Alain Joxe

Directeur d'études à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, président du Centre international pour la paix et les études stratégiques, fils de Louis Joxe, ministre du général Charles De Gaulle et frère de Pierre Joxe, ministre de Me François Mitterrand.
Auteur de nombreux ouvrages, notamment L'Empire du chaos, La Découverte, Paris, 2002.

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Sans justifier nulle violence, il faut faire la distinction entre le terrorisme des faibles - celui des luttes de libération nationale - et le terrorisme de conquête, comme celui d'Oussama ben Laden.
Alain Joxe, Le mot terrorisme permet tous les amalgames, Politis, 20 septembre 2001, p. 11.

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On peut déjà tirer un bilan politique et stratégique de l'attaque subie par les Etats-Unis le 11 septembre (2001) de la part d'un réseau islamiste extrémiste mené sans doute par Oussama Ben Laden, malgré ses dénégations. Les Etats-Unis souhaitent vivre cet évènement comme une guerre asymétrique mondiale. En Europe, on considère plutôt qu'il résulte d'un échec des services spéciaux et de la politique moyen-orientale des Etats-Unis, qui met en cause leur capacité de leadership et de prévention, et qu'au-delà de la "risposte", il devra produire des changements importants.
Ibidem.

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On peut sans nuance désigner ce réseau (celui de Ben Laden) comme une organisation criminelle, élitiste, conduite par un millionnaire tribal et pétrolier, certes enfantée par la CIA pour la lutte contre les Soviétiques en Afghanistan et qui se retourne contre son maître, avec des ambitions démesurées, apprises au service de l'Empire. Sa vision paranoïde de monde ne peut ébranler la planète que par des actes spectaculaires non politiques, c'est-à-dire, en somme, qui ne s'adressent pas aux convictions des citoyens du monde mais à la seule terreur des futurs sujets. C'est un fascisme transnational illuminé, qui prétend non pas vaincre dans une lutte politique, mais sacrifier des vies innombrables pour gagner une guerre universelle. Greffée comme un cancer sur l'Islam, elle agit au nom d'une ambition de pouvoir mondial.
Ibidem.

4
Sans être favorable à aucune forme de terrorisme, j'estime qu'il faut faire une grande différence entre le terrorisme dans les luttes de libération nationale et l'action de M. ben Laden contre les Américains. Le terrorisme a toujours surgi, comme arme des faibles (comme par exemple la lutte des Français contre les Allemands, celle des Israéliens contre les Anglais, celle des Algériens contre les Français et finalement la lutte des Palestiniens contre les Israéliens). Il faut bien distinguer entre les guerres de libération et les guerres de conquête.
Ibidem.

5
Oussama ben Laden est, dans sa folie, en guerre de conquête. C'est un macroterrorisme offensif absurde qui est logiquement génocidaire : tout le monde peut comprendre qu'il cherche en fait par ses provocations à unir les musulmans autour de lui après une riposte américaine démesurée. M. (Ariel) Sharon (premier ministre Israélien) grâce au laissez-faire américain est, dans sa folie, en guerre de colonisation offensive de banlieue dans un espace minuscule. C'est lui, plutôt qu'Arafat, qui joue le rôle d'un micro-ben Laden local, en s'appuyant sur l'aile extrémiste des religieux israéliens, et visant à la massification de l'opinion israélienne.
Ibidem.

6
L'Europe devra donc contrôler cette démesure possible. Les Etats-Unis eux-mêmes, s'ils veulent que les Etats musulmans fassent bloc autour d'eux dans la chasse au terrorisme de ben Laden, devront accepter de freiner les actes provocateurs conquérants de M. Sharon et ramener Israël à la raison de paix. Sinon, ils ne pourront pas contrôler la poursuite de l'extension de l'islamisme de désespoir, et assisteront au triomphe posthume de ben Laden dans le cauchemar des thèses d'Huntington d'une guerre mondiale de religions.
Ibidem.

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Genèse de l'empire du chaos
La situation actuelle est toute récente et tout à fait nouvelle. Il y avait, en 1990, deux mondes: le « monde libre » et le « monde communiste », chacun obéissant à ses lois, ses images, ses mensonges et ses idoles, plus un « tiers monde», qui se voulait autonome des deux, grâce à son poids, malgré sa faiblesse. Au moment même où le monde tripartite de la bipolarité nucléaire sembla se dissoudre dans la fin de la guerre froide, on voulut croire que la terre allait enfin devenir paix, ou ordre conforme à la Charte de l'ONU. C'est ce qui donnait courage et bonne conscience aux nations coalisées contre le dictateur irakien envahissant le Koweït. On a bien vite déchanté. Pour chanter quoi?
Dix ans plus tard, l'ONU est sommée de se plier au goût du leader. Les États-Unis se proposent d'imposer un monde à leur image, et ce n'est pas un monde-cosmos mais un monde unifié par un principe de désordre, modéré par le simple jeu des rapports de forces, un monde-chaos, qui n'a rien d'un jardin à la française. Il a fallu à peine plus d'une décennie pour que ce projet prenne forme aux Etats-Unis et se répande sur terre avec ses débats, ses vérités, ses enjeux, ses méthodes, son vocabulaire, ses mythes et ses mensonges particuliers.
Un « chaos» remplace désormais complètement et pour longtemps le monde ordonné, manichéen, de la « guerre froide ». Mais il a tout de même des « formes », une morphologie dynamique : un noyau surdéveloppé ; des zones constellées de grumeaux de démocraties et/ou de libres marchés, disposées en couronnes ; puis, plus loin, en taches et séparées par des membranes institutionnelles, économiques ou militaires, flexibles ou éphémères, des zones de crises, avec des violences barbares, s'exerçant contre des poubelles sociales, ou bien des génocides; au-dessus, un système de surveillance comprenant des satellites d'observation et des bureaucraties interprétatrices des observations et des bases de données; également, un peu partout, un système de répression: des bases et des stocks fixes ou mobiles, coordonnés pour maintenir une logistique d'intervention militaire globale; enfin, des systèmes d'alliances et des systèmes de commandements euro-américains sous commandement américain.
L'Empire du chaos, p. 17-18

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Si je prends l'époque actuelle, avant toute théorie, comme un spectacle lyrique, je perçois au moins une hiérarchie: je vois les royaumes et les Républiques, plus ou moins menacés de balkanisations molles, rampant aux pieds de l'empire du chaos américain qui les globalise. Les roitelets, les nobles héroïques ou veules, les peuples ébahis, inquiets, parfois indignés, observent grâce à la télévision des massacres abominables qui remplissent les consciences du monde entier d'un sentiment d'impuissance croissante. Non qu'il y en ait beaucoup plus qu'autrefois, mais la plupart (pas tous) sont connus et exhibés, comme des scènes menaçantes pour tous les peuples, ou comme une drogue, semblable aux jeux du Cirque, condamnés par les pères de l'Église à la fin de l'Empire romain. ...
Hiérarchisation et globalité
Toute cette violence a cependant pour objectif certain une volonté de domination, donc de hiérarchisation. Dans bien des pays, la répression indirecte ou directe rejoint par des pratiques violentes les usages des oligarchies conquérantes d'autrefois, mais sans plus viser la stabilisation des conquêtes par un ordre pacifique.
L'Empire du chaos, p. 82-83

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L'attaque du 11 septembre 2001 et la «guerre mondiale contre le terrorisme»
La provocation suicidaire de Ben Laden et de son mouvement, l'appui que lui a accordé le régime des Talibans, tout cela survient en septembre 2001 comme en temps voulu pour créer les conditions d'une riposte éclatante des forces militaires globales des États-Unis, prêtes depuis un an à démontrer leur savoir-faire. Ce synchronisme pose un problème. On peut supposer soit que les membres d'AL Qaida (si toutefois cette organisation existe) aient été au courant des transformations récentes du potentiel américain de projection de forces et qu'ils en aient sous-estimé les capacités, soit qu'ils l'aient évalué, mais décidé néanmoins d'une action suicidaire, propre à donner des États-Unis l'image implacable qu'ils ont aujourd'hui et qui ne les rend pas popu- laires, mais redoutables. Soit encore qu'ils n'aient rien évalué de tout cela et se trouvent simplement battus à plate couture, dans une épreuve de force imbécile qui a abouti au massacre de 3 000 civils américains et d'un nombre probablement équivalent de civils afghans.
Les opérations qui ont mis fin au régime taliban et ont transformé Ben Laden en proscrit ont été largement décrites. La modernisation des forces armées américaines permettait de penser qu'ils seraient vainqueurs, étant en position, grâce à la bienveillance russe et à l'appui au sol des combattants de l'Alliance du Nord, de gérer leur ciblage aérosatellitaire de manière bien plus efficace qu'au Kosovo. On ne va donc pas revenir sur ce conflit, mais sur le nouveau système inter- national qui surgit à cette occasion, autour d'un empire offensif et militaire qui déclare en quelque sorte la guerre à un "empire du mal" présent partout.
On soulignera d'abord l'articulation totale des nouvelles représentations et doctrines américaines avec le modèle « micro-cosmique» fourni par la stratégie d'Ariel Sharon, mettant fin au processus de paix israélo-palestinien et cherchant l'écrasement total des Palestiniens,accompagnant une humiliation générale des Arabes et de l'Islam.
Ensuite, on esquissera l'analyse du discours «macrostratégique» global du président Bush Jr et de sa doctrine de guerre tous azimuts contre le terrorisme, telle qu'elle s'exprime dans les discours improvisés de septembre et octobre 2001 et surtout dans le discours solennel sur l'état de l'Union de janvier 2002.
L'Empire du chaos, p. 169-170

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