Pierre Béhar

Professeur de civilisation et de lettres germaniques, auteur notamment de Une géopolitique pour l'Europe, vers une nouvelle Eurasie, Editions Desjonquères, Paris, 1992 et de L'Autriche-Hongrie, idée d'avenir, permanences géopolitiques de l'Europe centrale et balkanique, Editions Desjonquères, Paris 1997.

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Suivant de presque un demi-siècle l'écroulement des dictatures fasciste et nazie, l'effondrement du totalitarisme soviétique a pu faire renaître dans certains esprits la croyance à cette "fin de l'Histoire" que l'expansion européenne de la Révolution française avait inspiré à Hegel, le Moyen-Age en majesté à Joachim de Flore ou le triomphe de l'empire romain à Polybe.
Il n'en est évidemment rien. ...
En l'espace de quelques jours, l'Europe des douze, qui semblait l'extrémité vers l'Est d'un monde occidental dont le centre de gravité se trouvait aux Etats-Unis, s'est retrouvée perdue dans une Europe enfin complète, soudain reconstituée, dont elle n'est plus que le pourtour atlantique et partiellement méditerranéen. Cette Europe elle-même se retrouve à l'extrémité occidentale d'un ensemble bien plus vaste, d'une Asie à la fois slave et turque avec laquelle elle doit redéfinir du tout au tout ses rapports.
Une géopolitique pour l'Europe, vers une nouvelle Eurasie, Editions Desjonquères, Paris 1992, p.12-13.

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L'Europe a oublié ses grandes angoisses des XVIème et XVIIème siècles. Pour se remémorer, il faut lire le grand historien de l'empire ottoman qu'était le baron de Hammer. Sa relation de la campagne de 1663, sur laquelle on est bien renseigné, est révélatrice. L'armée régulière du Sultan était escortée d'auxiliaires tartares et cosaques, dont le rôle était de semer la terreur. ..."Dés le mois d'août, six mille d'entre eux, après avoir ravagé les environs de Tyrnau, de Freystadtl et de Saint-Georges, outragé les jeunes filles, égorgé ou écrasé les enfants contre les murs, jeté pêle-mêle dans des sacs ceux qu'ils épargnaient pour les emporter sur la croupe de leurs chevaux, et accouplé comme des chiens les hommes et les femmes, franchirent la March... En même temps, quatorze mille Tartares, hussards et janissaires, ravageaient les environs de Brunau et de Klobach, tuaient, brûlaient, pillaient et chassaient devant eux à coups de fouet deux mille prisonniers qu'ils ramenaient de Hongrie... . Le nombre des chrétiens emmenés en esclavage par les hordes incendiaires qui parcoururent à cette époque la Moravie, la Silésie et la Hongrie s'éleva à quatre-vingt mille". La panique que suscitaient ces incursions était sans borne. Lorsque retentissait la "cloche du Turc", la Türkenglocke, les populations fuyaient en masse les campagnes pour chercher refuge derrière les remparts des villes.
Ibidem, p.22-23.

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Il y eut même plus : la France alla jusqu'à conclure des alliances avec la Turquie. Dès le soir de sa défaite devant Charles-Quint à Pavie, François Ier avait en secret envoyé à Soliman une missive, à laquelle il joignait sa bague afin de l'authentifier. Dans son acharnement contre la Maison d'Autriche, Richelieu ne sembla jamais percevoir le danger qu'il y avait pour toute l'Europe à ruiner l'Empire.
Ibidem, p.25.

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Ici encore, un rappel historique s'impose. A la tête d'une armée forte de quelque cent cinquante mille hommes, les successeurs de Gengis-Khan, après avoir pris Moscou en 1238, puis Rostov, Iaroslav, Kachin, Tver, anéantirent Kiev en 1240, pour se lancer dès l'année suivante à la conquête de la Pologne. Cracovie était en flammes le 24 mars 1241 ; quelques jours plus tard, c'était le tour de Breslau. De là, ils dévastaient la Bohême et toute la Hongrie ; en juin, ils étaient aux portes de Vienne, à Klosterneuburg, et ils poursuivaient jusque sur les côtes de l'Adriatique le roi de Hongrie qui s'y terrait.
L'invasion des Mongols étaient d'autant plus effroyable qu'elle n'avait pas pour fin d'accroître leurs possessions, mais de transformer l'Europe, par une dévastation systématique, en un glacis garantissant le flanc occidental de leur empire, qui s'étendait de la Chine à la Moscovie. Aussi la Hongrie avait-elle été réduite à l'état de désert. La chronique relate qu'en certaines provinces, on pouvait voyager quinze jours sans rencontrer âme qui vive. La famine en Europe centrale fut telle qu'on vendit de la chair humaine.
Ibidem, p.28.

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Aussi le défi lancé par l'Histoire à l'Europe est-il double. Il est, certes, de nature intellectuelle : il lui faut s'émanciper des platitudes économiques auxquelles avait fini par se réduire sa vision des évènements, pour recouvrer les cadres historiques et géopolitiques qui lui permettront de penser la crise qu'elle traverse.
Mais ce défi est, au premier chef, de nature morale. L'Europe doit être à la hauteur de cette liberté qui n'est pas l'effet de son seul mérite. Toute la question est de savoir si elle a la volonté de s'émanciper de la tutelle américaine pour recouvrer son rôle d'acteur à part entière dans l'histoire du monde ; si elle a la détermination de sortir d'un infantilisme qui ne serait pas celui de la sénilité prédite par Spengler, mais le simple effet d'un concours de circonstances ; si elle a le désir de ne plus considérer les Etats-Unis comme un protecteur, mais comme un partenaire.
Ibidem, p.29-30.

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La population de la Turquie, légèrement supérieure à 35 millions en 1970, a dépassé les 56 millions en 1990. Son développement économique spectaculaire parvient à peine à nourrir toutes ses nouvelles bouches. L'entrée dans la Communauté européenne permettrait, par les aides qu'elle apporterait au pays, d'accomplir les progrès économiques décisifs qui, élevant le niveau de vie de façon significative, permettrait de freiner l'expansion démographique. Ces deux conséquences donneraient à leur tour les moyens d'apaiser le problème kurde - en grande partie drame de la pauvreté -, et, partant, de stabiliser la vie politique intérieure du pays. Par ailleurs, l'entrée de la Turquie dans la Communauté européenne aiderait à dénouer la crise cypriote. Enfin, en tant que phare du monde turkestan, la Turquie constituerait le lien entre l'Europe et ce dernier, dont elle aiderait à faire une sorte de ceinture de sécurité entre la Sibérie au nord, les mondes iranien et chinois au sud.
La Turquie est à la croisée du Vieux Monde. A l'ouest, elle regarde vers le monde européen ; au nord, vers le monde russe ; au sud, vers le monde arabe ; à l'est, vers le monde touranien. Il ne faut pas qu'elle devienne le coin enfoncé dans l'Europe, de trois mondes hostiles. Il est essentiel pour l'Europe qu'elle soit son contrefort et son prolongement vers l'Asie centrale.
Les nécessités géopolitiques ont pour propre d'être immuables. Comme dans l'Antiquité, les frontières de l'Europe doivent, vers l'Orient, être fixées au terme de l'Anatolie, où Hadrien, dans sa sagesse, avait arrêté les limites de l'Empire romain. Comme vers le Nord-Est, la survie de l'Europe ne peut, vers le Sud-Est, être assurée que par la constitution d'une Eurasie.
Ibidem, p.160-161.

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