Il faut aborder la démarche de Mai 68 par une critique intellectuelle plutôt que moralisante.
Honnie soit la nouvelle bien-pensance. Par ELISABETH BADINTER, Libération 10 avril 2001, p. 5.

Elisabeth Badinter est philosophe. Dernier ouvrage paru: «les Passions intellectuelles», vol. 1, Fayard, 1999.

A l'occasion du brouhaha accablant le pauvre Cohn-Bendit, j'ai eu le sentiment que les post-soixante-huitards n'avaient guère appris des errements de leurs parents.

Le conformisme de l'anticonformisme:
telle est une des leçons que l'on doit tirer de mai 1968. Ou comment une révolution des mentalités engendre son contraire. Rien de bien nouveau, dira-t-on. Il y a deux siècles déjà, ce sont les tenants de la liberté qui ont fini par emprisonner et guillotiner les ennemis de la liberté.
Certes, 1968 n'était pas une vraie révolution, ni dans la forme, ni dans le fond. Pas une goutte de sang versée pour opérer un bouleversement de nos valeurs, plutôt qu'un changement de société. Par la magie du verbe, la génération 68 a fait éclater les normes et les codes d'un XIXe siècle persistant dans nos têtes victoriennes, et mis à l'ordre du jour les libertés privées de l'individu. L'heure était à l'épanouissement du moi, à l'écoute de nos désirs et au relativisme culturel, contre l'étouffoir judéo-chrétien de la société et la tyrannie de la loi universelle. Au-delà des conquêtes fondamentales que nous valut ce printemps historique, c'est tout un état d'esprit qui nous a longtemps imprégné, qu'il faut interroger.

Ce qui est resté dans l'ombre jusque-là, et que révèlent assez brutalement les polémiques soulevées par un ancien livre de Daniel Cohn-Bendit, associé aux révélations hebdomadaires de pratiques pédophiles, c'est l'évolution de nos mentalités depuis 35 ans, toutes prêtes à retomber dans les conformismes d'antan.

Le propre de l'idéologie soixante-huitarde a été la lutte contre tous les conformismes. Le cinéaste Bertolucci, tirant les leçons de l'histoire italienne, alla même jusqu'à faire du conformiste l'origine du fasciste. La liberté, la démocratie, étaient évidemment du côté de son contraire, celui qui ne se plie à aucune loi, aucun usage, aucun diktat de l'opinion, sans réflexion préalable. L'objectif de 68 était donc enthousiasmant, puisqu'il visait explicitement à redonner force à la liberté contre l'autorité, les automatismes et le suivisme d'où qu'ils viennent. Et nul ne pressentait que le petit malin qui avait inventé la formule choc : «Il est interdit d'interdire» annonçait tout simplement la mort de cette ambition.

En effet, le slogan libertaire ne marquait pas seulement le triomphe sans condition du désir contre la loi, du pulsionnel contre le rationnel, il revenait en fait à interdire la réflexion. La mise hors la loi de la loi supprimait par avance la distance, la critique et l'analyse - propres au jugement - devenues inutiles, sinon suspectes. Rien de plus révélateur à cet égard que la stupéfiante excuse invoquée par certains intellectuels aujourd'hui pour expliquer leurs dérives d'hier : on signait des pétitions sans prendre le temps de les lire ! L'important était donc moins de défendre une idée que de s'associer à l'anticonformisme à la mode. Et si des intellectuels patentés ne se donnaient plus la peine de réfléchir, pourquoi diantre les autres auraient-ils fait mieux? Au risque suprême de se faire traiter de «réactionnaires», comme aujourd'hui on traite de «ringards» ceux qui se mettent au travers de la pensée majoritaire.

En vérité, les soixante-huitards se sont laissés piéger par ce qu'ils dénonçaient. L'anticonformisme était devenu une autorité indiscutable, un carcan de la pensée. Plus libéré que moi, tu meurs. Façon d'affirmer sa liberté et son audace face aux vieilles lunes qui relève davantage du narcissisme infantile que du courage et de l'indépendance d'esprit, dont pourtant on se réclamait. Certes, l'esprit soixante-huitard n'est plus ce qu'il était, et les vieux de la vieille reconnaissent volontiers qu'ils ne commettraient plus les mêmes bourdes. Pourtant, à l'occasion du brouhaha accablant le pauvre Cohn-Bendit, j'ai eu le sentiment que les post-soixante-huitards n'avaient guère appris des errements de leurs parents. A l'anticonformisme frénétique de jadis ont répondu une bien-pensance et un nouveau conformisme qui nous ramènent presque cinquante ans en arrière. A ceux qui mènent courageusement le combat contre la pédophilie est venue se joindre la cohorte de ceux qui n'attendaient que cela pour régler leurs comptes avec 1 968. Le plus étonnant n'est pas là, bien sûr, mais dans la reprise en chœur, par la société, d'idées ridicules ou d'attitudes qui ont pourtant montré leur dangerosité : le mythe de l'innocence enfantine, comme si on avait oublié d'un coup la leçon freudienne; l'appel à la délation transformé en devoir civique comme si la dénonciation ne pouvait charrier le pire dans une société; l'interdiction de toucher un enfant comme si tout geste était pervers. Ceux qui font aujourd'hui profession de s'occuper d'enfants peuvent légitimement être inquiets. Tans pis pour les ratés, les injustices et les déshonneurs qui ne manqueront pas d'arriver. Le nouveau conformisme en a décidé ainsi. Plus moral que moi, tu meurs!

Contrairement à ce que semble croire Philippe Sollers, tout le monde se fiche bien de la repentance des soixante-huitards. En revanche, une critique intellectuelle plutôt que moralisante de la démarche adoptée alors, même tardive, ne serait pas inutile. Ma génération voulait la peau des conformismes. A force de légèreté, elle se retrouve maintenant confrontée au plus banal d'entre eux. Ruse éternelle de la raison, ou simple rappel à la raison?.

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