Les frères ennemis Verts et chasseurs de Chasse, pêche, nature et traditions (CPNT) sont logés à la même enseigne que les pasquaïens du Rassemblement pour la France (RPF) : ils ne participeront pas à la campagne officielle à la radio et à la télévision, faute d'avoir déposé à temps, lundi 20 mai à minuit, et dans les formes, leur demande auprès de la commission ad hoc au ministère de l'intérieur. Ils sont rejoints, dans cette infortune, par les Alternatifs, Droit de chasse et le Parti fédéraliste. Au minimum. Cette décision leur a été notifiée officiellement par le président de la commission de contrôle des candidatures, le conseiller d'Etat Jean-Pierre Leclerc, vendredi 24 mai.
Les Verts, qui avaient compris leur bévue depuis trois jours, s'étaient bien gardés d'en faire la publicité. Ils n'ont lâché leur petite bombe que vendredi, à la fin d'une conférence de presse sur les législatives, au siège du parti. Chacun s'apprêtait à replier carnets et micros, quand Denis Baupin a soudain émis une " protestation solennelle" car les Verts étaient " écartés de la campagne officielle à la télé". L'adjoint aux transports de Bertrand Delanoë à Paris s'est plaint que son parti n'avait " pas été informé" des démarches à accomplir. Il a indiqué que CPNT se trouvait dans le même cas : " Nous estimons qu'ils ont droit, eux aussi, à la campagne télévisée", a-t-il glissé avec un brin d'ironie.
Toujours est-il que l'affaire embarrasse bien le parti de Dominique Voynet. Même si les Verts minimisent la portée de leur absence sur les petits écrans - " Ce n'est jamais que sept minutes" -, ils mesurent que leur réputation bien établie de désorganisation risque d'en être renforcée. Suprême humiliation, le Mouvement écologiste indépendant (MEI) d'Antoine Waechter a su, lui, accomplir les démarches nécessaires, tout comme les Nouveaux écologistes, pronucléaires. On a vu, lors de la présidentielle, l'impact indéniable de la campagne télévisée pour les candidats inconnus.
Avant de faire un scandale, les Verts ont tout essayé. Notamment de téléphoner au directeur de cabinet du ministre de l'intérieur, qui n'est autre que l'ancien préfet de Franche-Comté, région d'origine de Mme Voynet. Jeudi 23 mai, la secrétaire nationale des Verts a directement envoyé un fax à Nicolas Sarkozy. La demande est hors délai " en raison d'une confusion sur le lieu de dépôt", explique l'ancienne ministre, à savoir le Conseil supérieur de l'audiovisuel au lieu du ministère de l'intérieur. "Nous vous demandons donc de prendre acte de notre bonne foi et de bien vouloir attirer l'attention de la commission sur cette difficulté." Mme Voynet est sûre que le ministre comprend " le dommage que causerait au débat démocratique l'absence d'expression des Verts dans cette campagne officielle". Il comprend. Il le lui a même dit personnellement au téléphone, vendredi après-midi, comme à Charles Pasqua. Mais il n'y peut rien. " Ce sont les délais impératifs et légaux", et nul n'est censé ignorer la loi. En particulier, d'ailleurs, un ancien ministre de l'intérieur.
La tentation était forte de chercher un bouc émissaire. Les Verts se plaignent que le CSA n'ait pas informé les partis, ni sur la date ni sur le lieu de dépôt de la liste. C'est sur cet argumentaire qu'ils ont déposé un recours en référé devant le Conseil d'Etat, dont l'audience aura lieu mardi 28 mai au matin. Ils assurent qu'en 1997 ils avaient reçu une lettre. Sentant venir les ennuis, le président du CSA, Dominique Baudis, a fait faire des recherches. Pas de trace de courrier en 1997. " On a procédé exactement de la même façon que d'habitude. La loi existe depuis vingt-quatre ans et d'autres ont parfaitement trouvé la date et l'heure, même sans être représentés au Parlement", fait valoir M. Baudis. " Le 16 mai, toutes les informations nécessaires sont parues sur Internet et au Journal officiel. Et nous sommes toujours disponibles pour répondre aux questions", ajoute le président du CSA.
Les Verts se sont également tournés vers le secrétaire général du groupe RCV (Radical, citoyen, Vert) de l'Assemblée nationale, Jean-Loup Coly, ex-pilier du Mouvement des citoyens, fâché avec le Pôle républicain. La formation de Jean-Pierre Chevènement participera d'ailleurs à la campagne officielle en compagnie de douze autres partis, parmi lesquels le Mouvement hommes, nature, animaux (MHAN), ou le Réseau nouvelle donne, de Pierre Larrouturou. M. Coly n'a " rien vu passer" au titre du groupe.
Les chasseurs, eux, ont décommandé l'équipe de tournage qui devait se rendre à Coarraze, le village dont le président de CPNT, Jean Saint-Josse, est le maire, pour réaliser les images ce week-end. Thierry Coste, conseiller politique du parti, fulmine : " La France est championne du monde du formulaire administratif. C'est une caricature." Du moins CPNT a-t-il une excuse. C'est la première fois qu'il participe à des élections législatives.
Béatrice Gurrey, LE MONDE | 25.05.02 | 12h10, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 26.05.02, p. 8