GERARD MONATE, ancien dirigeant du bureau d'études Urba Vous avez été entendu à deux reprises dans l'affaire Destrade comme témoin. Que pensez-vous de la convocation de Lionel Jospin ?
Gérard Monate. Le juge cherche à savoir qui a chargé Jean-Pierre Destrade de prendre contact avec les grandes surfaces afin d'effectuer du démarchage pour les campagnes électorales. Il souhaite donc sûrement entendre Lionel Jospin en qualité de premier secrétaire du PS (NDLR : poste occupé de 1981 à 1988) et savoir dans quelles conditions tout ça se faisait. La défense de Jean-Pierre Destrade a toujours été de se présenter comme un simple exécutant. Le juge veut visiblement remonter plus haut.
Pensez-vous que Lionel Jospin était informé de ce système de financement du PS ?
Il ne pouvait pas ne pas l'être ! Il ne pouvait ignorer ce mode de financement. C'est comme s'il disait qu'il ne connaissait pas Urba, qui était une structure annexe du parti… Tout cela fonctionnait avant la loi de 1990 sur le financement politique. Tous les partis avaient besoin de rechercher des ressources complémentaires. Aucun ne pouvait survivre avec les cotisations de ses adhérents.
Lionel Jospin a-t-il pu être celui qui a désigné Jean-Pierre Destrade pour sa « mission » ?
Ça peut être lui… ou Henri Emmanuelli. Lors de ma première audition dans cette affaire, j'ai raisonné en pure logique. Puisqu'il s'agissait d'un problème de trésorerie, j'ai désigné Henri Emmanuelli (trésorier du PS de 1988 à 1992). Ensuite, on m'a fait comprendre que j'avais été imprudent…
Connaissez-vous Lionel Jospin ?
Je le connais depuis le début de sa carrière. Je faisais partie du staff de François Mitterrand. On se tutoie.
Quelle était sa position sur le financement du PS ?
Il ne prisait pas ce type d'opération. Je me souviens qu'il était réticent sur les financements complémentaires (NDLR : qui ne venaient pas des adhérents) . Il les acceptait parce que cela avait été mis en place avant lui, mais il était méfiant, surtout à cause des conditions dans lesquelles tout cela se faisait.
Le système de démarchage des grandes surfaces existait-il avant 1988, lorsque Lionel Jospin était premier secrétaire ?
Bien sûr. Jean-Pierre Destrade n'est intervenu qu'après 1988 et la réélection de François Mitterrand. Il a alors été désigné pour prendre la succession de Claude Faux (NDLR : le mari de Gisèle Halimi) , qui avait été chargé de ces contacts avec les grandes enseignes.
Propos recueillis par C.D. (Christophe Dubois), Le Parisien, 8 novembre 2001, p. 3
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Le Premier ministre ira chez le juge
L'AFFAIRE a démarré il y a sept ans. Mais rien n'indiquait qu'elle devrait un jour déboucher sur l'audition comme témoin de Lionel Jospin. Bien qu'il touche plusieurs proches du Premier ministre, le dossier instruit par le juge de Pau, Thierry Pons, ne contient pas d'éléments le mettant en cause. Il s'agit d'une enquête sur un système de financement occulte du PS par les groupes de grande distribution, dans lequel sont mis en examen de nombreux patrons d'enseignes (Auchan, Carrefour...). Le premier mis en examen, en janvier 1995, Jean-Pierre Destrade, ancien député et porte-parole du PS, a multiplié les déclarations parfois contradictoires. Après avoir semblé vouloir mettre en cause les hautes instances du PS dans cette affaire, Jean-Pierre Destrade a fait marche arrière et expliqué qu'« en dehors d'Henri Emmanuelli », ex-trésorier du PS, mis en examen pour « complicité et recel d'abus de biens sociaux, trafic d'influence et recel de trafic d'influence », personne ne connaissait son rôle de démarcheur auprès des grandes surfaces.
L'ami indésirable
Pourquoi convoquer Jospin ? Le magistrat pourrait l'interroger sur sa connaissance du système de financement du PS lorsqu'il était premier secrétaire du PS, de 1981 à 1988. Cependant, les faits ne concernent pas cette période. Après 1988, Lionel Jospin a été nommé ministre de l'Education nationale jusqu'en 1992 et n'était pas donc en prise directe avec des problèmes de financement de son parti. Le juge pourrait aussi vouloir l'interroger sur ses relations avec Richard Moatti, homme d'affaires mis en examen en février 2000 pour « complicité et recel de trafic d'influence » dans cette affaire. Une amitié qui n'est pas contestée par Richard Moatti, qui l'a reçu à de nombreuses reprises dans sa villa d'Eygalières (Bouches-du-Rhône). C'est même chez son voisin, Jean-Marc Thibault, qu'il a rencontré son épouse, Sylviane Agacinski, belle-soeur du comédien. Mais, depuis 1995, Richard Moatti est considéré comme indésirable à Matignon. Les enquêteurs ont bien retrouvé trace d'une rencontre « chez Jospin » dans l'un des agendas de Destrade, à laquelle aurait également assisté Moatti. Ce que ce dernier a formellement contesté. Autant d'éléments qui font dire à l'avocat de Jean-Pierre Destrade, M e Thierry Sagardoytho, que cette convocation est « surprenante et inutile » : « Il n'y a aucun élément au dossier qui incrimine le Premier ministre », nous a-t-il indiqué. Mais le juge d'instruction doit attendre l'autorisation du Conseil des ministres. Ensuite, il devrait se mettre d'accord avec Matignon pour les modalités. Selon une source judiciaire, il sera tenu compte de « l'emploi du temps » du Premier ministre. Il est, d'ailleurs, probable que le juge fasse le déplacement à Paris.
Christophe Dubois, Le Parisien, 8 novembre 2001, p. 3
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Quand les supermarchés arrosaient le PS
L'affaire Destrade implique plusieurs dirigeants socialistes.
Lionel Jospin va prochainement être entendu comme témoin dans l'affaire Destrade - financement du PS par les grandes surfaces au début des années 90. Hier matin, un communiqué de Matignon a indiqué que la garde des Sceaux allait proposer au Conseil des ministres, conformément à la procédure, de «l'autoriser» à répondre à la demande du juge palois Thierry Pons, en charge d'une instruction qui dure depuis six ans.
Cela pendait au nez de Jospin - convoqué en tant qu'ancien premier secrétaire du PS - même si l'information judiciaire porte sur des faits postérieurs à la période où il dirigeait le Parti socialiste. Son successeur, Pierre Mauroy, a lui-même été entendu comme témoin le 24 octobre. Jusque-là, l'instruction judiciaire menée par le juge Pons avait abouti à la mise en examen des soutiers du financement politique : Henri Emmanuelli, trésorier à l'époque des faits, le président de l'Association de financement du PS, Gérard Peybernes, également poursuivi dans l'affaire des lycées d'Ile-de-France, mais surtout Jean-Pierre Destrade, l'homme par qui le scandale est arrivé.
Sociétés off-shore.
En 1995, cet ancien porte-parole du PS s'était lâché après un séjour de huit mois en prison : poursuivi initialement pour des mouvements bancaires qu'il justifiait bêtement par un racket de l'ETA dont il prétendait être la victime, Destrade a balancé ses camarades socialistes. A commencer par Emmanuelli, qui lui aurait confié la mission d'être son «correspondant auprès des grandes surfaces». A l'entendre, Destrade aurait collecté 33 millions de francs auprès des hypermarchés, répartis 2/3-1/3 entre socialistes et radicaux. Plus tard, au cours de l'instruction, il indiquera qu'il ne s'agissait que d'une somme «prévisionnelle».
Emile Zuccarelli, président du PRG de 1989 à 1992, a également été entendu comme témoin. Pour son prédécesseur, François Doubin (de 1985 à 1988), la procédure est plus compliquée : Doubin a été ministre du Commerce de 1988 à 1992, un portefeuille sensible qui permet de modifier les décisions d'implantations de grandes surfaces décidées en Cnuc (Commission nationale d'urbanisme commercial). Dou- bin l'a fait au moins une fois, sur intervention de François Mitterrand saisi par le maire de Méru (Oise). Mais, s'agissant de décisions ministérielles, impossible pour le juge Pons de l'entendre : c'est réservé à la Cour de justice de la République.
Si on sent bien que le magistrat hésite, d'une manière générale, à poursuivre les chefs de parti, le cas de Lionel Jospin est particulier : son ami intime, Richard Moatti, était au centre du dispositif. Cet homme d'affaires plénipotentiaire, amateur de sociétés off-shore, pratique le lobbying - en France comme à l'étranger - pour les grandes entreprises. Carrefour le rémunérait 25 000 francs par mois. Moatti, qui siégeait parallèlement à la commission de contrôle des finances du PS (de 1979 à 1994), avoue benoîtement que son rôle consistait à «faire passer des messages, créer un environnement relationnel». Mis en examen en janvier 2000 après une fuite à l'étranger, il tient à mettre hors de cause son vieil ami Lionel, qu'il recevait souvent dans son mas d'Eygalières (Bouches-du-Rhône).
Déclarations contradictoires.
Ainsi, il conteste la tenue d'un rendez-vous «Jospin-Moatti-Destrade» en février 1990, comme mentionné sur l'agenda de Jean-Pierre Destrade. C'est l'une des difficultés du dossier, qui repose sur des déclarations souvent contradictoires. Henri Emmanuelli, en particulier, n'a pas de mots assez durs pour qualifier son ancien collaborateur (au PS comme à l'Assemblée nationale). Au fil des dépositions, apparaissent ainsi un haut dirigeant du PC, un pilier du courant fabiusien, le CDS dans son ensemble... Pendant ce temps-là, l'Elysée, qui dispose de relais pour suivre l'instruction en direct, compte les points.
Par RENAUD LECADRE, Libération, 8 novembre 2001, p. 2
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Enquête : Jospin attaqué sur l'achat d'une maison
LIONEL JOSPIN et sa femme, Sylviane Agacinski, ont-ils acheté dans des conditions « douteuses » leur maison d'Ars-en-Ré, sur l'île de Ré ? Une série de courriers au vitriol expédiés par la Ligue européenne de défense des victimes de notaires dénoncent plusieurs « irrégularités » relevées dans l'acte de vente de cette résidence de vacances. Cette association a saisi le parquet de La Rochelle, qui a ouvert une enquête préliminaire.
La missive expédiée au procureur, le 14 décembre 2001, relève deux points troublants : « l'absence de toute mention de l'origine des fonds utilisés, notamment toute référence à un prêt, alors que la loi en fait obligation », mais aussi le fait que « cet acte de vente comporte quant au lieu où il a été présenté aux parties pour être signé deux adresses, le 31 janvier 2001, 57, rue de Varenne, à Paris (NDLR : l'hôtel Matignon), et le 26 février, à Ars-en-Ré ».
Enfin, l'association s'interroge sur le prix de vente de la maison (1,97 million de francs) qui « serait très nettement sous-évalué par rapport au prix du marché ». Gisèle Néron, secrétaire générale de l'association, évoque la présence d'un mystérieux Post-it sur l'acte de vente portant la mention : « La valeur réelle est 4 150 000 francs. »
Riposte immédiate
La riposte de Matignon a été immédiate. M. et M m e Jospin se sont étonnés d'être « l'objet de suspicions pour la simple acquisition d'une maison à titre personnel ». Et de détailler les modalités de financement de cette habitation « d'environ 120 m 2 , avec une petite cour et sans jardin » grâce à des apports personnels « par chèques » du couple Jospin ainsi que différents emprunts auprès de banques. Lionel Jospin a contracté un crédit de « 650 000 francs auprès des banques populaires », Mme Jospin « 900 040 francs auprès de la Caisse d'épargne Ile-de-France ».
Selon plusieurs notaires contactés par « le Parisien » et « Aujourd'hui », la mention des emprunts est obligatoire si l'acquéreur n'a pas encore obtenu ses crédits : « Mais cela n'a pas de sens si les financements ont déjà été réalisés. » Par ailleurs, une agence immobilière de l'île de Ré nous a indiqué que le prix de vente mentionné sur l'acte était celui auquel la maison avait été mise en vente dans différentes agences locales. Pour Vincent Peillon, porte-parole du PS, si M. Chirac « n'est pas derrière (cette affaire) , ce sont des amis à lui ».
Christophe Dubois, Le Parisien , vendredi 18 janvier 2002, p. 16