Viva la évolution ! *

Juan Guzman, 61 ans.
Le juge chilien, conservateur, qui vient d'inculper le général Pinochet croit en Dieu, en l'ordre et en la Loi.

Juan Guzman en 6 dates :
- 1939, naissance de Juan Salvador Guzman Tapia,
- 1970, huissier à Valparaiso,
- 1989, magistrat à la cour d'appel de Santiago,
- 1998, instruit la première plainte déposée contre le général Pinochet,
- 2000, obtient la levée de l'immunité parlementaire du général Pinochet,
- 29 janvier 2001, inculpation du général Pinochet.

«Je ne hais personne. Et je m'intéresse aux gens que je dois juger.»

Une voiture aux vitres teintées arrive à l'heure exacte du rendez-vous. Deux hommes en civil en sortent rapidement pour inspecter la rue. Rien à signaler dans ce quartier résidentiel de la capitale chilienne, hormis une demi-douzaine de policiers en faction devant le domicile du juge Juan Guzman. A son tour, le magistrat sort du véhicule. Il dépasse d'une tête les hommes qui l'entourent. Une fine barbe blanche masque à peine ses joues colorées. Souriant, il prend le temps de saluer un à un toutes les personnes chargées de sa sécurité et de celle de sa famille. Il leur souhaite une bonne soirée et une bonne nuit. Pour lui, la journée de travail est terminée. Quelques minutes lui suffisent pour quitter son costume et s'habiller «sport», polo bleu marine et pantalon blanc. En hôte prévenant, il se met immédiatement à parler français. Sa voix est chaleureuse. Il va chercher les rafraîchissements à la cuisine, choisit un lieu ombragé dans le jardin pour y installer quelques sièges. Pour lui, un relax rouillé aux couleurs défraîchies. «Vous comprenez, il est habitué à moi.»
Son épouse, de nationalité française, vient s'asseoir à ses côtés. La conversation porte sur les années que Juan Guzman a passées dans l'Hexagone, entre 1967 et 1970. Il lui demande de raconter l'épisode de leur rencontre. Un jour de printemps, elle a pris en stop deux jeunes sur une route des Landes. Deux ans après, elle prenait la direction du Chili en compagnie de son mari, Juan Guzman. L'histoire sent bon la période soixante-huitarde. On imagine Juan Guzman, un pavé à la main, face aux CRS. A cette époque, il étudiait à la Sorbonne grâce à une bourse universitaire. Un scénario parfait se dessine: trente ans après, un militant de gauche a entre les mains le sort de l'homme qui a provoqué la chute du premier président socialiste légitimement élu en Amérique du Sud. Oui, mais voilà. Juan Guzman ne convient pas du tout pour le rôle. «En mai 68, je n'étais qu'un spectateur, un curieux pas du tout impliqué dans tous ces événements. Ma sensibilité politique était plutôt de centre droit.»

Sa jeunesse l'avait beaucoup plus préparé aux réceptions mondaines qu'aux cocktails Molotov. Il a été élevé dans l'ambiance feutrée des ambassades chiliennes. Né au Salvador, pays auquel il doit son deuxième prénom, Juan Guzman a longtemps vécu loin du Chili. La carrière de diplomate de son père, également écrivain, lui a permis de recevoir une éducation anglo-saxonne aux Etats-Unis. Il fera son droit, devient avocat «car la profession était alors l'une des plus traditionnelle». Quelques semaines avant la victoire électorale de Salvador Allende, Juan Guzman rentre au Chili et obtient un poste d'huissier de justice à Valparaiso. Les idées politiques du gouvernement de l'Unité populaire ne sont pas les siennes. «J'avais peur d'un pays trop tourné vers la gauche.» Nommé juge à Panguipulli, une commune rurale située à plus de 800 kilomètres au sud de Santiago, il s'efforce d'appliquer le conseil de l'un de ses pairs: «Ne jamais punir la faim.» Il est alors directement confronté aux conflits juridiques découlant de la radicale réforme agraire d'Allende. Le coup d'Etat de Pinochet rétablit une certaine forme de calme et d'ordre, les grands propriétaires terriens récupèrent leurs biens. Juan Guzman s'accommode de la nouvelle situation politique. L'arbre généalogique de sa famille compte de nombreux militaires, il ne voit alors pas forcément d'un mauvais œil la présence des forces armées à la tête de l'Etat. Aujourd'hui, refusant toute étiquette politique, il avoue simplement une forte sensibilité sociale. Elle découle de sa foi en Dieu: «Je ne hais personne. Et je m'intéresse aux gens que je dois juger.» Un militaire en retraite poursuivi par Guzman a ainsi déclaré que le magistrat l'avait traité de façon digne et qu'il avait tout d'un «gentleman». Adepte des bonnes manières, le juge Guzman n'a pas manqué de saluer la «grande correction» d'Augusto Pinochet lors de son interrogatoire.

Une revue d'extrême gauche l'a baptisé «Juan sans peur», allusion aux nombreuses pressions exercées sur lui. Elle saluait ainsi le courage d'un juge à qui elle reprochait voilà quelques années son conformisme. Car Juan Guzman était surtout connu jusque-là pour avoir voté, en 1997, contre la projection au Chili de la Dernière Tentation du Christ de Scorsese, au nom de ses valeurs religieuses. Il passe désormais pour un ingrat dans la presse de droite. Et un hebdomadaire n'a pas hésité à publier récemment le décret qui lui a permis d'intégrer la cour d'appel de Santiago en janvier 1989. Un document signé par le président de la République de l'époque, Augusto Pinochet. Le régime militaire avait pris garde de laisser derrière lui une justice aux ordres. Du coup, personne ne pensait que Juan Guzman irait aussi loin, lorsque son nom a été tiré au sort voilà plus de trois ans pour instruire la première plainte déposée contre Pinochet. Depuis le retour de la démocratie, il avait fidèlement appliqué la loi d'amnistie décrétée, en 1978, par le régime militaire. «Je me suis alors rendu compte qu'il était nécessaire d'enquêter pour savoir ce qu'il s'était vraiment passé pendant cette période.» Il bénéficie d'un contexte exceptionnel: pendant plus de cinq cents jours, l'ancien dictateur chilien est détenu en Angleterre. Une durée pendant laquelle les autorités locales ne cessent d'affirmer que Pinochet peut être jugé au Chili. Et l'enquête que mène ce magistrat se transforme pour le gouvernement en véritable gage de crédibilité.

Juan Guzman prend conscience peu à peu de la réalité du régime militaire. Les centaines de témoignages qu'il a recueilli l'amènent à comprendre ce qu'ont subi les victimes de la dictature. Pendant de nombreuses années, il ne s'était jamais penché sur les violations massives des droits de l'homme. Il semblait avoir fait sienne une des maximes du pouvoir judiciaire pendant la dictature: les juges ne sont pas des héros. Dans son milieu social, le confort et la tranquillité prévalaient. Et il était beaucoup plus facile de croire en la thèse d'une guerre civile interne pour justifier les exactions des forces armées. Juan Guzman a du coup également découvert la solitude d'un magistrat. Ses détracteurs l'accusent de rechercher une renommée internationale au détriment de l'ancien dictateur. Ils lui reprochent d'aimer l'agitation médiatique autour de lui. Juan Guzman donne au contraire l'impression d'un homme qui rêve de tranquillité. Ses yeux trahissent une grande fatigue et il peine, par moments, à garder sa concentration. Il laisse en fait au visiteur une étrange sensation: celle qu'il était plus heureux auparavant. A l'époque où il menait une existence paisible avec ses deux filles et son épouse. A l'époque où personne ne venait le traiter de «marxiste» sous ses fenêtres. A l'époque où il ne savait pas.

* Par OLIVIER BRAS, Libération, 31 janvier 2001, p. 52

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