"Pour être président, il faut avoir le niveau ...

septembre 2006"
Giscard d'Estaing (Valéry), président de la Vème République française de 1974 à 1981

Le président Valéry Giscard d'Estaing a été véritablement "traumatisé" par sa non réélection à la présidence de la Vème République en 1981.

Il attribue son échec aux manoeuvres du président Jacques Chirac, son "allié" entre 1974 et 1981, en réalité son adversaire interne aux droites, qui Premier ministre en 1974 démissionne volontairement en 1976 et ne cesse ensuite de guerroyer contre le président de la République et son nouveau premier Ministre, le centriste Raymond Barre.

Selon le journaliste juif Georges-Marc Benamou (Jeune homme vous ne savez pas de quoi vous parlez, Plon, Paris 2001, p. 47) la communauté juive a été choquée par le comportement de Valéry Giscard :"Le fameux "vote juif" n'existe pas mais, en 1981, on votera pour Mitterrand et contre Giscard qui n'avait pas interrompu sa partie de chasse chez le comte de Beaumont pour aller s'incliner rue Copernic (note Benamou, "Au moment de l'attentat contre la synagogue de la rue Copernic, en octobre 1980").

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Paru le : 28/09/2006 "Pour être président, il faut avoir le niveau ..."

Dans quel esprit avez-vous écrit ce livre, vous qui l'achevez en évoquant votre « inguérissable nostalgie » ?

Valéry Giscard d'Estaing.
C'est le troisième volume d'une trilogie. J'avais écrit le premier en 1988. Le second en 1991. J'aurais aimé continuer aussitôt, mais je me suis dit qu'il aurait été décodé alors en fonction de la conquête du pouvoir ou des luttes politiques.
A partir de 2002, le champ était ouvert, mais j'ai eu la responsabilité de la Convention européenne. J'ai donc commencé au début de 2005, et cela m'a pris un an et demi. J'ai voulu retrouver ce que j'avais vécu, et ressenti, pour que les gens se mettent eux-mêmes au pouvoir.
Quant à la formule que vous évoquez - « l'inguérissable nostalgie » - il y a dix ans que je l'ai trouvée : c'est la nostalgie d'une oeuvre qui n'a pu être achevée.

L'un des personnages clés du livre, c'est Jacques Chirac...

Non. Le personnage clé, c'est de Gaulle. C'est celui dont j'ai tant appris, dont j'essayais de deviner non pas ce qu'il aurait fait à ma place, mais ce que sa méthode lui aurait dicté.
Le deuxième personnage clé, c'est Raymond Barre, qui a été mon Premier ministre durant cette période particulièrement difficile entre 1978 et 1981.
J'évoque aussi beaucoup le chancelier Helmut Schmidt parce que c'était l'âge d'or du partenariat franco-allemand.
Ensuite, vous avez deux personnages importants : François Mitterrand et Jacques Chirac, qui se préparent tous les deux pour l'élection de 1981.

Sans la trahison de Jacques Chirac, vous avez la conviction que vous auriez été réélu en 1981. Entre les deux tours, pour en avoir le coeur net, vous allez même appeler au téléphone le QG de campagne du RPR en camouflant votre voix avec un mouchoir pour connaître les consignes de vote qui y sont données. Et on vous dit de voter Mitterrand !

Je vous laisse le choix des mots. Je n'ai pas voulu faire un portrait de Jacques Chirac parce qu'il est président de la République. Et je n'ai pas utilisé d'adjectifs pour éviter l'expression d'un jugement personnel. J'ai seulement donné les éléments du jugement.
C'est au lecteur de choisir ses mots. Sur ce sujet, le texte le plus intéressant, à mes yeux, est le compte rendu - donné en annexe - de mon entretien du 15 décembre 1995 avec François Mitterrand. C'est un texte fort : plus un texte de Mitterrand que de moi parce que c'est moi qui pose les questions et c'est lui qui répond.
Or, il me dit ce jour-là que Chirac et lui se sont vus en tête à tête, que Chirac lui a dit qu'il fallait « se débarasser de Giscard » et qu'il n'aurait jamais été élu sans l'apport des voix de Chirac.

« Le RPR, ce n'était plus le gaullisme »

Pourquoi Chirac a-t-il tout fait pour vous faire battre ?

Ce n'est pas à moi qu'il faut poser la question : je n'écris pas la biographie d'un autre ! Le RPR de cette époque, ce n'était plus le gaullisme, c'était un petit groupe qui ne supportait pas d'avoir perdu le pouvoir...

Pourtant, en 1974, le même Chirac vous avait donné un sacré coup de pouce !

Oui, mais c'était pour se débarrasser de Chaban ! Je reprends le raisonnement des experts : la manoeuvre du RPR en 1981, c'était de me faire battre en imaginant que l'arrivée de la gauche au pouvoir avec des ministres communistes créerait une sorte de panique et qu'aux élections législatives qui allaient suivre, les gens voteraient en sens contraire, mettant Mitterrand en demeure de partir. Un raisonnement étrange. On sait ce qu'il en est advenu.

« Mitterrand, un homme d'un incontestable talent »

Vous décrivez Jacques Chirac comme un « obsessionnel du pouvoir »...

Je parle d'une « recherche passionnée »...

Vous écrivez : « Ce qui l'anime, c'est un désir fanatique d'accéder à la présidence. Cette obsession efface tout le reste, les convictions et les règles. »

Oui, et c'est vrai. Il y a d'ailleurs des photos qui en témoignent. L'entretien que j'ai eu avec lui en janvier 1981 (quand il m'a assuré qu'il ne serait pas candidat) a été photographié. Son expression est extraordinaire : la détermination absolue.

La preuve définitive de la « trahison », vous l'obtenez en 1995 de François Mitterrand...

Ils étaient deux à savoir : Mitterrand et Chirac. J'avais posé la question à Chirac au début 1981 lorsqu'il m'avait dit que sa décision n'était pas encore prise de se présenter (rire).
Il avait démenti catégoriquement toute rencontre secrète avec Mitterrand : « Ce sont des racontars de journalistes. »
L'autre seule version possible, c'était donc celle de Mitterrand. Je suis allé le voir quand il n'était plus président, et qu'il était très malade. Lui m'a raconté son dialogue avec Chirac. Il a ajouté que, si je voulais en avoir le coeur net, je n'avais qu'à m'adresser à Edith Cresson puisque c'est chez elle qu'avait eu lieu la rencontre.

Que pensez-vous, avec le recul, de François Mitterrand ?

Il faut distinguer le personnage de l'homme politique.
Son oeuvre politique a été, au total, très négative. Pendant ses septennats, la France prend du retard. Elle finance la démagogie par l'emprunt et n'entreprend aucune réforme. Elle a une politique étrangère assez bien conduite sur le plan de la rhétorique, mais un peu vacillante sur le plan pratique. Il n'y a pas de grand projet européen, sauf l'euro mais qui est un projet antérieur.

Et l'homme ?

C'était un homme d'une extrême complexité, et d'un incontestable talent. S'agissant de la présidence, il le disait lui-même : il avait le niveau...

Car, pour être président, il faut avoir le niveau ?

Oui, c'est mieux (rire).
Il avait le niveau et, chose curieuse, physiquement aussi. Mitterrand était petit mais, malgré cela, il avait une certaine allure. Dans les réunions internationales, il tenait la place du président de la République française.
Mais il avait aussi, au fond de lui, une niche de méchanceté...

Tout président n'a-t-il pas cette niche-là ?

Non.

Avait-il une niche de sincérité ?

Il semble que oui, mais pas en politique. Il a d'ailleurs réussi à maintenir un voile opaque sur ses activités passées qui auraient pourtant dû, à gauche, le discréditer totalement.
De l'extrême droite avant la guerre à la collaboration sous l'Occupation, jusqu'à la direction de « Votre beauté » en 1946 et à ses relations avec René Bousquet.

La gauche s'est tue, mais la droite savait et n'a rien dit !

La droite française, qui a des défauts, n'attaque pas les gens. Je n'ai pas utilisé ce que je savais dans les campagnes présidentielles.

Il aurait fallu le faire ?

Non.

Raymond Barre, suggérez-vous, échappe à l'idée reçue : les hommes ronds sont, en général, des joviaux...

C'est un homme jovial dans la forme, mais sans le côté débonnaire. C'est quelqu'un d'extrêmement déterminé et qui prend plaisir à affirmer ses vues. Il éprouve même une certaine satisfaction à constater qu'elles ne sont pas partagées.

Vous le présentez comme buté !

C'est à l'automne 1980. La situation économique se dégradait. Les Français étaient mécontents. On les comprend, d'ailleurs ! Je fais sentir à Barre qu'il faudrait trouver un langage, leur donner quelques petits signes. Mais je le sens buté. Il est dans son dogme.

C'est Jacques Chaban-Delmas qui vous alerte sur les risques de sa politique. Quelle a été votre relation avec celui que vous aviez battu en 1974 ?

D'abord, je l'ai fait élire, contre Edgar Faure et une partie du RPR, à la présidence de l'Assemblée nationale ! Il avait été blessé par sa défaite de 1974. Je pensais que ça pouvait le guérir.
Mais non, ça n'a pas suffi. En 1980, je pensais qu'il pouvait être à nouveau Premier ministre, soit juste avant l'élection, soit juste après. Il y avait Chaban, et personne d'autre.

La campagne de 1981 a été marquée par l'affaire des diamants que Bokassa vous avez offerts. Vous parlez à ce sujet des « cloportes » qui auraient monté une campagne et, parmi eux, Roland Dumas...

L'affaire des diamants est une affaire tout à fait banale et idiote. Le mot « diamants » a touché les Français parce qu'il évoque la richesse, la grande vie. Mais ça n'a pratiquement pas affecté leur positionnement.
La preuve : l'affaire date de la fin 1978 et les sondages me sont restés favorables jusqu'à fin 1980. Du coup, à l'automne 1979, il y a eu une espèce de conseil de guerre. Je ne sais pas si Mitterrand y assistait, je ne crois pas, mais Dumas était présent.

« Les réunions du comité des cloportes... »

Il a joué un rôle important ?

Naturellement. Il était l'avocat rétribué du « Canard enchaîné ».
Fin 1979, dans l'entourage de Mitterrand, on pensait qu'on ne pourrait pas me battre, donc qu'il fallait me détruire. Comment ? Ils ont ainsi décidé de réactiver cette affaire des diamants en sortant des papiers de plus en plus rocambolesques alors qu'il s'agissait de petits cadeaux d'Etat. Ils ont constitué un comité burlesque.
Dumas, lui, avait un bureau rue de Bièvre et les réunions du comité des cloportes se tenaient là.

On a l'impression que votre campagne de 1981 a été très improvisée...

J'étais en place. Je faisais tous les mois une émission de télévision pour expliquer ma politique. Je pensais que je n'avais pas besoin de faire campagne. Je me trompais comme De Gaulle s'était trompé en 1965.
J'ai découvert cela assez tard, un peu tard pour avoir une espèce de campagne au sens programmatique. En plus, ma campagne d'affiches était très mauvaise.

N'aviez-vous pas trop misé sur le débat télévisé d'entre les deux tours ?

Oui, oui... Au total, j'ai été le meilleur, comme l'a dit toute la presse internationale. Mais Mitterrand ne s'est pas laissé écraser.

Il vous a même piégé...

Il m'a piégé sur le cours du deutsche mark. Il m'a dit : « Vous n'êtes pas un professeur, je ne suis pas votre élève. » C'était bon ! (Rire.)

Mais, sur le fond, ses positions étaient très floues, et parfois inconsistantes. Il a même dit qu'il voulait supprimer les impôts sur les successions en ligne directe à tous les niveaux.
Il devait confondre avec autre chose. A la fin, quand je ne pouvais plus lui répondre, il a été méchant, m'accusant d'avoir monopolisé le pouvoir, domestiqué le Parlement, corrompu les médias, je ne sais quoi encore.
Moi, j'étais resté dans des choses acceptables. J'aurais pu pourtant, dans les cinq dernières minutes, lui rappeler son passé !

Pendant cette campagne, on vous sent très seul...

D'abord, c'est mon caractère et, comme Eschyle l'a dit, le caractère, c'est la destinée. On est comme on est. Je n'aime pas être très entouré.
Mitterrand, c'était le contraire. Il est arrivé ainsi en 1981, pour le débat télévisé, accompagné d'une véritable phalange : il y avait plein de monde dans le corridor, et Robert Badinter comme chef d'orchestre.

Finalement, en 1981, pourquoi avez-vous perdu ?

(Un temps de silence.) Ma campagne n'a pas été bonne. Je n'ai pas fait les « coups » que j'aurais pu faire. Par exemple en changeant de gouvernement trois mois avant l'élection.
J'aurais pu aussi faire un référendum sur le quinquennat en disant que je me représentais pour cinq ans, mais j'y ai pensé trop tard.
Et puis, il y avait le problème Chirac, c'est-à-dire le report des voix au second tour. Il y avait enfin ce trait de la psychologie française : l'envie de la nouveauté. Et si on allait voir de l'autre côté de la porte ?

« Depuis vingt-cinq ans, il ne s'est rien passé »

En avez-vous voulu aux Français, à cette opinion dont vous écrivez qu'elle est « mal instruite », notamment en matière économique ?

C'est un des vrais problèmes français. Notre système éducatif n'enseigne pas l'économie. Une quantité de jeunes gens n'en ont aucune notion, et on peut leur raconter n'importe quoi.
Ainsi Mitterrand disait-il qu'il créerait dans l'année un million d'emplois pour les jeunes : c'était une ânerie sans nom. Un président ne crée pas d'emplois : ce sont les entreprises qui le font. Il peut, à la rigueur, recruter quelques gardes républicains.

Vous avez des paragraphes très durs contre le « pouvoir clanique », que vous n'appréciez pas...

... que j'abomine.

Le clanisme, n'est-ce pas une tendance française ?

Est-ce une tendance française ? Dans le Front populaire, il n'y avait pas de clan. La notion de clan, c'est être solidaire et se nommer mutuellement même si on n'est pas d'accord.
C'est venu d'une déviation du gaullisme. Pour De Gaulle, engagé dans une espèce de grande épopée, il y avait les bons et les mauvais, ceux qui l'avaient soutenu et les autres.
Mais, De Gaulle parti, cela s'est transformé en solidarité de clan. Dans un clan, le critère, ce n'est pas la compétence, c'est le clan. Et c'est détestable.

C'est la marque de Chirac ?

Une des marques de Chirac, oui.

On est frappé en vous lisant de la permanence des problèmes qui se posent à la France : les rapports de l'école et de l'entreprise, l'apparition de la concurrence des pays à bas salaires, la réforme de l'éducation et de la formation, la laïcité, la politique énergétique. Faut-il louer votre prescience ou se désespérer que ces problèmes soient toujours là ?

J'en suis désespéré comme vous ! Ne simplifions pas à l'excès mais, depuis vingt-cinq ans, il ne s'est rien passé ! Il n'y a pas eu un grand projet. On vient de vivre une période durant laquelle le pays n'a pas avancé sur les grands sujets. C'est un constat.

Le général De Gaulle vous interroge : « Peut-on établir un budget à l'équilibre ? » Vous lui répondez : « Oui. » Or, aujourd'hui, le déficit se chiffre en dizaine de milliards d'euros. Qu'est qui peut expliquer ça ?

Une mauvaise gestion continue de 1981 à 2005. Quand, en 1980, Raymond Barre établit, chiffres à l'appui, la situation du pays, la France n'est pas endettée. Aujourd'hui, notre endettement approche notre PIB : cela correspond à 41 000 euros par Français. On a financé la politique par le déficit et l'endettement. Il faudrait un changement fort.

Vous n'êtes pas peu fier du musée d'Orsay, alors que personne ne sait pourtant que vous en êtes le père...

Il a été inauguré après mon départ, mais nous l'avons conçu de bout en bout. Au XIX e siècle, la France a vécu un épanouissement culturel extraordinaire. Mais il n'y avait quasiment pas de musée.
Le président Pompidou avait décidé de faire démolir l'ex-gare d'Orsay et de faire construire là un hôtel. Il y a même eu un concours pour cela. Quand j'ai été élu, j'ai tout de suite dit qu'il fallait arrêter tout ça.
On a fait classer la gare en monument historique en même temps qu'on a interdit, par exemple, l'autoroute prévue sur les quais à hauteur de Notre-Dame.

Souhaiteriez-vous qu'un jour on baptise ce musée « musée Giscard » ?

Si vous le proposez, je n'y ferai aucune opposition (éclat de rire).
Le Parisien, 28 septembre 2006, pp. 14-15,

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