Autriche : Hitler en quatre leçons pour rééduquer des néonazis.
Peu de skinheads, mais un FPÖ très actif
L'Autriche, pays miné par un passé mal digéré, est aussi capable d'inventer des techniques de déminage tout à fait intéressantes. Pour preuve, cette expérience de «réinsertion idéologique» menée actuellement à l'université de Linz (centre du pays) auprès de quelques dizaines de jeunes néonazis de la région. En échange de l'arrêt de la procédure pénale les visant, ces skinheads se sont engagés à suivre une série de séminaires intitulés «Histoire et démocratie», dispensés par d'éminents professeurs d'université.
Il s'agit très exactement de quatre soirées, réparties sur un mois, chaque «prévenu» étant parrainé par un «vrai» étudiant. Alors que le premier groupe pilote de dix néonazis vient d'achever son cycle (les autres, eux aussi par groupe de dix, vont se rendre à l'université dans les mois qui viennent), la responsable du projet, Irene Dyk, professeur de politique sociale, considère dès à présent que l'«expérience se révèle extraordinairement positive».
Parrainage.
«Le point décisif de notre action est la participation d'étudiants de notre institut comme transmetteurs essentiels de savoir et de valeurs», explique Irene Dyk. Chaque soirée a ainsi débuté par des échanges très didactiques sur l'histoire de l'Autriche à l'époque du nazisme ou sur les valeurs fondamentales de la démocratie, pour s'achever dans une ambiance très détendue, autour d'une bière. «J'ai trouvé formidable de voir combien ils étaient ouverts pour nous parler de leurs problèmes et même de leur passé», se souvient Hannes Koch, l'un de ces étudiants «parrains», lui-même en doctorat d'économie.
A dire vrai, le parquet ne leur a pas envoyé des idéologues très endurcis. Sur une centaine de néonazis arrêtés ces dernières années, la moitié est considérée par la police comme de simples «sympathisants», dont la palette des crimes ne va pas au-delà de quelques croix gammées tatouées sur la poitrine, de bouteilles de vin à l'effigie de Hitler ou de disques de musique fasciste écoutés en groupe lors de fraternelles beuveries. C'est à eux que la «peine universitaire» est proposée et non aux théoriciens de la race ou aux «tabasseurs» d'immigrés.
«Peines de diversion».
Là, elle rencontre une juge d'instruction, elle-même responsable au sein du ministère de la Justice de ce que les Autrichiens appellent les «peines de diversion», à savoir les travaux d'intérêt général susceptibles de remplacer un séjour derrière les barreaux. Avec l'aval du ministère, et dotée à ses côtés d'un psychologue spécialisé dans la délinquance de rue, l'Universität-Professorin-Doctor Irene Dyk a présenté son dossier au procureur de Linz. Lequel a rapidement accepté, ajoutant toutefois deux conditions à l'arrêt complet des poursuites: la présence impérative du prévenu à chacun des cours et son suivi pendant deux ans par un inspecteur de justice. Tout acte de récidive entraînant automatiquement le passage devant le tribunal.
Loin des médias.
A la fac de Linz, des cours d'histoire se substituent à des peines.
Par PIERRE DAUM, Libération 7/8 avril 2001, p. 11.
Contrairement à l'Allemagne, l'Autriche dispose d'une scène néonazie très réduite. On estime son noyau dur à moins de 1 000 personnes, auxquelles s'ajoute un millier de jeunes sympathisants sans conscience idéologique affirmée. Les délits perpétrés sont peu nombreux (350 par an, selon la police, soit 40 fois moins qu'en Allemagne, pour une population dix fois inférieure). Les meurtres racistes sont inexistants et les tabassages d'immigrés restent très rares. «La raison de cette différence avec l'Allemagne est très simple, affirme le chercheur Heribert Schiedel. En Autriche, tout le potentiel de violence d'extrême droite est aspiré par le FPÖ (le parti de Haider) et son vaste réseau d'associations.» Et de citer les propos d'un élu du FPÖ, qui, en 1999, expliquait le plus simplement du monde: «Chez nous, on ne met pas le feu aux foyers de demandeurs d'asile, et les Nègres ne sont pas tabassés», parce que le FPÖ «règle ce type de problèmes dans un cadre politique et institutionnel». P.Dm
L'idée d'utiliser les lumières du savoir pour combattre les ténèbres de l'idéologie néonazie n'est pas complètement nouvelle. Elle a déjà été mise en pratique il y a trois ans à Innsbruck, dans le Tyrol autrichien. Chaque professeur avait alors passé quelques heures avec l'un de ces délinquants d'extrême droite, tâchant de le convaincre en opposant la vérité de la science à ses délires négationnistes et racistes. Avec un succès mitigé, puisque le taux de récidive s'était élevé à 33 %.
L'une des tâches les plus difficiles fut de convaincre l'administration judiciaire de se lancer dans une telle aventure. La personnalité d'Irene Dyk a joué un rôle décisif. Ce professeur d'université proche de la cinquantaine, jeans serrés et veste de cuir, a derrière elle un long passé dans les couloirs du parlement régional (dans les rangs des conservateurs, ce qui en Autriche n'a rien de contradictoire avec des convictions progressistes), mais surtout au sein de diverses associations de femmes ou de réinsertion de délinquants.
L'autre difficulté a été de tenir les télévisions à l'écart du projet: des crânes rasés sur les bancs d'un amphithéâtre, quelle belle image pour le JT de 20 heures! «Les dates et le lieu de nos réunions ont été tenus complètement secrets», précise Irene Dyk. L'identité de ces voyous en phase de repentance n'est pas révélée. On devra donc se contenter des annotations rédigées par ces jeunes sur un questionnaire fourni en fin de stage. L'un d'entre eux exprime sa reconnaissance envers les organisateurs pour lui «avoir permis pour une fois de s'exprimer librement». Un autre considère qu'«il y avait tellement de choses à discuter, que le temps était en fait trop court». La plupart des jeunes ont spontanément laissé leur adresse à leur «parrain», afin d'être tenus informés de nouvelles manifestations pouvant les intéresser. Comme, par exemple, une exposition sur Auschwitz organisée par l'université à la fin d'avril. «Voir combien d'entre eux viendront, c'est là le véritable test», conclut le «parrain» Hannes Koch.