Daniel Cohn-Bendit
"Juif allemand", gauchiste soixante-huitard, reconverti en vert social-européen.
Avril 2008, Dany Le Rouge/Vert donne des conseils au Président de la République Française
Avril 2007, Daniel Cohn-Bendit Monsieur Bons Offices de Madame Royal
Août 2006, La défense de Günter Grass, l'ancien "jeune hitlérien"
Mars 2006, Tariq fait échec à Daniel
Avril 2005, l'ancien "gauchiste" attaque "les gauchistes"
Novembre 2004, Cohn-Bendit contre Fabius
Février 2001, Cohn-Bendit et Fischer sur la sellette. July, Castro, Goupil, Sollers.

Après l'exhumation d'un texte de jeunesse, le député européen réagit aux accusations de pédophilie. L'affaire Cohn-Bendit ou le procès de Mai 68
Il admet la provocation mais, comme Joschka Fischer, dénonce la chasse à l'homme. Par PAUL QUINIO, Libération, 23 fevrier 2001, p. 2 et 3.
Daniel Cohn-Bendit a peut-être parlé trop vite. «Je viens de passer les six pires semaines de ma vie», déclarait-il le 7 février. Manifestement épuisé, le député européen, venu à Paris soutenir les Verts pendant la campagne des municipales, faisait alors référence à ses semaines passées en Allemagne auprès du ministre des Affaires étrangères, son ami Joschka Fischer, attaqué sur son passé d'extrême gauche (lire ci-dessous). Depuis hier, c'est Cohn-Bendit lui-même, en France, qui est mis en cause. Et les pires semaines de sa vie viennent peut-être seulement de commencer. «On a sorti tous nos textes, toute notre histoire. Elle n'est pas simplement jolie, on y trouve des pages noires et aussi des pages dont nous pouvons avoir honte», expliquait l'ancien leader de Mai 68 début février dans un amphithéâtre de la Sorbonne, à l'occasion d'un débat public sur «l'engagement en politique». Depuis hier, ce sont ses propres pages qui ressortent.
L'Express a publié, dans le cadre d'un dossier sur l'omerta, un article intitulé «Les remords de Cohn-Bendit», à propos d'un passage de son livre, le Grand bazar (publié en 1975 chez Belfond), où il parle de son activité d'éducateur dans un jardin d'enfants «alternatif» à Francfort. «Il m'était arrivé plusieurs fois que certains gosses ouvrent ma braguette et commencent à me chatouiller. Je réagissais de manière différente selon les circonstances, mais leur désir me posait un problème. Je leur demandais: "Pourquoi ne jouez-vous pas ensemble, pourquoi m'avez-vous choisi, moi, et pas les autres gosses?" Mais s'ils insistaient, je les caressais quand même», écrivait-il.
«C'est dégueulasse.»
Le voilà vingt-cinq ans plus tard obligé de se défendre d'actes pédophiles. «C'est dégueulasse, déclarait Daniel Cohn-Bendit hier à Libération. Prétendre que j'étais pédophile est une insanité. La pédophilie est un crime. L'abus sexuel est quelque chose contre lequel il faut se battre. Il n'y a eu de ma part aucun acte de pédophilie.» Des parents de ces «crèches alternatives» ont d'ailleurs apporté leur soutien au leader écologiste dès le 31 janvier, soit trois jours après la publication d'une pleine page sur le sujet dans le journal anglais The Observer. «Nous savons qu'il n'a jamais porté atteinte à nos enfants», écrivent-ils. Les enfants eux-mêmes rejettent dans cette lettre «toute tentative de rapprochement entre Daniel Cohn-Bendit et des personnes coupables d'abus sexuels sur enfants».
Reste les écrits. «On peut discuter du texte», dit Daniel Cohn-Bendit en reconnaissant que ces lignes «sont aujourd'hui inaudibles, mal écrites». Il parle de son «insoutenable légèreté». Mais «sans chercher à me justifier, c'était le débat de l'époque. Dans l'introduction du livre, je précise que je suis le carrefour du gauchisme. Je reprends tous les débats du gauchisme, sur le communisme, la violence, l'éducation, la sexualité, en choisissant de le faire à la première personne. C'est un livre qui part de notre anti-autoritarisme en récapitulant les débats du moment. Et aujourd'hui, on fait comme si on révélait une pédophilie qui n'a jamais existé en se servant d'un livre sur la place publique depuis vingt-cinq ans et qui, à l'époque, n'avait suscité aucune réaction», s'indigne le député européen.
Une «revanche».
Joschka Fischer en Allemagne, Daniel Cohn-Bendit en France: pour ce dernier, «la revanche sur 68» est en marche. «C'est dans l'air du temps. Des gens attendaient ce moment depuis longtemps. Quand Hans Joachim Klein a été arrêté (1), il y a déjà eu une campagne contre moi. Elle a échoué. Là, c'est reparti comme en 14.»
Le 8 février à la Sorbonne, l'ancien leader étudiant avait déclaré: «C'est humain d'essayer d'embellir son histoire. Mais pour des hommes politiques, ce n'est pas juste. L'engagement en politique, c'est s'engager publiquement à essayer d'extirper sa vérité et la mettre en discussion.» Le voilà servi: «Cohn-Bendit a-t-il eu un passé pédophile?», se demandait hier TF1 sur son site web. Sans craindre d'appeler les internautes à voter sur la crédibilité de ses explications.
Le hasard a voulu que l'élu écologiste soit justement l'invité hier soir du journal de 20 heures de TF1. Un rendez-vous calé il y a trois semaines que Daniel Cohn-Bendit, en déplacement en Savoie dans le cadre de la campagne municipale, a tenu à honorer. «Ce que l'on peut me reprocher, c'est mon désir de provocation. Mais de grâce, arrêtons la chasse à l'homme. Je ne me laisserai pas assassiner en public, ni par TF1, ni par un journal», a-t-il conclu au terme d'un échange très vif. A la question posée par Philippe de Villiers, président du MPF (relayée par le présentateur télévisé Jean-Claude Narcy), de savoir s'il allait démissionner de son mandat de député européen, Daniel Cohn-Bendit a répondu : «Pourquoi?».
(1) Hans-Joachim Klein, ancien terroriste, a été arrêté en France en septembre 1998. Il était recherché pour avoir participé à l'opération commando menée par Carlos, à Vienne en 1975, contre un sommet des ministres de l'Opep. Daniel Cohn-Bendit ne s'est jamais caché de l'avoir soutenu. Il avait également tenté de le convaincre de se rendre. Jugé en Allemagne, Klein vient d'être condamné à neuf ans de prison.
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Des «révélations» bien intéressées. La fille de la terroriste Meinhof a ressorti les informations. Par LORRAINE MILLOT, Libération, 23 fevrier 2001, p. 2.
Au téléphone, mi-janvier, la voix était engageante: «Et Cohn-Bendit, il vous intéresse?» Bettina Röhl, la fille de la terroriste Ulrike Meinhof, partie en campagne contre la «génération 68» allemande, venait tout juste d'accepter un rendez-vous et proposait d'emblée du «matériel» sur le cas Dany. Auparavant, elle avait prévenu qu'en tant que «journaliste indépendante», elle a coutume de demander 500 marks (250 euros) d'honoraires pour les entretiens qu'elle accorde, puis cédait devant la règle de Libération, qui refuse de payer pour ses informations: «Bon, d'accord pour un entretien quand même. Libération c'est important.»
Enveloppe. Le jour convenu, dans un grand hôtel de Hambourg, après deux bonnes heures d'entretien consacrées à elle et ses attaques contre Fischer, Bettina Röhl nous remet une grande enveloppe. A l'intérieur, elle a pris soin de placer non seulement le texte où Cohn-Bendit relate son expérience au jardin d'enfants de l'université de Francfort, mais aussi une photocopie couleur de la couverture du magazine Das da où l'article est paru, en août 1976. S'y étale une fille demi-nue, un sein dépassant d'un débardeur rouge, le sexe exposé, jambes écartées. Dirigée par le propre père de Bettina Röhl, l'ancien mari d'Ulrike Meinhof, la revue mêlait pornographie et textes gauchistes.
Bettina Röhl a accompagné le tout d'un texte de sa plume, titré «Danni (sic), le grand tacticien», où elle accuse Cohn-Bendit d'avoir rédigé cet article juste après la manifestation qui suivit la mort de sa mère, le 10 mai 1976, à Francfort. «Parce qu'un peu de massage d'âme en public était considéré comme une diversion nécessaire à cause de la tache honteuse que représentait la manifestation Meinhof», où un policier avait été grièvement brûlé. Par cet écrit, Cohn-Bendit aurait voulu «faire doucement et pieusement oublier la violence de la démonstration Meinhof», poursuit Bettina Röhl. Ceci au milieu d'une bordée d'insultes sur «Danni, qui lui-même n'est guère plus grand qu'une grande fille de 5 ans», ou encore «Cohn-Bendit, le ministre de la propagande du milieu», «l'attiseur de violences qui, lui-même, se tenait à l'abri du front».
Ecrits réchauffés. Juste avant de rencontrer Libération, Bettina Röhl avait reçu ce jour-là une journaliste de l'hebdomadaire britannique The Observer. Lequel «révélait» quelques jours plus tard le «passé pédophile» de Cohn-Bendit. Libération n'avait pas cru alors devoir en parler, ces écrits étant déjà dans le domaine public depuis longtemps, aucun fait nouveau, plainte d'enfant ou de parents, n'étant survenu pour ces faits, qui sont de toute façon prescrits depuis longtemps, disait hier le parquet de Francfort.
En Allemagne, le réchauffé de ces écrits de Cohn-Bendit des années 70 n'a pas fait grand bruit jusqu'à présent. Le quotidien populaire Bild a certes repris l'article de The Observer, mais assorti aussi des remords de Cohn-Bendit, où il explique combien il regrettait ces lignes. Et l'affaire n'a pas fait davantage de vagues. «Je ne vois pas bien la nécessité d'aller creuser dans le passé de Cohn-Bendit», explique Günther Nonnenmacher, l'un des quatre éditeurs du Frankfurter Allgemeine Zeitung, grand quotidien conservateur publié à Francfort. «Cohn-Bendit est marié et père. S'il avait commis des choses répréhensibles pénalement, cela se saurait.»
Les comptes d'une génération. En Allemagne, Bettina Röhl a eu à ce jour davantage de succès avec ses publications sur le passé de Joschka Fischer, qu'elle accuse de tentative de meurtre du policier blessé lors de la manifestation Meinhof de 1976. Depuis qu'en janvier, elle a réussi à faire publier dans le magazine Stern les photos montrant Fischer casqué, le bras levé pour frapper un policier, plus une semaine ne se passe sans une nouvelle «révélation» sur le passé du ministre. Là, l'éditeur du FAZ, Günther Nonnenmacher, se montre plus compréhensif: «Cette génération 68 parvenue aujourd'hui au pouvoir s'est affirmée en fouillant et condamnant le passé de la génération précédente (celle de ses parents sous le régime nazi, ndlr). Il n'est pas aberrant qu'on lui demande aujourd'hui des comptes sur son propre passé.».
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«Libé» en écho d'un vertige commun. A la fin des années 70, la pédophilie est une déviance écoutée. Par SORJ CHALANDON, Libération, 23 fevrier 2001, p. 3 et 4.
Dimanche, dans son éditorial, Jean-Claude Guillebaud, journaliste à Sud-Ouest (et au Nouvel Observateur), écrivait à propos des années 70 et de la pédophilie: «Des crétins dans le vent allaient jusqu'à vanter la permissivité en ce domaine, sans que cela ne suscite beaucoup de protestations. Je pense à ces écrivains qui exaltaient dans les colonnes de Libération ce qu'ils appelaient "l'aventure pédophile".»
"Je faisais un cunnilingus à une amie. Sa fille, âgée de cinq ans, paraissait dormir dans son petit lit mitoyen. Quand j'ai eu fini, la petite s'est placée sur le dos en écartant les cuisses et, très sérieusement, me dit "à mon tour, maintenant". Elle était adorable. Nos rapports se sont poursuivis pendant trois ans.» C'est un homme qui parle. Il s'appelle Benoît. Son interview, titrée «câlins enfantins», est précédée d'une phrase du journaliste: «Quand Benoît parle des enfants, ses yeux sombres de pâtre grec s'embrasent de tendresse.» C'est terrible, illisible, glaçant. Et publié dans Libération le 20 juin 1981.
Une autre fois, en 1979, défendant à pleines brassées de mots et de pages un moniteur d'éducation physique condamné pour détournement de mineur, Libé titre «baudruche» une affaire qu'il estime se dégonfler. Des journaux avaient mis en scène des accusations de «prostitution enfantine», de «traites d'enfants». Tout cela était faux. Ce qui était vrai, en revanche, c'est que cet homme mêlait des enfants à ses saloperies d'adulte. Le journaliste de Libération interroge le juge d'instruction chargé de l'enquête. «Cet homme était-il violent avec les enfants?» «Non, répond le juge, mais il les faisait pisser et chier dans les partouzes.» «Mais y a-t-il proxénétisme?», continue le journaliste. «Non, mais il leur faisait faire des horreurs, jouer avec leurs excréments, ils en mangeaient.» Presque victorieusement, l'article estime avoir démonté la machination parce qu'aucune violence n'avait été exercée sur les enfants. Voilà. Alors «lâchez-nous les baskets», grondait l'article juste à côté, pour lequel cette «baudruche dégonflée» n'est rien de plus que l'expression d'«une campagne d'ordre moral».
Laboratoire.
L'ordre moral. Voilà l'ennemi. Et Libération de cette époque n'est rien d'autre que l'écho particulier du vertige commun. Nous sommes à la fin des années 70. Les traces du mai des barricades traînent sur les murs et dans les têtes. «Interdit d'interdire», «contestons toute forme d'autorité». C'est plus qu'une période, c'est un laboratoire. Accoucheur d'espoirs, de rêves, de combats insensés. Et de monstres. A Libération comme ailleurs, l'affrontement fait rage sur tout. Une page de courrier pédophile déclenche la polémique. Mais est néanmoins publiée. Il y a panique à revêtir les oripeaux du censeur. Mais dans les locaux, des coups sont échangés. Des coups encore, lorsqu'un chroniqueur de la nuit arbore une croix de fer allemande au comité de rédaction. Celui qui frappe est conspué par de nombreux présents. L'interdiction, n'importe laquelle, est ressentie comme appartenant au vieux monde, à celui des aigris, des oppresseurs, des milices patronales, des policiers matraqueurs, des corrompus. La pensée est en confusion. La violence politique est un autre moyen de la politique. On a raison de séquestrer les patrons, on a raison de traquer les possédants, on a raison de se révolter et de jouir sans entrave. On a raison de soutenir les prisonniers, les homosexuels, les fous, les drogués. Les femmes se révoltent, et les hommes cherchent une nouvelle place. Dans ce tumulte, ce retournement des sens, cet ancrage de repères nouveaux, dans cette nouvelle préhension de la morale et du droit, cette fragilité et cette urgence, tout ce qui se dresse sur le chemin de toutes les libertés est à abattre.
A Libération même, soucieux de traquer en chaque mot l'ordre établi, la déviance libérale ou gauchiste, des journalistes ont pour tâche de contester tout établissement d'une ligne figée. C'est la fièvre. Un homme en jupe, inconnu, ivre, couvert de pisse et de morve, hurlant et pleurant s'invite au comité de rédaction pour dénoncer le reste du monde. Il n'est pas mis à la porte. Les journalistes l'écoutent jusqu'à ce qu'il parte. Il ne faut mépriser personne, entendre toute minorité. Respecter le droit à la différence. La pédophilie, qui ne dit pas son nom, est un simple élément de cette tourmente. Sauf pour ceux qui la revendiquent comme un acte «d'éducation militante», elle ne vient que rarement sur le devant de la scène. Le mot est terrible aujourd'hui. Mais elle n'est pas le problème d'alors. D'elle-même, et seulement, elle s'inscrit dans un bouillonnement chaviré, où chacun puise ce qu'il croit salvateur. C'est ainsi, c'est hier. C'est comme ça.
Pétitions.
En janvier 1977, trois hommes comparaissent devant la cour d'assises de Versailles pour «attentats à la pudeur sans violence sur mineurs de moins de 15 ans». Leurs trois années de détention préventive déclenchent une pétition relayée par Libération. Le texte ne laisse aucune place à l'ambiguïté. Une fois encore, il affirme que les enfants n'ont subi «aucune violence», qu'ils étaient «consentants». «Si une fille de 13 ans a droit à la pilule, c'est pour quoi faire?», demande la pétition. Le texte estime qu'il n'y a pas «crime» et que «trois ans pour des baisers et des caresses, ça suffit». Qui signe? Aragon, Bernard Kouchner, André Glucksmann, François Chatelet, Jack Lang et bien d'autres encore, de Félix Guattari à Patrice Chéreau ou Daniel Guérin. Un peu plus tard, une lettre ouverte à la commission de révision du code pénal exigeait que soient «abrogés ou profondément modifiés» les articles de loi concernant «le détournement de mineur», dans le sens «d'une reconnaissance du droit de l'enfant et de l'adolescent à entretenir des relations avec les personnes de son choix». Qui signe? Jean-Paul Sartre, Michel Foucault, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, Alain Robbe-Grillet, Françoise Dolto, Jacques Derrida. Interrogé aujourd'hui, Philippe Sollers, signataire lui aussi de cette supplique, ne se souvient pas. Mais il a une formidable phrase de ce temps: «Il y avait tellement de pétitions. On signait presque automatiquement.»
Du plaisir à la souffrance.
Sollers exagère à peine. En cette époque de violence extrême, sociale, politique, humaine, certains ont publié des textes, signé des manifestes, sont descendus dans la rue même, pour soutenir des actes que parfois ils n'approuvaient pas. D'autres, comme ces pétitionnaires qui demandent la modification de la loi, associent sans malice, sans calcul, sans démagogie le texte protégeant les mineurs aux textes - tout juste abrogés - réprimant «l'adultère, l'interruption de grossesse et les pratiques anticonceptionnelles». Coucher avec un enfant? Une liberté comme les autres. Sous toutes les plumes, toujours, d'articles en tracts et de prises de parole en tribunes libres, les mêmes mots reviennent : «l'évolution de notre société». «Il faut changer la vie», écrit en 1979 dans Libération, un pédophile emprisonné. «Nos lois sur la sexualité des mineurs ne sont plus en adéquation avec cette époque», écrivent d'autres pétitionnaires. Ils estiment que l'on doit aborder autrement tout le système éducatif. Que nier sa sexualité à l'enfant, c'est nier qu'il est un être à part entière. Et que la société leur donnera bientôt raison. Ils ont eu tort.
«Elle gazouille quand elle éprouve du plaisir», écrit encore Benoît le malade, racontant la petite fille de cinq ans. Et il aura fallu du temps, tout ce temps, pour que le gazouillement ou le silence des enfants souillés se transforment en mots. Puis en colère. En accusation, enfin. Et que les voix d'adultes prétendant que l'enfant trouve du plaisir à ces jeux soient recouvertes par les voix d'enfants qui disent que tout cela n'est que souffrance.
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Trois soixante-huitards dénoncent un «procès stalinien»
Trente ans après, par SERGE JULY, ancien maoïste reconverti, PDG de Libération ("remercié" par Edouard de Rothschild en juin 2006, embauché grassement par RTL en septembre 2006), Libération,23 février 2001, p. 3.
Il y a une différence entre l'Allemagne et la France, et cette différence saute aux yeux.
La génération 68 a, aujourd'hui, entre 50 et 60 ans. Mais les «militants» du Mai français ne sont pas devenus des leaders politiques, alors qu'en Allemagne ils ont accédé au gouvernement dans le sillage de Gerhard Schröder. Une partie du gouvernement, et pas seulement Joschka Fischer, revendique son appartenance à cette génération née de la «contestation antiautoritaire».
La mise en cause de l'homme Fischer vise évidemment le vice-chancelier d'Allemagne, et, à ce titre, elle le met sur le terrain de l'éthique politique: faux ou vrai témoignage. Le ministre des Affaires étrangères n'est pas mis en cause pour ce qu'il a fait, mais sur ce qu'il aurait pu éventuellement taire au regard de ses fonctions actuelles. C'est le débat politique démocratique normal, même s'il n'est pas exempt d'arrière-pensées.
Le Franco-Allemand Dany Cohn-Bendit, du fait de sa double appartenance, passe pour l'exception en France qui confirmerait la règle. En France, cette génération a investi massivement la société civile, qu'elle a contribué à émanciper. Elle s'est investie dans le social, dans la culture, la communication et même les affaires, mais elle s'est tenue éloignée de la politique d'Etat.
Tous les responsables politiques français, à droite évidemment, mais aussi à gauche, sont des hommes et des femmes qui sont passés à côté de Mai 68. Le Parti socialiste de François Mitterrand a veillé à ce qu'il en aille ainsi. Michel Rocard fut l'un des seuls politiques à pouvoir revendiquer sa participation très politique à la contestation; mais elle contribuera à lui donner un statut de paria dans l'univers socialiste, dont il n'est jamais véritablement sorti, même lorsqu'il fut Premier ministre. La génération Jospin fut totalement étrangère à ce social jaillissant. Certes, les uns et les autres ont baigné dans l'atmosphère des années 60 et 70, mais ils n'ont jamais pris part à la révolte contre la religion de l'autorité qui constituait le cœur de l'idéologie française dans les années 60, lorsque le couple de Gaulle-PCF régnait sur le pays et y faisait régner un accablant puritanisme provincial, fait de refoulement et de discipline paramilitaire.
Derrière cette mise en cause, qui rattrape Cohn-Bendit par raccroc, puisque c'est Fischer qui est visé, il y a évidemment le procès intenté à la subversion démocratique des années 60. Là encore, il faut distinguer entre une mise en cause qui n'a jamais cessé depuis plus de trente ans et le travail historique, dont il est normal qu'il réévalue les lumières, les ombres, les réussites et les impasses de cette séquence effervescente dans tous les sens du terme. Il n'y a aucune raison pour que cette période y échappe. Et, d'une certaine manière, il serait heureux que les historiens s'y mettent enfin.
Le procès de la révolution culturelle des années 60 n'a jamais véritablement cessé. Il est proportionnel en ampleur à son triomphe social: le développement autonome de la société civile dans un pays qui l'ignorait.
Les excès de permissivité, de transgressions, de jouissances, d'insolences et d'utopies de ces années-là auraient précipité le déclin français et occidental. Ce procès est connu, mais il trouve toujours de nouveaux procureurs. Il y a une haine de Mai qui n'a jamais abdiqué et qui finit par perdre de vue les lignes de force. L'émancipation des femmes, par exemple, qui est sans doute l'événement majeur du dernier quart de siècle et qui rejaillit sur l'ensemble des rapports sociaux, ne s'est pas faite par décret. Il a fallu beaucoup d'excès, de provocations, d'ardeurs, de délires aussi pour y parvenir dans les années 70. C'est toujours comme ça. De la même manière que cette période «désirante» n'a évidemment pas inventé la pédophilie. Mais le discours sur la libération de la sexualité des enfants a malheureusement servi à légitimer des pratiques parfois criminelles. Jusque dans Libération.
Cohn-Bendit fut aussi l'un de ces provocateurs. Il est rattrapé pour des écrits de «rappeur» qui contiennent évidemment leur part de conneries sur la sexualité enfantine. Il le reconnaît. Il n'y a aucune raison de sanctifier Mai 68.
Il n'y a aucune révolution, fût-elle culturelle, qui ne soit qu'un bloc de vertus cristallines.
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Philippe Sollers - Ecrivain, «Il y a des abîmes entre 7 ans et 13 ans», Recueilli par MARIE GUICHOUX, Libération,23 fevrier 2001, p. 4.
Je dois vous avouer que j'ai été assez tôt "adultophile" et que mes premières aventures sexuelles datant de l'âge de 13-14 ans avec une femme bien plus âgée que moi me faisaient tomber sous le coup de la loi... Evidemment qu'il y a des abîmes entre 7 ans ou 9 ans - l'âge de la Lolita de Nabokov - et 13-14 ans. Dans le texte que j'ai signé (lire ci-contre) et qui doit dater des années 1974-75, considérer que «l'entière liberté des partenaires d'une relation sexuelle est la condition nécessaire et suffisante de la licéité de cette relation» est effectivement extraordinairement naïf - car qui juge de l'entière liberté des partenaires? C'est ne pas envisager qu'il peut y avoir un rapport de force ou de pouvoir.
«Ce qui me frappe le plus est que le problème des violences exercées sur des enfants n'était pas un problème de société à l'époque. Ça l'est devenu. Probablement à cause d'une extension sans précédent de la prostitution enfantine et du tourisme sexuel à haute dose. A l'époque où je signe ce texte sans vraiment le lire, parce que ça fait partie des revendications libertaires, je suis au courant de Freud et je vais écouter Lacan. Il est impossible d'avoir une conscience un peu éveillée sans s'apercevoir que les enfants prépubères ne parlent pas le même langage que les adultes. Quant à la mise en cause du gauchisme- les soixante-huitards ont détruit l'école, la famille... - nous entrons dans l'hypocrisie politique, dans une offensive qu'il faut bien appeler de droite ou réactionnaire. Aller chercher le Fischer et le Cohn-Bendit d'il y a trente ans, c'est énorme!».
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Roland Castro, architecte, ancien dirigeant du groupe maoïste "Vive la Révolution", socialiste, "Dany a fait un boulot énorme avec les enfants», Recueilli par MICHEL HOLTZ.
Je suis absolument scandalisé par la façon dont les choses se passent en ce moment. Si ça continue, on va en arriver à brûler les écrits de Freud. Ce qui est grave, c'est que pour Dany, le mal est fait. Des esprits simples vont faire une déduction simple: Cohn-Bendit = pédophile. C'est totalement absurde. On sait le boulot énorme qu'il a fait avec les enfants de Francfort dans les années 70. Il reste des tonnes de témoignages de parents pour l'attester.
«Evidemment, l'époque était naïve. On disait tout et son contraire, très vite, sans réflexion. A force de bousculer les vieux repères, on a fini par tous les perdre. Ce qui d'ailleurs m'a fait m'éloigner du gauchisme.
«Mais quand même, on n'a pas le droit de tout jeter. Sexuellement, l'apport de 68 est énorme, malgré les excès de ces années-là, peut-être même à cause d'eux. Evidemment, tout ce qui s'est passé au cours de cette période peut être controversé et débattu.
«Mais aujourd'hui, on a juste droit à un procès stalinien, véhiculé par les médias qui font de la délation sans vérification, sans recul et sans débat. Ce fut le cas lors de la découverte du carnet d'Alfred Sirven dont les noms ont été cités, même par Libération. C'est aujourd'hui le cas des écrits de Dany rapportés hors contexte par l'Express. Je n'achèterai plus ce journal qui confond débat et procès. Mais même dans un procès, il y a un débat. Ici, il n'y a qu'un jugement.».
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Romain Goupil - Cinéaste, socialiste, ancien membre de la Ligue communiste révolutionnaire. «J'ai envie de dire: oui, je suis pédophile!», Recueilli par MICHEL HOLTZ.
Rien n'a changé, les attaques sont toujours les mêmes, lancées par le même genre de mecs qu'il y a trente ans. Moi, ça me donne envie de dire aux réactionnaires qui nous tombent dessus en ce moment: oui je suis pédophile, oui je suis gay, oui je suis lesbienne. Evidemment, toute cette affaire est dégueulasse pour Dany Cohn-Bendit, comme pour Joschka Fischer. Et je les soutiens. Le seul reproche que je puisse faire à Joschka, c'est de s'excuser d'avoir tabassé un flic. Bientôt, on devra s'excuser d'avoir participé à des manifs pendant les événements de Mai et durant les années qui ont suivi. Un jour de juin 1973, à la Mutualité à Paris, on a blessé 150 flics. J'étais là, je le revendique et je ne suis pas près de m'en excuser.
«Les procès intentés en ce moment à cette génération ne m'étonnent pas du tout. Ça couve depuis longtemps. A force de répéter que les soixante-huitards détiennent les rênes du pouvoir, de l'économie et des médias, ça devait dégénérer en chasse aux sorcières. Et ça finit par exploser.
«L'inquiétude, c'est pour la suite des événements. De José Bové à Bourdieu en passant par Technikart, il y a des mouvances diverses qui sont en train de créer, parfois sans le savoir, une nouvelle forme de souverainisme. Ce sont eux les réactionnaires. Il faut absolument entamer le débat avec ceux qui nous traitent de "vieux cons" avant qu'il ne soit trop tard. Vieux et cons, nous le sommes peut-être, mais, sur bien des points, on a raison.».
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Quand Fischer se disait «chef de guerre», Le ministre vert allemand est attaqué sur son passé de «militant» gauchiste. Par LORRAINE MILLOT, Libération, 23 fevrier 2001, p. 5.
"J'étais militant.» Début janvier encore, dans une interview au magazine Stern, Joschka Fischer tentait de résumer ainsi ses années 1968 à 1976 à Francfort-sur-le-Main. Vague et teintée d'héroïsme, la formule a l'avantage de ne pas entrer dans le détail. L'ancien militant devenu ministre des Affaires étrangères et vice-chancelier de l'Allemagne en serait volontiers resté à ce degré de précision si photos, témoignages et accusations ne cessaient, depuis quelques semaines, de l'obliger à se justifier. «Il restera toujours une part d'ombre, comme quand on fait une analyse», prévient Daniel Cohn-Bendit, inquiet que ces coups de projecteurs ne déstabilisent son vieil ami. En rassemblant les bribes connues, on parvient pourtant à reconstituer un peu le puzzle de ces années, qui risquent de lui causer encore pas mal de tracas dans les semaines à venir.
Joschka Fischer arrive à Francfort (Hesse) à Pâques 1968, tout juste âgé de 21 ans. Ayant grandi en Bade-Wurtemberg dans un milieu catholique conservateur où il s'est vite senti à l'étroit, il a déjà derrière lui quelques mois d'escapades et de bohème, en France notamment. Quelques chocs aussi. Son père et sa jeune sœur sont morts la même semaine, en 1966, d'une attaque d'apoplexie et d'une maladie rénale. A Stuttgart, il a reçu aussi les premiers coups dont il se souvient: lors d'une manifestation contre la guerre du Viêt-nam, il est embarqué et, semble-t-il, malmené par la police. Accusé de résistance aux forces de l'ordre, il est condamné à six semaines de prison ferme, peine ensuite amnistiée, mais doit purger six jours.
La «réappropriation sociale»
C'est fort de cette rage contre «l'Etat policier» de l'époque, mais aussi attiré par le rayonnement intellectuel de Francfort, que Joschka et sa première femme, Edeltraud, s'y installent en 1968. Elle aurait préféré Berlin et ses espaces de contre-culture alternative; Fischer a imposé Francfort, pour suivre les séminaires d'Adorno, d'Habermas ou d'Oskar Negt. Il a quitté le lycée à 16 ans, tenté un apprentissage de photographie vite abandonné, mais a gardé une fureur de lecture qui accapare une bonne partie de ses nuits. A Francfort, il dévore les classiques: Marx, Hegel, Marcuse... Les livres s'accumulent chez lui, pas forcément de façon toujours légale: «On appelait cela la réappropriation sociale», se souvient un ami, pour évoquer ses rapines.
A Francfort, Fischer vit d'expédients. Il peint et vend, difficilement, quelques tableaux, écoule des livres à l'université ou s'échine à traduire des romans pornographiques anglais. L'essentiel est ailleurs: dans le bouillonnement révolutionnaire de 1968 qui, à Francfort, se prolonge sur plusieurs années. Daniel Cohn-Bendit, le héros du Mai 68 parisien, interdit de séjour en France, vient de débarquer et imprime sa marque, enjouée et «spontanéiste», à la révolte locale. Le jeune Joschka, très impressionné par «Dany le Rouge», de trois ans son aîné, va trouver une famille dans ce mouvement baptisé «Sponti».
Fischer rejoint le groupe Combat révolutionnaire, animé par Dany, et participe à son premier projet: porter la révolution dans la classe ouvrière. Avec une quinzaine d'autres militants, il se fait embaucher chez Opel à Rüsselsheim, une trentaine de kilomètres au sud de Francfort, pour tenter de soulever les ouvriers. L'expérience tourne court: Fischer est viré au bout de quelques mois, à la suite d'une assemblée générale qui a dégénéré en émeute.
Le «Putzgruppe»
En mal de relais dans la classe ouvrière, les «spontis» rejoignent en marche le mouvement d'occupation des maisons bourgeoises du Westend, quartier de Francfort, menacées de démolition par les spéculateurs immobiliers. C'est là que Fischer, le féru de lecture, retrouve la violence et les batailles de rue avec la police. Pour défendre les maisons squattées, les «spontis» les plus portés sur le combat physique ont formé un Putzgruppe, littéralement «troupe de nettoyage», fort d'une vingtaine de militants. Les «nettoyeurs» s'arment de casques, de bâtons, de matraques ou de boucliers saisis au combat sur les policiers. Des entraînements sont organisés le dimanche dans les bois des environs de Francfort pour s'exercer au lancer de pierres ou à la libération de prisonniers.
Là, les versions sur le rôle exact de Fischer diffèrent. Cohn-Bendit, lui-même déjà davantage porté sur le combat rhétorique et non-membre du Putzgruppe, assure, badin: «S'il est allé s'entraîner trois ou quatre fois dans les bois, c'est bien le maximum! Il avait besoin de casser son image d'intellectuel toujours plongé dans ses bouquins. Il avait un besoin machiste d'affirmer sa virilité.» L'intéressé confirme cette version, dans sa récente interview à Stern: «Au moment où vous frappez, c'est comme un mécanisme qui s'enclenche. On éprouve un pouvoir, et cela séduit, surtout quand on est jeune homme.»
Christian Schmidt, auteur d'un livre sur «Fischer et son gang de Francfort», ouvrage polémique mais à ce jour le mieux documenté sur l'époque, le soupçonne d'avoir joué un «rôle de leader» au sein du Putzgruppe. «Des témoins m'ont dit que Fischer était celui qui organisait les actions du groupe: lors des batailles de rue, on le voyait plan de ville à la main, pour coordonner les actions, rapporte Christian Schmidt. D'autres disent que le Putzgruppe avait plusieurs leaders.» Fischer, lui-même, a toutefois avoué avoir joué un rôle dirigeant, se qualifiant de «chef de guerre», tandis que Dany était «chef de paix».
De cette période datent les photos réapparues en janvier, où l'on voit Fischer, casqué, le bras levé contre un flic. Des clichés pris dans la débandade d'une manifestation pour la défense d'un squat, en avril 1973. De cette époque datent aussi deux événements qui menacent aujourd'hui la sérénité du ministre. Le 19 septembre 1975, quelque 200 militants, masqués et parfaitement organisés, prennent d'assaut le consulat d'Espagne, représentant du régime de Franco, qu'ils bombardent de peinture, de pierres, puis de cocktails Molotov. Un rapport d'un indic des renseignements généraux accuserait Fischer d'avoir joué un rôle clé dans la préparation du raid: le parquet de Francfort et les conservateurs locaux viennent de demander à le consulter.
Les cocktails Molotov
L'autre haut fait remonte au 10 mai 1976, après la découverte du corps de la terroriste Ulrike Meinhof, retrouvée pendue dans sa cellule. A Francfort, une manifestation «spontanée» tourne à l'émeute, un policier est grièvement brûlé par des cocktails Molotov jetés dans sa voiture. Fischer est arrêté peu après, avec treize autres camarades, mais vite relâché, sans que jamais les préparatifs de cette manifestation n'aient été élucidés. Vingt-cinq ans plus tard, des témoins cités par Christian Schmidt ou Bettina Röhl, la fille d'Ulrike Meinhof qui veut la peau du ministre, assurent que Fischer a animé une assemblée le soir du 9 mai, où fut discuté l'emploi de cocktails Molotov. «Il s'est lui-même prononcé pour l'arme miracle avec laquelle avait été remportée une victoire historique sur le consulat d'Espagne», écrit Christian Schmidt.
«Je n'ai jamais eu à faire ni aux armes ni aux cocktails Molotov», dément Fischer dans une interview publiée par Der Spiegel en janvier. Il y explique que cette manifestation du 10 mai 1976 «fut pour nous tous un signal clair d'arrêt», tout en ajoutant que le déclic décisif pour lui fut le détournement de l'avion d'Air France à Entebbe en 1976, où les terroristes allemands «sélectionnèrent» les passagers juifs et non juifs. Pour Fischer, le choc a été d'autant plus fort qu'il connaissait l'un des terroristes, Wilfried Böse, originaire de Francfort.
Durant toutes ces années, «Spontis» et partisans de la lutte armée se sont maintes fois croisés, séduits et affrontés. En 1969, Fischer fait connaissance d'Andreas Baader et Gudrun Ensslin, futurs fondateurs de la Fraction armée rouge (RAF), venus recruter à Francfort. Il fréquente aussi Hans-Joachim Klein, mécanicien amateur qui lui répare sa voiture et en profite pour y transporter des armes qui ont, semble-t-il, servi plus tard, en 1981, à l'assassinat d'un homme politique libéral. En 1975, le même Klein se laisse recruter par le groupe Carlos et participe à l'attentat contre le sommet de l'Opep à Vienne, pour lequel il vient d'être condamné à neuf ans de prison. En 1973, une sympathisante de la RAF, Margrit Schiller, passe quelques nuits dans la maison alors habitée par Fischer, Cohn-Bendit et d'autres militants, nuitées qui causent aujourd'hui d'autres soucis au ministre. Au procès de Klein, en janvier, il a assuré n'avoir jamais habité avec Margrit Schiller, ce qui lui vaut une information judiciaire pour «faux témoignage».
«Les chats» et «la souris»
Depuis longtemps déjà, Joschka Fischer assure avoir toujours résisté aux sirènes du terrorisme et combattu ses partisans lors de maints débats publics. «Très tôt, en 1972 déjà, après les premiers gros attentats de la RAF, il dénonçait le chemin du terrorisme, se souvient Thomas Schmid, un autre ancien compagnon, devenu journaliste au quotidien conservateur FAZ (Frankfurter Allgemeine Zeitung). Il prônait le militantisme de rue, qui relevait plutôt du jeu du chat et de la souris avec la police: c'était une sorte de rituels de jeunes garçons, fascinés de voir tout ce déploiement de police pour eux.»
D'anciens propos de Fischer, exhumés aujourd'hui par ses détracteurs, donnent pourtant l'impression que la démarcation n'a pas toujours été si nette. A la Pentecôte 1976, devant un «congrès contre la répression», il exhorte: «Justement, parce que notre solidarité va aux camarades dans la clandestinité, parce que nous nous sentons si étroitement liés à eux, nous les appelons ici à mettre fin à ce trip mortel, à revenir de leur "auto-isolement armé", à mettre les bombes de côté, pour reprendre les pierres et une résistance qui signifie une autre vie.» Cohn-Bendit, son ami, excuse ce langage ambigu: «S'il avait parlé comme un jeune chrétien-démocrate, personne ne l'aurait écouté! Vous ne pouvez pas juger les propos de l'époque, avec vos critères d'aujourd'hui.»
Rendu à l'évidence de l'échec, vers 1976-1977, Joschka Fischer décroche de la violence, devient chauffeur de taxi, de 1976 à 1981, puis rejoint le mouvement vert, en 1981. Là, débute une nouvelle carrière politique fulgurante... Jusqu'à ce que, soudain, depuis janvier, ce passé lui remonte à la gorge.
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Cohn-Bendit défend vertement un oui du PS au traité européen
Il exhorte Fabius à renoncer au non, afin de sauver «son intégrité».
C'est en France que va se gagner ou se perdre la bataille pour la ratification du traité européen. L'eurodéputé allemand Daniel Cohn-Bendit en est convaincu. Et puisque la décision française dépend en grande partie des militants socialistes, consultés le 1er décembre par référendum, ce défenseur acharné de la Constitution a décidé de s'inviter dans le débat du PS.
Hier soir (_ novembre 2004), il était à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne), invité par le député socialiste Julien Dray à plaider pour le oui devant les militants et électeurs de sa circonscription. «C'est intéressant de faire entendre le point de vue des Verts. J'aime bien Dany, il a des choses à dire», explique Julien Dray. Surtout, il a, quand il s'agit de critiquer les partisans du non, une liberté de ton qu'on ne peut pas se permettre entre camarades socialistes : le mois dernier, il avait fustigé la «lâcheté» et la «bassesse» de Laurent Fabius dont le calcul lui paraissait «complètement idiot».
Une louche.
Le député vert en a remis une louche hier, conseillant à Fabius d'abandonner la partie : «A défaut de sauver sa carrière politique, il sauverait au moins son intégrité.» Au-delà de la question européenne, Cohn-Bendit ne doute pas que le oui du PS soit une condition nécessaire pour la victoire de la gauche française en 2007.
C'est aussi l'avis des Français interrogés par Louis Harris pour Libération, AOL et i-télé (1) : 42 % pensent que le PS a plus de chances de revenir au pouvoir si les adhérents se prononcent pour le oui (21 % pensent le contraire).
Jack Lang a lui aussi l'intention de faire appel aux services du tribun européen dans un prochain meeting. Avec «Dany» à ses côtés, l'ex-ministre est déterminé à combattre le «rétrécissement poujadiste et chauvin» à l'oeuvre, selon lui, chez certains partisans du non : «Cohn-Bendit a son style, il a aussi son tempérament. Mais il est d'abord et surtout profondément européen. Pour lui, c'est une mission, pas une affaire politicienne. Un européen de coeur, avec du souffle, ce n'est pas si fréquent.»
«Etriquée».
Paradoxalement, Cohn-Bendit se montre plus prudent quand il s'agit du débat interne aux Verts français qui auront, le 21 novembre, à se prononcer pour ou contre le traité. Plusieurs leaders, dont le secrétaire national Gilles Lemaire, appellent à l'abstention sur la motion pour le oui soutenue par les amis de Dominique Voynet. Cohn-Bendit plaide pour un oui vert qui «vivifiera le débat européen». De fait, les écologistes se prononceront huit jours avant le PS.
Le non du PCF étant ferme et définitif, les socialistes pourraient se trouver en situation de devoir choisir : le non avec Buffet et Fabius, ou le oui avec Hollande et Voynet.
Cohn-Bendit résume l'alternative sans s'embarrasser de nuances : on a le choix entre «une gauche européenne et une gauche étriquée sous l'influence morbide d'un parti en voie de disparition».
(1) Réalisé par téléphone les 5 et 6 novembre auprès de 1 001 personnes.
Par Alain AUFFRAY, mardi 09 novembre 2004 (Liberation - 06:00), p. 14
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(Avril 2005) Dany l'ex-rouge dénonce le «mirage du non»
Il accuse les «gauchistes» anti-traité de faire le jeu de Sarkozy et de Bush.
Il a fait une apparition remarquée à Paris, jeudi (07 avril 2005), sur le thème : «De l'utopie révolutionnaire à la Constitution européenne», lors d'un colloque de l'association Confrontations Europe, fondée par l'ex-communiste Philippe Herzog.
Ambiance solennelle, l'Hymne à la joie à l'entrée des invités. Quand arrive le tour du député européen, l'animatrice prévient l'auditoire : «C'est la première fois qu'on invite Daniel Cohn-Bendit, on avait peur qu'il ne prenne trop de place.»
Elle ne sera pas déçue. Devant les micros, bras en l'air, le Vert allemand lance un cinglant «Camarades !». Applaudissements, rires étouffés.
D'emblée, son intervention est placée sous le signe de l'ironie. Une ironie à charge contre le non de gauche.
Contre l'utopie révolutionnaire, «Dany» voit rouge : «Ceux qui se réfèrent à l'histoire bolchevique refusent la Constitution.» Il enchaîne les citations anachroniques. Congrès du Parti communiste soviétique de 1920, dictature du prolétariat, discours de Trotski : «Non, tout cela n'est pas dans la Constitution», tranche-t-il.
Avant d'ajouter : «La vérité, la voilà : qui dit oui à cette Constitution dit non au traité de Nice, véritable garant d'une zone de libre-échange libérale. Derrière un oui, il y a un non, tandis que derrière un non, il y a un oui.»
Pour l'eurodéputé, il faut admettre que cette Constitution est un compromis historique. Comment ? En dénonçant le «mirage du non». «Vous croyez que Marie-George Buffet, Fabius, Besancenot ou Bové seront élus Président et pourront renégocier une nouvelle Constitution ? Non, Sarkozy sera président ! Et, ce soir-là, c'est Bush qui sablera le champagne. Vive les révolutionnaires qui auront réussi à faire sabler le champagne par Bush. Finalement, c'est un exploit en soi, c'est ça aujourd'hui la révolution !»
Par Laurent JEANNEAU, samedi 09 avril 2005 (Liberation - 06:00), p. 14
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Ich liebe dich, moi non plus...
Le rêve d'un retour de Daniel Cohn-Bendit sur le devant de la scène politique française s'est fracassé sur le non au référendum. Le dernier épisode d'un long malentendu entre le «patriote européen» et le pays qui l'a vu naître.
Oui, Marie-George, je sais : je suis un juif allemand.» C'était son dernier débat, trois jours avant le non. Daniel Cohn-Bendit n'y croyait plus. Sur le plateau de France 2, il s'enfonçait dans son fauteuil, se prenait la tête dans les mains, ébouriffait sa tignasse rousse. Face à lui, les ténors du non, Villiers, Le Pen, Buffet et Besancenot, canardaient sans retenue le projet de Constitution européenne. Une si belle idée, lancée par son vieux pote Joschka Fischer, ministre des Affaires étrangères allemand... Près de quarante ans après ses célèbres aventures au Quartier latin, cet affrontement politique avait, pour l'ex-anar, un goût de déjà vu. Il retrouvait, à Paris, ses adversaires de toujours. La droite chauvine et xénophobe, bien sûr. Mais aussi la vieille gauche française, celle qui ne renonce pas à se dire communiste. Alors, quand la secrétaire nationale du PCF lui a suggéré de s'abstenir de faire campagne dans cette France qu'il comprend si mal, l'eurodéputé allemand a craqué : «Oui, Marie-George, je sais...»
Allemand, il l'est infiniment plus aujourd'hui qu'il ne l'était jadis quand de Gaulle l'expédia de l'autre côté du Rhin. Il a posé ses valises à Francfort fin mai 1968. Il y est resté. Sa vie est là : des souvenirs à tous les coins de rue, des vieux amis, le foot du samedi et les joggings au jardin botanique. Une épouse et un fils, pour qui le français est une langue étrangère. Francfort, c'est aussi la ville où son père avait vainement tenté de reprendre pied après-guerre. Avocat, juif et militant de gauche, il avait fui le Reich nazi pour la France. Peu avant sa mort en 1958, son amie la philosophe Hannah Arendt s'était désolée de le voir se détruire par l'alcool. Au jeune Daniel, devenu porte-parole d'une jeunesse révoltée, elle écrira, dix ans plus tard, que ce père aurait été fier de lui.
Conçu en France
Cohn-Bendit et la France, c'est l'histoire d'un coup de foudre, d'une séparation et d'impossibles retrouvailles. Il a été enfant en France, adolescent en Allemagne, révolutionnaire à Paris, alternatif puis réformiste à Francfort. Naviguant sans cesse entre les langues et les cultures. Conçu en France quelques semaines après le débarquement, il se dit «enfant de la liberté». En le mettant au monde, ses parents sortaient de douze années de clandestinité. Juif errant dans l'Europe d'après-guerre, il a donc fini à l'orée de la soixantaine par trouver sa place à Bruxelles. Patriote européen : c'est son meilleur rôle, mais il se sent un peu seul. «Le problème, se désole-t-il, c'est que l'Europe n'a pas de militants.»
Il n'a jamais pu, sans doute jamais voulu, être Français en France ni Allemand en Allemagne. C'est plus fort que lui : à Francfort, il soutient les Bleus, à Paris il défend la Mannschaft. Il devient Français au plus fort de la crise bosniaque quand il combat, contre son ami Fischer, le pacifisme des Grünen. Et Allemand quand il dénonce, à Paris, les archaïsmes d'une gauche arc-boutée sur ses vieux principes jacobins. Il s'est construit dans ce va-et-vient. Jusqu'à en faire sa marque de fabrique : «Je suis toujours un peu dehors, jamais tout à fait dedans.»
C'était déjà vrai au temps de sa gloire, en 1968 : à Paris, il voulait faire entendre la position des étudiants socialistes allemands, nourris, comme Rudi Dutschke, aux théories d'Adorno et Marcuse. Mais, à Francfort, il était d'abord un anarchiste français assez étranger à la pensée des philosophes de la gauche radicale allemande. Foot ou politique, l'agitateur finit toujours par provoquer. Le mois dernier, il s'est trouvé une nouvelle occasion d'exaspérer ses compatriotes en prenant position contre la candidature de Franz Beckenbauer à la présidence de l'Union européenne de football (UEFA). A l'intouchable Kaiser, trop impliqué dans le business du ballon rond, il préfère le français Michel Platini. L'inénarrable Bild Zeitung a réagi au quart de tour : «Traître à la patrie».
S'il avait pu avoir une patrie, ç'aurait été la France, pays du footballeur de son enfance, Raymond Kopa, géant du stade de Reims. Mais il en a été séparé à l'âge de 13 ans, quand sa mère l'a emmené outre-Rhin, auprès de son père mourant. Il fera ses études secondaires près de Francfort à la Odenwaldschule, un internat antiautoritaire fréquenté par les enfants de la bourgeoisie éclairée. Avec sa charmante pointe d'accent français, le petit apatride né à Montauban (ses parents ne l'avaient pas déclaré), deviendra vite la mascotte de l'école. Orphelin de 16 ans, il fait des étincelles sur la scène du théâtre scolaire et se fait élire secrétaire du parlement des élèves. Après le bac, il décide, naturellement, d'aller étudier en France, pays de sa seule famille : son frère Gaby, de 9 ans son aîné. Mais avant de retrouver Paris, en 1966, Dany choisit la nationalité allemande. Car la RFA dispense de service militaire les fils de persécutés.
«Son narcissisme joyeux»
Tout droit sorti de son internat mixte, il sera, sur le campus de Nanterre, l'un de meneurs du combat contre la séparation entre garçons et filles à la cité universitaire. Mai 68, c'était aussi cela : l'irruption dans une France pudibonde et étriquée d'un rouquin culotté qui avait appris l'impertinence en Allemagne. «J'ai eu une enfance très heureuse ; ce sentiment d'être la mascotte, au centre d'un rayonnement de vie, c'est le souvenir que j'en garde», confiera-t-il à son vieil ami, le journaliste Jean Marcel Bouguereau.
Cohn-Bendit prétend, sans rire, que de Gaulle l'a «sauvé». En lui interdisant le territoire français, on lui aurait permis de se «forger une identité», de s'épanouir loin de son étouffante notoriété hexagonale. A Francfort, il ne lui faudra que quelques semaines pour se placer au centre d'un autre «rayonnement de vie». Auréolé de sa gloire de révolutionnaire parisien, il devient une figure incontournable du gauchisme spontanéiste allemand. C'est le début d'un parcours improbable, mais cohérent, des squats de Francfort aux sommets des pouvoirs, à Bruxelles ou à Berlin. Pour l'ex- «sponti» Jutta Ebeling, aujourd'hui maire adjointe de Francfort, «la force de Dany, c'est son narcissisme joyeux».
Mais, dans l'imaginaire des Français, Cohn-Bendit ne bougera pas. Il est, définitivement, ce célèbre cliché : un adolescent anarchiste souriant effrontément à un CRS casqué. Et c'est pourquoi, quand il fait campagne en France, le libéral-libertaire centriste se fait régulièrement traiter de «Dany le jaune». Début mai, à Lille c'est sous escorte et par une porte dérobée qu'il s'est rendu jusqu'à l'amphi archicomble qui l'attendait pour un meeting : sur le campus, des militants d'extrême gauche préparaient un accueil glacial au traître. «Dany le rouge», ce monument historique, ne peut pas se dire «libéral», entretenir de solides amitiés centristes et rendre hommage à Giscard d'Estaing. Quarante ans après, ceux qui le reconnaissent dans les rues de Paris voient toujours passer, nostalgiques, les barricades et la «chienlit» de mai.
Rien de tel à Francfort. Aux bords du Main, on sourit sans émotion au voisin sympathique, au compatriote familier. On a vu grandir le squatter, l'alternatif adepte de la vie communautaire, le libraire de la Karl-Marx Buchhandlung, l'élu local, le député européen et le père de famille. Il y a, bien sûr, des ennemis. L'ex-leader des Grünen, Jutta Ditfurth, le juge «égocentrique, opportuniste», et ajoute qu'il n'a jamais eu «la moindre pensée personnelle». Au début des années 80, c'est lui qui a entraîné chez les Verts les «spontis» de Francfort, y compris son ami Joschka, ex-chauffeur de taxi, adepte d'une opposition extraparlementaire musclée. Ensemble, ils ont mis en minorité la tendance écolo-fondamentaliste de Ditfurth, provoquant le virage «réalo» des Grünen. «Fischer devint député. Cohn-Bendit, maire adjoint de Francfort. Sans Dany, nous n'aurions jamais envisagé d'adhérer à un parti, et moins encore de nous faire élire», se souvient Jutta Ebeling.
Le retour en France «le démange»
Mais tandis qu'il fait sa vie en Allemagne, Cohn-Bendit ne peut s'empêcher de laisser entendre qu'il se pourrait qu'un jour il revienne en France. «Ça me démange», fait-il régulièrement savoir. En France, le retour de Dany excite. Une campagne d'intellectuels, André Glucksmann en tête, va permettre en 1978 la levée de son interdiction du territoire. Vingt ans après, beaucoup de ces intellectuels soutiendront sa candidature aux élections européennes de 1999.
Mais, pour Cohn-Bendit, cette histoire de retour tient surtout du fantasme. Son pays natal l'a chassé, il rêve d'une revanche. Mais il est aussi amoureux d'une belle de Francfort. Et pas une seconde il n'envisage sérieusement de quitter la contre-culture dans laquelle se sont réfugiés les alternatifs allemands des années 70 et 80. A la fin des années 80, après son élection municipale, il confiera, en blaguant, qu'il se verrait bien ministre des Affaires étrangères allemand, rien que pour avoir droit à une Marseillaise et un tapis rouge sur un aéroport parisien. Entre 1978 et 2004, la question du retour ne sera sérieusement posée qu'une seule fois, à l'occasion des européennes de 1999. La loi lui permet d'être candidat en France sans renoncer à sa nationalité allemande. Cohn-Bendit vivra cette campagne électorale, puissamment relayée par des médias enthousiastes, comme quelque chose d'«extrêmement jouissif». Avec 10 % des voix, les Verts s'offraient devant le PCF l'un des meilleurs scores de leur histoire.
Le fiasco de la «troisième gauche»
Après ce triomphe, ses amis français voulaient croire qu'il se déciderait enfin à prendre racine en France. Certains le voyaient déjà à la conquête de la mairie de Paris. Autour du polititogue Zaki Laïdi, un petit groupe d'intellectuels peaufinait le texte fondateur de ce qui devait devenir la troisième gauche verte, une ambitieuse refondation que seul Cohn-Bendit paraissait en mesure d'incarner : «Il s'agissait de clarifier notre rapport à l'économie de marché et notre conception du service public. Il fallait aussi expliquer ce je voulais dire quand je me disais "libéral-libertaire".» Ce grand projet, c'était en quelque sorte le Bad-Godesberg (1) des écolos. Mais aux journées d'été de Lorient, en 1999, le lancement de la troisième gauche verte sera un fiasco total. L'orateur Cohn-Bendit aura rarement été aussi peu convaincant. Il ne se voyait pas en père refondateur : «Prendre le contrôle d'un parti, ça ne m'intéresse pas.»
Elu par la France après l'avoir été, en 1994, par l'Allemagne, il travaille pour l'Europe, qui lui donne les moyens de recoller les morceaux d'une identité éclatée. Chaque progrès de l'intégration européenne, chaque recul de l'Etat-nation est une victoire personnelle. C'est pourquoi il s'est passionnément investi dans la défense de la Constitution : le 29 mai, un oui aurait été une revanche «jouissive» sur cette République jacobine, une claque à cette prétendue «grande nation» que l'on moque gentiment outre-Rhin, en français dans le texte. Raté. La «grande nation» a de beaux restes. Longtemps méfiante vis-à-vis de cet encombrant rival, Dominique Voynet veut rendre hommage au patriote européen, honteusement maltraité selon elle, dans la campagne référendaire française : «Dany a voulu soulever une montagne. Elle lui est retombée sur les pieds.»
(1) Congrès au cours duquel le SPD, en 1959, a abandonné toute référence au marxisme.
Par Alain AUFFRAY, vendredi 01 juillet 2005 (Liberation - 06:00), p. 34-35
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Paru le : 14/06/2006 Serge July quitte « Libération »
Crise
HIER MATIN, rue Béranger à Paris, au siège de
« Libération ». Lors de la réunion de rédaction quotidienne, Serge July
, 63 ans, cofondateur
et PDG du journal, annonce que le principal actionnaire, Edouard de Rothschild
, le contraint
à quitter son poste.
En interne, la nouvelle fait l'effet d'une bombe, même si July ne fait plus l'unanimité depuis longtemps. « C'est un peu comme le départ de Pierre Lescure de Canal + mais sans les applaudissements », réagit un journaliste. « Serge est le garant de notre indépendance, glisse un autre. Il faut le défendre, il est encore temps. »
« Une page se tourne ».
A la tête de « Libé » depuis plus de trente ans, Serge July laisserait donc un poste particulièrement exposé. « Il n'a jamais répercuté les pressions qu'il subissait sur les affaires sensibles, nous avons toujours travaillé dans la sérénité », rappelle un reporter.
Dans l'entourage d'Edouard de Rothschild, on laisse entendre qu'il n'y a pas, à ce jour, de successeur désigné. Une rumeur insistante livre le nom d'Edwy Plenel, ancien directeur de la rédaction du « Monde ». « Je n'ai eu aucun contact officieux ou officiel avec l'actionnaire de Libération, nous a assuré ce dernier hier.
Mais l'indépendance de Libé ne peut laisser indifférent aucun journaliste dans une époque où la marchandisation est à l'oeuvre. On connaît mes positions là-dessus. » Le personnel s'inquiète, d'autant que le départ du directeur de la rédaction, Antoine de Gaudemar, n'est pas exclu dans un proche avenir, soit par conviction personnelle, soit du fait de l'actionnaire. La crise, longtemps masquée par un chef charismatique, est le résultat de la conjugaison de plusieurs facteurs.
Le chef de guerre.
Militant maoïste passionné par le journalisme, Serge July avait
rejoint « Libération », créé par Jean-Paul Sartre, en 1973. Bien avant ses prestations télévisées
au côté de Christine Ockrent et l'intronisation populaire par le biais de sa marionnette des
Guignols, il incarnait le titre.
Il avait une excellente image à l'extérieur, mais une moins
bonne en interne. Il n'empêche, il a permis à « Libé » de voir ses ventes progresser en prônant
l'éclosion de nouvelles libertés en France. Gros avantage pour ses équipes : July a été constamment
« une garantie de l'indépendance de la rédaction », relève François Weinz-Dumas, délégué SNJ.
La grande époque.
A la fin des années 1970, « Libé » était le journal où il fallait être, qu'il
fallait lire. Arrive 1981. La parution est suspendue à la suite d'une refonte interne. Elle
reprend deux mois plus tard, quelques jours après l'élection de François Mitterrand à l'Elysée.
July mène alors sa première grande réforme, avec l'arrivée de la publicité et la professionnalisation
de la rédaction. Très à la mode, « Libération » se vend aux alentours de 200 000 exemplaires,
grosso modo 100 000 de moins que « le Parisien libéré », deux à trois fois moins que « France
Soir ».
Le contrecoup de la folie des grandeurs.
Viennent la guerre du Golfe et la crise économique.
Serge July décide de relancer l'offre éditoriale avec un « Libé 3 ». L'impression et la distribution
ont des ratées, les lecteurs n'ont que faire de ces 80 pages encyclopédiques, les ventes retombent.
Le jeune lectorat, qui prise l'info zapping et les médias radio-télé, ne se renouvelle pas.
L'Internet accélère la concurrence et la version gratuite de « Libé » sur le Web cannibalise
la version papier. Avec les quotidiens gratuits, les ventes se tassent, les recettes publicitaires
aussi. De 2001 à 2005, la diffusion payée France OJD passe de 163 000 à près de 137 000 exemplaires.
Il faut recapitaliser.
L'espoir Edouard de Rothschild.
Les journalistes préfèrent Edouard de
Rothschild à Vincent Bolloré. 20 M sont investis. Un plan social est mis en oeuvre (52 suppressions
d'emplois), en novembre 2005.
A la différence des paris du « Figaro » ou du « Monde », le journal
ne change pas de formule. Les ventes continuent de décliner. Et la relance tarde (le supplément
« Ecrans » n'existe que depuis la fin mai). Mais comment reconstruire quand les bases ne sont
pas encore solidifiées ?
Julien Dumond et Marc Pellerin, Le Parisien, 14 juin 2006, p. 37
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(Mars 2006) Cohn-Bendit se frotte au controversé Tariq Ramadan
A Bruxelles, le leader Vert a partagé pour la première fois une tribune avec l'intellectuel musulman.
«Prenons-le au mot ! Qu'est-ce qu'on risque ?» Après deux heures de débat public, Daniel Cohn-Bendit s'est senti conforté dans sa décision de rencontrer Tariq Ramadan, le plus controversé des intellectuels musulmans.
Ce face-à-face a eu lieu mercredi soir (29 mars 2006) à Bruxelles dans le cadre d'une conférence internationale sur l'«islam en Europe» organisée par les Verts des Pays-Bas, traumatisés par les tensions intercommunautaires.
Cohn-Bendit avait reçu de nombreuses mises en garde. «Comment peux-tu, toi, discuter avec le "prédicateur" d'un islam radical ? Ramadan, c'est un artiste du double langage», lui ont déclaré en substance des compagnons de route.
Elevé en Suisse où il enseigne la philosophie, le petit-fils du fondateur des Frères musulmans égyptiens, a été parfois empêché de réunions publiques en France. Dans le même temps, en Grande-Bretagne, le gouvernement Blair l'associait à sa réflexion sur l'extrémisme musulman.
Mercredi soir , au Parlement européen, on se bousculait pour assister à la confrontation entre le soixante-huitard libéral-libertaire et le quadragénaire musulman altermondialiste.
Beaucoup de femmes, presque toutes voilées, dans un public essentiellement composé de musulmans belges, français et hollandais.
Face à un Cohn-Bendit qui s'était juré de ne tolérer aucune ambiguïté, l'élégant Ramadan a déroulé un discours irréprochable.
Il «refuse» l'interdiction faite au musulman, sous peine de mort, de quitter sa religion.
Il conteste le fondement théologique de cet interdit.
Pour en finir avec les mariages forcés, les répudiations et les violences faites aux femmes, il faut, dit-il, «changer l'islam de l'intérieur».
Ramadan demande une «désislamisation» des problèmes sociaux qui s'expriment en France à travers la crise des banlieues.
Le vrai communautarisme, selon lui, c'est celui qui parque dans des ghettos «une jeunesse musulmane de la troisième, voire de la quatrième génération pour qui la question n'est plus celle de l'intégration mais de l'accès à la citoyenneté».
Et quand le président du groupe Vert objecte que, sans «islamiser» les problèmes, on peut «s'interroger sur ce qui se passe aujourd'hui en France dans des quartiers où des enfants juifs ont peur d'aller à l'école», Tariq Ramadan rappelle solennellement qu'il a toujours été «parfaitement clair» dans sa dénonciation de l'antisémitisme.
Il annonce l'avènement d'un islam qui n'a «aucun problème avec aucune législation européenne» et qui s'accommode parfaitement de la «sécularisation comme espace de gestion du religieux».
«Je ne sais pas ce que dit Tariq Ramadan ailleurs, mais ce qu'il dit ici a sa cohérence», a lâché Cohn-Bendit, pour conclure.
C'est alors seulement que le débat s'est échauffé avec une théâtrale colère de Ramadan : «Dire cela, c'est rendre impossible notre dialogue. Il faut arrêter de fantasmer.
On parle de double discours, de double appartenance, on tient sur nous le discours qu'on a tenu sur les juifs. Ta responsabilité c'est de savoir ce que je dis ailleurs !»
«Tu ne vas tout de même pas m'obliger à lire tout Tariq Ramadan !» a fait remarquer son interlocuteur. «Alors, a répondu l'autre, si tu n'as pas la preuve de mon double discours, tu dois me faire confiance.»
Cohn-Bendit y est prêt. Hier, alors que s'achevait à Bruxelles la conférence sur «l'islam en Europe», le leader écologiste proposait de poursuivre, dans de nouveaux débats publics, la «clarification» engagée.
Libération, 31 mars 2006, p. 13, par Alain AUFFRAY
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LE MONDE | 25.04.07 | 14h58 • Mis à jour le 25.04.07 | 15h05
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