Lionel Jospin

29 août 2008 : Le retour. Lionel Jospin soutient Bertrand Delanoe pour prendre la direction du Parti Socialiste
24 septembre 2007 : L'Impasse (Flammarion, Paris), le pamphlet contre Ségolène Royal (Novembre 2007 : 100 000 exemplaires vendus).
28 septembre 2006 : Hélas ! C'est le renoncement ... pour 2007
Octobre 2005 : Le merveilleux projet
Septembre 2004 : Lionel dit NON à Laurent
Octobre 2003 : Le retour ... ??
07 novembre 2002 : "C'était bien une taupe", révèle la première épouse de Lionel Jospin
06 février 2002 : Chirac et les trotskistes, Marc Blondel de Force Ouvrière et la chiraquie
04 octobre 2001 : Jospin trotskiste : Lambert parle ; La biographie officielle de Lambert
12 juin 2001 : La France, Trotski, les trotskismes
Paris, Assemblée Nationale, 05 juin 2001 : Jospin assume une jeunesse trotskiste
Paris, 05 juin 2001 : Moi, Boris Fraenkel, professeur de trotskisme de Lionel Jospin
Paris, 31 mai 2001 : Jospin a-t-il été trotskiste ?
Le parcours de Dierich
La traque de l'Elysée

« Un militant bien formé »
PATRICK DIERICH, ex-militant de l'OCI, 56 ans, astronome à l'Observatoire de Meudon (Hauts-de-Seine) et aujourd'hui membre du PS, a été, de 1968 à 1986, militant de l'Organisation communiste internationaliste (OCI) de Pierre Lambert.

Vous êtes formel : Lionel Jospin a bien été militant trotskiste à l'OCI...
Patrick Dierich. Oui. Il n'y a aucune ambiguïté : j'étais dans la même cellule que lui au cours de l'été 1971. C'était le « camarade Michel ». Moi, j'étais le « camarade Blum ». Nous avions tous des pseudonymes. Des « blazes » comme on disait à l'époque.

Combien de temps l'avez-vous côtoyé ?
Deux mois environ. J'avais adhéré à l'OCI en 1968. Après mon service militaire dans un bataillon disciplinaire à Narbonne, j'ai été affecté à la cellule de l'Observatoire de Paris où il se trouvait déjà.

Jospin affirme qu'on a pu le confondre avec son frère Olivier.
C'est une plaisanterie. J'ai connu les deux, sans savoir d'ailleurs qu'ils étaient de la même famille. Je ne l'ai appris que quinze ans plus tard. Physiquement, Lionel et Olivier ne se ressemblaient pas. Le premier était très reconnaissable avec sa coiffure afro-américaine. Le second était plus grand et plus costaud.

« Je ne comprends pas sa position. Il n'y a rien de honteux à avoir été trotskiste »

Quel souvenir gardez-vous de l'actuel Premier ministre ?
C'était un militant bien formé. On voyait qu'il n'avait pas adhéré à l'OCI la veille. Il était particulièrement rassurant, stabilisant. Je ne savais pas qu'il sortait de l'ENA, mais on sentait incontestablement qu'il avait de la compétence et de l'envergure.

Etiez-vous amis ?
Non. On se voyait au cours de réunions de cellule, une fois par semaine. Mais nous n'allions pas dîner ensemble. Ce n'était pas vraiment le genre de la maison. Il faut se replacer dans le contexte. L'OCI était une organisation qui sortait de la clandestinité, et qui en avait gardé les habitudes. Elle était composée de membres soigneusement sélectionnés. Nous n'étions pas là pour rigoler.

Où se déroulaient vos séances de travail ?
A tour de rôle chez un des membres de la cellule. Dans mon souvenir, je suis allé une fois chez Jospin. Il habitait rue des Favorites, dans le XVe arrondissement. J'ai dû y rencontrer Elisabeth, sa compagne de l'époque.

« Mitterrand était parfaitement au courant »

Pourquoi avoir révélé en juillet 1999 que Jospin était membre de l'OCI ? Pourquoi en parler à nouveau aujourd'hui ? N'avez-vous pas l'impression de trahir votre ancien « camarade » ?
Franchement, non. Mais je ne comprends pas sa position. Il n'y a rien de honteux à avoir été trotskiste. Je lui ai écrit une lettre juste avant les dernières municipales pour lui dire que non seulement il jetait la suspicion sur son propre cas, mais aussi sur tout ce courant qui a existé et dont des dizaines voire des centaines de membres sont encore en vie. J'attends toujours sa réponse.

Selon vous, Jospin aurait adhéré au PS tout en étant membre de l'OCI. Il aurait donc été une sorte de « taupe » au profit des lambertistes...
Mitterrand était parfaitement au courant de sa double appartenance. N'oubliez pas qu'il avait été ministre de l'Intérieur !... Nous, nous ne considérions pas le PC comme plus ouvrier que le Parti socialiste. En plus, d'un point de vue électoral, seul un représentant du PS pouvait battre la droite. Il fallait donc aider Mitterrand. C'est ce qu'a fait Jospin à son niveau. L'OCI était l'allié objectif des socialistes.

Qu'avez-vous envie de lui conseiller aujourd'hui ?
Jospin doit avouer au lieu de s'enferrer dans son mensonge. Qu'il assume une bonne fois pour toutes !... Sinon, la droite s'en servira contre lui à un moment ou à un autre. Elle aura beau jeu de lui dire : « Monsieur Jospin, vous qui vous présentez comme le champion de la morale et de la transparence, si vous avez menti sur votre passé trotskiste, sur quoi d'autre avez-vous menti au cours des dernières années ? Sur la Mnef ? Sur le financement du PS ? » Cela dit, je comprends que cela ne soit pas facile. Il s'est enfermé dans une logique dont il aura du mal à sortir. Il s'est progressivement piégé lui-même.
Propos de Patrick Dierich recueillis par Frédéric Gerschel, Le Parisien, 31 mai 2001, p. 4

---------------

A MOINS D'UN AN de l'élection présidentielle, Lionel Jospin, qui s'est contenté jusqu'ici d'éluder (ou peu s'en faut) la question, va-t-il devoir s'expliquer sur le passé trotskiste que beaucoup lui prêtent, à droite mais surtout à gauche ? Le Premier ministre a-t-il, oui ou non, fait partie de l'Organisation communiste internationaliste (OCI), dirigée par Pierre Boussel (dit Lambert) et devenue récemment Parti des travailleurs (PT) ? « Il est urgent de crever l'abcès, estime l'un de ses proches conseillers. Plus on approche de 2002, plus cette histoire risque de nous exploser à la figure… » Jusqu'à présent, l'actuel locataire de Matignon a refusé la polémique. Mais il sait que des biographies (à paraître cet automne) pourraient le mettre dans l'embarras. « La rumeur est née de la confusion avec mon frère Olivier », se défendait-il en 1995 un peu court. Depuis une vingtaine d'années, à l'image de Patrick Dierich, les témoignages d'anciens lambertistes qui l'auraient connu ou même côtoyé à cette époque s'accumulent en effet. Et les langues se délient. « Dans la mouvance de l'extrême gauche, l'appartenance de Jospin à l'OCI est aujourd'hui un secret de polichinelle », assure le journaliste et écrivain Christophe Bourseiller. Selon des sources concordantes, Jospin aurait adhéré à l'OCI dans les années soixante, et ne l'aurait quittée qu'à la fin des années soixante-dix. Cette organisation « gauchiste » affirmait lutter « contre l'impérialisme et le stalinisme ». Elle avait pour ennemi déclaré le PC, obstacle principal, selon elle, à « l'idée révolutionnaire ».

Pas de traces écrites
Qu'y aurait-il de honteux à avoir fait partie de l'OCI ? Rien, a priori. Le monde du pouvoir, de la presse au patronat, des syndicats aux médias, est peuplé d'ex-trotskistes. De José Bové à Bertrand Tavernier, de Michel Field au cinéaste Romain Goupil. Mais, pour Jospin, le problème se pose différemment. Pas seulement parce qu'il a nié, mais aussi parce que, ayant rejoint le PS en 1971 dans le sillage de François Mitterrand, il n'aurait pas alors coupé les ponts avec l'OCI. Il serait devenu, dans ce cas de figure, une sorte de « taupe » trotskiste, ce qui est évidemment peu avouable. C'est la thèse défendue par une partie de ceux qui se présentent comme ses anciens « camarades ». Patrick Dierich, lui, avance ci-dessous une analyse un peu différente : « Mitterrand était au courant de la double appartenance de Jospin. L'OCI était l'allié objectif du PS. » Qui dit vrai ? Dans les faits, le Premier ministre, s'il a bien été trotskiste, peut continuer à garder le silence sans crainte d'être formellement confondu. « A l'OCI, organisation secrète par excellence, il n'existe pas de carte de membre, pas de fichier d'adhérent, pas de traces de cotisations, souligne Christophe Bourseiller. L'éventuel passage de Jospin est, du coup, pratiquement improuvable. Sauf s'il parle… » F.G.

-------------

Le parcours de Dierich

NÉ EN 1944 à Mende (Lozère), Patrick Dierich est ingénieur de recherche en astronomie à l'observatoire de Meudon depuis 1970. Il adhère à la SFIO en 1962, avant de flirter avec le PSU, puis de rejoindre l'OCI en 1968. Chez les trotskistes, il milite avec Yvan Berrebi, le premier membre du parti lambertiste à avoir révélé en 1996 le passé « gauchiste » de Lionel Jospin. Il côtoie aussi, au sein de Force ouvrière, Marc Blondel, l'actuel patron de FO, et des personnalités comme l'historien Benjamin Stora. Astronome spécialisé dans la recherche sur les origines de la vie et passionné d'environnement, Dierich quitte l'OCI en 1986 sur un désaccord de forme avec « le » dirigeant historique du mouvement, Pierre Boussel. Proche de Jean-Christophe Cambadélis, ex-militant de l'OCI comme lui, il rejoint le PS en 1999. Membre du bureau de la section de Sèvres, il a voté, au dernier Congrès socialiste de Grenoble, pour la motion Jospin-Rocard.

-------------

La traque de l'Elysée

A L'APPROCHE du rendez-vous de 2002, l'Elysée est à l'affût de toutes les informations qui confirmeraient l'éventuel passé trotskiste de Lionel Jospin. Après avoir collecté les articles de presse et épluché les livres qui évoquent ce sujet, les conseillers du chef de l'Etat cherchent des éléments à charge. Dans l'entourage direct du président, les connexions avec les lambertistes existent en tout état de cause. Ainsi l'influent Maurice Ulrich, sénateur RPR de Paris, a-t-il toujours entretenu d'excellents rapports avec Pierre Boussel, chef de file de l'Organisation communiste internationaliste (OCI), devenu Parti des travailleurs (PT). Sa fille Sonia est d'ailleurs entrée à l'OCI dans les années soixante-dix. Ulrich a ainsi organisé il y a quelques années un dîner entre Chirac et Lambert, auquel a participé un autre ancien trotskiste, le patron de Force Ouvrière, Marc Blondel. A-t-il été question de Jospin au cours de ces discrètes agapes ? Seule certitude : depuis plusieurs mois, l'Elysée demande au RPR de ne pas hésiter à évoquer cette période sur laquelle le Premier ministre ne s'est jamais réellement expliqué. Député des Hautes-Alpes et conseiller politique de Michèle Alliot-Marie, Patrick Ollier le confirme : « On le fait, et on continuera à le faire. Il faut appuyer là où ça fait mal. Jospin veut se présenter comme un modéré pour obtenir les voix du centre alors qu'il est, en réalité, un ancien marxiste souvent sectaire. Cela, il faut que les Français le sachent. » F.G.

-------------

Moi, Boris Fraenkel, professeur de trotskisme de Lionel Jospin. Par Claude Askolovitch, Obs.com, Mardi 5 juin 2001 - 6h35, Le Nouvel Observateur, 7 juin 2001.

EXCLUSIF Militant trotskiste de la première heure, il est l’un des fondateurs de l’OCI (Organisation communiste internationaliste). Il explique comment il a assuré la formation de celui qui est aujourd'hui Premier ministre.

Il s’appelle Boris Fraenkel. Militant trotskiste de la première heure, il est l’un des fondateurs de l’OCI (Organisation communiste internationaliste). C’est à ce titre, affirme-t-il, qu’en 1964, il assura la formation d’un jeune énarque nommé Lionel Jospin. Celui-ci a-t-il continué à militer à l’OCI alors qu’il était déjà membre du PS ? Fraenkel ne le dit pas..

C'EST une carte postale bariolée, qu’un vieux monsieur à l’accent venu d’ailleurs a conservé par-delà les années. Elle est aujourd’hui, pour un petit milieu médiatico-politique en ébullition, un parchemin enchanté: un lien possible entre Lionel Jospin et ce passé trotskiste, qui obsède autant le microcosme qu’il laisse impassible le Premier ministre. La carte représente un masque Bamileke affublé de grandes oreilles et d’un nez carmin. Elle fut envoyée d’une capitale d’Afrique de l’Ouest en 1965, par un certain Lionel, à Boris Fraenkel et à sa compagne, Denise, deux militants trotskistes domiciliés à Montreuil, département de la Seine.
“Lionel Jospin venait régulièrement chez moi pour suivre un Groupe d’études révolutionnaires, un GER, une formation préalable avant d’entrer dans le mouvement trotskiste, affirme aujourd’hui Boris Fraenkel. C’était un peu ma spécialité, repérer des jeunes gens de gauche, et les faire tomber dans mes filets, comme disaient mes camarades. Jospin était alors élève à l’ENA. Je le formais clandestinement : un futur haut fonctionnaire n’avait pas intérêt à s’afficher révolutionnaire! A force de discuter, nous étions devenus amis. Il était parti en vacances et nous avait envoyé cette carte postale. Je l’ai gardée parce que je la trouvais belle. Le texte aussi est curieux, n’est-ce-pas?”

Elégant et elliptique
Le Lionel de la carte postale use d’un style élégant et elliptique à la fois. Ce sont les mots d’un jeune homme engagé qui se pique de ne pas être dupe. “Cher B et chère Denise, ne trouvez-vous pas que ce masque évoque un peu les coqs portugais? Il est vrai qu’à poursuivre l’analogie sur un plan plus vaste -l’exotisme a beau être une invention européenne sans contenu réel, il n’est pas sans charme de se livrer à son illusion (avec un œil en coin bien sûr). Je me charge en sensation comme introduction à un certain topo. Amitié. Lionel.”

Seule la fin est mystérieuse, tranchant avec le ton littéraire de l’ensemble . “Un certain topo”... Un exposé donc? Une conférence? Une analyse des chances révolutionnaires dans l’Afrique fraîchement indépendante? Boris ne se souvient plus exactement. “Lionel Jospin était un jeune homme doué, sérieux, très différent de la plupart des militants français que je connaissais. Ils étaient légers, futiles, parlant de Lénine et de Révolution avant d’aller plaisanter vulgairement au bistro. J’avais été formé à plus de rigueur. On disait que j’étais un “prussien”... Jospin, lui aussi, était rigoureux.”

Un politique ordonné
Il faut se méfier des souvenirs, à quarante ans de distance. Mais nul ne sera surpris que Lionel Jospin, jeune, fut déjà un politique ordonné, même dans une clandestinité un peu baroque. Fraenkel habite toujours Montreuil, là où Lionel Jospin, dit-il, venait lui rendre visite. Ce banlieusard anonyme, qui aime lire la presse allemande à l’institut Goethe, est ces jours-ci un des hommes les plus recherchés de Paris. Il joue les naïfs et s’amuse de l’intérêt qu’on lui porte. “Que Jospin était trotskiste, tout le monde le sait!” Mais la preuve formelle du passage du Premier ministre dans la Quatrième internationale n’a jamais été apportée. Jospin, en tous cas, a toujours balayé dédaigneusement ces allégations.

Le chaînon manquant
Ses souvenirs font de Fraenkel le chaînon manquant entre Trotski et Jospin. Il devient, du coup, un témoin désiré, le point de mire des chasseurs de passé. Le Monde le cultive, prépare son portrait... Juste retour des choses : Fraenkel avait déjà évoqué son histoire pour le quotidien du soir, il y a quatre ans, mais sans livrer le détail de ses secrets. A l’époque, Jospin venait d’arriver au pouvoir et l’anecdote était presque passée inaperçue. Aujourd’hui, à l’approche de la présidentielle, la quête reprend dans l’urgence : Boris Fraenkel retrouve son quart d’heure de gloire médiatique. Ce père tranquille, retraité de toutes les révoltes, politiques ou sexuelles, le mérite bien.

L’homme a traversé le siècle et l’histoire l’a brûlé.
Fraenkel est né à Dantzig, l’actuelle Gdansk, l’ancienne ville libre polonaise incrustée dans l’Allemagne d’avant 1939. Il est juif. Il commence par militer dans le sionisme d’extrême-gauche, à l’Hachomer Atzaïr, où se mêlent la doxa marxiste et l’affirmation de la nation juive. Pendant la guerre, réfugié en Suisse, il échappe au grand massacre des siens. Fraenkel est alors initié par d’autres révolutionnaires errants, des hommes qui ont approché le bolchevisme originel, des socialistes révolutionnaires du début du siècle... “J’ai eu une éducation de prince”, dit-il.

Un intellectuel apatride
L’orage passé, il s’installe en France. Il est un intellectuel apatride, branché sur les petits milieux de la révolution. Ni stalinien, ni réformiste, mais trotskiste. Il entre en contact avec le groupe Lambert, du nom de son animateur: Pierre Boussel, dit Lambert, un fonctionnaire, devenu trotskiste avant la deuxième guerre mondiale, et qui anime une petite phalange d’irréductibles, farouchement révolutionnaires et anti-staliniens. A la faveur de la guerre d’Algérie et du retour du général de Gaulle, ceux que l’on appellera les lambertistes recrutent dans les milieux jeunes et étudiants. Le groupe Lambert s’étoffe avant de se transformer en OCI: Organisation communiste internationaliste. De toutes les familles du trotskisme français, l’OCI se voudra à la fois la plus dure -service d’ordre de fer, discipline interne sans faille- et la plus rigoureuse idéologiquement, la plus attirante pour de jeunes esprits en quête d’une cohérence de pensée. Elle compte en son sein des intellectuels de haut niveau, tel l’historien Pierre Broué, le biographe de Trotski, ou Boris Fraenkel.

Tout pour séduire
Fraenkel est un des constructeurs de l’OCI. Un esprit rigoureux, à l’allemande, mais aussi vif et éclectique, jouant de toutes les gammes des contestations. Il n’est pas seulement trotskiste, mais aussi féru de psychanalyse, travaillant sur le corps et l’esprit. Il traduit “Eros et civilisation -contribution à Freud” d’Herbert Marcuse, où le marxiste américain cherche une synthèse entre marxisme et psychanalise. Fraenkel sera le grand-prêtre du “Freudo-maxisme”, au nom, dit-il, “de la vérité scientifique et révolutionnaire". Il est un adepte de Wilhem Reich. Il instille les idées de révolution sexuelle. Il travaille des champs inconnus des bolchéviques traditionnels. Il a tout pour séduire des étudiants en quête de vérités novatrices.
Fraenkel cultive le milieu des futurs profs de gym. Il forme ses élèves à la critique de l’idéologie sportive et du corps-objet. Jean-Marie Brohm, futur auteur de “Quel corps” et de la “Sociologie politique du Sport”, qui traquera l’esprit du fascisme dans celui de la compétition, est un élève de Fraenkel. “J’ai fait rentrer Brohm au groupe Lambert”, dit celui-ci aujourd’hui. Fraenkel est un maître. Sa rencontre avec Jospin est le croisement d’un juif errant de la révolution et d’un enfant en recherche de la gauche française.

Ni Suez ni Budapest
Lionel Jospin a grandi dans une famille militante. Sa conscience politique s’est affirmée contre la guerre d’Algérie. En 1956, l’année de ses 19 ans, il assiste, atterré, aux trahisons des deux grandes familles de la gauche. La SFIO, où milite le père de Lionel, gouverne comme une force colonialiste. Le patron du parti, Guy Mollet, Président du conseil, envoie le contingent pour juguler la révolte des Algériens et fait la guerre à l’Egypte, pour la punir d’avoir nationalisé le canal de Suez! La même année, les chars soviétiques envahissent la Hongrie. Le PC avalise, défend l’URSS, approuve l’ignominie. Communistes et socialistes se déshonorent également. Ce double refus conduira Lionel Jospin au trotskisme. Ni Suez ni Budapest. Ni socialiste ni communiste. Ni traître ni bourreau. Cette exigence est celle de sa génération politique.
A la cité universitaire d’Antony, véritable bouillon de culture politique, où il habite durant ses études, il croise des militants de toutes origines. Parmi eux, des trotskistes ou des troskisants. Il poursuit parallèlement ses études, est diplômé de Sciences-po, se prépare à intégrer l’ENA. C’est un futur haut fonctionnaire parfaitement intégré. Mais il reste radicalement de gauche. Sa rencontre avec Fraenkel est le fruit du hasard: “Un camarade du groupe Lambert avait bavardé avec Lionel, il m’avait conseillé de le voir. » Elle est aussi parfaitement cohérente. “Nous n’avions pas d’énarque alors, dans le mouvement, ajoute Fraenkel. C’était une chance extraordinaire de pénétrer la haute fonction publique. Je me souviens en avoir parlé à Lambert. Nous avons été d’accord pour que Lionel suive son GER tout seul, pas en groupe comme on faisait d’habitude. J’étais le seul à avoir des contacts avec lui. C’était un enseignement individuel, afin de le protéger.”

Un élève attentif
Fraenkel est un passeur d’histoire et Jospin son élève le plus attentif. Marx, Lénine, Trotski, l’action politique... Pendant ce temps, rue des Saint-Pères, à l’ENA, Lionel Jospin fréquente les jeunes élites de la nation. Les futurs haut fonctionnaires savent que leur copain Lionel est de gauche ; mais ils n’imaginent qu’il puisse prendre en secret des cours particuliers de bolchevisme!
A sa sortie de l’ENA, Jospin entre au Quai d’Orsay, dans un secteur chargé de l’aide au développement. Il en sortira en 1969, ayant le sentiment de perdre sa vie. Il sera ensuite professeur à l’IUT de Sceaux. A la fin de 1971, il entre en contact avec le Parti socialiste rénové de François Mitterrand. Il participe à la construction d’une force politique ayant rompu avec les péchés de la vieille SFIO et capable de contester l’hégémonie du PC prosoviétique sur la gauche.

Les premières rumeurs
Le PS, dans les années 70, apparaît en effet comme une réponse logique aux attentes de la génération de la guerre d’Algérie. Jospin s’y épanouit. Il finit par succéder à François Mitterrand au poste de Premier secrétaire. Il faut attendre le début des années 80, pour qu’apparaissent les premières rumeurs concernant son passé trotskiste. Elles entretiendront un mystère sur un éventuel entrisme de Jospin, militant révolutionnaire secret depuis les années 60, que l’OCI aurait introduit au PS, profitant des bouleversement de la vieille social-démocratie pour l’arrimer à sa gauche.
A cette époque, Boris Fraenkel n’est déjà plus à l’OCI. Dès 1966, les lambertistes ont exclu ce “pur intellectuel” porteur de tant de déviationnismes. “Je n’ai plus eu de nouvelle de Jospin après mon exclusion. Lambert l’avait peut-être repris en main directement, je n’ai jamais su.” La rupture de Fraenkel avec l’OCI est brutale. Au sein de l’extrême-gauche, il est désormais un homme seul. En juin 1968, la police vient le débusquer et l’expulse: il est un révolutionnaire apatride et le pouvoir veut éradiquer la chienlit venue d’ailleurs. Personne ne bouge pour aider le marginal. Il faudra le dévouement de sa compagne, et le militantisme des chrétiens de la CIMADE pour que Fraenkel puisse revenir en France. Il est assigné en résidence en Lozère, chez des bonnes sœurs, avant de pouvoir reprendre sa vie à Montreuil: enseignant, essayiste et inlassable dynamiteur d’idées reçues...
“J’ai essayé de prendre contact avec Jospin quand j’étais assigné à résidence, dit-il. Je n’ai pas eu de réponse. Je lui en ai voulu sur le moment. Mais peut-être n’a-t-il jamais reçu ma lettre... Quand il est devenu dirigeant du PS, je lui ai envoyé un mot. Je trouvais bien que l’on renforce l’aile gauche du mitterrandisme.”
Aujourd’hui, Fraenkel s’est rapproché de la Ligue communiste révolutionnaire, qu’il trouve sympathique, quoi qu’un peu brouillonne. Jospin, lui, gouverne sérieusement une France confrontée à la mondialisation. Les trotskistes brocardent son absence de résistance au libéralisme. Lui prétend au contraire organiser l’avenir et gouverner face au chaos, en réformiste assumé. En socialiste donc. Ce qu’il est, dans toutes ses actions publiques, depuis bientôt trente ans. C.A.

-------------

Jospin assume une jeunesse trotskiste

Le Premier ministre s'est expliqué à l'Assemblée sur son passé. Sous la pression politique et médiatique, il a admis avoir été proche du courant lambertiste dans les années 60 et 70. Par DIDIER HASSOUX, Libération, 6 juin 2001, p. 2

L'aveu.
Il savait que le moment viendrait. Mais il ne savait pas quand. Hier, en fin de matinée, Lionel Jospin doutait encore que le temps soit venu. Certes, la pression médiatique allait grandissant. Et puis la pression politique aussi. Les élections qui s'approchent... «Il sait que Chirac n'est pas de Gaulle, constate un proche. Il sait que dans l'affaire de l'Observatoire (un vrai-faux attentat commis contre François Mitterrand, ndlr), contrairement au général, l'actuel président de la République s'en serait pris à l'homme. D'ailleurs Chirac commence à faire donner ses petites officines.»

«Coming out».
Pour éviter un «coup» élyséen sur son passé lambertiste, Matignon songe même, un temps, à vendre la mèche. A orchestrer le «coming out» politique du Premier ministre. A revenir sur sa négation: «Je n'ai jamais été trotskiste.» (Lire ci-dessous.) Depuis trois ans, une offre est venue, à plusieurs reprises, de la direction du Monde: une interview à visée générale et deux ou trois questions plus personnelles, sur le passé militant du chef du gouvernement. Mais, à chaque fois, Matignon n'a pas donné suite.

Hier, comme la plupart des mardis, Jospin déjeune avec son directeur de cabinet, Olivier Schrameck. Comme souvent, le conseiller parlementaire passe une tête. Pierre Guelman vient avec la liste des questions que les parlementaires vont poser l'après-midi même. Celles venant de la majorité sont connues. Celles émanant de l'opposition ne le sont pas. Matignon pratique alors le petit jeu des devinettes. Pierre Guelman a repéré que le député DL du Morbihan, François Goulard, va poser une question. Et se méfie. Il pratique alors son travail d'alerte: «Peut-être y aura-t-il une question sur ton passé, Lionel.» Qui enregistre. Sans broncher. Il a sorti son stylo à bille. Et écrit paisiblement, tranquillement sa réponse. Au cas où...

«Age mûr».
La séance des questions au gouvernement a débuté depuis vingt-cinq minutes. C'est au tour de François Goulard. Le député du Morbihan a prévu d'interroger le gouvernement sur la possible privatisation d'EDF. Mais en début de séance, il change d'avis. Sur pression de son voisin, François d'Aubert (Mayenne). Goulard a juste le temps de lire le Monde et de griffonner quelques mots. C'est son tour: «Un journal fait état de votre appartenance, jusqu'en 1971, à l'Organisation communiste internationale, mouvement trotskiste révolutionnaire. Il fait état de relations que vous auriez entretenues avec cette OCI jusqu'en 1981, tout en étant membre du Parti socialiste. Cet engagement, s'il est réel, n'était pas un engagement de jeunesse: c'était un engagement de l'âge mûr. Cette appartenance, vous l'avez toujours niée. Aujourd'hui, les circonstances me conduisent à vous demander si les faits relatés sont exacts, et si c'est le cas, pour quelles raisons les avez-vous jusqu'à présent dissimulés?» Le Premier ministre sourit grand large. Comme soulagé. Les députés socialistes, eux, protestent. Mi-indignés. Mi-éberlués.

Jospin se lève, ses notes manuscrites à la main. Il ne s'en servira pas. «Il est vrai que, dans les années 60, j'ai marqué de l'intérêt pour les idées trotskistes, et que j'ai noué des relations avec l'une des formations de ce mouvement. Il s'agit là d'un itinéraire personnel, intellectuel et politique, dont je n'ai en rien, si c'est le mot qui convient, à rougir. J'ai déjà eu l'occasion de dire dans plusieurs déclarations que j'étais un enfant de Suez et de Budapest.»

Urgence.
Sur le banc du gouvernement, Jean-Luc Mélenchon, ancien trotskiste devenu ministre, opine silencieusement. Jospin poursuit, calmement: «Par rapport à cette pensée, ces engagements, qui ont relevé de rencontres intellectuelles, de conversations privées, je n'ai donc à formuler ni regrets ni excuses. J'ai rencontré dans ces contacts quelques hommes remarquables, et cela a contribué à ma formation. Se pose une deuxième question: pourquoi n'en ai-je pas parlé plus tôt? Eh bien, honnêtement, mesdames et messieurs les députés, parce que je crois que cela n'intéressait personne [...] Enfin, mon engagement dans le Parti socialiste depuis maintenant trente ans a été un engagement de nature différente. Il a été constamment public. Il s'est appuyé sur des écrits, des déclarations, des interviews, des débats politiques souvent avec vous et parfois contre vous. Il a relevé aussi de mon engagement dans les confrontations électorales. Je l'ai toujours assumé publiquement. J'en ai rendu compte à ses militants comme à l'opinion. [...]. Je pense que ce qui est important, aujourd'hui, c'est ce que j'ai fait depuis quatre ans, et c'est peut-être aussi ce que nous ferons ensemble. J'invite chacun, sur tout sujet, à donner sa vérité.» «Sa vérité», Jospin va continuer à la distiller. Ce matin sur Europe 1. Le rendez-vous a été pris par Matignon dans l'urgence. Comme pour solder définitivement un passé sur lequel le Premier ministre n'a fait que lever un coin du voile, hier. Et tenter de ne pas compromettre un avenir.

---------------

La France, Trotski, les trotskismes, LE MONDE | 12.06.01 | 11h41
Lutte ouvrière, le Parti des travailleurs et la Ligue communiste révolutionnaire sont les trois courants qui se réclament, en France, de l'héritage de Léon Trotski. Forgées dans la lutte contre le stalinisme, ces organisations, malgré un socle théorique commun, ont des lignes et des pratiques politiques très différentes.

MULTIPLES sont les itinéraires marqués par le trotskisme. Si les ex-communistes forment le plus grand parti de France, les trotskistes d'un moment constituent une énorme "amicale". Depuis les années 1920, toute une culture politique se réfère au trotskisme en croisant les thèmes de la démocratie et de la révolution, de l'inventivité théorique et du débat politique, de l'action ouvrière et de la confrontation culturelle. Presque totalement détruit dans les pays communistes par la répression - URSS, Chine ou Vietnam -, il a survécu au prix d'une semi-clandestinité dans les pays démocratiques, sans jamais réussir à conquérir - à deux exceptions près, la Bolivie et Ceylan dans les années 1950 -, une influence notable dans les couches ouvrières, si convoitées.

Au tournant des années 1920, l'image de Trotski s'affirme au firmament du mouvement ouvrier français. Il perçoit avec Lénine la nécessité de vivifier le communisme naissant par l'apport de ceux qui autour de Pierre Monatte et Alfred Rosmer symbolisent le refus de l'Union sacrée. De jeunes ouvriers comme Maurice Thorez approuvent les thèses trotskistes en mars 1924. L'opposition à Staline souffrira du manque de continuité de ses premiers soutiens français, le plus important étant Souvarine, dominateur, cassant, qui se replie sur une réflexion personnelle d'une grande portée.

La première vraie génération trotskiste s'affirme, pour l'essentiel hors du PCF, à partir de 1929, date de l'exil du "Vieux", nom familier donné à Trotski par ces jeunes étudiants, enseignants et employés. On y trouve quelques belles figures du monde ouvrier - le mécanicien Roland Filiatre et sa femme, Yvonne, le cheminot Joseph Saufrignon - mais pour l'essentiel c'est dans le syndicalisme enseignant, les khâgnes et chez les techniciens que les idées circulent. Elles se confirment avec les échecs de la stratégie stalinienne en Chine (1927) et surtout en Allemagne en 1933. La dénonciation de la politique "classe contre classe" puis celle de l'orientation en faveur du Front populaire en 1935 soudera une phalange de fortes personnalités, avide de débats théoriques. S'imposent les noms de Pierre Naville, alors surréaliste et futur sociologue du travail, de Maurice Nadeau, important critique littéraire, de l'ingénieur Pierre Frank, un de ceux qui assumeront l'héritage politique du trotskisme, d'Yvan Craipeau, un enseignant qui laissera ses Mémoires d'un dinosaure trotskiste (L'Harmattan, 1999). L'influence trotskiste dépasse le cadre de petites organisations, à la vie déjà conflictuelle : elle touche certains milieux syndicaux, des intellectuels antifascistes et la gauche de la SFIO. En effet, pour tenter de gagner d'autres militants à ses idées, le "Vieux" a demandé à ses militants d'entrer au parti socialiste, non de façon clandestine mais au grand jour.

Au même moment, le système stalinien qui s'est doté d'un outil puissant avec les commissions des cadres, internationale et nationales, mène au travers du contrôle biographique une chasse systématique aux trotskistes réels puis supposés au sein de tous les PC. Il pourchasse ceux qui sont sensibles aux sirènes oppositionnelles, puis les plus dangereux, "ceux qui sont trotskistes sans le savoir". Il ne s'agit encore que d'élimination politique mais, dans le contexte des procès de Moscou et de la guerre d'Espagne, tout bascule. En France, les trotskistes sont alors pris en tenaille entre un socialisme qui rejette ses options révolutionnaires et un communisme stalinien qui appelle à la "vigilance". Ni les révélations sur les procès de Moscou, ni l'assassinat d'Andrès Nin en Espagne, en mai 1937, ni celui de l'Allemand Rudolf Klement, secrétaire de la IVe Internationale, enlevé en plein Paris par le Guépéou, le 14 juillet 1938, ne brisent l'isolement des militants : même la Ligue des droits de l'homme publie, en novembre 1936, un rapport concluant à la culpabilité des accusés des procès de Moscou. Pour les dirigeants du PCF, conformément aux directives de Staline, il faut chasser les trotskistes du mouvement ouvrier, les mettre hors du champ politique. De leur côté, les services de Staline, dirigés par Pavel Soudoplatov, préparent, notamment à Paris, l'assassinat de Trotski. On ne peut comprendre les pratiques discrètes des trotskistes si on oublie la violence dont ils sont victimes durant ces années puis pendant la seconde guerre mondiale : l'assassinat de l'un des ex-dirigeants du communisme italien, Pietro Tresso dit "Blasco", et de trois de ses camarades trotskistes, dans un maquis de Haute-Loire en octobre 1943, symbolise cette violence.

La guerre trouve un mouvement trotskiste éclaté, mal préparé à la clandestinité. Elle est l'occasion d'un renouvellement et d'un rajeunissement important des effectifs. Les trotskistes tentent de défendre une position révolutionnaire, refusant aussi bien le nazisme que les Alliés, considérés comme impérialistes. Tout en se préparant à la crise révolutionnaire à laquelle ils croient, ils conservent le mot d'ordre de défense de l'URSS, positions qui vont générer quelques ambiguïtés, notamment sur l'attitude à adopter vis-à-vis de la Résistance : faut-il s'en tenir à l'écart ou y participer pour la transformer au risque d'être liquidé ? L'action symbolique la plus frappante des trotskistes, la fraternisation tentée avec des soldats allemands, "prolétaires sous l'uniforme", ne dure que quelques mois avant de cesser sous les coups de la Gestapo, et reste quantitativement marginale. Nombre de figures des décennies ultérieures sont recrutées durant cette période, de l'ouvrier Daniel Renard à l'intellectuel autodidacte Michel Lequenne, en passant par Robert Barcia dit Hardy, dirigeant de Lutte ouvrière. Avec Jean-René Chauvin, David Rousset tire de l'expérience de la déportation une réflexion marquante sur l'univers concentrationnaire et la volonté de dénoncer, également, les camps soviétiques.

Au sortir de la guerre, le mouvement trotskiste, en partie réunifié, fait preuve, malgré des moyens limités, d'une dynamique réelle. Il parvient à influencer les Jeunesses socialistes (travail dans lequel se distingue André Essel, futur créateur de la Fnac), à mener une campagne de lutte contre la guerre d'Indochine, et parfois à impulser des grèves comme en 1947 : l'action d'un Pierre Bois chez Renault fait ainsi partie de la geste trotskiste. Mais les débuts de la guerre froide et la radicalisation du PCF qui s'ensuit l'isolent à nouveau, et contraignent ses militants ouvriers à une longue marginalité parfois clandestine. Cette traversée du désert combinée à l'activisme et au militantisme exigeant provoque découragement et scissions, souvent autour du problème de la nature de l'URSS. Le soutien à son égard, même critique, suscite des oppositions récurrentes et le départ de Claude Lefort et Cornélius Castoriadis, cofondateur de Socialisme ou Barbarie. La plupart des trotskistes s'investissent dans l'aide à la Yougoslavie de Tito calomniée par Staline, puis dans la lutte contre la guerre d'Algérie, certains soutenant Messali Hadj, d'autres le FLN. Le Grec Michel Raptis dit "Pablo" est un des symboles de ce combat qui le mènera jusqu'aux côtés de Ben Bella dans les premiers pas de l'Algérie indépendante.

Pour tenter de sortir de leur isolement, certains mettent en œuvre un "entrisme masqué" au sein du PCF qui portera quelques fruits à partir de 1956, essentiellement auprès des intellectuels et des étudiants. La lutte contre la guerre d'Algérie approfondit cette maturation qui permet aux trotskistes de progresser, particulièrement dans la jeunesse, séduite par leurs analyses, comme celles de l'économiste Ernest Mandel, l'aspect international de leur démarche, leur souci de formation et leur radicalisme révolutionnaire. Le combat contre la guerre du Vietnam permet à cette nouvelle génération d'apparaître au grand jour et de tester des modes de mobilisation, appelés à un grand succès. Alain Krivine, Daniel Bensaïd et Henri Weber, dirigeants de la JCR, des lycéens tels Maurice Najman et Michel Récanati sont représentatifs de ce renouveau. Mais un autre courant dont Pierre Lambert est le militant le plus connu refuse l'entrisme au sein du PCF et privilégie le travail syndical, surtout à Force ouvrière, car il lui est impossible d'intervenir à la CGT alors dominée par les communistes.

Mai 1968 permet au trotskisme de gagner en visibilité et de poursuivre sa progression qui culmine au milieu des années 1970, avec la croyance, pour certains, de l'imminence de crises révolutionnaires et l'investissement de multiples axes d'intervention : solidarité avec le tiers-monde, antifascisme, féminisme. Le courant "lambertiste" devient dominant à la fin des années 1970 au sein du syndicalisme étudiant grâce à une alliance tactique avec le Parti socialiste aux portes du pouvoir.

AUJOURD'HUI, le mouvement reste divisé en dépit de réels points communs : références théoriques et historiques, méthode d'analyse. La variété des cultures militantes incite plutôt à parler de trotskismes au pluriel. En France, le courant trotskiste se compose de trois organisations principales. L'Union communiste internationaliste (UCI), qui publie Lutte ouvrière, a pris son autonomie dès 1939 avec Barta. Ce courant se caractérise par un fort attachement au modèle organisationnel bolchevique et au militantisme ouvrier. Les deux autres branches, héritières de l'ancien PCI, l'actuel Parti des travailleurs (PT, "lambertistes") et la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), se sont séparées en 1952 à cause de divergences sur le stalinisme, qui se sont aggravées à tel point qu'elles ont produit deux cultures politiques aujourd'hui bien éloignées. Comme à chaque étape de leur histoire, ces composantes cherchent moins à affirmer leur légitimité par une capacité à regrouper la mouvance trotskiste que par une ouverture à d'autres milieux : l'électorat populaire pour LO avec Arlette Laguiller, le militantisme de la gauche critique pour la LCR et les réseaux syndicaux pour le PT.

Mais l'influence du trotskisme a toujours été plus large que celle de ses organisations. Son apport aux débats sur l'anticolonialisme ainsi que sur l'analyse de l'URSS et du phénomène bureaucratique est incontestable. On retrouve nombre de trotskistes ou d'anciens trotskistes dans des domaines aussi variés que l'histoire (Pierre Broué, Jean-Jacques Marie, Jacques Kergoat), la philosophie (Boris Fraenkel, Jean-Marie Vincent, Henri Malher, Daniel Bensaïd), l'économie (Ernest Mandel, Isaac Johsua, Pierre Salama, François Chesnais), la sociologie (Pierre Naville, Claude Lefort, Pierre Fougeyrollas, Jean-Marie Brohm), les sciences politiques (Denis Berger, Philippe Corcuff, Enzo Traverso), les mathématiques (Laurent Schwartz) ou encore dans les médias. Sans parler, bien sûr, de la politique, particulièrement chez les Verts et au Parti socialiste.

Michel Dreyfus, jean-guillaume lanuque et claude pennetier sont co-auteurs du maitron, dictionnaire biographique du mouvement ouvrier (http://www.maitron.org).
Jean-Guillaume Lanuque et Claude Pennetier

Qu'est-ce que l'entrisme ?

Historiquement, l'entrisme est une tactique mise en œuvre par les trotskistes dans des contextes bien précis. Le but est de bénéficier de la radicalisation d'un parti dit "ouvrier " (socialiste ou communiste, essentiellement) afin d'y recruter des militants, de former des ailes gauche qui serviront par la suite à construire le parti révolutionnaire, dont l'organisation trotskiste n'est qu'un embryon. L'entrisme ne se fixe donc pas pour but la prise de direction de ce parti d'accueil ; il cherche à y faire mûrir une crise et à en détacher les militants révolutionnaires. Sa première application date de 1934 : sur les conseils de Trotski, les militants français furent chargés d'entrer "à drapeau déployé " dans la SFIO - où ils créèrent une tendance, le Groupe bolchevik-léniniste - mais ils en furent exclus l'année suivante. Une autre variante en est l'entrisme masqué ou clandestin, mis en œuvre afin d'éviter toute répression ouverte de la part de la direction du parti concerné. L'exemple le plus connu est celui de l'entrisme à l'intérieur du PCF au début des années 1950, on pourrait aussi évoquer l'entrisme dans le Parti travailliste britannique. Plus récemment, de nouvelles formes d'entrisme ont été tentées dans le Parti socialiste ainsi que dans les confédérations syndicales, selon des conditions encore mal connues.

------

Un événement politique. Si Pierre Lambert ne déclare pas explicitement que Lionel Jospin n'a rompu avec le trotskisme qu'en 1986, alors qu'il était premier secrétaire du PS depuis cinq ans et l'un de ses responsables nationaux depuis treize ans, il le laisse clairement entendre en réponse aux questions de L'Express. Confession majeure! Le passé trotskiste de Lionel Jospin n'était en effet connu jusqu'alors que par ses «aveux» très partiels, par diverses enquêtes journalistiques (voir L'Express du 7 juin 2001) et par les deux biographies récemment consacrées au Premier ministre. Manquait le témoignage capital du patron de l'OCI, aujourd'hui Parti des travailleurs. Le vieux dirigeant trotskiste - il a 81 ans - accepte pour la première fois de s'exprimer sur sa «taupe» Jospin, en justifiant sa stratégie d'entrisme au sein du Parti socialiste dans les années 70 et 80. Mais les réponses parfois torturées ou alambiquées du «Vieux» nécessitent un décryptage. Dirigeant trotskiste depuis un demi-siècle, il n'en est qu'à sa seconde interview avec la «grande presse». Lorsque L'Express l'interroge sur sa rupture politique avec Jospin, le «Vieux» s'emporte: «Je ne suis pas une donneuse!» Dans l'affaire Jospin, son obsession est en effet de ne pas apparaître comme une «balance» auprès de ses militants. Lambert révèle pourtant, avec beaucoup de retenue, la période où Jospin a quitté le trotskisme. Et le vieux leader de confier qu'il en dira bientôt plus, avec des documents explosifs qu'il détiendrait sur son ancien poulain. Bluff? Conserve-t-il des révélations pour l'ouvrage qu'il souhaite publier à la veille du premier tour de l'élection présidentielle? Il livre d'ores et déjà quelques morceaux choisis à L'Express.

Que vous inspirent les deux biographies de Lionel Jospin qui viennent d'être publiées (1)?
J'ai lu avec un intérêt amusé le livre de Claude Askolovitch. C'est un roman. Je ne crois pas que, dès sa naissance, Jospin était programmé pour devenir Premier ministre. Il a été le fils de son papa et de sa maman, puis il a été trotskiste, puis il a abandonné le trotskisme pour faire autre chose.

Comment caractérisez-vous son évolution politique?
Jospin l'a dit lui-même lorsqu'il a été interrogé sur son passé trotskiste «lambertiste», sur l'OCI (2): «C'est ma jeunesse; je veux qu'on me juge sur ce que j'ai fait depuis quatre ans que je suis Premier ministre.» Il a raison. Moi, ce qui m'importe - et ce qui me révolte - c'est qu'il a privatisé comme personne avant lui n'avait jamais privatisé. Chacun va où il veut aller.

Qu'en est-il de votre stratégie d'entrisme, c'est-à-dire le fait d'avoir envoyé des militants trotskistes au sein du Parti socialiste fondé à Epinay, à partir de 1971 (3)?
Nous ne faisons pas de la politique politicienne. Quels que soient les «chefs» qui montent sur les épaules des travailleurs pour parler en leur nom, s'ils se disent «pour la rupture avec le capitalisme», c'est positif. Dès lors, je suis prêt à les appuyer, indépendamment des désaccords que j'ai par ailleurs avec eux. C'est ce qui a guidé notre attitude à l'égard du PS dans les années 70, jusqu'à l'appel à voter François Mitterrand dès le premier tour en 1981. Mais, en 1982, quand le PS fait le tournant de la rigueur, je le condamne. Dans les années 70, la démarche de Lionel Jospin s'inscrit dans ce que je viens de vous expliquer.

Quel bilan pouvez-vous faire de votre aide au Parti socialiste dans les années 70-80?
Si l'on veut tirer le bilan de cette période, cela ne se limite pas à une tactique dans le Parti socialiste. Nous nous intéressons avant tout à la situation de la classe ouvrière, qui ne s'est pas améliorée dans les trente dernières années, loin s'en faut. Les travailleurs n'ont rien gagné et ont même perdu d'anciennes conquêtes. Et, dans cette évolution désastreuse, les dirigeants du PC et du PS portent une lourde responsabilité. Mais il y a eu aussi une résistance des salariés qui a contrecarré, freiné les attaques du patronat. Cela n'a pas empêché la dérive du Parti socialiste. Si nous n'avons pas gagné, ce que nous avons fait n'a-t-il pas été utile au combat de sauvegarde des intérêts de la classe ouvrière?

Ce qui signifie que votre travail «en fraction» au sein de la social-démocratie ne l'a pas empêchée de «capituler» devant le capitalisme?
C'est vrai. Pas plus que Lénine et Trotski ne sont parvenus à empêcher le stalinisme. Effectivement, je n'ai pas «gagné». Mais ceux qui, en apparence, ont «gagné», où conduisent-ils l'humanité sinon vers l'abîme?

A la lumière du transfert de Jean-Christophe Cambadélis, et de ses amis, de votre organisation au PS de Lionel Jospin, en 1986, n'y a-t-il pas eu, paradoxalement, entrisme social-démocrate dans votre courant trotskiste?
C'est assez original. Mais cela se discute. Il faudrait expliquer pourquoi Mitterrand aurait fait ça. Jean-Louis Bianco, alors secrétaire général de l'Elysée, pourrait peut-être vous renseigner.

N'est-ce pas justement à ce sujet qu'il y a eu discussion et rupture politique entre vous et Lionel Jospin?
Jospin est parti, après un débat. Son choix est son choix. J'ai l'intention de m'expliquer ultérieurement sur cette période, qui correspond à celle d'un supposé travail de fraction organisé par Mitterrand dans notre courant et que vous évoquiez dans votre précédente question.

Cela permet de comprendre pourquoi vous combattez Jospin, politiquement s'entend, seulement depuis 1988.
Avec Jospin, j'ai eu des relations politiques. Et le fait qu'elles aient cessé reste aujourd'hui, pour moi, une question politique. Il n'y a aucun problème personnel là-dedans. Je considère que ce que Jospin a fait, à partir de 1988, quand il était ministre de l'Education nationale, a permis d'ouvrir la voie à ce qui se passe aujourd'hui: le démantèlement de l'instruction publique. C'est à partir de ces questions que je me détermine. Celles qui portent sur les problèmes des travailleurs et de la jeunesse.

Mais n'y a-t-il pas eu aussi auparavant un conflit politique entre vous et Jospin au sujet de la politique de rigueur décidée par le gouvernement de gauche en 1982?
Ce n'est pas ainsi que cela s'est passé.

Pourquoi Lionel Jospin refuse-t-il de dater sa rupture avec le trotskisme? Parce qu'il ne veut pas reconnaître qu'il était encore trotskiste lorsqu'il était le principal dirigeant du PS?
Pourquoi me posez-vous cette question? C'est à lui qu'elle s'adresse.

Certains soutiennent que vous avez rencontré Jacques Chirac en 1995...
Faux. Comme responsable syndical mandaté, j'ai rencontré des ministres. Il m'est arrivé aussi, sur mandat de mon organisation syndicale (4), d'aller négocier à l'Elysée. Je voulais essayer d'empêcher la sortie du plan Juppé sur la Sécurité sociale. Mais je n'ai pas rencontré Chirac.

Des rumeurs reviennent régulièrement sur le trotskisme de Marc Blondel, secrétaire général de Force ouvrière, et de Patrick Kessel, ancien grand maître du Grand Orient...
Ils n'ont jamais été trotskistes.

Appellerez-vous à voter Jospin au second tour de la présidentielle de 2002?
Si Jospin dit: «Je renationalise, je retire les privatisations, plus de licenciements, confiscation des milliards de bénéfices de la spéculation», alors je vote pour lui. Mais, pour l'instant, je combats la politique de Jospin parce qu'elle est contraire aux intérêts des travailleurs, qu'elle détruit les hôpitaux et la Sécurité sociale.

Vous prépareriez vos Mémoires d'un agitateur clandestin aux éditions du Rocher, avec Daniel Gluckstein, pour le début de 2002...
Ce n'est pas tout à fait vrai. Je n'écrirai jamais mes Mémoires. Je n'en ressens pas le besoin. Tout ce que je peux faire, c'est parler politiquement de certaines périodes de ma vie. Et le livre que nous préparons, Daniel Gluckstein et moi, pour expliquer ce que nous sommes politiquement me donnera l'occasion de le faire.
(1) Lionel, par Claude Askolovitch (Grasset), et Jospin, secrets de familles, par Serge Raffy (Fayard).
(2) Organisation communiste internationaliste.
(3) Lionel Jospin a adhéré au Parti socialiste à la fin de l'année 1971.
(4) Syndicat Force ouvrière de la Sécurité sociale.

------

Biographie
Pierre Lambert, de son vrai nom Pierre Boussel, est né à Paris le 9 juin 1920, d'une famille d'immigrants juifs russes. A 14 ans, il adhère aux Jeunesses communistes, d'où il est vite exclu. Il devient trotskiste quatre ans plus tard, au sein du Parti communiste internationaliste. En 1952, il est dirigeant du PCI, qui s'appellera OCI (Organisation communiste internationaliste) de 1968 à 1981. Candidat à l'élection présidentielle en 1988, Boussel obtient 0,38% des suffrages. Son Courant communiste internationaliste, trotskiste, est aujourd'hui la principale composante du Parti des travailleurs. Professionnellement, Lambert est contrôleur des allocations familiales jusqu'à sa retraite, en 1980. D'abord membre de la CGT, avant d'en être exclu en 1950, le militant trotskiste rejoint la confédération Force ouvrière, où il occupera d'importantes responsabilités au syndicat de la Sécurité sociale.
Source: Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français,Editions de l'Atelier.

------

Quand l'Elysée s'acoquine avec les trotskistes
Depuis des années, Chirac rencontre les leaders lambertistes. Enquête sur ces liaisons cachées.

Gaullistes et trotskistes ont un ennemi commun: les communistes et avec eux leurs alliés.
Jospin affidé, Chirac associé. Les trotskistes du Parti des travailleurs (1) ne se sont pas contentés de former puis d'envoyer en mission le Premier ministre. Ils ont également noué des contacts aussi discrets que serrés avec le président de la République. A deux reprises au moins, l'état- major des lambertistes a pris langue avec l'ancien maire de Paris. Directement.

C'était en 1995, quelques semaines avant l'élection présidentielle. Chirac était encore barré par Edouard Balladur, Premier ministre. Chaque voix allait compter, chaque suffrage peser. Une délégation de l'exécutif du PT rencontre, à l'Hôtel de Ville, Jacques Chirac : elle vient apporter son soutien au futur président. Côté trotskiste, il y a le chef, Pierre Boussel dit Lambert, supporter de Mitterrand en 1981 et candidat à la présidentielle en 1988. Alexandre Hébert fait partie de la délégation. De son «blaze» trotskiste «Ernest» ou «Armand», ce membre de la direction de Force ouvrière a qualifié dans un éditorial de l'Ouest syndicaliste François Mitterrand de «pétainiste». C'était à quelques jours du 10 mai 1981.

Une fois Chirac installé à l'Elysée, les contacts entre gaullistes et trotskistes se perpétuent. A l'automne 1995, Chirac et son conseiller, sénateur de Paris, Maurice Ulrich, reçoivent à dîner à l'Elysée la paire Lambert-Hébert. Cette fois, il ne s'agit pas de stratégie électorale mais syndicale. Le duo vient conseiller Chirac et plaider contre les prochaines ordonnances Juppé réformant la Sécurité sociale. Sans succès. Finalement, la grève paralysera la France.

Ces deux rencontres directes entre le chef de l'Etat et la secte du Faubourg-Poissonnière sont l'expression d'une alliance idéologique profonde. Gaullistes et trotskistes ont un ennemi commun : les communistes et avec eux leurs alliés.

Une tête de pont en Loire-Atlantique

Alexandre Hébert tempête. Le responsable départemental FO de Loire-Atlantique, anarcho-syndicaliste revendiqué et participant assidu des réunions du bureau politique du Parti des Travailleurs (PT), s'emporte dès qu'on évoque ses liens élyséens. «Toute cette histoire n'arrive pas innocemment. Ça s'inscrit dans le bordel de la campagne.» Mais il les confirme à Libération. Etienne Garnier, député RPR de Loire-Atlantique, a servi d'intermédiaire. Le vieux syndicaliste et le gaulliste, aujourd'hui décédé, possèdent au moins un adversaire commun, Claude Evin, ancien ministre de la Santé de Michel Rocard. «Etienne Garnier m'a simplement demandé de venir chez Chirac avec Pierre Boussel-Lambert», précise Alexandre Hébert qui compte des amis à droite bien au-delà des limites de son département. Il n'a jamais caché son amitié pour Robert Hersant qu'il a connu aux Jeunesses socialistes en 1936. Le patron de presse et le vieux leader anarcho-syndicaliste ont même trouvé des terrains d'entente très concrets quand il s'agissait de faire pièce à la toute-puissance du syndicat du livre CGT en jouant la carte FO.

La fille de Maurice Ulrich
Elle se prénomme Michèle. Dans sa vie de militante d'extrême gauche, cette fille du sénateur RPR de Paris et conseiller du président Chirac, Maurice Ulrich, se faisait appeler «Sonia». Dans l'après-mai 68 jusqu'au milieu des années 80, elle est une des égéries des luttes étudiantes puis de l'Association des jeunes pour le socialisme (AJS, la branche jeune de l'OCI). Ses amis comme ses amours sont alors très proches du «vieux» Lambert. Elle fréquente ainsi l'un de ses gardes du corps, à la réputation de «casseur de stal», Lionel Malapa.

Des ex-lambertistes racontent volontiers que la jeune femme a servi de pont entre le PT et le RPR, entre Lambert et Chirac. Maurice Ulrich dément avec énergie. Jamais sa fille ne lui aurait demandé quoi que ce soit. Ce dont doute sérieusement un ex-camarade de «Sonia» : «Lambert procède toujours de la même façon. Il voit tous les gens qui l'intéressent une fois, deux fois. Puis il utilise des agents de liaison. Entre lui et la Chiraquie, l'agent était Sonia.» Aujourd'hui, Michèle-«Sonia» n'est plus que sympathisante, Lambert, lui, gère toujours sa boutique.

Le creuset FO
C'est par l'intermédiaire du syndicat de Marc Blondel où les lambertistes occupent des positions fortes que «passaient tous les contacts avec la droite et plus particulièrement le RPR», résume un ancien cadre du PT. Et les points de contact ne manquent pas. A commencer par la Cnam codirigée pendant près de trente ans par le patronat et FO. Pierre Lambert a lui-même milité au sein de la fédération FO des employés de la Sécu. Le patronat de la métallurgie, l'UIMM, dont un représentant occupait la vice-présidence de la Cnam, a été pendant longtemps le relais le plus efficace lorsqu'il s'agissait de faire passer des messages à la droite. La fédération FO de la métallurgie a compté dans ses rangs quelques responsables lambertistes de poids comme le Nantais Yvon Rocton, à l'origine de la grève de Sud-Aviation en mai 68.

Les unions départementales (UD) de Paris et des Hauts-de-Seine ont aussi été des passerelles précieuses avec la Chiraquie. Jean Grosset alias «Saïgon», secrétaire général adjoint de l'UD de Paris, négocie dans les années 90 avec Jacques Chirac, maire de la capitale, la paix sociale chez les éboueurs. Chirac n'a jamais manqué non plus de recevoir, lors de ses passages à Paris, le syndicaliste américain Lane Kirkland, à l'époque patron de la centrale AFL-CIO, qui a financé avec l'aide de la CIA la création de FO en pleine guerre froide.

Début avril, on devrait en connaître un peu plus encore sur ces liaisons sulfureuses entre les lambertos et la Chiraquie. Le Journal officiel publiera la liste des 500 parrains de chaque candidat. Daniel Glucktsein, dauphin de Lambert, prétend déjà les avoir. Combien d'entre eux sont proches du RPR ? .
(1) Ex-Organisation communiste internationaliste.
Libération, Par Christophe FORCARI, Didier HASSOUX, Le mercredi 06 février 2002, p. 14-15

------

La 1ère Madame Jospin : "Lionel et moi"
EXCLUSIF "Enarque le jour, trotskiste la nuit, il jouait au chat et à la souris avec lui-même". Voilà comment Elisabeth Dannenmuller, première épouse de l'ancien Premier ministre Lionel Jospin, raconte son ex-mari.

Le 21 avril dernier, j’ai voté pour Lionel Jospin, avec qui j’ai vécu de 1964 à 1989. C’était un vote naturel et étrange à la fois : je connaissais tant l’homme qui sollicitait nos voix... Depuis six mois, j’ai le sentiment d’avoir trop bien compris la catastrophe politique qui nous a frappés. C’est pour cela que je romps avec un silence de treize ans. Sortie de la vie de Lionel Jospin, je m’étais exclue du champ public. Une autre histoire se prolongeait dont j’étais gommée : Lionel, la politique, sa seconde épouse, leur gloire et puis la chute. J’en étais une spectatrice initiée et muette. J’ai protégé ainsi – par loyauté personnelle et politique – quelques secrets d’un homme qui pouvait devenir président. Ce trotskisme tardivement révélé, notamment ; cet entrisme au Parti socialiste, qui avait tant pesé sur notre existence commune... Quand la vérité s’est fait jour, j’ai été libérée. Enfin, je n’étais plus seule à savoir ! Depuis, la montagne s’est écroulée. Lionel Jospin a renoncé à la politique. Mais la gauche – mon camp – est malade de son échec. Cette réduction d’un courant politique au destin et à la psychologie d’un seul homme mérite qu’on y revienne. J’apporte ici quelques faits, pour comprendre. Pour aider.

Des failles profondes

Lionel Jospin, candidat impérial et défait, est resté celui que j’avais connu. Un homme de qualités, mais qui donnait le sentiment de ne pas savoir lier ses talents. Un être terriblement séduisant par sa conviction, son exigence et sa droiture, mais incapable d’exprimer des choses simples, tant lui-même ne l’était pas. Sa volonté émouvante de paraître fort, d’offrir l’image la plus digne, la plus virile, masquait des failles profondes : une séparation des actes et des sentiments, des convictions et des pratiques, des émotions et de l’action… Il m’en reste l’impression d’un gâchis.
C’était l’orgueil qui le tenait. Aujourd’hui encore, j’entends cet orgueil – plus fort que tous les mensonges que les hommes se racontent pour vivre : il a perdu, mais ce sont les autres qui n’ont pas voulu comprendre sa valeur… Cet orgueil est une marque de famille. Les Jospin étaient un clan joyeux, bruyant, soudé dans la proclamation de sa propre vérité. Quand je suis arrivée parmi les “pièces rapportées”, je fus toisée, souvent gentiment, parfois avec moins d’aménité. Eux, des enseignants, militants de la paix, de l’éducation populaire, convaincus d’être du bon côté des choses. Et moi ? Cataloguée fille de bourgeois, parce que mes parents habitaient le 5e arrondissement et avaient soutenu Georges Bidault, leur compagnon en démocratie-chrétienne passé à l’OAS... Il y avait quelque chose d’étrange dans cette posture. Mon père, homme de droite, avait été un grand résistant et déporté à Dachau. Les Jospin n’avaient pas de tels états de service. Ils n’en étaient pas moins convaincus de leur moralité politique.

Bardé de sa propre vertu

Lionel était ainsi. Bardé de sa propre vertu. Ce souci de lui-même allait de pair avec ses convictions de gauche. Il les nourrissait en s’imposant une discipline idéologique. C’était le trotskisme. Quand je l’ai rencontré, j’avais 22 ans, lui 27. Il était grand, drôle, sportif, bruyant, paillard, cinéphile, et de gauche. Une force ! On était pris. Aimanté, par tant de vitalité. Ainsi, plus tard, les Français… Ainsi, la jeune femme en rupture que j’étais. Nous parlions beaucoup, nous refaisions le monde. Joyeusement. C’était fascinant. Ensuite, les failles apparurent. Il était élève de l’ENA, publiquement, et, secrètement, déjà trotskiste, il me l’apprit ensuite. Son plus proche ami, Michel Lautrec, l’avait entraîné avec lui à l’OCI. Lautrec était un éducateur, qui avait travaillé dans la maison d’éducation surveillée dirigée par le père de Lionel. C’était un homme d’une intransigeance confinant à la dureté. Il me trouvait légère et petite-bourgeoise. Je le trouvais injuste, dramatisant sur la classe ouvrière, “la classe” comme il disait. En même temps, j’en riais. Chez les Jospin, Lautrec était un modèle. Une boussole. “Un type exceptionnel”, disait Lionel. Il aimait cette expression. Les trotskistes étaient tous des “types exceptionnels”... Mais clandestins. Je ne les rencontrais jamais. J’entendais parler d’eux. Exceptionnel, Boris Fraenkel, ce vieux militant qui connaissait tout et formait Lionel en secret. Exceptionnel, Pierre Lambert lui-même, le chef de l’OCI…

Rencontres discrètes

Lambert est le seul responsable trotskiste que j’ai rencontré, au début des années 1970, chez mon beau-frère Olivier. Lionel était alors secrétaire national du PS, toujours trotskiste, et la maison d’Olivier un lieu propice aux rencontres discrètes. La situation n’était pas facile à vivre. J’ai eu, ce jour-là, avec ce monsieur Lambert une prise de bec définitive. “Vous manipulez la vie des gens”, lui lançai-je. “Il faut se sacrifier à la classe”, m’a répondu l’homme exceptionnel, me traitant dans la foulée de “féministe”, de “réformiste”, de “tiède socialiste”, et ajoutant une liste de qualificatifs hautement machistes. J’ai cessé d’en rire, ce jour-là, et pour longtemps.
Dès les années 1960, j’avais baptisé les “trop tristes” ces amis de Lionel tellement imbus d’eux-mêmes et de leur mission rédemptrice. Comment pouvait-il les supporter ? Qu’avait-il à faire avec eux ? Je le découvris petit à petit : la force de Lionel masquait une grande incertitude. Une crainte profonde de ne pas suffire à ses exigences. Esprit critique, j’avais envie de briser les lignes. Lionel, lui, avait besoin d’un cadre fort. Il construisait les murs de ce qui deviendrait sa prison mentale – alors qu’il pensait que c’était ça, la liberté. J’y ai songé, ensuite, en le voyant, homme politique majeur, embarrassé devant l’inconnu. Il ne savait pas inventer loin des sources. Il ne possédait pas les clés de l’inédit. La liberté ? Elle pouvait être vraie, dans sa relation aux autres : amis, famille, épouse, compagnons – il nous aimait tous, profondément, mais rien ne comptait en face de sa détermination. Intellectuellement, il n’arrivait pas à se définir en dehors des carcans qu’il s’imposait.

Une joyeuse leçon de morale

Les réunions familiales étaient une – joyeuse – leçon de morale. Le trotskisme fut son école du dimanche. Rassurante. Mais qui l’enfermait dans ses contradictions. Il était à l’ENA. Certains de ses condisciples étaient charmants. Je les trouvais un peu convenus. Lionel, mon romantico-révolutionnaire, était heureusement différent ! Mais sa différence aussi finissait par être pesante. La gauche, le juste, ce qu’il faut aimer, penser, la bonne chanson française, Ferré et Jacques Douai. Il y avait un catéchisme des loisirs. Ces intolérances sont la marque des jeunes gens. Lionel devenait un homme, mais son engagement politique avait quelque chose d’une partie de cache-cache. Le cloisonnement de ses vies finit par manquer de charme. Enarque le jour, trotskiste le soir, il jouait au chat et à la souris avec lui-même ! Ce fut une raison de notre première rupture, à la fin des années 1960, alors qu’il était haut fonctionnaire au Quai-d’Orsay tout en militant clandestinement à l’OCI. Il se gâchait en se dissociant. Je ne le supportais plus.
Deux ans plus tard, nous allions nous retrouver. Nous nous manquions. Lionel avait changé, me disait-il. Il ne jouait plus. Il quittait le Quai-d’Orsay, allait entamer une carrière universitaire. Il restait trotskiste, bien sûr. Mais il assumerait. Je n’avais toujours pas d’appétence pour l’OCI. Mais c’était sa conviction… Nous vécûmes ensemble à nouveau. Il entra à l’IUT de Sceaux, où il était bon enseignant. J’y étais bibliothécaire. Il militait. Nous étions un jeune couple de gauche, comme il y en avait tant. Nous avions recommencé nos discussions sans fin, sur la gauche, la réforme ou la révolution, le couple, la liberté… Avec un ami de lycée qui avait rejoint la Ligue communiste – l’autre branche du trotskisme – Lionel se disputait. “Ton Krivine !” “Ton Lambert !” On nous aurait dit, alors, que nous serions un jour au pouvoir, nous aurions ri…

Taupe au parti socialiste

En 1971, Lionel devint « taupe » au Parti socialiste. Il ne me prévint pas. Je n’aurais pas accepté ce retour à l’absurde. Il le savait. Il allait dans ses réunions socialistes sans me le dire. Un garçon jouant aux cow-boys et aux Indiens politiques, grande mission et petits complots… Je n’allais apprendre son entrée au PS qu’en 1973, alors qu’il se préparait à devenir secrétaire national. Il me le dit d’un coup. C’était sa manière d’imposer sa vie aux autres. “Désormais, je suis au Parti socialiste.” J’étais saisie. “Et l’OCI ?” Il fut tranchant. “On n’en parle pas.”
Nous venions de nous marier. Notre premier enfant allait naître. Nos vies étaient liées. Se quitter était exclu. Je ne le souhaitais pas. Je savais quelque chose que je n’aurais pas dû savoir. J’allais devoir subir. J’étais l’épouse de Lionel Jospin, jeune cadre du PS. Et trotskiste clandestin. Ce que nul ne savait. Sauf Lambert et ses proches, et le clan Jospin. Et Lionel. Et moi. La seule non-militante des initiés. La seule personne qui ne croyait pas à la pensée de Trotski, et ne voyait aucune justification à cette aventure anachronique. Lionel avait recommencé à faire semblant.

Une double vie pendant quinze ans

Semblant d’être socialiste, d’abord. Puis, bientôt, semblant d’être resté trotskiste. Il mena une double vie pendant quinze ans, par conviction d’abord, par facilité ensuite. Au fil des ans, il devint prisonnier de ce qu’il avait été. Lambert savait tenir ses pions clandestins. J’enrageais de voir ainsi dompté un homme qui valait tellement mieux ! Lionel ne vécut pas tranquillement cette double appartenance. Des inquiétudes, des interrogations, des méfiances. “Je suis sûr qu’Untel a compris”, me disait-il. Il transpirait. Puis se reprenait. J’avais décidé de faire confiance à la vie. Nous avions des amis socialistes. Leurs enfants grandissaient avec les nôtres. Dans notre petit groupe, on me trouvait parfois distante, retenue. Ou dure. On ne savait pas. J’étais souvent paralysée par la peur de gaffer. De trahir. Certains n’ont compris mes étrangetés qu’en 2001, quand l’histoire de Lionel a été racontée. Ils me l’ont dit. J’en fus soulagée.
J’étais persuadée que cette double vie n’avait pas de sens. Très rapidement, Lionel tomba sous le charme de François Mitterrand. Il aimait être socialiste. Il montait dans le Parti. Il en serait le premier secrétaire. Après 1981, il aurait autour de lui des courtisans, des alliés, de vrais amis aussi. Etrangement, je le vis s’enfermer à nouveau. S’inventer un nouveau cadre : l’idéologie de l’appareil… J’aimais, moi, dans Mitterrand, ce qu’il avait de fluide, de surprenant, d’intimidant, d’autorité naturelle et de séduction à la fois. J’étais devenue psychosociologue.

C'était mon rôle

J’allais travailler avec Jacques Pilhan, l’initiateur de la communication de l’Elysée. J’essayais de montrer à Lionel cette société française qui se bouleversait. Je voulais le sortir des catéchismes et de ses grilles. Je me vivais comme celle qui ouvrait les prisons, qui serait l’antidote à tous ses sérieux, à toutes ses évidences. C’était mon rôle. Notre foyer, notre maison, notre bonheur familial, avec nos deux enfants, étaient le seul espace de liberté de Lionel ; le seul endroit où il n’avait pas à feindre, rien à dissimuler. Le lieu de la vie. Il m’interrogeait beaucoup. Il se reposait sur moi, puisque, partout ailleurs, il devait se surveiller…
C’était épuisant. Je l’interpellais. Souvent. Publiquement parfois. Je refusais de communier dans cette adulation qu’il se portait et qu’on lui offrait, comme il arrive en politique. J’aimais Lionel Jospin. Je le voulais donc libre. J’aurais voulu qu’il assumât son mitterrandisme. Hélas… Son lien au président était fait de devoir et de contrainte. Il avait la garde du Parti. Il défendait la politique de rigueur ou l’engagement européen de la France sans croire en leur absolue nécessité. Il conservait ses clandestinités trotskistes pour communier dans la vraie foi, loin de la vraie vie. Dissocié encore. Alors qu’il était au faîte de ses capacités !

Un nouveau carcan

J’étais l’épouse d’un homme politique. En représentation, parfois. Ne supportant plus cette contrainte, souvent. Impliquée, toujours. J’encourageai Lionel à renouer avec Claude Allègre, parce que la folie de Claude pourrait le décloisonner. Je lui présentai Pierre Moscovici – j’avais travaillé dans le laboratoire de son père à l’école des Hautes Etudes. Je me méfiais de ceux qui coupaient Lionel des autres, l’entretenaient dans son orgueil. J’aimais bien les Fabius. Nous rompîmes au gré de la politique, pour de mauvaises raisons...
Lionel finit par quitter les trotskistes. C’était sous la cohabitation. “Tu les vois encore ? ”, lui disais-je parfois. De moins en moins. Ils avaient voulu le commander, lui imposer quelque chose, grommelait-il. C’était terminé. Je lui suggérai d’en faire un livre. Maintenant qu’il était réformiste, qu’il écrive donc, qu’il mette à plat ses idées, qu’il avance intérieurement ! Il n’écrivit que plus tard, en 1991. Nous étions déjà séparés. Je fus déçue de cette “Invention du possible”. Il ne se livrait pas. Il avait trouvé un nouveau carcan, bien agréable sans doute. En 1988, il était devenu ministre. “Tu te rends compte, je suis dans le bureau de Jules Ferry.” Je le regardais s’inscrire dans une histoire plus grande que lui. Je le taquinais. Il n’était plus trotskiste. Mais un autre sérieux l’avait gagné : celui du pouvoir. Notre histoire d’amour s’achevait. J’avais envie de vivre. Lionel Jospin rencontra Sylviane Agacinski en 1989. Nous nous séparâmes. Le divorce fut prononcé quelques années plus tard. Dès notre séparation, je perdis contact avec la plupart de nos amis de la politique. Le reste est une affaire privée."
lenouvelobs, Propos recueillis par Claude Askolovitch, 7 novembre 2002

------

(Octobre 2003)Jospin, le socialiste qui se fait entendre quand il écrit
Son texte dans «Libération» rencontre un large écho au sein du PS et même à droite.

Grosso modo, les socialistes disent la même chose depuis des mois. Mais quand c'est Lionel Jospin qui l'écrit, ils ne peuvent que constater la différence d'impact. Hier, la publication dans Libération de la tribune de l'ancien Premier ministre dénonçant «le temps des mystificateurs» aura permis aux dirigeants du PS de mesurer le chemin qu'il leur reste à parcourir avant de redevenir audibles. Et souligné un peu plus le défaut de leadership dont souffre le parti depuis sa retraite. La droite ne s'y est d'ailleurs pas trompée, qui est tombée à bras raccourcis sur Jospin, renvoyant la gauche à son échec de 2002. L'UMP Renaud Donnedieu de Vabres a dénoncé «l'expression sectaire et caricaturale» de l'ancien chef du gouvernement, et a même évoqué «un cheval de retour, cheval d'orgueil».

«Dégâts».

Mais c'est chez les socialistes que la tribune aura fait le plus gloser. Alors qu'ils s'échinent cahin-caha à critiquer jour après jour la politique du gouvernement, quand Lionel Jospin s'y colle, «bonjour les dégâts», reconnaît un membre du secrétariat national. Vincent Peillon, co-leader du courant minoritaire Nouveau Parti socialiste (NPS), le constate : la parole de Jospin est «plus ferme que celle que l'on entend dans la bouche des grands leaders du parti». Manuel Valls, secrétaire national et ancien chargé de communication de l'ex-Premier ministre, trouve cela normal : «Il est le mieux à même de porter une critique juste, cohérente et crédible de Chirac.» Une question de point de vue plus que de contenu : si Jospin «était là, il aurait les mêmes difficultés que nous», dit Valls. C'est aussi, évidemment, l'avis de François Hollande. «Ce qu'il dit, je l'ai dit ou j'aurais pu le dire», note le premier secrétaire pour souligner sa «proximité de point de vue» avec Jospin.

L'ancien Premier ministre a averti il y a dix jours le patron du PS que l'envie de prendre la plume le démangeait. Il l'a prévenu dimanche matin de l'imminence de la publication de son texte dans Libération. «Si on relit ce que je disais il y a six mois sur Raffarin, tout était écrit, ajoute Hollande. Mais quand j'avance les mêmes arguments, je le fais en tant que premier secrétaire du PS dans l'opposition. Lui est dans son rôle d'ancien Premier ministre.» Jospin exercerait désormais un rôle de «vigie», selon le sénateur fabiusien Henri Weber. De «spectateur engagé», ajoute le député de Paris, Jean-Christophe Cambadélis. Tous deux jugent la contribution de l'ancien chef du gouvernement «utile», selon le mot d'ordre de la direction du PS. Une consigne qui a l'élégance de renvoyer Jospin à ses propres ambitions : «Etre utile» était le titre de sa tribune publiée dans le Monde, le 1er février 2003.

«Etre utile» en revenant ? La question taraude toujours quelques socialistes. Daniel Vaillant, «l'ami», estime que «la logique voudrait qu'il ne revienne pas. Mais la logique en politique... Tout est possible. Si les régionales sont perdues, on se tournera naturellement vers lui. Ceci étant, Lionel Jospin n'est pas dans la logique du retour. Il réfléchit, il travaille. Il saura parfaitement se rendre utile». «C'est un homme qui s'intéresse toujours beaucoup à la vie du pays. Il sait tout, connaît tout. Sous une forme ou sous une autre, il reviendra», croit l'ancien président de l'Assemblée, Raymond Forni. Tous au PS le confirment : Lionel Jospin lit beaucoup et reçoit énormément. «Il ne laisse rien passer. Il ne supporte pas que la droite déforme son bilan», confie un ancien ministre.

«Irrévocable».

François Hollande, lui, conseille à ceux qui rêvent d'un retour de considérer «la décision [de Jospin] comme irrévocable». Jack Lang en est également convaincu. Lors d'un récent entretien téléphonique, l'ex-Premier ministre lui aurait avoué être «rangé des voitures». D'ailleurs, tous les ténors susceptibles de prétendre à l'Elysée en 2007 ne veulent pas entendre parler d'une réapparition de leur ex-leader. Claude Bartolone, bras droit de Laurent Fabius, s'amuse de ces spéculations : «Quand il ne dit rien, on se pose des questions sur Lionel Jospin retraité de luxe. Et quand il parle, tout le monde s'interroge sur la signification de sa prise de position.» Un autre éléphant analyse que «la pierre angulaire de sa position, c'est la réhabilitation de son bilan. Elle lui permettra soit de partir sereinement en retraite, soit de préparer les conditions d'un possible retour». En attendant, les socialistes n'ont plus qu'à attendre la prochaine livraison jospinienne.
Libération, Par Didier HASSOUX et Paul QUINIO, mardi 14 octobre 2003, p. 13

------------

(Septembre 2004) Constitution : Jospin soutient le "oui"

Dans un texte au Nouvel Observateur, l'ancien Premier ministre rappelle le rôle du PS, et notamment celui de Mitterrand et le sien, dans la construction européenne.

L es socialistes à couteaux tirés sur la Constitution européenne attendent avec plus ou moins d'impatience l'intervention de l'ancien Premier ministre Lionel Jospin, qui s'exprime dans un texte très attendu publié jeudi 23 septembre par Le Nouvel Observateur (1). Le "retraité" de l'île de Ré se prononce clairement en faveur du "oui". Lors de sa dernière apparition publique fin août à l'université d'été de La Rochelle, Lionel Jospin avait confié qu'il s'exprimerait "le moment venu" sur la Constitution européenne. Il a choisi de le faire cette semaine dans Le Nouvel Observateur. "Je suis Français, je me sens européen", avait dit l'ancien Premier ministre le 1er juin dernier à Quimper (Finistère), où il participait à un meeting de la campagne socialiste des élections européennes.

"Ceux qui boudent"

Lionel Jospin avait mis en garde "ceux qui boudent l'Europe". "Il faut leur rappeler ce qu'elle était avant l'Union européenne", avait-il dit, évoquant les "guerres, les dictatures, les nationalismes, l'antisémitisme". Publicité

Il avait vanté "l'originalité de l'Europe, peut-être cette première puissance qui ne soit pas une puissance dominante", et estimé que la justice sociale "reste la marque de l'Union européenne". Dans sa tribune présentée comme "pédagogique", Lionel Jospin rappelle le rôle des socialistes français, et notamment celui de François Mitterrand et le sien, dans la construction européenne. L'ancien Premier ministre insiste sur la responsabilité historique des socialistes, qui se prononceront fin novembre-début décembre, pour l'avenir du projet de Constitution. "Le vote des militants sera déterminant pour l'avenir du PS, de la gauche en France et pour l'ensemble de l'Europe", estime son ami Daniel Vaillant.

"Non au non"

Afin de lever les doutes de ses amis, il rappelle ses interrogations passées sur la construction européenne. On se souvient de son "non au non" lors du référendum sur le traité de Maastricht en 1992 et des conditions sur le traité d'Amsterdam qu'il avait posées durant la campagne législative de 1997. Daniel Vaillant assure que Lionel Jospin, loin des joutes entre présidentiables, "n'est pas dans le rapport de forces interne" au PS mais "veut être utile à son pays et à son parti". Reste que sa position est officialisée alors que les socialistes se déchirent sur la Constitution européenne, sur fond d'ambitions présidentielles. Son intervention pourrait être d'autant plus décisive que le "non" semble avoir marqué des points au PS depuis la prise de position de Laurent Fabius. Si l'on se fonde sur les équilibres passés, les partisans du "non" sont majoritaires au PS. Si l'on ajoute les fabiusiens aux minoritaires du "Nouveau Monde" et du "Nouveau PS" (près de 40% des voix au dernier congrès), la barre des 50% est franchie. D'où l'impatience des partisans du "oui", qui devaient se réunir mardi soir à l'Assemblée nationale autour de François Hollande. "L'intervention de Lionel Jospin contribuera à élever le niveau du débat", a déclaré mardi le président du groupe socialiste à l'Assemblée Jean-Marc Ayrault.

"Faillible"

De leur côté, les amis de Laurent Fabius n'ont pas caché leur agacement. "Comme tout socialiste, il est faillible", glissait la semaine dernière le fabiusien Claude Bartolone, en rappelant perfidement que le candidat des socialistes à la présidentielle de 2002 avait été "porteur de grandes victoires", mais aussi "associé à de grandes défaites". Mardi, l'ancien ministre de la Ville dédramatisait l'intervention de Lionel Jospin. "Les socialistes et le pays ont droit à un vrai débat. Que toutes les bouches s'ouvrent", a-t-il dit à l'Associated Press. Mais la parole de Lionel Jospin portera au delà du PS. "Cette parole pèsera, pas simplement sur l'opinion des socialistes, mais sur les Français eux-mêmes", rappelait le week-end dernier François Hollande. (AP)
NOUVELOBS.COM | 22.09.04 | 10:33

---------------

jeudi 28 septembre 2006, 8h32 Lionel Jospin renonce à 2007 au nom de l'unité du PS

PARIS (Reuters) - Lionel Jospin a confirmé jeudi qu'il ne prendrait pas part à la course à l'investiture présidentielle socialiste, dominée par Ségolène Royal, mais qu'il serait "pleinement présent" sur le "terrain des idées" dans les mois à venir.

"La décision que j'ai prise est la suivante: faute de pouvoir rassembler, je ne veux pas diviser et donc je ne serai pas candidat à la candidature (...) Je ne veux pas diviser, je ne veux pas fractionner. La campagne sera difficile, ce que je souhaite c'est que nous gagnions", a déclaré l'ancien Premier ministre sur RTL.

Prié de dire s'il envisageait de soutenir l'un des autres présidentiables, Lionel Jospin a souligné qu'il ne se rangerait pas derrière la candidature de la présidente de Poitou-Charentes mais qu'il "écouterait" ce que les autres présidentiables disent pendant la campagne interne pour faire son choix.

"Je crois que vous avez deviné, autour de la façon d'aborder la politique, du rapport aux citoyens, de la façon de considérer le Parti socialiste, qu'il y a un choix que je ne ferai pas en faveur d'un - ou d'une, pour être plus précis - des candidats", a-t-il expliqué.

"Je suis moins que jamais à la retraite et moins que jamais en retrait", a-t-il prévenu avant de citer les raisons qui l'incitent à vouloir rester sur le devant de la scène politique socialiste: toutes liées implicitement à Ségolène Royal, qu'il n'a cependant pas citée.

"Sur le devenir de la démocratie en France, de la vie politique de mon pays, de la place des grandes formations politiques mais aussi d'autres corps intermédiaires, syndicats, associations qui disparaissent sans doute dans l'analyse de certains, sur toutes ces questions essentielles, je serai pleinement présent", a-t-il promis.

LA DÉCISION "LA PLUS SAGE"

Ségolène Royal explique régulièrement qu'elle entend s'adresser directement aux Français, au-delà des militants socialistes, pendant la campagne interne pour l'investiture.

Deux fois candidat à la présidentielle, en 1995 et en 2002, Lionel Jospin a expliqué qu'il n'était "pas triste" de sa décision qu'il avait "beaucoup hésité" à prendre.
"Je ne le regrette pas. J'ai pris la décision la plus sage", a-t-il déclaré.

En revanche, il s'est dit inquiet du "climat" qui prévaut selon lui à l'orée de la campagne officielle pour l'investiture socialiste et il a appelé "certains" à retrouver "leur sang-froid".

Lionel Jospin, qui s'était retiré de la vie politique au lendemain de sa défaite à la présidentielle de 2002, avait laissé entendre fin juin qu'il pourrait briguer l'investiture si sa candidature était "utile" au PS, ajoutant qu'il voulait être une "solution et non un problème" pour les socialistes.
Depuis, les sondages le classaient comme le principal adversaire de Ségolène Royal, même si la présidente de Poitou-Charentes disposait d'une avance considérable.
Après cette interview, l'ancien Premier ministre écrira aux militants du PS pour leur expliquer sa décision.

Les candidatures à l'investiture socialiste doivent être déposées entre samedi et mardi prochains. Un premier tour de scrutin aura lieu le 16 novembre et un second tour, le cas échéant, une semaine plus tard.
Yahoo.fr, actualités, jeudi 28 septembre 2006, 8h32

------

"L'impasse", de Jospin: précis, cynique et aigre
Rue89, Par Hubert Artus (Journaliste) 16H34 23/09/2007

Depuis l’accident de lancement du début de semaine (le quotidien Libération qui récupère le livre et en révèle des passages), le secret est éventé: on sait qu "L’impasse" de Jospin est une charge contre la candidate du PS aux dernières présidentielles.

Si les flèches anti-Royal volent pendant la quasi-totalité du livre, il ne faut pas croire pour autant que l'ex-candidate en est la principale victime. In fine, par la maladresse de son entreprise, Lionel Jospin joue contre lui-même.

"Ni les capacités humaines, ni les capacités politiques"

Voulant pointer l’aspect irrationnel de la défaite de mai, c’est aussi celui de sa propre défaite de 2002 qu’il remet sur le tapis. Et son livre semble déplacé. Un peu comme si Bernard Laporte attendait la fin octobre et son nouveau bureau pour expliquer au XV de France comment gagner la Coupe du Monde.

"Nous avons fait, en l’espace d’un an, et pour le mirage d’une campagne, d’une figure seconde de la vie publique un acteur de premier plan de la scène politico-médiatique. N’allons pas plus loin."

C’est à la moitié de l’ouvrage que l’on lit ces propos, qu’on sentait ourdir depuis quatre-vingt pages. Et l’auteur poursuit :

"Car cette personnalité n’a pas les capacités humaines ni les capacités politiques qui seront nécessaires pour relancer le Parti socialiste et espérer gagner la prochaine élection présidentielle".

Lionel Jospin n’est certes pas le premier à attaquer l’ex-candidate depuis la fin des vacances. Marie-Noëlle Lienemann, Claude Allègre, Bartolone avaient ouvert le feu. Mais sa légitimité est plus grande: il fut des campagnes victorieuses de 1981 et 1988, puis candidat perdant en 1995 et 2002, et Premier ministre durant cinq années (1997-2002): "J’ai quelques titres [à m’exprimer] sans détour", claironne-t-il en introduction.

Pointant le fait que Ségolène Royal n’ait jamais été militante ni même exercé de réel métier quand, deux ans après sa sortie de l’ENA., Mitterrand l’appelle comme membre de son cabinet, il cible son manque de pratique d’appareils, de débats d’idées, de maïeutique, son absence totale de vie… participative au sein de son propre parti.

Tout au long du livre, l'ancien Premier ministre manie tour à tour cynisme, sagesse, balles réelles et auto-satisfecit. Ces pages sentent l’aigreur autant que la rage. Il agit évidemment en "homme libre, pas animé par l’ambition", et se drape comme toujours derrière un "devoir", celui de parler " franchement".

Jospin écrit avec cynisme, afin de dédouaner sa violente charge de toute misogynie. Mais, traitant l’ex-candidate avec légèreté, il sombre dans un snobisme plus méchant encore. Tirant sur 2007, il oublie trop 2002 pour être honnête.

"Une démarche archaïsante et régressive"

"Cette élection a été étrange: les socialistes se sont laissé persuader de choisir comme candidate, sur une promesse de victoire, celle qui était le moins capable de gagner. Il ne faut pas que cette illusion se prolonge. Ni qu’on présente comme moderne et novatrice une démarche archaïsante et régressive."

De son époque lambertiste à ses échecs récents, Jospin est un homme d’appareil, et ne peut nourrir que haine à l’encontre d’une candidate qui a revendiqué son autonomie à l’encontre du PS. Il analyse ici "un fourvoiement" et incite "à ne pas le reproduire".

C’est pour lui "une lourde erreur, pour un leader, que de laisser décrier sa propre formation politique" et que d’ériger des structures parallèles (Désirs d’avenir), tant les partis, avec leurs défauts et leur histoire, sont indispensables à la vie démocratique.

L’ancien Premier secrétaire veut, à la tête du PS et au poste de candidat, un individu d’appareil. Ce livre sec a pour seul objectif de convaincre les militants de ne pas confier les clés du parti à l’ex-candidate, lors du prochain congrès du PS.

Jospin stigmatise l'absence d’opposition des dirigeants socialistes, patente selon lui pendant la campagne de sa -malgré tout- candidate. Pour lui, le point culminant de cette carence est la pacte que la candidate proposa à Bayrou entre les deux tours, se déconnectant définitivement du parti et de électeurs.

D’autant qu’aucun membre de l’état-major de campagne ne fut prévenu. Jospin revient sur les "étranges propositions d’un début de campagne" : démocratie participative, remise en cause de la carte scolaire, encadrement militaire des jeunes délinquants... Pour lui, Royal a tout bonnement délaissé les fondamentaux. Mais il y a eu plus grave selon lui:

"Ségolène Royal n’a pas hésité à opposer sans cesse le peuple et les élites. Elle a désigné les citoyens comme les 'meilleurs experts', sans jamais préciser en quoi consistait cette expertise ni où elle s’arrêtait. Un tel leitmotiv appartient d’habitude à l’extrême-droite ou aux mouvements populistes".

Des attaques bien plus mesurées contre Sarkozy

"L’Impasse" reste, on n’en sera point étonné, un livre extrêmement précis. Dans ses attaques , son argumentaire, sa perspective historique. Jospin tire sur une femme déjà criblée, il n’y risque rien, mais il n’est pas vulgaire. Cependant, il faut attendre la quatre-vingt-quartorzième page pour lire une simple idée d’avenir, un propos dénué de toute vengeance.

Pointant "une vision préoccupante du pouvoir présidentiel" concernant les amitiés patronales de Sarkozy, l’ancien Premier ministre exhorte ses camarades à "repenser les relations entre le pouvoir politique et les puissances économiques et médiatiques afin de restaurer des distances". Il suggère ainsi "un mode de nomination et de fonctionnement rénové du Conseil supérieur de l’audiovisuel".

Sur le locataire de l’Elysée, Jospin dit des choses bien attendues, bien en-deçà de ce qu’il dit sur l’ex-candidate:

"Il se livre à des exercices constants d'autocélébration et à une mise en scène permanente de lui-même, souvent confondus par les médias avec l'action, qui pourraient se révéler dangereux s'ils s'hypertrophiaient dans la fonction présidentielle."

Là aussi, un livre plus politique et plus pragmatique eût équilibré la méchanceté.

"L’Impasse" s’achève sur la constitution d’une social-démocratie à la française, qui accepterait "l’économie de marché, mais non la société de marché", qui tisserait des ponts avec le milieu syndical et qui entérinerait "la fin de la guerre entre les deux gauches, réformiste et radicale".

Emprunt de vengeance, dénué de désir politique, "L’Impasse" est, simplement, la preuve écrite que Jospin n’a pas achevé son deuil. Ce livre a autant d'intérêt pour l'amateur de psychanalyse que pour le passionné de politique. Et c’est bien en cela que le geste de Jospin, dans toute son aigreur, est inefficace politiquement.

-------

29 août 2008 (Nabil Wakim En direct de La Rochelle) Jospin donne ses conseils en stratégie… et tacle Royal

Lionel Jospin n’était pas venu à La Rochelle depuis 2006, où il était revenu sur son échec de mai 2002. Pour l’édition 2008, l’ancien premier ministre était -forcément- très attendu :en jean noir et en chemise à carreaux, il était invité à débattre des stratégies possibles pour les sociaux-démocrates en Europe, au côté de représentants du SPD allemand et de la gauche italienne.

Dans une intervention assez courte, il rappelle que les stratégies doivent nécessairement différer d’un pays à l’autre : grande coalition en Allemagne, alliance avec des partis régionaux en Espagne, transformation en Parti démocrate en Italie… et surtout, union de la gauche en France.

L’occasion de rappeler que, “en 1981, 1988 et 1997, cette stratégie a été un succès”. Et pour le premier ministre, le PS ne doit pas s’en éloigner. “Rompre avec cette stratégie serait une erreur, même si les autres composantes de la gauche se sont affaiblies”, estime-t-il. Les socialistes doivent maintenir ce cap, “à l’opposé de ce qui a été fait lors de la dernière campagne présidentielle, notamment l’hésitation des derniers jours”. Allusion directe à la tentative de rapprochement opérée par Ségolène Royal en direction de François Bayrou.

Dans le public, Bertrand Delanoë et Elisabeth Guigou hochent timidement la tête. Le premier ministre reprend ainsi l’antienne qui était celle de son ouvrage “L’impasse”, publié après la présidentielle. Et ne peut que ravir le maire de Paris, qui compte poursuivre la stratégie jospinienne d’union de la gauche, et a notamment refusé l’alliance avec le MoDem à Paris.

Mais pour mettre en oeuvre l’union de la gauche, prévient Jospin, “il faut un PS fort, qui donne une image claire, qui sait s’unir en respectant ses disciplines internes,avec un leader reconnu à l’extérieur et accepté par tous à l’intérieur”. Un tel parti, avec une telle personnalité à sa tête, permetterait selon lui de minimiser l’extrême-gauche et de ramener les Verts dans le giron de la gauche. Au premier rang, Bertrand Delanoë, dont Lionel Jospin a signé la contribution , est tout sourire.

-------

Retour Première page

Eugène Pottier (paroles, français, 1816-1887) et Pierre Degeyter (musique, belge, 1848-1932) : L'Internationale (juin 1871)