L'Echo d'Alger du 23 avril 1961

note sur le fichier 3211 à propos du putsch des généraux à Alger en avril 1961.

Bio-express
Le putsch manqué d'Alger, Jean Planchais, Le Monde, 22/23 avril 2001, p. 12

LORSQUE le commandant Hélie Denoix de Saint Marc, chef par intérim du 1er régiment étranger de parachutistes, est reçu le 20 avril 1961 au soir par le général Maurice Challe, il ne sait rien du complot qui se prépare. Challe, ancien commandant en chef en Algérie, est arrivé secrètement la veille. Il avait quitté l'uniforme peu de temps auparavant pour un poste à Saint-Gobain. Hélie Denoix de Saint Marc se laisse convaincre de s'emparer d'Alger et d'en neutraliser les états-majors et les responsables de haut niveau. Sa présence à la tête d'une troupe expérimentée et hautement disciplinée offre une garantie contre de possibles "bavures". Le général Challe n'est lui-même entré dans le complot que le 12 avril précédent, en accord avec les généraux Edmond Jouhaud et André Zeller.

L'orage gronde depuis longtemps. Le 13 mai 1958, l'armée a moins renversé la IVe République qu'elle ne l'a laissée choir de crainte de voir le gouvernement traiter avec les dirigeants algériens. Elle se résigne en Algérie, avec Raoul Salan, à l'arrivée au pouvoir du seul homme capable, croit-elle, de mettre fin victorieusement à la guerre. Le 16 septembre 1959, le général de Gaulle évoque trois solutions : sécession, "francisation", association. Les partisans de l'intégration s'estiment floués par l'homme qu'ils se flattent d'avoir fait roi. Fin janvier 1960, le général Jacques Massu est rappelé à Paris à la suite d'une interview où il critique le chef de l'Etat. La réaction des ultras civils est violente. Quatorze gendarmes sont massacrés et cent vingt-cinq blessés par des tireurs embusqués. Une petite troupe en armes, enfermée derrière les barricades du "ré- duit" des facultés, défie le pouvoir sous l'œil amical des parachutistes de la 10e DP. Impavide, le chef de l'Etat évoque "l'Algérie algérienne", puis, le 4 novembre, une Algérie "qui aura son gouvernement, ses institutions et ses lois". Il annonce un référendum sur sa politique algérienne le 8 janvier 1961. Un premier complot avorte en décembre, pendant une visite du général de Gaulle. Le 28, le maréchal Juin, originaire d'Algérie, adresse, dans une lettre ouverte, un "cri d'alarme" au président de la République. Seize généraux en retraite ou dans la réserve signent une Lettre aux Français les invitant à "voter massivement "non"" le 8 janvier et sont suivis par plusieurs autres. Mais la métropole approuve de Gaulle par 75 % des votants, l'Algérie par 69 %. L'armée a fait voter "oui" par les musulmans qu'elle contrôle...

Dès lors, tous les moyens sont bons pour faire céder le pouvoir. Les colonels mutés en métropole après l'affaire des barricades, assistés des traditionnels comploteurs d'extrême droite, recherchent un chef de file prestigieux. Du côté de l'étranger, seule l'Afrique du Sud raciste se serait montrée favorable, si le succès était rapide. Le samedi 22 avril à l'aube, la radio d'Alger, ex-France V, qui s'intitule Radio France, annonce : "L'armée s'est assurée du contrôle du territoire algéro-saharien." Dans la nuit, le 1er régiment étranger de parachutistes s'est emparé de la ville sans coup férir. A Paris comme à Alger, on rafle. Les trois généraux "rebelles" font arrêter le délégué général du gouvernement, Jean Morin, les généraux Fernand Gambiez, commandant en chef, Vézinet, commandant le corps d'armée d'Alger, Saint-Hilier, commandant de la 10e division parachutiste, le ministre des transports, Robert Buron, en visite. Tout le monde sera transféré au Sahara, à l'Hôtel Atlantique d'In-Salah.

A Paris, la police arrête dans la matinée le général Jacques Faure, six autres officiers et quatre civils. La préfecture de police, l'Elysée et le ministère de l'intérieur, l'Assemblée nationale et le quartier des ministères devaient tomber aux mains d'éléments militaires et civils en armes. Ceux qui ont obéi aux consignes sont capturés ou se dispersent. Il ne restera du complot que quelques attentats au plastic : un mort à Orly, des blessés à la gare de Lyon. Et bien des inspirations et des complicités inconnues. Le général de Gaulle, qui a assisté à une représentation de Britannicus à la Comédie- Française, est réveillé à l'aube. Le ministre des affaires algériennes, Louis Joxe, et le général Jean Olié, chef d'état-major général de la défense nationale, s'envolent pour organiser la résistance.

Conseil des ministres à 17 heures : "Ce qui est grave dans cette affaire, Messieurs, c'est qu'elle n'est pas sérieuse." L'état d'urgence est décrété. Les partis de gauche et les syndicats, la Ligue des droits de l'homme appellent à manifester "l'opposition des travailleurs et des démocrates au coup de force d'Alger".

Le voyage de Louis Joxe et du général Olié est un semi-échec. Challe a donné l'ordre d'intercepter leur avion, sans l'abattre. Ils sermonnent vainement à Constantine le général Gouraud, dont la position varie d'heure en heure. Le commandant de l'aviation dans la région, le général Pierre Fourquet, lui, anime la résistance. Après une escale à Mers-el-Kébir, les deux émissaires regagnent Paris.

CHALLE compte ses moyens. Il a téléphoné toute la journée pour convertir à son entreprise des chefs militaires que les colonels lui avaient dit être prêts à le suivre. La plupart cherchent des faux-fuyants. Le général de Pouilly, à Oran, prend du champ avec le préfet de région Gély. Le général Ailleret, à Bône, s'oppose au putsch, le général Jean Simon, en Kabylie, s'esquive pour n'être pas capturé. La maison mère de la Légion étrangère, à Sidi Bel Abbès, ne "bascule" pas : le colonel Brothier ne veut pas mêler des étrangers aux affaires françaises.

Pourtant, à quelques exceptions près, l'ancien commandant en chef peut compter sur ces "réserves générales" qu'il a conduites à la victoire. Sept régiments aéroportés, le régiment étranger de cavalerie, avec ou sans leur colonel, se mettent à ses ordres et quittent leur base pour obliger la grande masse de l'armée d'Algérie à suivre le mouvement.

Le dimanche 23 avril, Salan arrive d'Espagne, où la police n'a pas réussi à le retenir. Mais Serano Suner, ancien ministre de Franco, lui a dit : "Vous avez perdu. Les généraux d'Alger n'ont fait fusiller ni Morin ni Gambiez." Il prend en main les problèmes des Européens, Jouhaud étant chargé des musulmans. Cependant, Challe, de plus en plus isolé, refuse d'armer les activistes civils, qui n'en arrêtent pas moins gaullistes et libéraux.

A 20 heures, le général de Gaulle, en uniforme, paraît à la télévision : "Un pouvoir insurrectionnel s'est installé en Algérie par un pronunciamento militaire. Ce pouvoir a une apparence : un quarteron de généraux en retraite. (...) Au nom de la France, j'ordonne que tous les moyens, je dis tous les moyens,soient employés pour barrer la route de ces hommes-là... J'interdis à tout Français et d'abord à tout soldat d'exécuter aucun de leurs ordres..."Il conclut : "Françaises, Français, aidez-moi."

"Cinq cent mille gaillards munis de transistors", comme il dit du contingent, ont entendu cet appel à la désobéissance légitime. Les appelés réclament de leurs chefs qu'ils prennent position pour Paris, refusent souvent d'exécuter leurs ordres. Une révolte ? Plutôt une grève... Plusieurs officiers ont pris le maquis et somment leurs camarades de rentrer dans la légalité. Challe libère et expédie en métropole le contingent 58/2 C : les jeunes soldats craignent d'être bloqués outre-Méditerranée loin de leurs familles. A 0 h 45, Michel Debré paraît à la télévision. (Fausse) alerte aux parachutistes. "Dès que les sirènes retentiront, ordonne-t-il, allez -sur les pistes des aérodromes-, à pied ou en voiture, convaincre ces soldats trompés de leur lourde erreur." Dans la cour du ministère de l'intérieur, énarques du club Jean-Moulin, gaullistes de toujours, médecins, avocats, journalistes enfilent des uniformes neufs. Les syndicats décident pour le lendemain une grève générale d'une heure, qui sera massivement suivie. Le lundi matin, les jeux sont faits. Cinquante avions de chasse et de transport gagnent la métropole. Le général André Martin, récemment disparu, alors chef d'état-major des armées, nous dit : "Challe sait qu'il a perdu. Il va redistribuer les cartes en renvoyant les unités à leur point de départ et rentrer en France."

Le mardi 25 avril, contre l'avis des trois autres généraux, Challe prend contact avec Paris. Sur le Forum, devant l'immeuble du gouvernement général, où la foule avait écouté les appels à la lutte, on entendit avec désespoir, dans la nuit, la voix d'un jeune journaliste de la radio, André Brière, qui annonçait : "Ici France V."L'émetteur redevenait la voix de la métropole. Zeller se fondit dans la foule. Lentement, le 1er REP et son chef, toujours fidèles à Maurice Challe, repartirent pour leur cantonnement de Zeralda. Saint Marc se constitua prisonnier. Ses hommes s'embarquèrent pour le bled en chantant la chanson d'Edith Piaf Non, je ne regrette rien.

Challe se livra et fut aussitôt transféré en métropole. Salan et Jouhaud prirent la tête de l'OAS. L'armée n'avait pas "basculé" et ne basculera pas. Seuls parmi les cadres, les partisans acharnés de l'Algérie française entrent dans la lutte clandestine, discrètement appuyés par ceux de leurs camarades qui regrettaient leur attentisme d'hier. Malgré la folie destructrice et sanglante de l'OAS, la voie était ouverte au général de Gaulle pour le désengagement de la France en Algérie.

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Quatre généraux et quelques colonels, J. P., Le Monde, 22/23 avril 2001, p. 12

MAURICE CHALLE
De Gaulle envoie en Algérie à la fin de 1958, pour succéder à Salan, cet aviateur, major général des forces armées. Des "réserves générales" - parachutistes et légionnaires principalement -, il fait une force stratégique. Il renforce les barrages aux frontières marocaine et tunisienne et balaie l'Algérie d'ouest en est, "cassant" toutes les unités de l'ALN. Conscient de sa victoire, il est désarçonné par le discours sur l'autodétermination. Lors de l'affaire des barricades, il laisse paraître son désarroi. Rappelé par de Gaulle, il est nommé commandant en chef des forces alliées Centre-Europe. Le 26 janvier 1961, il demande sa retraite par anticipation et se prépare à entrer à Saint-Gobain, lorsque les colonels le convainquent de prendre la tête du putsch. Il entend mener une opération "propre" sans effusion de sang, entre militaires. Le Haut Tribunal militaire le condamne à quinze ans de détention criminelle. Le général Challe est mort le 18 janvier 1979.

RAOUL SALAN
Sorti de Saint-Cyr, Raoul Salan sert en Indochine, en Asie et en Afrique. A la fin de la guerre, il est le plus jeune général de l'armée française. Il succède à de Lattre et commande en chef en Indochine de janvier 1952 à mai 1953. Le 13 novembre 1956, le gouvernement Guy Mollet le nomme commandant supérieur interarmées en Algérie. Etiqueté "bradeur"par les ultras, il est, au bout de deux mois, la cible d'un attentat ; son chef d'état-major est tué. Le 13 mai 1958, il est à la fois le chef de file des émeutiers et le délégué général nommé par le gouvernement. Il finit, avec réticence, par faire appel à de Gaulle. Une fois celui-ci au pouvoir, Salan s'efforce de poursuivre la politique d'intégration en Algérie. Le général de Gaulle l'écarte et le nomme, le 12 décembre 1958, inspecteur général de la défense, puis gouverneur militaire de Paris. Il prend sa retraite le 10 juin 1960. L'Algérie lui est interdite. Le 25 octobre, dans une conférence de presse, après le discours du général de Gaulle sur l'autodétermination, il réitère sa position en faveur de l'Algérie française. Six jours plus tard, il s'exile à Madrid. Après le putsch, il devient le chef clandestin de l'OAS, jusqu'à son arrestation à Alger, le 20 avril 1962. Il est condamné à la détention perpétuelle par le Haut Tribunal militaire. Il est mort le 3 juillet 1984.

EDMOND JOUHAUD
Né à Bou Sfer (Oranie), le général d'armée aérienne Jouhaud est un partisan passionné de l'intégration de l'Algérie à la France. Après le 13 mai 1958, alors commandant de la région aérienne d'Algérie, il devient vice-président du Comité de salut public. De Gaulle le nomme chef d'état-major, puis inspecteur général de l'armée de l'air. En octobre 1960, il demande sa retraite anticipée. Il est mêlé quelque temps à la recherche d'une solution de partage territorial de l'Algérie. Après l'échec du putsch, il devient le chef de l'OAS en Oranie. Il est arrêté à Oran le 25 mars 1962. Condamné à mort le 13 mai 1962, il est gracié au bout de 229 jours (Valéry Giscard d'Estaing demande la gràce, Jacques Chaban-Delmas demande l'exécution, in Georges Fleury, Histoire secréte de l'OAS, Grasset, Paris, 2002). Il se consacre ensuite à la défense des Français rapatriés. Il est mort le 4 septembre 1995.

ANDRÉ ZELLER
André Zeller, sorti du rang, est sous-lieutenant à Verdun. Organisateur et logisticien, il est, après la Libération, directeur puis inspecteur de l'artillerie. Il devient chef d'état-major de l'armée de terre. Il démissionne à grand fracas le 23 février 1956, lorsque le gouvernement "casse" les nouvelles divisions destinées à l'OTAN pour renforcer les effectifs en Algérie. Il mène en même temps, dans la presse, un combat virulent pour l'Algérie française. De Gaulle le rappelle à l'activité à son ancien poste en 1958, mais s'en sépare l'année suivante. Il entre dans l'opposition clandestine contre le pouvoir. Pendant le putsch, il parcourt l'Algérie pour rallier les hésitants comme le général Gouraud. Peu après l'échec du putsch, il se livre pour ne pas compromettre ceux qui l'ont recueilli. Il est condamné, comme Challe, à quinze ans de réclusion criminelle. Il est mort le 18 septembre 1979.

LES COLONELS
Parmi les principaux instigateurs et organisateurs du complot qui entreront dans la clandestinité figurent les colonels Charles Lacheroy et Jean Garde, qui ont dirigé le service de presse des armées à Paris et à Alger. Comme le colonel parachutiste Broizat, ils entendaient retourner contre le FLN, allié présumé de Moscou, les méthodes de guerre révolutionnaire utilisées par le Vietminh en Indochine. Le colonel Godard a été le patron de la sûreté à Alger en 1958 et l'est redevenu pendant le putsch. Le colonel Argoud, polytechnicien, est un théoricien militaire réputé.

Les officiers condamnés pour leur participation au putsch et à l'OAS ont été progressivement libérés puis amnistiés par le général de Gaulle le 7 juin 1968. Le 24 novembre 1982, François Mitterrand les a fait réintégrer avec leur grade dans la réserve.

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Bibliographie

- Notre révolte, de Maurice Challe, Presses de la Cité, Paris 1968.
- La Guerre d'Algérie, d'Yves Courrière, tome 4 : Les Feux du désespoir, Fayard (1985).
- La Guerre d'Algérie, de Patrick Eveno et Jean Planchais, La Découverte/Le Monde (1989).
- La Fronde des généraux, de Jacques Fauvet et Jean Planchais, Arthaud (1961).
- La République et son armée, de Paul-Marie de la Gorce, Fayard (1963).
- Serons-nous enfin compris ?, d'Edmond Jouhaud, Albin Michel, Paris 1983.
- OAS, histoire d'une organisation secrète, de Rémi Kauffer, Fayard (1986).
- Une histoire politique de l'armée, tome 2 :De de Gaulle à de Gaulle, de Jean Planchais, Le Seuil (1967).
- De Gaulle, de Jean Lacouture, tomes 2 et 3, Le Seuil (1985).
- Ces procès qui ébranlèrent la France, de Jean-Marc Théolleyre, Grasset (1966).
- Histoire de la République gaullienne, de Pierre Viansson-Ponté, tomes 1 et 2, Fayard (1970-1971).
- Hélie de Saint Marc, de Laurent Beccaria, Perrin (1986).

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