Blandine Kriegel (1943-), professeur de philosophie à l'université Paris-X

14 juillet 2002, une nouvelle conseillère pour le président Jacques Chirac
Cette arrivée-là est la plus surprenante : la philosophe Blandine Kriegel doit rejoindre l'Elysée comme conseillère spéciale du président pour les questions de société.
Universitaire brillante, ancienne élève de Vladimir Jankélévitch avant de devenir l'assistante de Michel Foucault au Collège de France, Mme Kriegel a pourtant, jusqu'ici, accompagné la gauche intellectuelle. Elle en a connu les soubresauts, commençant son parcours au sein du mouvement maoïste avant de rejoindre la mouvance socialiste.
Fille du député communiste Maurice Kriegel-Valrimont, nièce d'Annie Kriegel - qui, après avoir été membre du PCF, en sera jusqu'à sa mort l'une des critiques les plus passionnées -, épouse du journaliste Alexandre Adler - éditorialiste associé au Monde -, elle avait déjà été consultée par François Mitterrand, qui lui avait confié la rédaction d'un rapport remarqué sur la "modernisation de l'Etat".
Elle dirige actuellement la mission d'étude sur l'impact de la violence à la télévision sur les jeunes et le public, qui lui a été confiée par le ministre de la culture, Jean-Jacques Aillagon.
Laurent Le Mesle, Le Monde, 14/15 juillet 2002, p. 5.
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1er décembre 1943,
Naissance à Neuilly-sur-Seine.
1967,
Adhésion, pour deux ans à l'UJCML (Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes).
1968,
Agrégation, professeur de philosophie au lycée d'Amiens.
1970,
Naissance de Lamiel. Rupture avec les partis politiques.
1978,
Attachée de recherches au CNRS.
1979
Parution de «l'Etat et les esclaves».
1983,
Maître
de conférences
à l'Institut d'études politiques de Paris.
1994,
Professeur de politique
à Paris X-Nanterre.
1998,
Parution de «Philosophie
de la république».
31 juillet 2002,
Chargée
de mission (droits civiques et éthiques) auprès
de Jacques Chirac.
Octobre 2002,
Présidente du Haut Conseil
à l'intégration.
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(15 novembre 2002) Blandine Kriegel, 58 ans, philosophe. Revendique sa rupture avec la gauche. A remis son rapport au gouvernement sur la violence à la télévision.
Blandine Kriegel, philosophe, «quintessence de l'intellectuelle de gauche», est aujourd'hui conseillère de Jacques Chirac. Cela «pose un vrai problème» à ses amis de jeunesse. «Celui des rapports exécrables entre les intellectuels et les dirigeants socialistes», explique un vieux compagnon des années mao : «Elle a passé trente ans à poursuivre les socialistes avec ses théories sur l'intégration et l'Etat de droit. Ils ne l'ont pas écoutée. C'est l'histoire d'une immense déception.»
Chez cette petite dame blonde, raffinée, chaleureuse et très déterminée, la rupture est consommée, et revendiquée. Chirac, affirme-t-elle, est «un grand homme d'Etat qui réfléchit sur la France et les difficultés de la République».
Elle, qui fut l'assistante de Michel Foucault au Collège de France, et l'auteur d'une somme érudite sur la République, s'emballe pour le grand Jacques. Et dans la foulée pour Raffarin, Sarkozy, Fillon... «Tout ce qu'ils disent et font me convient.» Pas de précautions oratoires, pas d'inhibition. C'est son côté Lauren Bacall, star passionnée et émancipée, dont elle s'est approprié la devise : «By myself». Car rien ne semble contrarier sa volonté.
Elle avance. A coup de ruptures, avec le marxisme, le gauchisme, la gauche. Et surtout de travail solitaire intense, chaque jour, de l'aube au crépuscule. Les 35 heures, «disqualification du travail par la gauche», lui ont été pénibles, presque une atteinte aux droits de l'homme. Pour cette adepte de l'effort, du mérite, le labeur est une drogue. Avant de produire son oeuvre savante, philosophique autant qu'historique, elle a hanté pendant des années la Bibliothèque nationale, à la recherche des fondements de l'Etat de droit. «Seule, alors, entourée d'un moine et d'une soeur en cornette.»
Elle vient de boucler un rapport sur la violence à la télévision pour Jean-Jacques Aillagon, et prépare sa mission de présidente, nommée par Chirac, au Haut Conseil à l'intégration. La voilà dans l'action, prête aux travaux pratiques, enfin reconnue, à 58 ans, sur la scène publique. «Nous allons honorer ceux qui ont bien mérité de la République, explique-t-elle, et ne plus se coucher devant ceux qui transgressent les lois.» A droite toute, mais dans son droit fil personnel. L'Etat de droit, victoire de la loi sur le tout social, est son idée fixe. Depuis longtemps.
Au bout du chemin, pour Blandine Kriegel, il y a donc Chirac. Tel qu'elle le voit. Pas l'attrape-tout, mais le communiste repenti, héritier du gaullisme, de la Résistance. La corde est sensible, pour la fille du grand résistant communiste Maurice Kriegel-Valrimont, député en rupture de ban avec le Parti dès les années cinquante, destitué de toute fonction en 1956. «Enfant, raconte-t-elle, j'ai assisté à ce caractère sombre, terrible, du communisme. Quelque chose qui déchirait les adultes plutôt qu'elle ne leur faisait du bien.» Elle étouffe son émotion, au souvenir du transfert des cendres d'André Malraux au Panthéon : «J'ai entendu le Chant des partisans et je me suis dit, c'est ça la France.» «Maintenant que Chirac est très intéressé par les intellectuels de gauche, c'est peut-être son heure, juge un élu socialiste. Elle se voit conseillère du prince. Mais elle n'est pas lucide sur le personnage et sa politique.»
Pour son ami René Frydman, ancien comme elle de l'UEC, Union des étudiants communistes, «Blandine ne peut s'engager que totalement, elle ne trahit rien. C'est le monde qui a changé». Elle, elle s'étonne presque naïvement. Elle croyait son parcours précurseur, pensait que «toute la gauche suivrait». Mais elle reste «atypique», selon l'historien Daniel Lindenberg, qui ne la classe pas parmi les Nouveaux Réactionnaires, têtes de turc de son dernier livre (1) : «Elle n'avance pas masquée. Pour s'engager clairement au RPR, à l'UMP, je ne vois qu'elle et Alexandre Adler.»
L'historien journaliste Alexandre Adler et la philosophe Blandine Kriegel habitent la même planète du «centre gauche». Et dans le même bel appartement du Marais parisien, puisqu'ils sont mari et femme. Lui médiatique, exposé, imposant, et, depuis quelques jours, figure éditoriale du Figaro. Elle, plus discrète, menue. Pas d'entrisme, chez eux, qui préfèrent la grande porte. Ils ont ouvertement voté Chirac dès 1995, séduits par Philippe Séguin et la fracture sociale. La fadeur du premier septennat ne les a pas découragés, et la cohabitation a consacré leur rupture avec la gauche : «Le malheur des temps oblige à siéger à droite», explique Alexandre Adler «Mais nous ne sommes pas des gens de droite. Nous ne supportons plus la gauche actuelle». Elle dit plus sèchement : «J'ai décroché de la gauche parce que la gauche a décroché de la République.»
La République, unique objet de sa pensée. Les Kriegel étaient juifs, laïques, éclairés et progressistes, bourgeois établis en Alsace depuis trois générations, «pas le Yiddishland», explique Blandine. Il y avait donc le père, Maurice, juriste puis député communiste. Et la tante, Annie, stalinienne avant de devenir une impitoyable épuratrice dans les colonnes du Figaro. Deux figures importantes au panthéon personnel de Blandine, même si elle rechigne au déterminisme généalogique : «Je suis ce que je suis».
A l'arbre maternel, étaient accrochés des blasons de petite noblesse et des portraits d'ancêtres bonapartistes et dreyfusards. «Une famille très française», dit Blandine Kriegel. Où dînaient Louis Aragon et Elsa Triolet. Où l'on inscrivait les enfants aux Petits Vaillants des jeunesses communistes. «Où la politique était une religion», ajoute Alexandre Adler. La petite fille se réfugiait dans la littérature française du XIXe siècle. A douze ans, elle avait lu les oeuvres complètes de Hugo. Puis elle est devenue «une stendhalienne idolâtre», se promettant, à quinze ans, d'avoir un jour une fille nommée Lamiel, double féminin de Julien Sorel. «La littérature, dit-elle, a été pour moi la clé du problème familial», cette douloureuse, interminable rupture de la génération précédente avec le parti.
Plus tard, elle tente une première année de médecine, c'est l'époque de l'UEC, proche du PC italien. Elle avait vingt ans, était très jolie, très sérieuse aussi : «C'était un peu notre égérie», se souvient le médecin René Frydman. Puis c'est la philo, «alcool violent, aliment de l'esprit». Elle passe mai 68 «comme tout le monde», l'année de son agrégation et d'un ralliement à l'UJCML, pépinière des futurs maos. A la naissance de sa fille Lamiel, en 70, elle rompt avec tout parti politique, «j'avais compris que la révolution est une impasse». Et entre à la Bibliothèque nationale, «comme en religion, pour consacrer ma vie à l'histoire de la République démocratique». «Elle a trouvé dans les bibliothèques une formidable protection contre la méchanceté du monde», commente Adler. Elle en sort en 1979, avec un livre qui consacre sa rupture définitive avec le marxisme, l'Etat et les esclaves.
D'autres ouvrages ont suivi. Qui attendent toujours de servir l'Etat. Toute sa vie, Blandine Kriegel en a rêvé : «Pas comme une militante, mais comme un chercheur, une artiste.».
(1) Le Rappel à l'ordre, Seuil.
Libération,
15 novembre 2002, page 48
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Novembre 2002. Blandine lynchée par ses "amis" d'antan
Le lynchage de Sainte Blandine-----
Quand Blandine Kriegel "planche" devant l'Opus Dei
Le cadre : une journée organisée, samedi 30 novembre (2002), à l'Unesco, sur un thème austère "Les deux cités : foi chrétienne et liberté personnelle dans la société contemporaine", à l'initiative d'une association d'étudiants. Des étudiants encadrés spirituellement par l'Opus Dei, ce réseau international de chrétiens longtemps soupçonné de liens avec le franquisme et qui vise à la rechristianisation des "élites". L'occasion : le centenaire du fondateur de l'Œuvre, José Maria Escriva de Balaguer (1902-1975), avec, notamment, pour invités deux philosophes incarnant un air du temps censé pousser les intellectuels vers la droite. Avaient ainsi répondu à l'appel Blandine Kriegel, chargée de mission à l'Elysée et auteur du récent rapport sur la violence à télévision, et Pierre Manent, spécialiste du libéralisme politique, mis à l'index par le livre de Daniel Lindenberg, Le Rappel à l'ordre (Le Monde du 22 novembre (2002)). Personne n'évoqua l'ouvrage sulfureux, qui épargne Mme Kriegel, mais vise très directement M. Manent, le rangeant dans la catégorie des "nouveaux réactionnaires" et le soupçonnant de prôner en sous-main une version offensive du christianisme. Mais on y pensait, dans l'assemblée comme à la tribune... Est-ce pour cela que les deux conférenciers ont parfois donné l'impression de s'expliquer indirectement sur la polémique ? Quitte à prendre à contre-pied un rassemblement de jeunes gens sages, de quelques prêtres et d'universitaires spécialisés dans la théologie ou la philosophie médiévale ? Blandine Kriegel a-t-elle ainsi voulu porter un coup à gauche en dénonçant "le grand pouvoir d'influence dans la pensée des anciens marxistes Antonio Negri, Etienne Balibar et Giorgio Agamben" du célèbre philosophe allemand du droit Carl Schmitt (1888-1985) ? Critique acerbe de la République de Weimar, d'abord proche du catholicisme conservateur, Carl Schmitt "est devenu, après 1933, chef de file de la corporation des juristes nazis", a-t-elle rappelé. Le coup à droite est venu de Pierre Manent. A la grande surprise de la salle, il s'est mis à fustiger l'"inintelligence politique" d'une Eglise catholique toujours en porte-à-faux avec la liberté politique. "Aujourd'hui, l'Eglise a abandonné la préférence pour la nation autoritaire sans en être venu à préférer la nation libre", a ironisé le conférencier. "L'Eglise a une difficulté à reconnaître ce qui est bon pour la cité parce que la cité heureuse a moins besoin d'elle que la cité malheureuse." "Voila qui n'est pas du catholicisme de combat", a commenté un des organisateurs, mi-soulagé, mi-interloqué.-------