15 août 2013 : Assomption médiatique du maître diabolique, couronné par l'Eglise de France

Jacques Verges en 12 dates

Jacques Vergès (1924 ou 25 ? - 2013)

Avec Roland Dumas :"Sarkozy sous BHL", Pierre Guillaume de Roux, Paris, octobre 2011

Mai 2011 : Libye : Dumas et Vergès veulent déposer plainte contre Sarkozy

Décembre 2010 : Au secours du socialiste Gbagbo, avec le socialiste Roland Dumas
Octobre 2010 : Maître Verges le diabolique

Avril 2008 : Khmers Rouges, Vergès gagne du temps pour son vieil ami Samphan

Novembre 2006 : Prince et cocaïne, troisième renvoi ...

Mars 2004 : "Un mercenaire du droit", Me Vergès veut défendre Saddam Hussein

Avocat de réputation mondiale, Jacques Vergès fut résistant, communiste et militant anticolonialiste.
Défenseur des causes extrêmes, au carrefour du politique et du judiciaire, il a associé son nom à de nombreux procès sulfureux (Klaus Barbie, Georges Ibrahim Abdallah, Moussa Traoré, Paul Barril, Omar Raddad, Carlos, Bernard Bonnet, Slobodan Milosevic, notamment ...).
Né en 1925 d'un père réunnionnais et d'une mère vietnamienne il est le frère de Paul Vergès, ancien député communiste de la Réunion, président du conseil régional et sénateur communiste de La Réunion.

Me Vergès est l'auteur d'un grand nombre d'ouvrages, notamment de De la stratégie judiciaire, Editions de Minuit, Paris 1981 ; Beauté du crime, Plon, Paris 1988 ; Je défends Barbie (avec une préface de Jean-Edern Hallier), Jean Picollec, Paris 1988 ; J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans, J'ai lu, Paris 1999 ; avec Pierre Marie Gallois L'apartheid judiciaire, L'age d'Homme, Lausanne 2002.

1
Les juges sont comme les cuisiniers. Ils n'aiment pas qu'on les regarde quand ils font la cuisine.
Beauté du crime, p. 12

2
Rien ne me choque autant que l'acharnement sur un vaincu, surtout quand les lyncheurs prennent la pose.
Entre les chiens et le loup, je serai toujours du côté du loup, surtout quand il est blessé.
Ibidem, p. 13

3
Le monde de la justice est un monde clos et cruel à un point qu'on ne peut imaginer de l'extérieur. Ses portes capitonnées sont là pour étouffer les cris, ses vitres cathédrales pour brouiller la vue.
Ibidem, p. 21

4
Dans son montage, l'accusation qui parle au nom de la société est condamnée à faire un roman de gare où tous les poncifs du temps servent d'explication, tandis que la défense doit fuir le terrain piégé du consensus pour se situer par-delà le bien et le mal, donner au crime un sens nouveau et au criminel un visage.
Ce qui les départagera, c'est la beauté.
Ibidem, p. 186

5
Dans un passé pas si lointain, le courage à la guerre était une valeur sacrée. Rappelons-nous Léonidas et ses trois cents Spartiates mourant à Thermopyles pour obéir aux lois de Sparte. Le sacrifice de la vieille garde à Waterloo. Le sacrifice du roi Lazare face aux Ottomans. Ou encore le courage des défenseurs de Stalingrad.
C'est ce que l'on appelait l'honneur. Le mot figure sur les drapeaux de la République en France. ...
Hitler a mis fin à tout cela. Pour lui, ses adversaires ne pouvaient être que des sous-hommes.
Aujourd'hui les disciples de l'OTAN professent le même mépris, chargé de peur et de haine, contre ceux qui contestent leur droit à l'hégémonie.
Le racisme est simplement remplacé par l'idéologie des Droits de l'Homme, dans la version exclusive des généraux Westmoreland, Powell et Clark, bourreaux des peuples du Viêt-nam, d'Irak et de Serbie.
Le procédé n'est pas nouveau. C'est toujours au nom d'un idéal détourné que les conquérants justifient leurs agressions et leur sauvagerie. ...
Aujourd'hui c'est au nom des Droits de l'Homme qu'on tue les civils dans les Balkans, qu'on affame les enfants en Irak et qu'on fait refleurir le pavot en Afghanistan.
L'apartheid judiciaire, p. 72-73-74

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"Un mercenaire du droit"*
A 79 ANS, d'autres auraient déjà raccroché les gants. Jacques Vergès, lui, continue de traverser l'Histoire, selon une trajectoire dont lui seul a le secret.

Résistant à 17 ans, militant communiste à la libération, puis défenseur acharné des activistes algériens du FLN, ce grand baroudeur devant l'éternel, fils d'un médecin colonial et d'une institutrice vietnamienne, s'est fait orfèvre dans l'art de brouiller les pistes.

Plus que tout autre de ses conftères, l'ancien du barrau d'Alger, surnommé depuis « l'avocat du diable », a su se trouver là où on ne l'attendait pas. Avocat du criminel SS Klaus Barbie, du terroriste Carlos ou de Louise-Yvonne Casetta, la trésorière occulte du RPR, l'homme au cigare (façon « barreau de chaise ») a aussi fait sensation en assurant la défense d'Omar Raddad et du préfet déchu Bernard Bonnet.

Et voilà qu'en deux ans l'imprévisible Vergès a réussi la prouesse de se tailler un nom sur la scène internationale. D'abord en volant au secours d'un Slobodan Milosevic, accusé de crimes de guerre par le tribunal de la Haye. Puis en négociant ses services avec l'ex-dirigeant khmer rouge Kieu Samphan. Et en se ruant à la rescousse, enfin, d'un Saddam Hussein humilié par la première puissance mondiale. Ne manquerait plus qu'Oussama ben laden pour que la brochette de ses illustres clients soit complète.

"Une fuite en avant..."

le journaliste Bernard Violet, auteur d'une biographie non autorisée de l'avocat*, ne se montre guère étonné de ce parcours à géométrie variable. « Tant qu'il sera en vie, dit-il, Vergès continuera cette fuite en avant. Sans limite aucune. Le voir défendre Saddam n'est pas une surprise. Mais je pense qu'il va s'entourer d'avocats techniciens, comme souvent, afin de pouvoir multiplier les effets d'annonce devant les caméras. »

Soupçonné d'amitiés avec de sanguinaires dictateurs africains, disparu de la circulation pour d'obscures raisons entre 1970 et 1978, Jacques Vergès s'est toujours débrouillé pour que d'autres alimentent la légende à sa place.
« Depuis son enfance de métis vietnamien, poursuit Bernard Violet, il manifeste un besoin constant de reconnaissance, jusqu'à en être devenu complètement mégalomane. Il a tourné le dos à sa carrière de jeune avocat attaché à ses convictions pour se vendre aux pires bourreaux, pour ne suivre que son aventure personnelle. Derrière une image d'avocat international de premier plan se cache un mercenaire du droit»
ST.B., Le Parisien, 27 mars 2004, p. 6
* "Vergès, le maître de l'ombre", Bernard Violet avec Robert Jégaden, paru au Seuil en 2000.

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mercredi 29 novembre 2006, 17h35 Troisième renvoi du procès du prince saoudien soupçonné de trafic de cocaïne

BOBIGNY (AFP) - Le procès de dix personnes, dont un prince saoudien, soupçonnées d'avoir participé en 1999 à un vaste trafic international de cocaïne, a été renvoyé mercredi au 28 mars par le tribunal correctionnel de Bobigny, à la demande d'un avocat fraîchement désigné dans ce dossier.

Me Jean-Didier Belot, l'avocat d'un trafiquant colombien né au Sierra Leone désigné en octobre, a demandé un délai pour lire les "sept ou huit tomes de procédure" concernant son client Oscar Campuzano.

Campuzano, réputé membre actif du cartel de Medellin, a été condamné à 34 mois de prison dans la procédure américaine menée à Miami sur cette même affaire de trafic présumé de drogue entre la Colombie et l'Europe, a indiqué l'avocat à l'AFP.

Il a été désigné en octobre par M. Campuzano qui a découvert qu'il était prévenu dans ce procès français à la lecture d'un article de presse espagnol, a expliqué l'avocat au tribunal. Il pourrait également défendre un autre prévenu, colombien cette fois, qui l'a contacté mardi.

Me Jacques Vergès, avocat du prince Nayef Bin Fawaz al Chaalan, s'est opposé à ce renvoi, demandant la disjonction du dossier du prince de celui "des Colombiens".

Des dix prévenus, tous absents, M.M Chaalan et Campuzano sont les seuls à avoir mandaté des avocats pour les représenter.

Me Vergès a de nouveau réclamé la non-reconduction du mandat d'arrêt international qui "gêne" son client, une personnalité francophile influente en Arabie saoudite où il n'est toutefois pas en ligne directe pour la succession au trône. Le tribunal n'a suivi aucune de ses demandes.

La présidente Françoise Bouthier-Vergez a assuré qu'il n'y aurait "plus d'autres renvois". Elle a demandé la traduction rapide de documents issus de la procédure américaine produits au dossier par Me Belot.

Le prince Chaalan, 39 ans, est soupçonné d'avoir mis à disposition son avion privé pour transporter deux tonnes de cocaïne colombienne, dont une partie a été découverte en juin 1999 en banlieue parisienne. Pour ce trafic présumé, il a été inculpé en 2002 aux Etats-Unis.

Comme les neuf autres prévenus (nés en France, Espagne, Colombie, Sierra-Leone et Allemagne), il est renvoyé pour complicité de "transport", "détention", "importation" et "cession non autorisée de stupéfiants", "association de malfaiteurs" et "contrebande de marchandise prohibée".
Le premier volet, dit "français", de ce dossier, a été jugé en septembre 2003.
Yahoo.fr, actualités, mercredi 29 novembre 2006, 17h35

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Vergès le diabolique Par Stéphane Durand-Souffland 13/10/2010 | Mise à jour : 11:54 lefigaro.fr

Jacques Vergès est un être fascinant, d'une intelligence cinglante, dont la détermination glace le sang.

Le documentaire de Barbet Schroeder, L'Avocat de la terreur, dresse un éblouissant portrait de l'enfant terrible du barreau.

Barbet Schroeder est un grand metteur en scène et L'Avocat de la terreur, un grand film, car le rôle-titre est interprété par un grand acteur: Jacques Vergès. Le cinéaste s'est lancé à la découverte de la plus mystérieuse célébrité du barreau français comme le Marlow d'Au cœur des ténèbres remontait un fleuve angoissant à la recherche de Kurtz.

Jacques Vergès est un être fascinant, d'une intelligence cinglante, dont la détermination, bien davantage que les options politiques, glace le sang. Il a vu le jour au Siam il y a quatre-vingt-cinq ans ; son père était réunionnais et sa mère vietnamienne, de sorte qu'il est né colonisé et s'est efforcé de le rester pour racheter à sa façon, jusqu'à son dernier souffle, les humiliations de tous les damnés de la terre. Là réside le paradoxe Vergès: dans une posture quasi christique servie par un esprit diabolique.

Schroeder décrit ses premiers pas de plaideur, pour les militants indépendantistes algériens. C'est la partie la plus éblouissante de son film. L'avocat, jeune résistant puis combattant pendant la Seconde Guerre mondiale, partage la cause du FLN et invente la stratégie de rupture face à des tribunaux qui ont la guillotine facile: «On ne convainc pas en faisant guili-guili», explique-t-il. Il défend ainsi Djamila Bouhired, icône des «terroristes», en tombe amoureux, la sauve de l'échafaud en mobilisant l'opinion publique internationale, l'épouse: déjà célèbre en 1962, Vergès n'est encore qu'un prince consort. Dans une scène extraordinaire, on le voit visiter, à Alger, ce qui fut le quartier des condamnés à mort. Une dizaine de ses clients auraient dû être exécutés mais ils furent graciés. Imaginant ce qui serait advenu si un seul - ou une seule - avait été décapité, le virtuose retors de la maîtrise de soi est submergé par l'émotion et, dans un sanglot irrépressible, affirme qu'il aurait tué en représailles un haut responsable français : la tentation de l'action, quand le verbe ne suffit pas, qui fait de l'homme un avocat à part entière, mais aussi à part tout court.

Des «grandes vacances» mystérieuses

1963-1970. Vergès arpente la planète, rencontre Mao. Il est à présent célèbre pour lui-même et c'est évidemment le moment qu'il choisit pour disparaître. Le plus passionnant, finalement, n'est pas de savoir où il se trouvait pendant ces huit années - au Cambodge avec Pol Pot ? au Moyen-Orient avec les fedayins? à Paris, reclus dans un meublé pour échapper à des créanciers? - mais de constater qu'il a réussi à faire en ­sorte que personne, depuis, ne trahisse le secret de ce qu'il appelle, ravi que Barbet Schroeder s'y intéresse autant, ses «grandes vacances».

La dernière période, 1978 à nos jours, est la plus connue. On y croise le terroriste vénézuélien Carlos, l'avocat allemand et activiste d'extrême gauche Klaus Croissant, le banquier suisse, nazi et pro-arabe François Genoud, l'ancien chef de la Gestapo de Lyon Klaus Barbie. Mais ni Omar Raddad, ni Bernard Bonnet (le préfet des paillotes incendiées en Corse) ni Louise-Yvonne Casetta (surnommée «la cassette» au RPR). Parce que ces clients-là ne font peur à personne, et que Barbet Schroeder n'explore que la face inquiétante de Jacques Vergès. Lequel, au milieu de ses statuettes africaines et asiatiques, ­jubile, envoûte de sa voix splendide tandis que tour à tour cynique, hypnotique ou provocateur, son regard d'insurgé crève l'écran.
Arte - 20.40

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Vergès à Abidjan : « La France préparait une agression » (mis à jour) Publié le vendredi 31 décembre 2010 | Rue89

Jeudi matin très tôt, l'avocat français Jacques Vergès a atterri à Abidjan aux côtés de Roland Dumas. L'avocat controversé, connu pour avoir défendu Klaus Barbie, Slobodan Milosevic ou Tarek Aziz, et l'ancien ministre des Affaires étrangères et ex-président du Conseil constitutionnel, ont été invités par le président sortant Laurent Gbagbo.

Ils rejoignent le petit cortège disparate des conseillers blancs qui ont en commun de s'affairer sur place à réhabiliter le sortant tout en venant d'horizons aussi divers que les anciens réseaux africains du RPR (Jean-François Probst, proche de Xavier Tiberi) ou l'entourage de Jean-Marie Le Pen (Me Marcel Ceccaldi, avocat du leader frontiste).

La présence de Roland Dumas s'inscrit quant à elle dans la lignée des relations de soutien entretenues durablement par le PS français avec Gbagbo qui est membre de l'Internationale socialiste. Même si le gros des socialistes français se tient aujourd'hui à une distance prudente de celui qu'ils ont largement aidé à s'installer au pouvoir, certains, comme Henri Emmanuelli, ne désavouent pas ce lien.

Un mois après l'annonce des résultats, Laurent Gbagbo refuse toujours de céder le pouvoir à son rival Alassane Ouattara en dépit des injonctions de la communauté internationale. Ce sont ces injonctions, et notamment la position pro-Ouattara de la France, que dénonce Jacques Vergès.

Interviewé par téléphone par Rue89 alors qu'il se trouve à Abidjan, l'avocat français ne se place pas dans une perspective d'apaisement.

Rue 89 : Ce séjour est-il le début d'une longue série ? Préparez-vous une éventuelle défense de Laurent Gbagbo devant une juridiction internationale ?

Jacques Vergès : Je suis arrivé jeudi matin, je repars sans doute samedi soir. Je passerai le réveillon sur la lagune.
Nous reviendrons en effet : nous sommes venus à la demande du président Gbagbo, et parce que nous voulions nous informer de la situation pour ensuite agir en France.

Rue 89 : « Agir en France » en vue d'un apaisement impliquerait un rôle d'intermédiaire avec les autorités françaises, peu acquises à ce jour à la cause de Laurent Gbagbo. Vous placez-vous dans cette perspective ?

Vergès : Les autorités françaises ont des oreilles si elles veulent écouter. Agir en France signifie surtout tenir des conférences de presse et rendre compte de ce nous constatons sur ... ... suite de l'article sur Rue89

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Mort de Jacques Vergès, avocat brillant, redouté et parfois haï LE MONDE | 15.08.2013 à 23h55 • Mis à jour le 16.08.2013 à 17h33 | Par Franck Johannès

Lorsqu'on lui demandait poliment comment il allait, il répondait, depuis des années, "incurablement bien". Mais la vie étant finalement chose curable, Jacques Vergès a changé d'idée et est mort jeudi 15 août, à l'âge de 88 ans. Avec un certain panache, dans la chambre même où Voltaire a poussé son dernier soupir, le 30 mai 1778, comme l'a découvert L'Express.

"Il était très aimaigri, il marchait lentement, a indiqué Christian Charrière-Bournazel, l'ancien bâtonnier de Paris, il avait des difficultés à parler mais intellectuellement, était intact." Il se remettait mal d'une bronchite, et une amie lui avait proposé la veille de l'héberger chez elle, quai Voltaire, face au Louvre, où avait vécu le grand écrivain. Jacques Vergès s'est effondré jeudi avant le dîner, comme de juste avant de passer à table, et emporte avec lui une foule de petits secrets.

Avocat brillant, redouté et parfois haï, Me Vergès s'était construit avec un rare plaisir une statue toute de cynisme et de provocation, et feignait d'aimer qu'on ne l'aime pas. Il a confié un jour, entre deux bouffées de cigare, "j'ai le culte de moi-même", et, agitateur de génie, il avait réussi à brouiller à plaisir sa propre biographie.

AMI DE POL POT

Jacques Vergès est né théoriquement le 5 mars 1925 à Oubone, en Thaïlande, où son père, Raymond, était consul de France. "Je suis né d'un père vagabond, ingénieur agronome en Chine, professeur à Shangaï, consul et médecin", a raconté l'avocat dans Le salaud lumineux (Michel Lafon). Raymond a épousé Khang, la mère vietnamienne de deux de ses garçons, Jacques et Paul, et aurait fait un faux, en déclarant la naissance des deux frères le même jour, alors qu'ils avaient un an d'écart, ainsi que l'a découvert l'un de ses biographes, Bernard Violet. Jacques Vergès serait-il plutôt né le 20 avril 1924 ? "Je m'en fous royalement", avait répondu l'avocat à Libération.

Le petit Vergès a grandi à La Réunion, dans le même lycée que le premier de la classe, Raymond Barre, et sent vite approcher le souffle de l'Histoire. Lorsque, le 28 novembre 1942, le contre-torpilleur Léopard, qui a rallié la France libre, pointe ses canons sur La Réunion, le jeune homme de 17 ans est déjà sur le toit du lycée en train de décrocher avec quelques copains le drapeau français frappé de la francisque. Jacques part avec son frère Paul à Madagascar, et gagne Londres.

Le jeune homme parcourt l'Europe en guerre, l'Algérie, le Maroc et finalement l'Allemagne occupée, et il garde de ces années de guerre "un souvenir merveilleux". Il adhère au Parti communiste français en 1945 et devient, pendant cinq ans, selon sa propre formule, "un petit agitateur anticolonialiste au Quartier latin". A la tête de l'association des étudiants réunionnais, il se lie avec Mohamed Masmoudi, futur ministre de Bourguiba, ou Pol Pot, futur bourreau du peuple cambodgien.

Le parti prend sa formation en main, et, de 1951 à 1954, il devient membre du comité exécutif, puis secrétaire de l'Union internationale communiste des étudiants. Il vit à Prague, voyage beaucoup, côtoie Erich Honecker, qui sera chef de l'Etat est-allemand, ou Alexandre Chelepine, devenu patron du KGB. Mais Vergès ne souhaite pas s'imposer dans le parti en France, et à 29 ans, démissionne, retourne à La Réunion et s'inscrit au barreau.

"JE SUIS PASSÉ DE L'AUTRE CÔTÉ DU MIROIR"

Le mois d'avril 1957 est un tournant. Me Vergès, qui n'a que dix-huit mois d'expérience lorsqu'il est appelé en Algérie pour défendre une jeune militante du FLN, Djamila Bouhired. "Entre les Algériens et moi, ce fut le coup de foudre", a indiqué l'avocat. Avec Djamila aussi, qu'il épousera quelque temps plus tard.

La jeune poseuse de bombe est condamnée à mort – puis graciée – mais Vergès invente sa fameuse "défense de rupture" : il n'y a rien à attendre de la connivence des avocats avec des magistrats qui ne représentent que l'ordre colonial. Le verdict étant certain, il faut faire du procès une tribune : Vergès crache son mépris pour une justice qu'il récuse, et finalement, accuse ses accusateurs. Son courage et son insolence lui valent un an de suspension du barreau, en 1961, mais pour le FLN, c'est un héros, il est rebaptisé "Mansour" – le victorieux.

Le FLN l'envoie au Maroc, où il devient conseiller du ministre chargé des affaires africaines, et quand l'Algérie accède à l'indépendance, le voilà converti à l'islam et citoyen d'honneur de la jeune République. Mais Jacques Vergès s'éloigne de Moscou et se rapproche de Pékin, il quitte Alger, est reçu par Mao, on le croise un temps à Beyrouth aux côtés de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP). Et il disparaît.

Pendant huit ans. Le Monde du 26 mai 1970 publie un petit entrefilet, "Me Vergès, dont la famille était sans nouvelles depuis le 17 mars, a fait savoir à son éditeur, M. Jérôme Lindon, qu'il était en bonne santé à l'étranger". Jacques Vergès a entretenu sa légende, laissé dire ou fait courir les bruits les plus divers – la thèse la plus communément retenue serait qu'il était au Cambodge avec son ancien copain Pol Pot.

Un jour, Vergès réapparaît. Egal à lui-même, avec ses lunettes rondes, son sourire ironique et son petit costume. Lorsqu'on l'interroge, il répond, "Je suis passé de l'autre côté du miroir. C'est ma part d'ombre". Et d'ajouter : "Je suis revenu aguerri – notez le terme, il est juste – et optimiste".

"J'APPRENDS QUE VOUS DÉFENDEZ BARBIE..."

Avocat, Vergès défend Bruno Bréguet et Magdalena Kopp, les compagnons de Carlos, convaincus d'avoir transporté des explosifs. Il défend le terroriste vénézuélien lui-même ; la Stasi, la police secrète d'Allemagne de l'Est, assurait qu'il l'avait approché dès 1982. Carlos a même dit au juge d'instruction qu'il avait choisi Vergès parce qu'il était "plus dangereux" que lui. L'avocat avait apprécié. "C'est un homme extrêmement courtois. Je pense que c'est un hommage : le combat des idées est un combat aussi dangereux que celui des bombes."

Me Vergès défend aussi Georges Ibrahim Abdallah, condamné à la perpétuité et toujours en prison ; antisioniste passionné, il navigue toujours sur la crête de l'antisémitisme. Il finit en 1987 par défendre Klaus Barbie, l'un des chefs de la Gestapo de Lyon de 1942 à 1944 – c'est pour l'ancien résistant l'occasion d'obtenir une tribune "pour dénoncer le colonialisme". La nouvelle ne décourage pas ses proches. Jean Genet lui écrit : "J'apprends que vous défendez Barbie. Plus que jamais, vous êtes mon ami."

Jacques Vergès, drapé dans son personnage, a défendu mille autres accusés de façon la plus classique qui soit : la défense de rupture, superbe dans le prétoire, a pour le client l'inconvénient de lui obtenir le maximum. Jacques Vergès a ainsi défendu (avec succès) Louise-Yvonne Casetta, la trésorière occulte du RPR, Omar Raddad, le jardinier marocain accusé du meurtre de sa patronne, ou Simone Weber, accusée d'avoir coupé en morceaux son amant. Me Vergès avait entrepris de découper un poulet à la tronçonneuse pour prouver que l'affaire risquait d'éclabousser...

"En lisant un dossier, a expliqué l'avocat, je me trouve dans la position d'un monteur de cinéma devant ses rushes. C'est un métier d'art. Le procureur est dans la même situation, mais lui fera de la littérature de gare à partir des lieux communs de la société. Moi, je suis contraint de faire un nouveau roman." Franck Johannès Journaliste au Monde

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Autour du cercueil de Jacques Vergès se retrouvent ceux qui ne se fréquentent pas Le Monde.fr | 20.08.2013 à 21h06 • Mis à jour le 21.08.2013 à 14h50 | Par Raphaëlle Bacqué

A l'entrée de l'église, une gerbe de roses rouges est posée à-même le sol de pierre, barrée d'un ruban : "Amitié. Georges Ibrahim Abdallah". La foule qui piétine remarque à peine, pourtant, les fleurs envoyées depuis sa prison de Lannemezan (Hautes-Pyrénées) par le chef présumé de la Fraction armée révolutionnaire libanaise, que défendit Jacques Vergès. Elle cherche bien plus sur ces visages plus ou moins connus, parmi ces vieillards et ces jeunes gens venus parfois d'Afrique ou d'Asie, la trace des différents cercles qui accompagnèrent la vie de l'avocat.

Ils sont là, justement, ces milieux qui ne se fréquentent pas et s'étonnent de se retrouver à l'église Saint-Thomas-d'Aquin, à deux pas du boulevard Saint-Germain, pour enterrer religieusement celui que l'on appelait "l'avocat du diable". On ne lui connaissait pas d'attaches catholiques. Certains même le croyaient resté musulman, lui qui, par conviction autant que par provocation, prit la nationalité algérienne au lendemain de l'indépendance du pays.

"NI SAGE NI SAINT"

L'ancien ministre Roland Dumas accueilli par le père Alain Maillard de La Morandais à l'enterrement de Jacques Vergès.

Mais le père Alain Maillard de la Morandais, vieux complice de Vergès, le répète : celui qui défendit avec la même verve des dizaines de militants anticolonialistes, l'ancien chef nazi Klaus Barbie, des dictateurs (le Serbe Slobodan Milosevic et l'Irakien Saddam Hussein), mais aussi quelques accusés dans de grands faits divers (Simone Weber ou Omar Raddad) "n'était ni sage ni saint", mais "avait été baptisé."

Dans les premiers rangs, une demi-douzaine de travées sont évidemment occupées par les confrères du barreau, venus en robe noire. Beaucoup des ténors des palais de justice sont encore en vacances, mais on reconnaît Lef Forster, Patrick Maisonneuve, François Gibault et, malgré sa radiation de l'ordre, Karim Achoui. L'ancien ministre et avocat Roland Dumas a rejoint à petits pas le banc réservé à la famille, juste devant deux anciens conseillers de l'ancien président ivoirien Laurent Gbagbo, que Dumas et Vergès avaient défendu après son éviction du pouvoir.

L'Algérie, elle, a dépêché sa ministre de la culture, Khalida Toumi-Messaoudi, en hommage à celui qui défendit les premiers militants du FLN. L'ancien ministre de la coopération d'Edouard Balladur, Michel Roussin, a salué le général Bozizé, ancien président de Centrafrique sous le coup d'un mandat d'arrêt international depuis qu'il a été renversé par ses opposants.

DIEUDONNÉ, ALAIN SORAL ET THIERRY LEVY

On ne se mêle pas, pourtant, à cet autre petit cercle resté debout au fond de l'église. Là, se tiennent l'humoriste antisémite Dieudonné, en baskets et pantacourt, l'essayiste nationaliste Alain Soral et l'ancien président du GUD Frédéric Chatillon, proche de Marine Le Pen. L'avocat Thierry Levy, ami de longue date, a d'ailleurs prévenu d'emblée l'assemblée : "Jacques n'était pas de ceux dont la mort fait taire les critiques. Derrière ses lunettes rondes, son cigare et son sourire, l'homme avançait masqué et pratiquait de façon déconcertante l'art de déplaire..."

Et c'est comme une leçon de choses de voir aux quatre coins de la nef ces avocats, ces militants d'extrême droite, ces anciens combattants anti-colonialistes, ces ex-clients, comme l'ex-trésorière occulte du RPR Louise-Yvonne Caseta, ces journalistes judiciaires et ces faits-diversiers qui se côtoient et s'ignorent.

"MERCI POUR GBAGBO !"

Chacun a eu un choc en découvrant, portant le cercueil, le fils de Jacques Verges, Liess, véritable portrait de son père, avec son teint mat et des lunettes sur son regard bridé, qui parle en arabe avec sa sœur, Meriem.

Paul Vergès, le frère de l'avocat défunt, président du Parti communiste de la Réunion, est venu de son île avec un groupe de chanteuses. Djamilah Bouhired, la première femme de Jacques Verges et la mère de ses deux enfants, que l'avocat avait épousée après l'avoir défendue comme militante du FLN, a cependant renoncé à assister aux obsèques. Et c'est Marie-Christine de Solages, la dernière compagne de l'avocat, que chacun appelle "la comtesse", en capeline de paille tressée, qui reçoit les condoléances.

Au sortir de l'église, dans cet enchevêtrement éclectique d'amis, de confrères, de badauds, une demi-douzaine d'Ivoiriens criaient encore des "Merci pour Gbagbo !" Alors, couvrant les bravos, un petit groupe de militantes algériennes entourant la ministre venue de l'autre côté de la Méditerranée, ont lancé comme un souvenir une série de youyous. Raphaëlle Bacqué Journaliste au Monde

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