Septembre 2010 : Le fondateur et gourou de L.O. Robert Barcia, dit Hardy, décédé secrétement ... en juillet 2009
Arlette Laguiller

Arlette n'est pas une sainte
Libération, Le jeudi 04 avril 2002, p. 5, Par Daniel COHN-BENDIT,Gabriel COHN-BENDIT.
Daniel Cohn-Bendit est député européen vert. Gabriel Cohn-Bendit est militant vert.


Le portrait convenu de la candidate de Lutte ouvrière ne colle pas avec la réalité. LO est financée par des entreprises capitalistes et dirigée par un gourou, Robert Barcia.

C'est en professionnel de la vente que Barcia a lancé sur le marché ce nouveau produit politique, Arlette, une femme, sympa, sincère et qui ne change pas d'idées. ême des responsables verts comme Jean-Luc Bennahmias ou Patrick Farbiaz disent à qui veut les entendre : «Ne touchez pas à Arlette, c'est une sainte.» Arlette n'est pas une sainte, c'est la militante obéissante et dévouée d'une secte dirigée d'une main de fer par un gourou dont les pseudonymes de combat sont Hardy ou Roger Girardot. De son vrai nom, il s'appelle Robert Barcia, c'est l'actionnaire principal et le dirigeant de trois sociétés, très capitalistes, spécialisées dans le recrutement, la formation et la prestation de services de visiteurs médicaux, qui informent les médecins sur les médicaments d'un industriel, pour les inciter à les prescrire.

Ce sont ces sociétés qui financent partiellement la secte en rémunérant, par exemple, un certain nombre de dirigeants de l'Union communiste dont Lutte ouvrière n'est que le cache-secte.

Ce qui n'empêche pas Arlette de dénoncer, sans la moindre pudeur, dans son livre Mon communisme, «ce système de brevets, qui interdit de faire fabriquer à bon marché des médicaments... (il) est à lui seul une condamnation de la propriété privée, c'est-à-dire du système capitaliste».

Depuis que François Koch a publié son enquête sur Lutte ouvrière dans l'Express, enquête reprise dans un petit livre publié au Seuil sous le titre : la Vraie Nature d'Arlette, contre-enquête, le grand patronat pharmaceutique, d'abord un peu surpris, n'en continue pas moins à travailler la main dans la main avec le patron d'Arlette.

Dans ces entreprises, Robert Barcia licencie des secrétaires. «Officiellement licenciée en 1997, dit l'une d'elles, pour manque de professionnalisme, on m'a jetée car je coûtais trop cher, avec mes douze ans d'ancienneté. Après la naissance d'un deuxième enfant, ma demande de temps partiel à 4/5 n'a pas été acceptée.» Une deuxième assistante revenant, elle aussi, de congé de maternité a également été congédiée après douze années d'ancienneté. Afin d'éviter les prud'hommes, les dirigeants d'Epmed, une des sociétés de Barcia, ont préféré leur verser des dommages et intérêts importants. Alors, quand Arlette parle d'interdire les licenciements, faut-il rire, pleurer ou se mettre en colère ?

C'est en remarquable professionnel de la vente que Barcia a lancé sur le marché ce nouveau produit politique, Arlette, une femme, sympa, sincère et qui ne change pas d'idées. Femme, Margaret Thatcher l'était aussi. Sympa : il y a en Allemagne et en France des Verts avec qui nous sommes foncièrement d'accord et que nous ne trouvons pas sympathiques et il y a des adversaires politiques que nous trouvons sympathiques. En un mot, ce n'est pas un critère politique. Sincère : Le Pen, le mollah Omar ou G.W. Bush le sont aussi. Enfin, elle ne change pas d'idées : le pape non plus, que ce soit sur la contraception ou l'homosexualité, ce que lui reprochent bien des catholiques progressistes. Il faut combattre tout ce galimatias non politique.

Si quelqu'un se présentait et qu'on soupçonne derrière cette candidature les Témoins de Jéhovah ou l'Eglise de scientologie, toute la presse en parlerait. Par contre, presque rien sur l'Union communiste. Rien sur ses méthodes ultraclandestines, sur son sectarisme dénoncé par Jacques Morand (alias Illy, un des principaux responsables de ce parti avant d'en devenir l'opposant numéro 1), rien sur le gourou Hardy qui parle pendant des heures lors des congrès dans un silence religieux. Dire qu'Arlette demande la transparence, qu'elle ose écrire un chapitre intitulé «La société du secret» qui commence ainsi : «Le système capitaliste ne fait pas bon ménage avec la transparence», et Lutte ouvrière donc ! Rares sont les journalistes, mais ils existent, à poser ces problèmes.

Tout le monde se moque du bordel des réunions des Verts. Oui, nous en avons souvent souffert, mais la démocratie est à ce prix, elle se pratique dans la transparence. On ne construit pas une société démocratique avec des appareils autoritaires et militarisés. Dire qu'Arlette demande la révocation des élus et que les dirigeants de son parti le sont à vie, ce sont eux qui excluent la base après l'avoir cooptée. La révocation des élus, c'est bon pour la démocratie bourgeoise, pas pour le parti.

Pour Arlette, hors de sa secte, pas d'alliés, nous sommes tous à la solde du capitalisme, y compris ceux ­ dont certains de ses cousins trotskistes ­ qui manifestent contre la mondialisation néolibérale. Voici ce qu'elle écrit dans Mon communisme : «Beaucoup sont trompés par des mouvements qui, sous prétexte de rassembler tous ceux qui s'opposent à la mondialisation, cultivent en fait l'apolitisme, voire le rejet de la politique au profit d'un réformisme intellectuel et universitaire. Ils traînent des milliers de jeunes qui veulent sincèrement lutter contre les méfaits du capitalisme à combattre aux quatre coins du monde les réunions à grand spectacle des dirigeants des grandes puissances capitalistes... Surtout, ça leur fait croire qu'on peut supprimer les défauts les plus criants du capitalisme sans mener le combat pour le supprimer lui-même.» Combien d'entre eux voteront quand même Arlette ?

Arlette n'a qu'un rêve, la «dictature du Parti», appelée mensongèrement «dictature du prolétariat». C'est ainsi qu'il faut comprendre cette citation de son livre : «Pour eux (les intellectuels), l'exécution du tsar et la reprise de la forteresse de Kronstadt par la force comptent bien plus que tout ce que la jeune république avait eu à subir en ces années-là.» Car ce qu'Arlette ne dit pas, c'est que Kronstadt fut une révolte ouvrière avec pour mot d'ordre «tout le pouvoir aux ouvriers et pas au Parti». Trotski écrasa cette révolte avec l'armée rouge comme l'armée des Versaillais écrasa la Commune de Paris, et l'armée allemande, la révolution de 1918. Dans cette armée, il n'y avait plus de conseils de soldats, les grades et la discipline y avaient été réintroduits par Trotski. Ce dernier a joué un rôle essentiel dans la mise au pouvoir du Parti, d'où est née la bureaucratie stalinienne. Trotski n'est qu'un Staline qui a échoué.

Nous n'avons pas attendu qu'Arlette soit à 10 % pour crier à la mystification et au mensonge. En 1968, le dernier chapitre de notre livre Le gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme, publié au Seuil, se terminait par un chapitre intitulé «Stratégie et nature du bolchevisme». Sur ce point au moins, nous non plus nous n'avons point changé.

Hier, les «compagnons de route» soutenaient un PC stalinien ; ceux d'aujourd'hui, toujours aussi ignorants et suivistes, soutiennent Arlette.

Mais nous ne pouvons pas occulter la question : «Que d'erreurs avons-nous commises pour que le vote de tant de gens ne soit que l'envie de dire "merde".» Il y aura certes toujours un vote purement contestataire de droite comme de gauche. Mais Arlette plus Le Pen auxquels il faut ajouter Chevènement, cela fait 30 % et cela ne peut que nous interpeller sérieusement.

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