qu'il m'a dite au téléphone est extraordinaire. Je lui avais demandé : «Est-ce que tu souffres? Qu'est-ce que je peux faire pour toi? Est-ce que je peux prier pour toi?» Il m'a répondu : «Si tu veux.» Puis a ajouté sans pathos : «De toute façon, la souffrance ne s'arrêtera pas.» Il est mort courageux, en sage antique. En philosophe.

Jean Baudrillard était un athée d'un nouveau genre. Il ne croyait pas à la réalité du monde commun. Il doutait des apparences. C'est d'ailleurs ce qui nous réunissait, moi qui croit en Dieu, lui qui n'y croyait pas. Il avait du mal à croire à la guerre. Au fond, il était un objecteur de conscience. A la fois étranger et voyageur, comme on dit de ceux qui ont une mystique. Etranger à la réalité trafiquée, au temps réel qui nie la géographie, d'où sa passion des voyages aux antipodes. Il n'était jamais dupe de la réalité du moment, d'où sa théorie de la simulation.

Baudrillard, sociologue ? Mais non. Il était avant tout un résistant. Parce qu'il ne croyait pas à la téléréalité, on l'a traité de nihiliste. C'est absurde. Je le rapproche de Cioran. Un objecteur de conscience est tout sauf un nihiliste. Il était un intellectuel dégagé, émancipé du politique. Le politique, pour lui, était en panne. L'intellectuel classique est un homme du politique. Or la crise du politique, qui est une crise de la réalité, met aujourd'hui l'intellectuel exigeant obligatoirement hors jeu, hors lieu. Il résistait aux illusions du progrès, au réalisme contemporain. Ce que d'autres appellent la mondialisation, c'est-à-dire la « perfection » du progrès, il préférait l'appeler la néantisation technique et technologique. Au xixe siècle, Victor Hugo écrivait : «Le monde n'est qu'une apparence corrigée par une transparence.» Au xxe, Jean Baudrillard a, lui, découvert que la transparence de l'immédiateté l'a emporté sur toutes les apparences.

Il y a douze ans, il a basculé de l'écriture à la photographie. C'était en Amérique, sur laquelle il avait tant écrit. Il me disait alors : «Je n'ai plus rien à écrire.» La fuite en avant de l'Amérique, le déclin de la réalité et du progrès l'ont conduit à opérer ce transfert du mot à l'image. Il a poursuivi ainsi son travail critique par d'autres moyens.

Chez Galilée, j'ai édité douze de ses livresdans ma collection « l'Espace critique ». D'« Oublier Foucault », qui a fait scandale, alors que Baudrillard admirait Foucault, jusqu'à son dernier livre, « les Exilés du dialogue », qui traduit bien son exil de l'écriture. J'avais publié dans la même collection « Espèces d'espaces » de Georges Perec. Baudrillard, comme lui, avait compris que nous sommes en train de perdre la réalité du territoire et que celle-ci va dans le décor.

Il était le penseur de l'ironie critique. Il rejoint en ce sens à mes yeux le Vladimir Jankélévitch de « l'Austérité et la vie morale » ou de « l'Ironie », qui lui aussi était libre et inclassable. Baudrillard était un penseur qui savait être poète. Il avait l'intelligence du coeur. Pour beaucoup, le coeur, c'est le sentimental, alors que c'est surtout le mental. Foucault avait du coeur. Deleuze aussi. Aujourd'hui, il y a quelque chose de glacial dans la pensée, qui manque de coeur, donc d'intelligence.

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Essayiste et urbaniste, Paul Virilio est professeur émérite à l'Ecole spéciale d'Architecture. Il a publié chez Galilée de nombreux livres dont récemment « l'Accident originel », « l'Art à perte de vue » et « Ville panique ».

L'extase du pessimisme

Né à l'écriture dans le moment de répit des années 1960 - quand s'éteignait la France d'hier, avant que ne s'étende le désert du présent -, Jean Baudrillard est de ces rares plumes de lynx, comme on le dit d'un oeil. Peu de penseurs français auront saisi avec une telle acuité le passage des mondes dont sa génération fut contemporaine : la métamorphose, en deux ou trois décennies, du vieux monde enraciné, ravagé par les guerres mais inchangé depuis des siècles, en ce monde-sans-monde d'hyperconnexions et de centres commerciaux sans fin. Peu d'auteurs auront pressenti comme lui la dissolution du sentiment social, l'émiettement de l'identité, la fin de l'expérience commune, la perte de consistance de l'être-ensemble au profit d'un réseau de monades cybernétiques - et de la tautologie terminale de l'individu réalisé, ou néantisé: « Je suis ce que je suis. » Une sagacité imputable précisément à ce que lui reprochent moralistes de gauche et porte-normes de droite, progressistes obstinés ou hérauts des valeurs : la suspension non seulement de la délibération rationnelle (ne disait-il pas, comme Valéry des civilisations, que le sens lui aussi est « mortel » ?), mais surtout des postulats moraux qui l'encadrent. A ceux qui exigeaient, en 1985, l'optimisme zélé et la pensée constructive, reprochant aux pessimistes leur « immoralité », il répliquait dans « Cool Memories » : «Cette immoralité est notre dernière chance.»

Mais à l'heure où le sermon remplace le travail intellectuel, et la harangue pateline le combat politique, il s'est trouvé bien seul. Une solitude sciemment entretenue, en se riant des contresens qu'impliquait son succès planétaire, et en s'aliénant une à une les factions dominantes de son temps : foucaldiens des années 1970 avec « Oublier Foucault », mitterrandiens des années 1980 avec « la Gauche divine », Américains meurtris de l'après-11-Septembre avec « l'Esprit du terrorisme ». Sauf qu'une telle suspension de la morale, n'en déplaise à ceux qui l'accusèrent de nihilisme, ne fut jamais chez lui conviction intime, donc contre-morale, ni complaisance lyrique : associée aux fulgurances d'un style cristallin, où s'indistinguent écriture et théorie, elle lui fut surtout une propédeutique, une méthode de pensée, génératrice d'hypothèses radicalement neuves. Pour comprendre par exemple le « flottement » du pouvoir, comme il se dit des monnaies. Pour éclairer le passage d'une violence « explosive », encore analytique et déterminée, à une violence « implosive », saturée et comme rétractée. Pour tirer les conséquences du « scénario-catastrophe » que devenait l'Histoire, moins au sens des adorateurs du désastre que d'une logique de l'événement fatal. Pour s'essayer à penser, au risque de l'opprobre, la part de fascination ou de jubilation, le 11 septembre 2001, devant la destruction live de l'hyperpuissance. Et quand il avançait en 1981, croisant l'analyse du capitalisme de Deleuze et Guattari, que «le défi que nous lance le Capital dans son délire, il faut le relever dans une surenchère insensée», il se risquait à la même démarche, leitmotiv de toute une vie : penser notre participation à la domination, notre complicité avec le pire, moins au sens dialectique d'une absorption de ses critiques par la domination (ce sens exploré jadis par Guy Debord et Henri Lefebvre, ses premiers maîtres) qu'au sens d'une contiguïté nouvelle des forces de vie et de destruction. De même qu'il concevait son travail dans les termes d'un étrange syndrome de Stockholm : otage de ses objets, la théorie, pour dégager quelque piste inédite, n'a d'autre choix que de leur ressembler, de les épouser, séduisante si elle parle de séduction, duplice si elle traite du simulacre.

Derrière son éclectisme, la cohérence de son univers procède d'une telle exigence, de Philip K. Dick àJ. G. Ballard, d'Alfred Jarry à Jean Nouvel. Question de cohérence, mais aussi de courage : dire l'évaporation jusqu'au bout, jusqu'à celle du discours qui l'énonce, suppose d'oser penser au bord du gouffre, sans les garde-fous et les béquilles du discours normatif. Et dans son désespoir même, farceur et généreux, le Baudrillard qui foule ces crêtes vertigineuses rejoint ceux dont il semble si loin, les Foucault et Derrida qui incarnent, comme lui, l'ère révolue d'un certain rire philosophique, ère d'ironie tranchante et d'ivresse conceptuelle. En quoi il manque cruellement pour ces tristes semaines préélectorales : loin du « qu'en-dira-t-on », c'est le « qu'en-dirait-il » qui nous taraude ces jours-ci, pour peu qu'on passe de son écran télé aux lignes enjouées du « Crime parfait ».

François Cusset est l'auteur de « French Theory » (2003) et de « la Décennie. Le grand cauchemar des années 80 » (La Découverte, 2006). Il enseigne l'histoire intellectuelle à Sciences-Po et à Reid Hall, branche parisienne de l'Université de Columbia.
Edgar Morin, François Armanet, Gilles Anquetil, Le Nouvel Observateur, SEMAINE DU JEUDI 15 MARS 2007

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