Michel Winock (1937-)

Historien républicain spécialisé, professeur à Sciences-Po Paris, qui, avec certains historiens israéliens comme Zeev Sternhell (Ni droite ni gauche - L'idéologie fasciste en France, Seuil 1983, Complexe 2000) étudient passionnément la France antisémite, de gauche comme de droite, et le fascisme en France.
Auteur, notamment, de Edouard Drumont et Cie, antisémitisme et fascisme en France, Seuil, Paris 1982 ; Le Socialisme en France et en Europe, Seuil, Paris 1992 ; Histoire de l'Extrême droite, Seuil, Paris 1993 ; Le siècle des intellectuels, Le seuil, Paris, 1999 ; 1789, l'année sans pareille, Perrin, Paris, 2004 ; La France et les juifs, De 1789 à nos jours, Seuil, Paris, 2004.

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L'antisémitisme « économique ».
Dans son livre sur le krach de l'Union générale, Jeannine Verdès-Leroux (Scandale financier et antisémitisme catholique. Le krach de l'Union générale, Ed. du Centurion, 1969), après avoir noté " le rôle moteur des catholiques dans l'élaboration et la diffusion de l'antisémitisme en France", rappelle la deuxième source de l'antisémitisme moderne : l'anti-judaïsme « économique ».
Parallèlement à (et parfois indépendamment de) l'antisémitisme «religieux» s'est développé au XIXème siècle un mouvement d'hostilité, qu'on pourrait qualifier «de gauche», aux Juifs confondus avec les milieux financiers dominants. Le nom de Rothschild évoque encore aujourd'hui les séquelles d'un antisémitisme populaire, à fondement anticapitaliste, qui était, entre autres choses, l'expression naïve d'une lutte des classes qu'on ne savait pas mieux exprimer.
De nombreux auteurs qui se réclament de la Révolution française ou qui comptent parmi les pionniers du socialisme en France ont souvent confondu dans leur réprobation Juifs et capitalistes, et opposé le peuple producteur à la « finance juive » : un Michelet, un Fourier, un Proudhon ont nourri de leur prose l'antisémitisme moderne.
Mais, par un glissement sémantique, le terme « juif» est souvent pris chez eux comme un synonyme d'« usurier », sans référence explicite à l'origine raciale ou religieuse de ceux qu'ils condamnent.
Edouard Drumont et Cie, p. 44-46

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Il serait dangereux de croire qu'aujourd'hui en France l'antisémitisme est mort.
Certes, les effets de la décolonisation, et particulièrement la guerre d'Algérie, le conflit israélo-arabe ont brouillé les cartes: l'extrême droite française, dans son ensemble, découvrant que les Juifs, à l'occasion, peuvent être aussi de bons défenseurs de « l'Occident », a mis en veilleuse sa passion antisémitique.
Mais si l'extrême droite prend désormais ses précautions avec les Juifs, le lecteur attentif de ses feuilles hebdomadaires sait bien que ce «philosémitisme» est tout d'opportunité et que le vieux mythe est toujours prêt à renaître de ses cendres chaudes.
Par ailleurs, on a vu le conflit du Proche-Orient redonner vie à un certain antisémitisme de gauche dont n'est pas toujours exempt l' « antisionisme ».
De l'existence et de l'évolution d'un État israélien, l'antisémitisme de droite lui aussi peut tirer de nouveaux prétextes - comme le prouvent les commentaires cités plus haut de M. Beau de Loménie. Il n'est donc pas superflu d'évoquer la vigilance nécessaire: l'antisémitisme n'est pas seulement une monstruosité morale et une ineptie intellectuelle; instrument des politiques réactionnaires, il est, par-dessus les notions de droite et de gauche, en résumant tous les racismes, la négation de la société pluraliste, l'exaltation imbécile du moi national et finalement un des levains de la barbarie totalitaire.
Ibidem, p. 64-66

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Une nouvelle fois, le PCF entérine les aberrations staliniennes, sans l'ombre apparente d'un doute.
L'antisémitisme est impossible en URSS, parce que impensable : «Les criailleries sur le châtiment mérité de quelques criminels sionistes attachés aux services d'espionnage américains ne peuvent faire oublier que, dans notre propre pays, les principaux pourvoyeurs des charniers hitlériens sont en liberté et se préparent à reprendre du service lorsque ce n'est déjà fait. » Ainsi conclut François Billoux, dans l'Humanité du 18 février 1953.

Alexander Werth, journaliste progressiste britannique, qui a vécu plusieurs années en URSS, écrit de son côté dans l'Observateur : « Que les autorités soviétiques soupçonnent gravement les Juifs, notamment ceux qui se proclament Juifs avant tout, c'est l'évidence même. La suppression du seul journal yiddish de Moscou, le Einheit, la liquidation de la maison d'édition juive, du " Comité juif antifasciste " et du théâtre juif en sont la preuve» (29 janvier 1953).
Ibidem, La gauche et les Juifs, p. 106-107.

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La véhémence, mêlée au vieil antisémitisme resurgi, est tout spécialement dirigée contre le chef du Front populaire, Léon Blum, que Maurras avait appelé «détritus humain» et que Gaxotte résume par ces mots : «11 incarne tout ce qui nous révulse le sang et nous donne la chair de poule. Il est le mal, il est la mort (L'homme maudit, Candide, 7 avril 1938). »

Ce « bréviaire de la haine » que composent jour après jour la presse et la littérature d'extrême droite est balancé par l'éloge des grandes réalisations des dictatures. Au fil des discours fascistes ou fascisants de l'époque, la France du Front populaire est peinte sous les couleurs sombres de la décadence: chute démographique, alcoolisme, «invasion juive », intellectualisme...

Bagatelles pour un massacre, de Céline, comme plus tard les Décombres de Rebatet, exprime ce dégoût physiologique pour un peuple avili; à la même époque, les livres de Drieu La Rochelle et de Brasillach, qui diagnostiquent le même délabrement physique et moral du pays, en appellent à l'idéal héroïque du guerrier, chantent l'exaltation du corps, du plein air, du sport, de l'action. Ce qui donne ainsi, sous la plume de Brasillach, des morceaux « antibourgeois» du genre: «De graves personnes, pleines de leur droit, de ce-qui-est-à-moi-est-à-moi, protestèrent contre l'auto-stop, que pratiquaient depuis vingt ans les Allemands, les Américains. Ils n'avaient évidemment pas l'esprit fasciste (Notre avant-guerre, Grasset, 1941, p. 193). »

Pour ces intellectuels, le fascisme défiait sur son propre terrain le communisme qui prétendait devenir « la jeunesse du monde ».
Ibidem, Le fascisme en France, p. 124-125.

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On comprend dès lors la faveur de Vichy pour tant de catholiques. C'est une revanche de la société patriarcale unifiée contre la société industrielle divisée. Revanche des valeurs rustiques sur la ville babylonienne. Revanche de la « morale » sur la « politique » - celle-ci jugée comme chose purement technique confiée à des spécialistes, tandis que le peuple vaque à régénérer la France au moyen des vertus privées et communautaires. La grande peur de mai-juin 1936 est encore dans le subconscient de beaucoup. L'ordre est revenu, la propreté, le respect de l'autorité...
Avec Vichy, pour maints catholiques, la parenthèse qui s'était ouverte en 1789 vient de se fermer. La défaite brutale de juin 40 a été le châtiment divin d'une nation qui avait perdu Dieu depuis un siècle et demi. Le vieux maréchal devenait l'instrument de la rédemption française.
« Travail, Famille, Patrie: ces trois mots sont les nôtres », dira en 1940 le cardinal Gerlier. La société conflictuelle - que les catholiques ont tant de mal à admettre - a laissé place de nouveau à la patrie familiale sous la trinité du Père, du Chef et du Soldat.
«L'air se purifie autour de nous, écrit Mgr Lecœur, évêque de Saint-Flour; l'atmosphère s'embaume de ces idées de justice, d'honnêteté, de fraternité, d'idéal chrétien dont la sève qui monte dans le grand arbre de France va le faire reverdir. »
Ibidem, Les catholiques français face aux fascismes, p. 147-148.

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Refusant d'analyser sérieusement les maux réels et profonds dont souffre la France, Drieu (La Rochelle) par magie résume tous ses malheurs dans la personnalité parabolique du Juif, qui représente tout d'un coup l'antiguerrier, le citadin, le banquier, le ratiocinateur, le sorbonnard, le marxiste, bref une épure de tout ce qu'il abhorre.
Plus qu'un symbole de la décadence, le Juif est la décadence même, son incarnation: il est l'Homme Moderne comme Dreyfus chez Maurras était la République. Cette mutilation volontaire de l'intelligence, cette inclination à l'irrationnel, ce refus, en un mot, du monde réel - dont la complexité exige assurément moins d'explications hâtives que de rigueur et d'humilité intellectuelles - entraînent Drieu dans le rêve: sa conception du Moyen Age n'est rien d'autre qu'un songe doré, le refus, une fois encore, de la réalité (historique. cette fois).
Ibidem, "Gilles" de Drieu La Rochelle, p. 178-179.

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L'antisémitisme de Bernanos (il accepte encore le mot en 1936: «Je m'expliquerai sur mon antisémitisme où l'on voudra ») est repérable dès ses premiers articles à l'Avant-garde de Normandie jusqu'à la Grande Peur, qui en est le point d'orgue. Mais on en trouve encore maintes expressions, quoique atténuées, dans ses écrits ultérieurs. On y reconnaît la combinaison de l'antijudaïsme chrétien et du social-antisémitisme opérée jadis par Drumont, renouvelée par les assomptionnistes de la Croix, répandue largement dans les milieux catholiques d'avant 1914.
Premier chef d'accusation: l'antagonisme entre la civilisation chrétienne et la mentalité juive. « Je tiens le Juif pour l'ennemi de la chrétienté », dit-il, ajoutant toutefois: «Je ne le méprise pas. »
Deuxième chef d'accusation: l'or juif, l'usure juive, la banque juive. Bornons-nous au résumé de leur œuvre, tel qu'il est formulé dans la conclusion de la Grande Peur: «Devenus maîtres de l'or ils [les Juifs] s'assurent bientôt qu'en pleine démocratie égalitaire, ils peuvent être du même coup maîtres de l'opinion, c'est-à-dire des mœurs [...].

Dès la moitié du XIXe siècle, aux premières places de l'Administration, de la Banque, de la Magistrature, des Chemins de fer ou des Mines, partout enfin l'héritier du grand bourgeois, le polytechnicien à binocle, s'habitue à trouver ces bonshommes étranges qui parlent avec leurs mains comme des singes [...], si différents du papa bonnetier ou notaire et comme tombés d'une autre planète, avec leur poil noir, les traits ciselés par l'angoisse millénaire, le prurit sauvage d'une moelle usée depuis le règne de Salomon, prodiguée dans tous les lits de l'impudique Asie (Le Chemin de la croix des âmes, Gallimard, p. 421-424)... »
Ibidem, Le cas Bernanos, p. 186-187.

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L'antisémitisme est un fait social total, irréductible à toute interprétation unicausale. Ses origines et les causes de son développement sont multiples; il n'a pas été question ici d'en faire l'inventaire. A travers quelques cas français, il m'a paru important d'insister sur deux sortes - inégales - d'antisémi- tisme : celui qui exprime la nostalgie d'une société close, selon le concept de Popper, et celui qui se réclame de l'universel socialiste.

C'est dans la famille contre-révolutionnaire, traditionaliste, catholique que le premier s'est exprimé le plus naturellement et le plus continûment. Pour simplifier les choses, on pourrait distinguer trois étapes dans la construction idéologique de la contre-révolution; on verra qu'à chacune d'elles, le Juif, dans son mythe, unifie les objets de la réaction.

1° La révolution politique de 1789-1793 a suscité contre elle et ses prolongements lointains une littérature qui a progressivement fait des Juifs, bénéficiaires de l'émancipation de 91, les véritables destructeurs de l'Ancien Régime.
L'osmose entre les Juifs et les francs-maçons explique, aux yeux des antisémites, la suite de l'histoire républicaine: la laïcisation de la société, la séparation de l'Église et de l'État, la destruction de la famille (c'est le Juif Naquet qui fait voter le rétablissement du divorce en 1884), l'expulsion des congrégations, etc. Le "complot judéo-maçonnique" s'est appliqué avec acharnement à la destruction de la chrétienté.

2° La révolution industrielle ne s'est pas faite en France avec la brutalité qui la caractérisa en Angleterre. Toutefois, les transformations économiques, à la fois bancaires, commerciales et industrielles, qui ont marqué la période d'expansion que fut le second Empire, ont heurté les esprits mieux disposés au train antique des choses qu'à l'accélération des changements.
La guerre civile dont Paris est le théâtre sanglant à l'issue de la défaite de 1871 cause un premier effroi: les «classes dangereuses» cernent les «honnêtes gens ». Dans son rapport à l'Assemblée nationale sur l'insurrection du 18 mars, le parlementaire Martial Delpit, exprimant « la grande et honnête opinion conservatrice », a dit carrément, à propos des ouvriers révolutionnaires: «Nous sommes en présence d'une nouvelle invasion de barbares. » A cause des travaux démentiels lancés par Napoléon III, Paris les a attirés: «Grâce aux chemins de fer, à la facilité des communications et à leur bon marché, Paris est devenu le rendez-vous de tous ceux qui cherchent fortune, une Californie intérieure... »
Paris est devenu Babylone, un pandémonium de vices, de crimes et d'incrédulité, aboutissement des plus inquiétantes immigrations. Drumont consacre l'un de ses premiers livres à son Vieux Paris, désormais dominé par les cosmopolites et où «bientôt, nous autres, les natifs, ne serons plus que des étrangers ».
Le Juif préside nécessairement, pour l'antisémite, à la révolution urbanistique. Lui, le sans-racines, l'éternel nomade, c'est dans la Ville qu'il prospère. Il est encore ici, par le truchement de la Banque et de la Bourse qu'il contrôle, le bénéficiaire opulent du changement. Les crises économiques portent les fureurs antisémitiques à leur plus grande violence: dans les dégâts du progrès, on désigne l'éternel Juif.
L'idéologie contre-révolutionnaire, entée sur le rêve d'une ancienne France, dont l'harmonie repose sur un combiné des vertus rustiques et des vertus chrétiennes, oppose les valeurs terriennes de nos ancêtres aux fausses valeurs du monde moderne. Le Juif s'impose dans cette vision bucolique comme l'anti-Paysan ; celui dont la fortune repose sur le déracinement des peuples et sur la frénésie du Progrès.

3° La révolution socialiste et communiste achève la cristallisation du mythe juif. Il n'est pas seulement l'homme du Capital; il est aussi le Subversif révolutionnaire. Non seulement il détruit la société par le haut (banquiers, hommes d'affaires, politiciens francs-maçons...) mais il en sape les fondements.
Rothschild et Marx, un seul combat: la démolition de la société occidentale. La révolution bolchevique de 1917 apparaît comme un des derniers avatars du «complot juif» pour les antisémites. Le thème du «judéo-marxisme », du «judéo-bolchevisme », sera usé jusqu'à la corde dans la presse d'extrême droite au cours des années trente, quand bien même Staline avait entrepris la liquidation des communistes juifs.

Ces trois éléments d'antisémitisme se sont relayés ou additionnés. Ils furent l'expression fantasmatique de milieux en proie, économiquement et culturellement, à des menaces, tantôt précises : la République laïque, le développement industriel, l'essor du grand commerce, la montée du mouvement ouvrier; tantôt obscures: la crainte d'un avenir incertain, privé des bornes rassurantes dont les siècles passés ont balisé la société - une famille, une Église, une corporation, une hiérarchie.
Plus profondément, l'antisémitisme a exprimé l'effroi de certaines couches sociales ou de certains milieux culturels devant le changement, l'accélération des mouvements sociaux, la mobilité géographique, « la fin d'un monde », comme dit Drumont, conçu comme celui d'un temps quasiment immobile. Toute l'œuvre d'un Drumont est sous-tendue par le sentiment douloureux de ce que Durkheim a appelé 1'« anomie » - cette régulière décomposition des sociétés traditionnelles.
«Tant que le lis éblouissant eut ses racines dans la forte terre des traditions et des croyances, il s'éleva majestueux et poétique sous le ciel; aujourd'hui le sol est aride et le lis, déjà flétri sous les exhalaisons impures des envahisseurs, se penche, prend les teintes jaunâtres de ce qui va mourir (Edouard Drumond, La Fin d'un monde, p. 530)."
Ibidem, Conclusion, p. 203-206.

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À la veille de la Révolution, la présence des juifs est interdite dans le royaume de France. En théorie, le décret d'expulsion de 1394 n'a pas été annulé. En fait, leur présence est tolérée. On estime leur nombre à 40 000 environ, sur un total de 28 millions d'habitants, soit environ un millième et demi de la population 20 000 à 25 000 juifs dits «allemands» - de langue yiddish - habitent en Alsaœ (à l'exclusion de Stras bourg qui leur est interdite) et en Lorraine: l' Alsace était passée définitivement sous souveraineté française depuis le traité de Westphalie en 1648 et la Lorraine rattachée à la France en 1766.
Un deuxième groupe important est celui des juifs du Sud-Ouest. Ceux-ci, estimés à 5000 environ, sont pour la plupart des «nouveaux chrétiens» (des conversos, c'est-à-dire des juifs convertis au christianisme), issus au XVIe siècle de la péninsule Ibérique. Ils vivent alors principalement à Bor- deaux et à Saint-Esprit-lès-Bayonne, où on les désigne comme «marchands portugais».
La dernière des trois principales localisations se situe dans les États du pape (Avignon et le comtat Venaissin), où, déjà présents dans la région, ils se sont renforcés depuis l'expulsion décrétée par Philippe le Bel en 1306 ; là, ils sont environ 2500.
Le reste de la population juive est disséminé, à Paris, dans le Languedoc, en Provence...
La France et les juifs, 1791 :l'émancipation, p. 11

10
L'affaire Mortara, en définitive, a mis en lumière les responsabilités catholiques dans la formation de l'antisémitisme. Dans les années qui suivent, une grande amie de Veuillot, la comtesse de Ségur, publie sa Bible d'une grand-mère. L'auteur apprend à ses petits-enfants que le peuple juif, « assassin de son Dieu, fut puni comme Caïn ». La comtesse reprenait à sa façon une leçon apprise de la bouche des prêtres et des bonnes sœurs. L'instruction religieuse a préparé le terrain, comme l'atteste la lecture des manuels diocésains du XIXe siècle.
Dans le résumé de l'histoire sainte du catéchisme modèle du diocèse de Paris, on peut lire: «Jérusalem périt sans ressource, le temple fut consumé par le feu, les Juifs périrent par le glaive. Alors ils ressentirent les effets du cri qu'ils avaient fait contre le Sauveur: Son sang soit sur nous et sur nos enfants. La vengeance de Dieu les poursuit, et partout ils sont captifs et vagabons".
Ibidem, L'affaire Mortara, p. 64-65

11
L' Affaire proprement dite n'éclate qu'à l'automne 1897, lorsque la conclusion du conseil de guerre de 1894 est remise en cause publiquement par une poignée d 'hommes politiques et d'écrivains.
Deux personnes avaient joué un rôle décisif dans le dévoilement de la vérité: Bernard Lazare, écrivain employé par la famille Dreyfus pour enquêter sur l'erreur judiciaire dont le capitaine avait été victime et, de son côté, le colonel Picquart, nouveau venu à la tête du Bureau de la section de statistique (alias service des renseignements et du contre-espionnage), qui a été frappé par la similitude d'écriture entre celle du bordereau accusateur et celle d'un officier du nom d'Esterhazy.
Le 15 novembre 1897, Mathieu Dreyfus, frère du capitaine, dénonce publiquement Esterhazy comme le véritable auteur du bordereau. Dix jours plus tard, Émile Zola, convaincu de l' innocence du condamné par le vice-président du Sénat Scheurer-Kestner, entame une campagne favorable à Dreyfus dans Le Figaro, concluant ce premier article par une formule programme: «La vérité est en marche, et rien ne l'arrêtera.»
Ibidem, L'affaire Dreyfus, p. 107-108

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Le gouvernement de la République confie à un certain nombre de personnalités juives des missions de confiance, au premier rang desquelles Henri Bergson. Celui-ci, dès le 8 août 1914, avait défendu le droit de la France lors d'une séance à l'Académie des sciences morales et politiques: « La lutte engagée contre l'Allemagne est la lutte même de la civilisation contre la barbarie. Tout le monde le sent, mais notre Académie a peut-être une autorité particulière pour le dire. Vouée, en grande partie, à l'étude des questions psychologiques, morales et sociales, elle accomplit un simple devoir scientifique en signalant dans la brutalité et le cynisme de l' Allemagne, dans son mépris de toute justice et de toute vérité, une régression à l'état sauvage.»
Sur ce thème, Emile Durkheim, Henri Berr, Joseph Reinach ne sont pas en reste. Bergson et Durkheim se retrouvent dans la Commission d'études et de documents sur la guerre, qui édite des brochures à fort tirage, dont un quart en langue anglaise à destination des États-Unis. Dans ce travail de propagande, Henri Bergson est envoyé aux États-Unis par Aristide Briand, au début de l'année 1917, pour contribuer à l'entrée en guerre des Américains aux côtés des pays de l'Entente.
Ibidem, La seconde intégration, p. 173-174

13
Au demeurant, nous aurions tort de penser que la «question juive» se posait à tous les Français. Les juifs n'étaient qu'une petite minorité - au maximum 0,7 % de la population. C'est leur concentration en certains lieux du territoire - principalement Paris, les départements de l'Est, quelques régions, l'Algérie - qui les rend visibles, mais pas à tout le monde. L'indifférence n'est pas une vertu, mais l'observateur doit en tenir compte pour relativiser la puissance de l'antisémitisme. Surtout, et cette fois nous avons des chiffres, la «question juive» n'a jamais été au centre des enjeux électoraux. Les fanatiques antijuifs n'ont guère eu accès aux instances élues. On a entendu un Xavier Vallat à la Chambre des députés, un Darquier de Pellepoix au Conseil municipal de Paris, ils ne représentaient pas des partis de masse. Le seul parti de masse de la droite extrême, les Croix-de-Feu devenues Parti social français, avait pour chef un ancien officier, La Rocque, qui condamna à plusieurs reprises l'antisémitisme, exclu de son programme.
Ibidem, Le ciel obscurci des années trente, p. 214

14
Les premières mesures visant les juifs sont prises par la France, indépendamment de la politique allemande. Le régime de Pétain, à peine instauré, décide, le 22 juillet 1940, la révision des naturalisations postérieures à la loi très libérale de 1927 (900 000 francisations avaient eu lieu entre 1927 et 1940).
Visant indistinctement les étrangers, elle s'appliquait notamment aux juifs qui avaient fui l'Allemagne et les autres dictatures au cours des années 1930, quand bien même on n'était pas en mesure d'en fixer le nombre.
Au total, cette loi provoquera la dénaturalisation de plus de 15 000 personnes, devenues de ce fait apatrides. Un mois plus tard, le 27 août, Vichy abroge le décret Marchandeau de 1939 qui avait interdit le racisme et l'antisémitisme dans la presse. Les feuilles et les écrivains antisémites pouvaient reprendre leurs sinistres campagne de haine.
Ibidem, Vichy et l'occupation, p. 218

15
La loi, publiée après accord de l'Allemagne par le Journal officiel le 18 octobre (1940), définit le juif selon un critère racial: doit être regardée comme juive toute personne «issue de trois grands-parents de race juive» ou simplement de deux grands-parents dans le cas où elle a un juif pour conjoint (article premier).
Ainsi définis, les juifs se voient interdire l'accès aux fonctions publiques, notamment à l'enseignement; l'accès aux professions du journalisme, du cinéma, du théâtre, de la radio. Les fonctionnaires juifs visés doivent cesser d'exercer leurs fonctions dans les deux mois; ils seront autorisés à faire valoir leur droit à la retraite.
L'article 8 fait mention que, par décret individuel, «les juifs qui, dans les domaines littéraire, scientifique, artistique, ont rendu des services exceptionnels à l'Etat français, pourront être relevés des interdictions prévues par la présente loi ».

Le statut du 3 octobre frappait les juifs français (notamment ceux qui étaient admis aux fonctions publiques), aussi bien que les juifs étrangers (notamment journalistes, artistes, cinéastes, etc.).
Rappelons que la majorité des juifs résidant alors en France étaient étrangers (200 000 environ), soit en raison de leur immigration récente, soit par l'effet des dénaturalisations. Le 4 octobre, une loi «sur les ressortissants étrangers de race juive» vient aggraver pour eux le statut de la veille. Elle énonce que les juifs étrangers «pourront [...] être internés dans des camps spéciaux par décision du préfet du département de leur résidence».
Ibidem, p. 220

16
L'antigaullisme, que partagent pétainistes et collaborationnistes, est une autre occasion d'entretenir la haine antisémite. Le général de Gaulle est dépeint comme l'homme des juifs, qui ont voulu la guerre et défendent leurs intérêts face à Hitler. L'une des affiches de l'Institut d'études des questions juives de l'automne 1941 représente un képi sans visage devant un micro entouré de juifs en haut-de-forme, selon les caricatures traditionnelles. Deux slogans: «Le vrai visage de la "France libre"! » et « Le général Micro, fourrier des juifs! ». Brasillach dénonce « les hurlements des Juifs de la radio de Londres » et ne craint pas le ridicule en évoquant Gambetta, « un juif gaulliste avant 1'heure ». La cohorte des antisémites de Vichy et de Paris déclinent le thème à foison. Le 12 janvier 1944, Drieu La Rochelle note dans son Journal: «De Gaulle est un maître de cérémonies embauché par les Juifs pour agrémenter leur rentrée en France.» Georges Suarez, lui, dans son éditorial du 8 janvier 1943 : «Il est logique que M. de Gaulle se proclame l'ennemi de l'Axe et le partisan de la République, l'un n'allant pas sans l'autre, quand on sait que sa maigre troupe n'est guère plus qu'un ramassis de Juifs, de francs-maçons et de parlementaires déchus.»
Ibidem, p. 232

17
Cela dit, ce n'est pas sur ce point que de Gaulle fut - attaqué au lendemain de sa conférence de presse, mais sur le ton qu'il avait pris pour parler d'Israël et des juifs. Bien des commentateurs, passant sur les éloges adressés aux juifs, sans s'arrêter sur l'affirmation réitérée du Général quant au droit à l'existence de l'État d'Israël et quant à l'intervention éventuelle de la France si celui-ci venait à être menacé de destruction, furent scandalisés par la formule qui faisait des juifs «un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur».
Le commentaire le plus féroce de cette phrase fut le dessin du caricaturiste Tim, qui plaça les mots du général de Gaulle en légende d'un juif portant l'habit rayé des déportés, bombant le torse et posant un pied sur un fil de fer barbelé. Son hebdomadaire, L'Express, n'avait pas osé le publier; ce fut Le Monde qui le fit paraître dans une rubrique: «Tribune libre ».
Ibidem, Le tournant de la guerre des six jours, p. 315

18
Pour défendre son ami Garaudy, l'abbé Pierre dénonçait auprès du journal suisse Le Matin le « lobby sioniste international » et déclarait: «Établi aux États-Unis avec des ramifications mondiales, il y a le mouvement sioniste. Il se base sur un verset de la Genèse où il est prétendu qu'Abraham aurait entendu Dieu lui dire: "Je te donne la terre, du fleuve du Nil jusqu'au grand fleuve de l'Euphrate." Donc, le mouvement sioniste dit: "Israël on s'en fout, les Palestiniens aussi, ce que nous voulons, c'est l'Empire annoncé à Abraham." Et ce mouvement intrigue mondialement pour cela. »
Ibidem, La bataille de la mémoire, p. 340

19
François Mitterrand, président de la République de 1981 à 1995, fait fleurir, depuis 1986, la tombe du maréchal Pétain, à l'île d'Yeu, tous les 11 novembre, honorant par ce geste annuel la mémoire du chef de guerre de 1914-1918, le «vainqueur de Verdun».
En novembre 1992, un groupe d'historiens universitaires connus adressent aux journaux une pétition invitant le président de la République, faits historiques à l'appui, «à ne plus rendre à l'avenir le moindre hommage à Philippe Pétain». Ils obtiennent gain de cause.

En revanche, François Mitterrand refuse de reconnaître les responsabilités de la «République» dans les grandes rafles de 1942, annuellement commémorées. C'était jouer sur les mots, car la République, certes, n'existait plus au moment des grandes rafles, mais nombre de ses cadres et membres de sa police avaient prêté la main à l'occupant nazi.

Jacques Chirac, devenu président de la République en 1995, n'hésite pas à reconnaître, lors de la commémoration de la grande rafle du Vel'd'Hiv', le dimanche 16 juillet 1995, les responsabilités de la France.
Il déclare notamment: «Quand à nos portes, ici même, certains groupuscules, certaines publications, certains enseignements, certains partis politiques se révèlent porteurs, de manière plus ou moins ouverte, d'une idéologie raciste et antisémite, alors, cet esprit de vigilance qui vous anime, qui nous anime, doit se manifester avec plus de force que jamais. En la matière, rien n'est insignifiant, rien n'est banal, rien n'est dissociable. Les crimes racistes, la défense de thèses révisionnistes, les provo cations en tout genre - les petites phrases, les bons mots - puisent aux mêmes sources.
Ibidem, p. 349

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Un nouvel antisémitisme a pris force dans le monde: la France y est particulièrement exposée, comptant dans sa population à la fois la plus grande proportion d'habitants arabo-musulmans (5 à 6 millions, soit environ 8 à 10 %) et la plus grande proportion d'habitants d'origine juive (600 000, soit l%).
Ibidem, Le grand malaise des années 2000, p. 352

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Silence ou contre-vérités. Une star du palmarès de la popularité, José Bové, président de la Confédération paysanne, déclare tranquillement, au retour d'un voyage en Palestine en 2002, que les incendies de synagogues en France sont télécommandés par les services secrets israéliens. Une autre vedette médiatique, la candidate trotskiste Arlette Laguiller, professe, elle, péremptoire, lors de sa campagne électorale, sur France-Inter, le 4 avril 2002, que «toute la Cisjordanie est un camp de concentration».
Ibidem, p. 363-364

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Ce n'est pas la première fois qu'en France une crise antisémite se révèle le symptôme d'une crise démocratique, dont l'élection présidentielle de 2002 a été l'un des révélateur. Quand la République vacille, les juifs sont les premiers touchés. Aujourd'hui, la crise vient notamment de la difficulté à intégrer une population immigrée ou issue de l'immigration mal scolarisée, marginalisée, trop souvent discriminée - terreau sensible aux propagandes communautaires, antirépublicaines et anti-occidentales.
Dans cette crise, outre les initiatives politiques nécessaires et trop longtemps défaillantes, chacun, à sa place, est concerné. Esprit d'ouverture, écoute de l'autre, pédagogie incessante, responsabilité assumée des médias, vigilance face au racisme et à l'antisémitisme, en même temps que fermeté sur les valeurs de la laïcité qui seules permettent le vivre-ensemble, au-delà des différences respectées. Immense défi: le relever est le prix de la pacification française.
Ibidem, Conclusion, p. 385

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