Jean Baudrillard
Contre/ Jean Baudrillard n'a pas eu lieu, par Philippe Corcuff LE MONDE | 17.03.07 | 14h36 • Mis à jour le 17.03.07 | 15h41
La mort de Jean Baudrillard a suscité son lot habituel de commentaires obligés sur "le grand penseur disparu". Un penseur, l'auteur de La guerre du Golfe n'a pas eu lieu (Galilée, 1991) ? Il a failli le devenir.-------
Pour Baudrillard, Le Nouvel Observateur, SEMAINE DU JEUDI 15 MARS 2007
Le penseur de renommée internationale, décrypteur des paradoxes contemporains, vient de disparaître à 77 ans.
Ce patrouilleur de l'irréel
Baudrillard est arrivé au Centre d'Etude des Communications de Masse de l'EHESS à la fin des années 1960.
Le Centre était dirigé par Georges Friedmann assisté de Roland Barthes et de moi-même. Baudrillard fut-il attiré par Barthes ou est-ce Barthes qui l'attira au Centre ? Je ne sais. Etant à cette époque voué à l'anthropologie complexe, je ne fis guère attention à son travail. Il m'offrit « le Système des objets » que je lus avec vif intérêt, ce que je lui ai exprimé en ces termes : «C'est génial mais c'est dingue!»
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Edgar Morin vient de publier un dialogue avec Nicolas Hulot : « l'An I de l'ère écologique », chez Tallandier.
Le texte que nous publions est extrait du remarquable « Cahier de l'Herne » consacré à Jean Baudrillard en 2005. Signalons la prochaine publication le5 avril du dernier texte de Jean Baudrillard, « Pourquoi n'a-t-il pas disparu ? », dans la collection des « Carnets de l'Herne ». L'objecteur de conscience Je viens de perdre deux amis, deux Jean : Baudrillard et Duvignaud. Duvignaud répétait souvent cette phrase : «Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien?» Pour Baudrillard, c'était l'inverse. Il se demandait : «Pourquoi n'y a-t-il rien plutôt que quelque chose?» Ce n'est pas un jeu de mots. La dernière phrase qu'il m'a dite au téléphone est extraordinaire. Je lui avais demandé : «Est-ce que tu souffres? Qu'est-ce que je peux faire pour toi? Est-ce que je peux prier pour toi?» Il m'a répondu : «Si tu veux.» Puis a ajouté sans pathos : «De toute façon, la souffrance ne s'arrêtera pas.» Il est mort courageux, en sage antique. En philosophe. Jean Baudrillard était un athée d'un nouveau genre. Il ne croyait pas à la réalité du monde commun. Il doutait des apparences. C'est d'ailleurs ce qui nous réunissait, moi qui croit en Dieu, lui qui n'y croyait pas. Il avait du mal à croire à la guerre. Au fond, il était un objecteur de conscience. A la fois étranger et voyageur, comme on dit de ceux qui ont une mystique. Etranger à la réalité trafiquée, au temps réel qui nie la géographie, d'où sa passion des voyages aux antipodes. Il n'était jamais dupe de la réalité du moment, d'où sa théorie de la simulation. Baudrillard, sociologue ? Mais non. Il était avant tout un résistant. Parce qu'il ne croyait pas à la téléréalité, on l'a traité de nihiliste. C'est absurde. Je le rapproche de Cioran. Un objecteur de conscience est tout sauf un nihiliste. Il était un intellectuel dégagé, émancipé du politique. Le politique, pour lui, était en panne. L'intellectuel classique est un homme du politique. Or la crise du politique, qui est une crise de la réalité, met aujourd'hui l'intellectuel exigeant obligatoirement hors jeu, hors lieu. Il résistait aux illusions du progrès, au réalisme contemporain. Ce que d'autres appellent la mondialisation, c'est-à-dire la « perfection » du progrès, il préférait l'appeler la néantisation technique et technologique. Au xixe siècle, Victor Hugo écrivait : «Le monde n'est qu'une apparence corrigée par une transparence.» Au xxe, Jean Baudrillard a, lui, découvert que la transparence de l'immédiateté l'a emporté sur toutes les apparences. Il y a douze ans, il a basculé de l'écriture à la photographie. C'était en Amérique, sur laquelle il avait tant écrit. Il me disait alors : «Je n'ai plus rien à écrire.» La fuite en avant de l'Amérique, le déclin de la réalité et du progrès l'ont conduit à opérer ce transfert du mot à l'image. Il a poursuivi ainsi son travail critique par d'autres moyens. Chez Galilée, j'ai édité douze de ses livresdans ma collection « l'Espace critique ». D'« Oublier Foucault », qui a fait scandale, alors que Baudrillard admirait Foucault, jusqu'à son dernier livre, « les Exilés du dialogue », qui traduit bien son exil de l'écriture. J'avais publié dans la même collection « Espèces d'espaces » de Georges Perec. Baudrillard, comme lui, avait compris que nous sommes en train de perdre la réalité du territoire et que celle-ci va dans le décor. Il était le penseur de l'ironie critique. Il rejoint en ce sens à mes yeux le Vladimir Jankélévitch de « l'Austérité et la vie morale » ou de « l'Ironie », qui lui aussi était libre et inclassable. Baudrillard était un penseur qui savait être poète. Il avait l'intelligence du coeur. Pour beaucoup, le coeur, c'est le sentimental, alors que c'est surtout le mental. Foucault avait du coeur. Deleuze aussi. Aujourd'hui, il y a quelque chose de glacial dans la pensée, qui manque de coeur, donc d'intelligence.------
Essayiste et urbaniste, Paul Virilio est professeur émérite à l'Ecole spéciale d'Architecture. Il a publié chez Galilée de nombreux livres dont récemment « l'Accident originel », « l'Art à perte de vue » et « Ville panique ». L'extase du pessimisme Né à l'écriture dans le moment de répit des années 1960 - quand s'éteignait la France d'hier, avant que ne s'étende le désert du présent -, Jean Baudrillard est de ces rares plumes de lynx, comme on le dit d'un oeil. Peu de penseurs français auront saisi avec une telle acuité le passage des mondes dont sa génération fut contemporaine : la métamorphose, en deux ou trois décennies, du vieux monde enraciné, ravagé par les guerres mais inchangé depuis des siècles, en ce monde-sans-monde d'hyperconnexions et de centres commerciaux sans fin. Peu d'auteurs auront pressenti comme lui la dissolution du sentiment social, l'émiettement de l'identité, la fin de l'expérience commune, la perte de consistance de l'être-ensemble au profit d'un réseau de monades cybernétiques - et de la tautologie terminale de l'individu réalisé, ou néantisé: « Je suis ce que je suis. » Une sagacité imputable précisément à ce que lui reprochent moralistes de gauche et porte-normes de droite, progressistes obstinés ou hérauts des valeurs : la suspension non seulement de la délibération rationnelle (ne disait-il pas, comme Valéry des civilisations, que le sens lui aussi est « mortel » ?), mais surtout des postulats moraux qui l'encadrent. A ceux qui exigeaient, en 1985, l'optimisme zélé et la pensée constructive, reprochant aux pessimistes leur « immoralité », il répliquait dans « Cool Memories » : «Cette immoralité est notre dernière chance.» Mais à l'heure où le sermon remplace le travail intellectuel, et la harangue pateline le combat politique, il s'est trouvé bien seul. Une solitude sciemment entretenue, en se riant des contresens qu'impliquait son succès planétaire, et en s'aliénant une à une les factions dominantes de son temps : foucaldiens des années 1970 avec « Oublier Foucault », mitterrandiens des années 1980 avec « la Gauche divine », Américains meurtris de l'après-11-Septembre avec « l'Esprit du terrorisme ». Sauf qu'une telle suspension de la morale, n'en déplaise à ceux qui l'accusèrent de nihilisme, ne fut jamais chez lui conviction intime, donc contre-morale, ni complaisance lyrique : associée aux fulgurances d'un style cristallin, où s'indistinguent écriture et théorie, elle lui fut surtout une propédeutique, une méthode de pensée, génératrice d'hypothèses radicalement neuves. Pour comprendre par exemple le « flottement » du pouvoir, comme il se dit des monnaies. Pour éclairer le passage d'une violence « explosive », encore analytique et déterminée, à une violence « implosive », saturée et comme rétractée. Pour tirer les conséquences du « scénario-catastrophe » que devenait l'Histoire, moins au sens des adorateurs du désastre que d'une logique de l'événement fatal. Pour s'essayer à penser, au risque de l'opprobre, la part de fascination ou de jubilation, le 11 septembre 2001, devant la destruction live de l'hyperpuissance. Et quand il avançait en 1981, croisant l'analyse du capitalisme de Deleuze et Guattari, que «le défi que nous lance le Capital dans son délire, il faut le relever dans une surenchère insensée», il se risquait à la même démarche, leitmotiv de toute une vie : penser notre participation à la domination, notre complicité avec le pire, moins au sens dialectique d'une absorption de ses critiques par la domination (ce sens exploré jadis par Guy Debord et Henri Lefebvre, ses premiers maîtres) qu'au sens d'une contiguïté nouvelle des forces de vie et de destruction. De même qu'il concevait son travail dans les termes d'un étrange syndrome de Stockholm : otage de ses objets, la théorie, pour dégager quelque piste inédite, n'a d'autre choix que de leur ressembler, de les épouser, séduisante si elle parle de séduction, duplice si elle traite du simulacre. Derrière son éclectisme, la cohérence de son univers procède d'une telle exigence, de Philip K. Dick àJ. G. Ballard, d'Alfred Jarry à Jean Nouvel. Question de cohérence, mais aussi de courage : dire l'évaporation jusqu'au bout, jusqu'à celle du discours qui l'énonce, suppose d'oser penser au bord du gouffre, sans les garde-fous et les béquilles du discours normatif. Et dans son désespoir même, farceur et généreux, le Baudrillard qui foule ces crêtes vertigineuses rejoint ceux dont il semble si loin, les Foucault et Derrida qui incarnent, comme lui, l'ère révolue d'un certain rire philosophique, ère d'ironie tranchante et d'ivresse conceptuelle. En quoi il manque cruellement pour ces tristes semaines préélectorales : loin du « qu'en-dira-t-on », c'est le « qu'en-dirait-il » qui nous taraude ces jours-ci, pour peu qu'on passe de son écran télé aux lignes enjouées du « Crime parfait ». François Cusset est l'auteur de « French Theory » (2003) et de « la Décennie. Le grand cauchemar des années 80 » (La Découverte, 2006). Il enseigne l'histoire intellectuelle à Sciences-Po et à Reid Hall, branche parisienne de l'Université de Columbia.--------