Un portrait positif (Jean Quatremer, mars 2008)
Bio express Jean-Claude Trichet

Octobre 2011 : Fin de mandat, un bilan très positif, pour un réaliste qui sait s'adapter aux conjonctures
Mai 20011 : L'Allemagne hésiterait à remplacer le français Trichet par un "tricheur" italien.

Octobre 2008 : Crise financière américaine, les spéculateurs spéculent, les petits porteurs s'inquiètent et les medias foutent la "merde", Trichet se tourmente
03 juillet 2008 : JCT résiste toujours aux spéculateurs ultra-libéraux
23 janvier 2008 : Subprimes, crise boursière mondiale : Résistance aux pressions

15 septembre 2007 : Nicolas Sarkozy rejeté

30 novembre 2005 : Critiqué par Henri Emmanuelli, ancien directeur adjoint de la banque Rothschild

21 juin 2004 : I'am not a frenchman

06 novembre 2003 : Trichet ne triche pas
18 octobre 2003 : Nomination à la direction de la BCE
03 janvier 2003 : L'affaire du Lyonnais depuis 1993
19 juin 2003 : Le procureur ne faisant pas appel le président Jacques Chirac confirme la candidature de M. Trichet à la direction de la Banque centrale européenne. Les responsables européens opinent, la BCE sera dirigée par un vrai spécialiste d'Etat des affaires financières.
18 juin 2003 : Jean-Claude n'a pas officiellement triché
12 février 2003 : Peine de prison demandée
27 janvier 2003 : C'est la faute à Bérégovoy

18 décembre 2002 : Eléments nouveaux
4 décembre 2002 : l'expertise qui perturbe le plan de carrière
17 juillet 2002 : Le Figaro : L'affaire du Crédit lyonnais rattrape Jean-Claude Trichet
16 juillet 2002 : Renvoi en correctionnelle
31 mai 2002 : Non-lieu requis
Idem, Le Monde

31 janvier 2002 : Jean-Claude Trichet devant la justice
La Cour de cassation a validé, jeudi 31 janvier (2002), l'enquête judiciaire sur les comptes du Crédit lyonnais au début des années 1990, qui vise notamment l'actuel gouverneur de la Banque de France, Jean-Claude Trichet.

Le gouverneur de la Banque de France, Jean-Claude Trichet, mis en examen dans l'enquête sur la quasi-faillite du Crédit lyonnais au début des années 1990, devrait être bientôt fixé sur son avenir judiciaire après la validation, jeudi 31 janvier, du dossier par la cour de cassation.

L'issue de cette affaire, dans laquelle une dizaine de personnes sont poursuivies, prend un relief particulier pour M. Trichet, qui est le candidat de la France pour succéder à Wim Duisenberg à la tête de la Banque centrale européenne (BCE). Le débat sur cette succession, objet de tiraillements récurrents depuis la désignation du Néerlandais il y a quatre ans, a refait surface il y a quelques jours lorsque la BCE a ouvertement posé la question du remplacement de son vice-président, le Français Christian Noyer, appelé à partir le 31 mai.

La chambre criminelle de la Cour de cassation a rejeté, jeudi, les pourvois formés notamment par Jean-Yves Haberer, ancien président de la banque publique aujourd'hui privatisée, mis en examen dans ce dossier. Ouvert depuis plus de cinq ans, le dossier est actuellement entre les mains du parquet, qui devrait prendre ses réquisitions "dans les semaines qui viennent", a-t-on appris de source judiciaire. Il reviendra ensuite au juge d'instruction Philippe Courroye, qui a hérité du dossier après le départ de Jean-Pierre Zanoto, de se prononcer, en suivant ou non les réquisitions du parquet, sur l'issue de cette affaire pour chacun des mis en examen : renvoi devant le tribunal correctionnel ou non-lieu.

Le juge Courroye, par ailleurs en charge de l'affaire de trafic d'armes présumé vers l'Angola, avait rejoint le juge Zanoto sur ce dossier complexe et technique peu après son arrivée au pôle financier du Palais de justice de Paris. Les magistrats avaient mis fin en septembre 2000 à leurs investigations concernant la "période Haberer", portant sur les exercices 1991 et 1992 et le premier semestre 1993, mais différents recours sur la validité de la procédure ont retardé le règlement du dossier.

Très discret sur cette affaire, M. Trichet, qui avait lui-même annoncé sa mise en examen en avril 2000, avait souligné à cette occasion qu'il avait "une totale confiance" dans la justice de son pays. Outre M. Trichet, directeur du Trésor à l'époque des faits, Jacques de Larosière, gouverneur de la Banque de France de 1987 à 1993, et Jean-Pascal Beaufret, ancien chef de service à la direction du Trésor, ont également été mis en examen dans ce dossier. Ils sont soupçonnés d'avoir approuvé des comptes inexacts pour dissimuler ou minimiser les importantes pertes financières du Lyonnais. Tous trois ont souligné devant les juges qu'aucun élément en leur possession ne leur permettait de dire que ces comptes étaient faux, et que, de plus, ils n'avaient aucun intérêt à masquer la situation financière de la banque.

Parallèlement, la commission d'instruction de la Cour de justice de la République (CJR) poursuit ses investigations sur l'éventuelle responsabilité de Michel Sapin, ministre des finances au début des années 1990, et actuel ministre de la fonction publique. M. Sapin a été entendu, début juillet, comme témoin assisté par la commission d'instruction de la CJR.
Avec AFP, LEMONDE.FR | 31.01.02 | 18h00

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Non-lieu requis pour le gouverneur de la Banque de France.

Jean-Claude Trichet n'est pas un soldat perdu. Gouverneur de la Banque de France, successeur désigné du président de la Banque centrale européenne (BCE), et à ce titre porteur principal de la pré sence française au coeur des institutions européennes, il vient de bénéficier de la mansuétude du parquet de Paris, qui a requis vendredi un non-lieu en sa faveur dans le dossier des faux bilans du Crédit Lyonnais. Trichet n'est pourtant pas sorti d'affaires : le mot de la fin reviendra au juge d'instruction Philippe Courroye, qui seul peut décider de le renvoyer en correctionnelle. Sa mise en examen pour complicité de diffusion d'informations fausses ou trompeuses menace toujours son destin franco-européen.

«Pressions».
C'est peu dire que le parquet a eu du mal à prendre sa décision. Plusieurs substituts, rédacteurs potentiels du réquisitoire de non-lieu, se sont défilés les uns après les autres, refusant de céder aux «pressions» évoquées par un magistrat. L'un d'entre eux s'est finalement dévoué pour apposer sa signature. Comme pour couper court à cette tempête au sein du pôle financier, le procureur de la République, Jean-Pierre Dintilhac, a publié vendredi un communiqué officiel, histoire d'afficher une unité de façade.

Trichet est mis en cause en tant qu'ancien directeur du Trésor (jusqu'en 1993), tutelle des entreprises publiques. Il est soupçonné d'avoir laissé faire Jean-Yves Haberer, président déchu du Crédit Lyonnais (de 1988 à 1993). Si la folie des grandeurs n'est pas un délit, le camouflage des pertes avant révélation de la catastrophe en est un. En 1991, le Lyonnais avait affiché un bénéfice de 3,2 milliards de francs (490 millions d'euros), avant de se résoudre à avouer une perte de 1,8 milliard de francs (275 millions d'euros) en 1992. Compte tenu de l'ampleur du trou final (une cinquantaine de milliards), les enquêteurs considèrent qu'il s'agit de faux bilans.

Pingrerie.
Le Trésor, représentant de l'Etat-actionnaire, a longtemps hésité avant de chercher querelle à Haberer, un ancien de la maison. De plus, sa pingrerie proverbiale fait qu'il n'aime guère devoir renflouer des entreprises publiques. D'où la tentation de glisser la poussière sous le tapis. Trichet, s'il s'en sort indemne, devra une fière chandelle à Jean-Pascal Beaufret, son sous-directeur, qui a sauvé l'honneur du Trésor. A la différence d'autres caïds de Bercy qui n'osaient l'ouvrir face à Haberer, Beaufret s'est lâché, notifiant en plein conseil d'administration qu'il ne pouvait s'associer à l'optimisme ambiant. Son non-lieu, également requis par le parquet, impliquerait celui de Trichet. Paradoxalement, c'est le réveil du Trésor, traces écrites à l'appui, qui a permis de matérialiser son implication dans l'établissement des comptes.

L'autre tutelle du Lyonnais, la Banque de France (en charge des banques en général) s'en sort moins bien. Le parquet requiert le renvoi en correctionnelle de son ancien gouverneur (jusqu'en 1993), Jacques de Larosière, autre ténor de la haute administration. L'ancien directeur général du Lyonnais, François Gille, également pour suivi, avait insisté sur le fait que la Banque centrale lui avait interdit d'afficher des pertes trop lourdes, qui risquaient de ruiner la crédibilité financière de la France. Il a manifestement été entendu. En revanche, le parquet entend exonérer les commissaires aux comptes du Lyonnais, parmi les plus réputés de la place, qui eux aussi avaient entériné les comptes.

Inespérée.
Vendredi, l'entourage d'Haberer hésitait entre deux sentiments. L'ex-président a beaucoup oeuvré pour mouiller les pouvoirs publics, insistant sur le fait que l'expansionnisme du Lyonnais, puis la pudeur sur ses pertes, étaient d'intérêt national. Il pourrait trouver saumâtre l'idée de se retrouver seul en correctionnelle. A moins que ce ne soit une occasion inespérée : «Je ne vois pas, explique un proche, comment on pourrait condamner les uns sans les autres.».
Libération, Par Renaud LECADRE, samedi 01 juin 2002, 1er et 2 juin 2002, p. 22

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Crédit lyonnais : le parquet requiert un non-lieu pour M. Trichet

Le parquet de Paris a transmis, vendredi 31 mai, ses réquisitions définitives au juge d'instruction Philippe Courroye chargé du dossier, dans l'affaire des faux comptes du Crédit lyonnais pour les années 1991 et 1992. Le ministère public a remis au magistrat les termes de son analyse sur la responsabilité des anciens dirigeants de la banque publique et des autorités financières et monétaires dans l'éventuelle falsification du bilan du Crédit lyonnais. Le procureur de la République de Paris requiert le renvoi devant le tribunal correctionnel de l'ensemble des dirigeants de la banque à l'époque des faits, Jean-Yves Haberer, ancien président, et les deux directeurs généraux successifs, François Gille et Bernard Thiolon, pour "diffusion d'informations fausses ou trompeuses de nature à agir sur les cours". Le parquet suggère également le renvoi de Jacques de Larosière, pour complicité du même délit, pour la seule année 1992, en qualité de gouverneur de la Banque de France et président de la commission bancaire.

En revanche, le procureur requiert l'abandon des poursuites à l'encontre des représentants de la direction du Trésor mis en examen dans cette affaire. Le parquet estime qu'un non-lieu devrait être délivré en faveur de l'ancien directeur de ce service phare du ministère de l'économie et des finances, Jean-Claude Trichet, actuel gouverneur de la Banque de France, et de son adjoint de l'époque, Jean-Pascal Beaufret, qui fut sous-gouverneur du Crédit foncier de France, puis directeur général des impôts avant de rejoindre Alcatel.

Une mesure identique est requise à l'encontre des trois commissaires aux comptes ayant validé les comptes 1992 du Lyonnais. Le parquet estime que leur connaissance du caractère inexact des comptes et leur implication dans la falsification du bilan n'ont pas été démontrées. La décision finale est, désormais, entre les seules mains de M. Courroye, souverain pour décider du renvoi devant le tribunal des personnes mises en cause, même contre l'avis du parquet.

L'enquête a débuté le 2 décembre 1996, après le dépôt par le ministre des finances de l'époque, Jean Arthuis, d'une plainte pour présentation de faux bilans. La justice orientait alors ses recherches, non plus vers les seuls auteurs des malversations découvertes parmi les multiples entrelacs du scandale du Crédit lyonnais, mais aussi vers les responsables de la banque, et les responsables de l'Etat, au ministère des finances, à la Banque de France et à l'échelon politique. Des soupçons planaient sur la volonté de ces acteurs de haut rang d'avoir voulu cacher la réalité des pertes enregistrées par le Crédit lyonnais. Masquer les difficultés de la banque, pilier du système bancaire français et européen, en en maquillant les comptes, n'était-il pas le moyen de mettre la place bancaire à l'abri d'un "risque systémique" que les pertes du Crédit lyonnais - estimées alors à près de 3 milliards de francs - laissaient présager ? Au terme de l'exercice 1992, la banque avait finalement annoncé une perte de 1,8 milliard de francs.

Le parquet s'appuie dans ses réquisitions sur les éléments révélés notamment lors d'une confrontation réunissant, le 26 juillet 2000, MM. Haberer, de Larosière et Trichet. L'ancien président du Crédit lyonnais avait déclaré, ce jour-là, qu'il avait eu au mois de mars 1993 un appel téléphonique du gouverneur de la Banque de France, M. de Larosière, qui lui aurait signifié l'existence "d'instructions" relatives à l'arrêté des comptes 1992. M. Haberer avait ajouté que MM. Trichet et de Larosière s'étaient entendus pour aligner le "ratio cooke" de la banque - rapport entre les investissements et le niveau des fonds propres - sur les normes européennes mises en place au 1er janvier 1993. "J'ai été appelé par Jacques de Larosière, a expliqué M. Haberer. Il m'a indiqué que les fiches [sur l'état des comptes 1992 de la banque] que j'avais remises avaient été examinées et qu'il y avait encore des ajustements possibles. Il m'a dit, en répondant à une question, qu'il n'était pas nécessaire que je prenne contact avec le directeur du Trésor car, par un contact entre eux, celui-ci était au courant. Il m'a demandé d'envoyer François Gille [directeur général du Crédit lyonnais] chez Jean-Louis Butsch [secrétaire général de la commission bancaire], qui avait des instructions."

Le parquet fait état dans sa démonstration de courriers échangés entre M. Butsch (décédé depuis) et les dirigeants du Crédit lyonnais, dans lesquels il fait état de propositions destinées à réduire les pertes de la banque. Parmi ces conseils figure l'estimation des pertes sur les investissements réalisés dans des pays étrangers en difficulté. Les "risques pays" auraient, ainsi, été sous-évalués dans le bilan de près de 50 %. Mais le procureur retient surtout que plusieurs centaines de millions de francs de provisions auraient été "reportées" illégalement, notamment dans la production cinématographique - le Crédit lyonnais ayant alors englouti plusieurs milliards de francs dans la reprise de la société américaine Metro Goldwyn Mayer (MGM). Des engagements immobiliers - dont ceux du groupe Pelège - menaçaient aussi de grever les résultats.

Au cours de l'instruction, M. de Larosière avait qualifié les propos de l'ancien président du Crédit lyonnais d'"affabulations" et contestait l'existence d'"instructions". L'intéressé évoquait de simples échanges d'informations sur le travail de la commission bancaire, qui à cette époque auditait les comptes du Crédit lyonnais.

Le procureur n'a en revanche pas retenu les soupçons apparus lors de la découverte de notes internes du Trésor adressées par M. Trichet au ministre des finances de l'époque, Michel Sapin, laissant entendre que l'état des comptes du Crédit lyonnais "pouvait susciter des interrogations sur la solidité du premier établissement européen". M. Trichet y précisait que l'annonce d'une perte plus importante aurait placé la banque en porte à faux vis-à-vis des normes européennes. M. Trichet, ainsi que son adjoint, M. Beaufret, s'est toujours défendu d'être intervenu sur l'arrêté des comptes 1992. Devant le juge, ils ont tous deux insisté sur le fait qu'ils étaient, au contraire, les seuls à avoir "tiré la sonnette d'alarme" et tenté, dès septembre 1992, d'alerter le ministre de l'économie, Michel Sapin, sur les dérives de la banque publique.
Jacques Follorou, LE MONDE | 01.06.02 | 11h42, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 02.06.02, p. 12

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Jean-Claude Trichet renvoyé devant un tribunal
Contrairement aux réquisitions du parquet, le juge Courroye qui enquête sur la falsification des comptes de la banque dans les années quatre-vingt-dix a décidé de renvoyer en correctionnelle Jean-Claude Trichet, gouverneur de la Banque de France.

Directeur du Trésor à l'époque des faits , Jean-Claude Trichet , aujourd'hui gouverneur de la Banque de France, pourrait être jugé dans l'affaire du Crédit lyonnais.

PRÈS DE DIX ANS après les faits, le scandale du Crédit lyonnais franchit une nouvelle étape judiciaire. Jean-Claude Trichet, ancien directeur du Trésor, mais aussi Jean-Louis Haberer, ancien PDG de la banque, et Jacques de Larosière, ancien gouverneur de la Banque de France, sont renvoyés devant un tribunal correctionnel pour complicité de présentation de comptes inexacts et diffusion d'informations fausses ou trompeuses. Ils devront s'expliquer sur la sincérité des comptes du Crédit lyonnais en 1992 (1,8 milliard de francs de pertes), juste avant que le trou abyssal de la banque ne soit connu (6,8 milliards de francs de pertes en 1993 et une facture totale de plus de 100 milliards).
Depuis hier (15 juillet 2002), le procureur de la République adjoint de Paris, François Foulon, a sur son bureau l'ordonnance de renvoi qui indique qu'outre Trichet, Haberer et Larosière, six autres personnes, anciens du Lyonnais, du Trésor mais aussi commissaires aux comptes de la banque, devront s'expliquer devant un tribunal. Ne tenant pas compte des réquisitions du parquet qui demandait, le 31 mai dernier, un non-lieu pour Jean-Claude Trichet, le juge d'instruction Philippe Courroye a décidé que tous les protagonistes de cette affaire, sans exception, devaient répondre de leurs actes.

Au mauvais moment

A ce stade, le parquet de Paris n'a plus que deux solutions, entériner la décision du juge telle quelle et transmettre le dossier pour qu'une date de procès soit fixée. Ou alors, faire un recours contre l'ordonnance du magistrat devant la cour d'appel. Un geste qui ne manquerait pas d'être interprété comme une volonté claire du pouvoir politique de voler au secours de Jean-Claude Trichet. En effet, pour l'actuel gouverneur de la Banque de France, qui brigue la tête de la Banque centrale européenne (BCE), ce renvoi en correctionnelle tombe au plus mauvais moment. Il doit, normalement, succéder à l'actuel numéro un de la BCE, Nim Duisenberg, l'été prochain. Mais tous les opposants à sa candidature et... les prétendants au fauteuil ne manqueront pas de souligner que ce nouvel épisode judiciaire est un sérieux obstacle.
Si le juge Philippe Courroye a choisi de renvoyer devant un tribunal Jean Claude Trichet et donc ne pas suivre l'avis du parquet, c'est en raison, semble-t-il, d'éléments qui prouvent qu'il était au courant de la situation financière précaire du Crédit lyonnais. A cette époque, l'Etat est actionnaire à 54 % de la banque.
C'est justement le Trésor, un service du ministère des Finances, dirigé par Jean-Claude Trichet, qui gère le dossier Crédit lyonnais. Or, le 10 mars 1993, il reçoit une note de ses services l'informant que : « Le Crédit lyonnais se retrouve dans la situation d'avoir à choisir entre trois solutions faisant apparaître des pertes de plus ou moins grande ampleur en 1992. »

Note au ministre

Finalement, il est choisi de retenir un résultat qui fait état de 1,8 milliard de francs (270 millions d'euros). Seul problème, ce bilan, déjà peu séduisant, n'intègre pas complètement une provision de 20 milliards de francs (3 milliards de francs) que devrait normalement faire la banque pour acter ses véritables pertes. En clair : le résultat du Crédit lyonnais n'est déjà pas brillant mais il pourrait être encore plus grave si l'on chargeait complètement la barque.
Mais une opération vérité, basée sur la transparence totale des comptes, compromettrait l'image du Crédit lyonnais. C'est en substance ce qu'écrit Jean-Claude Trichet, le 23 mars 1993, dans une note au ministre de l'Economie de l'époque, Michel Sapin : « L'affichage d'une perte supérieure aurait conduit à ne pas respecter le ratio de solvabilité minimum de 8 % et à susciter des interrogations sur la solidité financière du premier établissement européen. » Bref, il n'était pas question à l'époque de semer la panique sur les Bourses européennes. Mais fallait-il le faire au détriment de la sincérité des comptes ?
Hasard du calendrier, Jean-Claude Trichet pourra évoquer aujourd'hui cette délicate question avec le président de l'Assemblée nationale, à qui il remet le rapport annuel de la Banque de France. Or, Jean-Louis Debré, avant d'être parlementaire, était... juge d'instruction.
François Julien, Le Parisien, mardi 16 juillet 2002, p. 13

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17 juillet 2002 : Le Figaro : L'affaire du Crédit lyonnais rattrape Jean-Claude Trichet

Les chances d'accéder à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE) en 2003 s'amenuisent pour Jean-Claude Trichet. Le gouverneur de la banque de France vient en effet d'être renvoyé devant le tribunal correctionnel dans l'affaire de l'éventuelle falsification des comptes de 1992 du Crédit lyonnais. S'opposant à la recommandation du parquet de Paris qui avait requis un non-lieu le 31 mai dernier, le juge Philippe Courroye a refusé d'abandonner les poursuites engagées en avril 2000 pour «complicité de diffusion de fausses informations au marché et de publication de comptes sociaux inexacts».

Directeur du Trésor de 1987 à 1993, Jean-Claude Trichet est soupçonné d'avoir cautionné la minoration des pertes du Crédit lyonnais, alors établissement public placé sous la tutelle de l'État. Les comptes publiés pour l'exercice 1992 affichaient un trou de 1,8 milliard de francs (270 millions d'euros). Ce montant, bien inférieur aux montants révélés par la suite, avait été arrêté pour permettre au Lyonnais de respecter les ratios prudentiels.

L'ensemble des hauts fonctionnaires impliqués dans l'affaire devrait donc passer devant les tribunaux. Sans surprise, puisque le parquet n'avait pas requis de non-lieu pour eux. Ainsi, Jean-Pascal Beaufret, à l'époque chef du service des affaires monétaires et financières à la direction du Trésor et représentant de l'État au conseil d'administration du lyonnais, est lui aussi renvoyé devant la justice.

Le juge Courroye a également ordonné le renvoi en correctionnelle de Jean-Yves Haberer, l'ancien président du Lyonnais, de Bernard Thiolon et de François Gille, anciens directeurs généraux, pour «diffusion d'informations fausses, trompeuses, de nature à agir sur les cours».

De même, aujourd'hui à la retraite mais gouverneur de la Banque de France à l'époque des faits, Jacques de Larosière se retrouvera face au tribunal.
Jean-Claude Trichet devrait comparaître début 2003. Le parquet pourrait faire appel de la décision du juge Courroye devant la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris. Mais il est peu probable qu'une telle décision soit prise, a indiqué hier François Foulon, procureur adjoint de Paris.

«D'ailleurs, en terme de calendrier, Jean-Claude Trichet n'a pas forcément intérêt à ce que le parquet fasse appel», explique un juriste. Sollicitée, la Cour d'appel ne se prononcerait probablement pas avant mars 2003 et elle statuerait sur l'existence ou non de charges suffisantes pour mettre en examen Jean-Claude Trichet, plutôt que sur sa culpabilité éventuelle. Le gouverneur de la Banque de France pourrait alors à nouveau être renvoyé en correctionnelle un an plus tard, soit en 2004.

En revanche, dans l'état actuel de la procédure, le gouverneur de la Banque de France risque de comparaître en février ou mars 2003. Si le tribunal statue rapidement, Jean-Claude Trichet pourrait sortir blanchi de la procédure quelques semaines avant le 9 juillet, date à laquelle Wim Duisenberg doit céder sa place à la tête de la BCE. Le délai est très mince. Et le siège sera-t-il encore vacant?
lefigaro.fr, Armelle Bohineust [17 juillet 2002]

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L'expertise qui perturbe le plan de carrière de Trichet
Elle pourrait provoquer le report du procès du Crédit Lyonnais et compromettrait ainsi sa désignation à la tête de la BCE.

Jean-Claude Trichet va-t-il louper la présidence de la Banque centrale européenne (BCE) ? Candidat de la France au remplacement l'été prochain de Wim Duisemberg, son cas continue de faire débat au sein de la justice française. Renvoyé en correctionnelle par le juge Philippe Courroye, contre l'avis du parquet, le gouverneur de la Banque de France doit répondre, à partir du 6 janvier, de l'accusation de complicité de faux bilans du Crédit Lyonnais, sous la présidence du controversé Jean-Yves Haberer. Mais à l'approche du procès, le parquet de Paris est sur le point de réclamer son report, faute de savoir sur quel pied danser.

«Pressions».

Entretemps, Yves Bot a remplacé Jean-Pierre Dinthillac au poste de procureur de la République. Le second n'avait guère apprécié que des membres de son parquet financier évoquent des «pressions» politiques pour sauver le soldat Trichet, et signé lui-même le réquisitoire de non-lieu. Pour Dinthillac, le sort de Trichet a été tranché à l'issue d'un «débat normal» au sein du parquet. Son successeur a le droit d'avoir une appréciation différente. Un avocat n'hésite pas à traduire politiquement ­ et de façon lapidaire : «Ce serait le signe que Chirac a lâché Trichet.» Mais Yves Bot est réputé pour être un fin procédurier, par exemple en entérinant l'impunité pénale du chef de l'Etat tout en soulignant sa responsabilité politique dans l'affaire des emplois fictifs, plutôt qu'un servile relais du pouvoir.

Une expertise tombée du ciel vient de semer la plus parfaite confusion. Révélée il y a deux semaines par le Canard enchaîné, elle avait été commandée par la Cour de justice de la République (CJR), seule habilitée à poursuivre les ministres de l'économie successifs ­ Michel Sapin en l'occurrence, son prédécesseur Pierre Bérégovoy étant décédé et son successeur Edmond Alphandéry étant absous. Parallèlement à la procédure pénale, qui concerne les dirigeants du Lyonnais et les hauts fonctionnaires du Trésor et de la Banque de France, ce rapport dédouane Sapin, au motif qu'il ne disposait pas d'une «information complète et exacte» de la catastrophe en cours.

C'est tout l'enjeu du procès à venir : la banque n'a officiellement affiché des pertes qu'en 1992, et encore pour le faible montant de 1,8 milliard de francs (275 millions d'euros), alors que l'ardoise établie des années plus tard frisera la cinquantaine de milliards. Volonté de camoufler la paume ou impossibilité de la quantifier dans l'instant ?

Expertise.

Le rapport commandé par la CJR charge la barque en évoquant une minoration des pertes de l'exercice 1992 d'un montant de 8,5 milliards de francs (1,3 milliard d'euros), alors que le juge Courroye, peu suspect de complaisance, s'en tient à 3,7. Il ne contient rien de précis permettant de confondre un peu plus Trichet, alors directeur du Trésor, tutelle des entreprises publiques ­ cela n'était pas son objectif ­, mais on peut y puiser des arguments...

A l'inverse, l'expertise indique que la banque n'avait pas à provisionner ­ c'est-à-dire anticiper des pertes inéluctables ­ le dossier de la Metro Goldwyn Mayer, gouffre cinématographique qui lui coûtera finalement la bagatelle de 12 milliards de francs. Alors même que des prévenus ont admis qu'ils auraient dû le faire... On comprend dès lors le souci du parquet de remettre les choses à plat. D'autant que, ironise un magistrat, cette expertise jusque-là inconnue «est un élément nouveau qui permettrait d'asseoir une position nouvelle».

Report.

Les avocats de la défense font mine de s'en réjouir : «L'expertise signifie que, dix ans après les faits, on peut encore discuter pendant 107 ans. Cela montre toute la difficulté d'apprécier le montant des pertes à l'époque des faits.» Bizarrement, aucune expertise comptable n'avait été commandée jusqu'à présent, au motif qu'il ne serait pas correct d'analyser 1992 avec des yeux de 2002. On se contentait des rapports d'époque de la Banque de France (tutelle des banques) : il y était parfois avoué que le Lyonnais ne pouvait pas se permettre d'afficher ses vraies pertes.

L'instruction étant bouclée depuis six mois, si le parquet souhaite faire usage de l'expertise, il devra demander un report du procès dès son ouverture, ne serait-ce que le temps d'une confrontation entre les prévenus et les experts, au nom du principe du contradictoire et des droits de la défense. Sauf que la défense piaffe d'impatience. «Le souhait de Jean-Claude Trichet est que le dossier soit réglé au plus vite», indique son avocat, Me Yves Baudelot. Et la BCE n'attendra pas non plus107 ans avant de désigner le successeur de Duisemberg.
Libération, Par Renaud LECADRE, mercredi 04 décembre 2002, p. 18

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Crédit Lyonnais : le procureur en rajoute sur Trichet
Charges supplémentaires, à trois semaines du procès.

Comment gérer un virage à 180° sans trop en avoir l'air ? En disant qu'il y a «un petit problème technique» et si possible avec le sourire. C'est ce qu'a tenté le procureur de la République de Paris, Yves Bot, hier, lors d'un point de presse consacré à la nouvelle position du parquet dans l'affaire du Crédit Lyonnais, alors que le procès doit s'ouvrir le 6 janvier. Le virage est assez évident. Dans ce dossier «sensible», le prédécesseur d'Yves Bot ­ nommé début novembre ­ avait requis un non-lieu en faveur de l'actuel gouverneur de la Banque de France, Jean-Claude Trichet. Mais ayant sur les bras une nouvelle expertise financière transmise par la Cour de justice de la République, Yves Bot a décidé d'ajouter à l'ordonnance de renvoi de l'affaire des citations directes visant la plupart des prévenus, pour un complément de charges. Le procureur s'est gardé de prononcer son nom, hier, mais Trichet, poursuivi pour complicité de «diffusion de fausses informations» et «publication de comptes inexacts» en sa qualité de directeur du Trésor au moment des faits, est d'ores et déjà assuré d'être du lot.

«Eléments nouveaux».
De toute façon, renvoyé devant le tribunal correctionnel par le juge Philippe Courroye, le gouverneur de la Banque de France préparait activement sa défense, dans la perspective de son entrée en fonction à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE), prévue mi-2003. Et voilà que le «problème technique» est survenu. Courant octobre, la Cour de justice de la République, qui instruit le cas de l'ancien ministre Michel Sapin, a transmis un rapport d'expertise qui apporte selon le procureur un «certain nombre d'éléments nouveaux».

«En décembre 1992, les comptes sociaux du holding Crédit Lyonnais dégageaient un solde positif de 650 millions de francs, explique le procureur. Le rapport d'expertise indique qu'en réalité la situation du Crédit Lyonnais était négative à hauteur de 8,5 milliards de francs.» Conclusion d'Yves Bot : «Le rapport d'expertise vient ajouter des charges supplémentaires.» L'enquête du juge Courroye, sans expertise, avait évalué à 3,7 milliards les pertes réelles du Lyonnais. «Les éléments nouveaux rendent au parquet sa totale liberté d'analyse par rapport aux réquisitions a souligné, hier, Yves Bot. Là où le parquet avait requis le non-lieu, il pourra parfaitement requérir des condamnations.»

Paradoxe.
Restait à trouver la «solution technique». Le parquet, qui avait envisagé le report du procès, a donc décidé de transmettre l'expertise au tribunal, via des citations directes. Paradoxalement, cette décision pourrait arranger Jean-Claude Trichet. Un supplément d'information, et la relance de la procédure, lui aurait interdit d'accéder à ses fonctions à la tête de la BCE. «Cette expertise ne change pas fondamentalement le dossier», a d'ailleurs indiqué, hier, Me Yves Baudelot, l'un des avocats du gouverneur de la Banque de France. «La défense dira au tribunal si elle accepte d'être jugée tout de suite, a ajouté Yves Bot. Chacun prend ses risques.».
Libération, Par Karl LASKE, jeudi 19 décembre 2002, p. 20

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L'ombre de Bérégovoy au procès du Crédit lyonnais

«S'AGISSANT du Crédit lyonnais, il a manqué de lucidité. » Derrière ce « il », rarement cité par son nom, se cache l'ombre de Pierre Bérégovoy. A la barre du tribunal correctionnel, Jean-Claude Trichet, ancien directeur du Trésor, renvoit toute la responsabilité politique sur l'ancien ministre des Finances.
« L'administration républicaine doit s'efforcer de donner les meilleurs conseils, même ceux qui fâchent, mais ensuite se doit d'appliquer les décisions politiques prises », explique Trichet. Jouant avec ses lunettes, articulant bien ses phrases comme s'il expliquait la politique monétaire à un public de collégiens, Jean-Claude Trichet entend faire la démonstration que l'organisme qu'il dirigeait, le Trésor, membre du conseil d'administration du Crédit lyonnais, est resté totalement étranger au maquillage des comptes de la banque en 1992.
Bouton de manchettes en or à ses initiales, le professeur Trichet, récite son texte comme à la parade. Premier volet : la confiance. Jean-Yves Haberer, l'ancien président du Lyonnais, « avait la totale confiance de Pierre Bérégovoy », commente-t-il. « Le ministre des Finances disait qu'il lui faisait davantage confiance qu'à nous, parce qu'il avait déjà géré Paribas. » Deuxième constat : la stratégie. Jean-Claude Trichet assure que celle menée par le Crédit lyonnais était « très audacieuse ». Et à sa façon d'insister sur le « très » on décode un « beaucoup trop ». « Jean-Yves Haberer ne s'en cachait pas, il menait un développement tous azimuts et disait d'ailleurs qu'il gagnait plus d'argent que les autres », poursuit Trichet, à la limite de l'ironie.

« Nous avons tiré la sonnette d'alarme en temps réel »

Troisième volet : l'intuition. « Le paradoxe », assène le professeur Trichet, c'est que nous avons fait preuve au Trésor de la plus grande « lucidité » dans ce dossier, pressentant « les bombes à retardement » cachées dans la gestion de la banque. « Nous avons tiré la sonnette d'alarme en temps réel », plaide-t-il, quitte au début, à « irriter » le tandem Haberer-Bérégovoy.
Pour preuve, Jean-Claude Trichet lit à la barre un article du « Nouvel Observateur », daté de septembre 1991, sur la mauvaise gestion de la banque publique. « Je considère que le Trésor doit cesser de diffuser des informations malveillantes sur le Crédit lyonnais », écrit en annotation de l'article Pierre Bérégovoy.
La charge est rude, mais s'efforce de rester confraternelle : « A aucun moment nous n'avons eu des doutes sur l'honnêteté des dirigeants du Crédit lyonnais et sur la sincérité des comptes », conclut Trichet. Appelé à la barre, Jean-Yves Haberer balaye d'un revers de main toutes les critiques : « Dire que nous avons commis une erreur stratégique, non ! assure-t-il en haussant les épaules. Nous avons été victimes des ciseaux de la fatalité, avec d'un côté une escroquerie énorme, celle du cinéma, et de l'autre celle de la crise historique de l'immobilier. »
Trichet est déjà rassis, mais Pierre Bérégovoy ne pourra jamais s'expliquer. L'ancien premier ministre s'est suicidé le 1e r mai 1993, quelques jours après « l'équinoxe de printemps » 1993, le jour qu'avait choisi Jean-Yves Haberer pour rendre public ses comptes catastrophiques de 1992.
Laurent Valdiguié, Le Parisien, mardi 28 janvier 2003, p. 12

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La peine requise contre M. Trichet compromet son avenir à la BCE

Le vice-procureur Jean-Pierre Bernard a requis, mercredi 5 février, des peines allant de huit à dix-huit mois minimum d'emprisonnement avec sursis contre huit des prévenus renvoyés dans le procès des bilans truqués de la célèbre banque au lion. Les avocats plaideront jusqu'à mercredi. Le vice-procureur Jean-Pierre Bernard a requis, mercredi 5 février, des peines d'au moins huit à dix-huit mois d'emprisonnement avec sursis contre huit des neuf prévenus renvoyés dans le procès du Crédit lyonnais. Les peines les plus lourdes - au moins dix-huit, quinze et dix mois de prison avec sursis - ont été respectivement demandées contre les anciens dirigeants de la banque publique, le président Jean-Yves Haberer et ses deux directeurs généraux, François Gille et Bernard Thiolon. Contre les représentants des autorités de tutelle, Jean-Claude Trichet, ancien directeur du Trésor, et Jacques de Larosière, ancien gouverneur de la Banque de France, M. Bernard a requis au moins dix mois d'emprisonnement avec sursis, et au moins huit mois contre Jean-Pascal Beaufret, adjoint de M. Trichet au Trésor et administrateur du Crédit lyonnais. Il a également demandé au tribunal de condamner à dix mois d'emprisonnement avec sursis au moins, deux des trois commissaires aux comptes, Patrick Gounelle et Kevin Pilgrem. Le cas d'Albert Pavie, qui n'a pas assisté aux débats en raison de la gravité de son état de santé, devrait être disjoint.

Après cinq semaines de débats, l'accusation n'a donc épargné personne, et surtout pas l'actuel gouverneur de la Banque de France, Jean-Claude Trichet, dont l'avenir est plus que jamais suspendu à la décision du tribunal. Une condamnation réduirait en effet à néant ses chances de succéder, en juillet 2003, à Wim Duisenberg à la présidence de la Banque centrale européenne. Pour M. Trichet, les étapes judiciaires se suivent et ne se ressemblent pas. En mai 2002, il avait vu s'éloigner la menace d'un procès lorsque le parquet avait requis un non-lieu à son encontre. Deux mois plus tard, le juge Philippe Courroye décidait de passer outre et renvoyait le gouverneur devant le tribunal des chefs de "complicité de présentation de comptes inexacts et de diffusion d'informations fausses ou trompeuses" pour l'année 1992. En décembre, le nouveau procureur de Paris, Yves Bot, décidait de joindre au dossier une expertise en provenance de la procédure d'instruction parallèle ouverte à l'encontre de Michel Sapin, ancien ministre de l'économie et des finances, devant la Cour de justice de la République, parce qu'elle était susceptible de contenir, selon lui, des "éléments nouveaux" à charge contre les prévenus. A l'ouverture du procès, lundi 6 janvier, M. Bot était venu défendre en personne cette initiative. En dépit de son affirmation selon laquelle cette démarche ne devait "en aucun cas être interprétée comme un préjugement", la procédure, exceptionnelle, avait alarmé les avocats de la défense. La sévérité du réquisitoire, mercredi, ne les a donc pas vraiment pris de court.

"RATIO DE SOLVABILITÉ"

Plus surprenant en a été le ton, sans envergure, et le fond, strictement rivé aux termes de l'ordonnance de renvoi du juge Courroye. A l'issue de quatre longues heures, entrecoupées d'une suspension d'audience suggérée par le président, Olivier Perrusset, inquiet des signes de dispersion qui se manifestaient dans la salle, M. Bernard a affirmé : "Les faits sont incontestables, les chiffres sont là, ils sont peu discutables, la dissimulation ne peut pas être non intentionnelle au vu de l'information qui a circulé." "Chaque partie avait son objectif", a-t-il souligné : pour le Crédit lyonnais, "des pertes minimales et des répartitions de dividendes pour des raisons politiques" ; pour le Trésor et la Commission bancaire, placée sous l'autorité du gouverneur de la Banque de France, "la nécessité d'être au-dessus du ratio de solvabilité pour une banque française publique mondialement connue". "Un gentleman's agreement" entre les dirigeants de la banque publique et ses autorités de tutelle a donc été "convenu pour l'arrêté des comptes, pourvu que le ratio soit tenu", a observé M. Bernard, ce qui justifie à ses yeux les poursuites pour "présentation de comptes inexacts" et "complicité". A l'égard des commissaires aux comptes, le réquisitoire a été tout aussi affirmatif. "Vous aviez votre paquet de risques sur les bras, vous ne saviez pas quoi en faire !", leur a lancé le représentant du parquet, en leur reprochant de s'être satisfaits de l'assurance, donnée par le directeur général, que ces comptes avaient été certifiés par la Commission bancaire.

COLLABORATEURS ZÉLÉS

La culpabilité des commissaires aux comptes sur la "non-révélation de faits délictueux" et sur la "certification d'informations mensongères" est donc avérée, selon le parquet. Circonstance aggravante, selon M. Bernard, "tous les prévenus sont réputés pour leur professionnalisme. Nous ne sommes pas devant des amateurs débutants. Les commissaires aux comptes sont reconnus sur la place de Paris. Quant aux dirigeants de la banque et aux autorités de tutelle, tous parlent le même langage, tous sont issus de l'administration française, tous sont passés par l'inspection des finances, par des cabinets ministériels. Trois anciens directeurs du Trésor sont ici, tous connaissent le système décisionnel de l'Etat".

La charge était lourde. Elle n'a pas pour autant dissipé le sentiment d'inachevé laissé par cinq semaines d'audience, où la technicité des débats a souvent brouillé leur intelligibilité. Face à des prévenus qui maîtrisent mieux que personne l'art du sous-entendu et de l'esquive rhétorique - renvoyant du même coup leurs nombreux avocats à une posture au pire de figurants, au mieux de collaborateurs zélés -, on en était souvent réduit à glaner çà et là un mot miraculeusement échappé à leur contrôle ou une attitude révélatrice de cet univers très fermé de la banque et de l'appareil d'Etat.

"PROVISION PRUDENTIELLE"

A la marge est ainsi apparue la culture surannée de la Maison du boulevard des Italiens, incarnée jusqu'à la caricature par l'ancien directeur général, Bernard Thiolon ; cette "monarchie avec ses duchés" que Jean-Yves Haberer a bousculée avec son ambition démesurée et auquel le statut de banque publique conférait, selon les mots du vice-procureur, "un sentiment d'infaillibilité, d'immortalité".

A la marge, encore, a été évoqué le rôle de Pierre Bérégovoy, ministre de l'économie et des finances, puis premier ministre pendant cette période tourmentée, et les relations de fascination qu'il entretenait avec MM. Haberer, Trichet, de Larosière.

A la marge, enfin, ce débat posé au beau milieu de la salle d'audience par des personnalités aussi différentes que l'ancien premier ministre Raymond Barre et l'actuel président de la Fédération internationale des experts-comptables, René Ricol : quelle est la vérité des comptes ? qu'est-ce qu'un bilan, sinon une "convention" tacite entre des compromis plus ou moins acceptables ?

Entre des prévenus bien à l'abri derrière leurs appellations de "provisions pédagogiques", "provisions pour risques avérés", "probables", "éventuels", ou encore derrière ce pléonasme magnifique de "provision prudentielle", et la justice arc-boutée sur ses définitions de manuels de comptabilité, la réponse s'est perdue.
Pascale Robert-Diard, LE MONDE | 06.02.03 | 12h57, MIS A JOUR LE 11.02.03 | 12h06

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Affaire du Lyonnais : dix ans de soubresauts

Le procès sur la falsification présumée, en 1992, des comptes du Crédit lyonnais s'est ouvert le 6 janvier (2003) devant le tribunal correctionnel de Paris, après dix années de soubresauts financiers et judiciaires.

Mars 1993 : le Crédit lyonnais, contrôlé à 100 % par l'Etat, annonce une perte de 1,85 milliard de francs, la plus importante de son histoire, au titre de l'exercice 1992.
En novembre, le président, Jean-Yves Haberer, est remplacé par Jean Peyrelevade à la tête de la banque.

Mars 1994 : le Lyonnais annonce une perte nette de 6,9 milliards de francs au titre de l'exercice 1993. Le gouvernement met en place un premier plan de sauvetage.

Décembre 1994 : Alain Géniteau, porteur de certificats d'investissement Crédit lyonnais, dépose une plainte pour présentation de comptes annuels inexacts et distribution de dividendes fictifs entre 1991 et 1993.

Mars 1995 : second plan de sauvetage et création du Consortium de réalisation (CDR), qui reprend à sa charge 190 milliards de francs d'actifs à céder. En avril, le Lyonnais annonce une perte de 12,1 milliards de francs pour 1994.

Août 1996 : le ministre de l'économie et des finances, Jean Arthuis, trouvant les comptes du Lyonnais peu sincères, dépose une plainte contre les anciens dirigeants de la banque pour présentation de faux bilans.
En décembre, le parquet ouvre une information judiciaire.

Mai 1998 : le juge d'instruction Jean-Pierre Zanoto mène une perquisition à Bercy.

Septembre 1998 : Jean-Yves Haberer est mis en examen ainsi que Bernard Thiolon et François Gille, tous deux anciens directeurs généraux du Lyonnais.

Décembre 1998 : perquisition au siège de la Banque de France.

Avril 2000 : Jean-Claude Trichet est mis en examen en qualité d'ancien directeur du Trésor, ainsi que Jacques de Larosière, ancien gouverneur de la Banque de France.

Mai 2002 : le parquet de Paris, alors dirigé par le procureur Jean-Pierre Dintilhac, requiert un non-lieu en faveur de Jean-Claude Trichet.

Juillet 2002 : le juge Philippe Courroye, qui a hérité du dossier, décide de renvoyer M. Trichet en correctionnelle, contre l'avis du procureur, ainsi que huit autres personnes.

Novembre 2002 : de nouvelles pièces sont versées au dossier.
Le nouveau procureur de Paris, Yves Bot, décide en décembre de délivrer de nouvelles citations directes et soutient cette fois l'accusation contre M. Trichet.
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 07.02.03

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Trichet sort lavé des faux bilans du Lyonnais
Seuls l'ex-président de la banque et son numéro deux ont été condamnés à des peines de prison avec sursis.

Seuls les anciens dirigeants du Crédit Lyonnais sont responsables des faux bilans du Crédit Lyonnais. Hier, après quatre longs mois de délibéré, le tribunal correctionnel de Paris a condamné Jean-Yves Haberer, président déchu de la banque, à dix-huit mois de prison avec sursis et François Gille, son bras droit, à dix mois avec sursis. Il a relaxé l'ensemble des contrôleurs, qu'ils soient membres de la direction du Trésor (tutelle des entreprises publiques), de la Banque de France (tutelle des banques) ou commissaires aux comptes. Cela vaut surtout pour Jean-Claude Trichet, qui voit ainsi levée l'hypothèque l'empêchant de succéder à Wim Duisenberg à la présidence de la Banque centrale européenne (lire ci-dessous).

Fière chandelle. Les faux bilans en question remontent aux années 1991 et 1992, quand le Lyonnais aurait tenté de masquer l'ampleur de la catastrophe financière en cours, consécutive à la stratégie expansionniste du président Haberer. Les plus hautes autorités de l'Etat se sont penchées sur le malade. Jean-Claude Trichet, alors directeur du Trésor, doit une fière chandelle à Jean-Pascal Beaufret, son représentant au conseil d'administration de la banque. Car Beaufret fut l'un des premiers à tirer le signal d'alarme, l'un des premiers à mettre ouvertement les pieds dans le plat des comptes de la grande banque. S'il avait été condamné hier, cela revenait à sanctionner un administrateur qui a essayé de jouer son rôle. La relaxe de Beaufret a entraîné mécaniquement celle de Trichet. Même si, à l'époque, le Trésor a bien accepté de valider les comptes litigieux, en sachant pertinemment que les pertes affichées auraient pu être bien plus importantes.

Hier, à l'issue du jugement, Jean-Pascal Beaufret lâchait tout le mal qu'il pense de cette «procédure judiciaire absurde», toujours en cours dix ans après les faits : «Que l'Etat français se soit mal débrouillé pour gérer la crise du Lyonnais, c'est vrai. Mais que des fonctionnaires aient trafiqué les comptes, ça non !»

Jean-Claude Trichet, dans cette langue de bois qui lui est coutumière, minaude : «Je n'ai jamais eu de cesse de répéter que j'avais confiance dans la justice de mon pays ; aujourd'hui, je peux dire que cette confiance était bien placée.» Cela ne l'avait pas empêché d'écrire au juge d'instruction pour le dissuader de procéder à sa propre mise en examen, qualifiée de «désastreuse».

«Obéi aux ordres». François Gille, ancien n° 2 du Lyonnais, pompier chargé de circonscrire les nombreux foyers de pertes, se montre beau joueur : «Je suis content pour les commissaires aux comptes et surtout pour Jean-Pascal Beaufret. Ma modeste personne aurait aimé avoir le même traitement.» Mais Gille garde en travers de la gorge la relaxe de l'ancien gouverneur de la Banque de France, Jacques de Larosière : «Je n'admets pas d'être sanctionné pour avoir obéi aux ordres de la plus haute autorité bancaire.» En 1992, un haut responsable de la banque centrale, Jean-Louis Butsch, aujourd'hui décédé, lui avait imposé d'afficher une perte limitée à 1,8 milliard de francs, afin de ne pas affoler le microcosme financier. «On avait fait appel à mon sens des responsabilités. Que ceux qui ont donné cet ordre les prennent aussi. Rien que pour cela, je ferai appel.»

Jean-Yves Haberer va également faire appel, mais un nouveau procès ne concernerait l'ensemble des prévenus que si le parquet décidait d'en faire autant. Le procureur de la République, Yves Bot, est dans une situation délicate : prenant le contre-pied de son prédécesseur, Jean-Pierre Dintilhac, favorable au non-lieu, il avait requis des poursuites contre Jean-Claude Trichet (son représentant à l'audience a réclamé dix mois avec sursis). Prendra-t-il le risque d'être contredit une deuxième fois ? Réponse d'ici dix jours.
Libération, Par Renaud LECADRE, jeudi 19 juin 2003, p. 22

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(19 juin 2003) Relaxé par la justice, Jean-Claude Trichet présidera la BCE
A peine connu le jugement du tribunal de Paris dans l'affaire du Crédit lyonnais, l'Elysée et plusieurs gouvernements européens ont réaffirmé leur soutien au gouverneur de la Banque de France. Il succédera à Wim Duisenberg à la présidence de la Banque centrale européenne

Jean-Claude Trichet prendra la présidence de la Banque centrale européenne avant la fin de l'année. En prononçant sa relaxe, mercredi 18 juin, dans l'affaire du crédit lyonnais, le tribunal correctionnel de Paris a levé le dernier obstacle qui empêchait cette nomination. Le Parquet, qui avait requis « au moins dix mois de prison avec sursis » contre M. Trichet, a annoncé, jeudi, qu'il ne fera pas appel. Aussitôt après le jugement, l'Elysée a réaffirmé son soutien à la candidature de M. Trichet. Un accord avec les partenaires de la France avait été passé dès 1998 pour organiser la succession de l'actuel président de la BCE, Wim Duisenberg. Plusieurs gouvernements européens, ainsi que le président de la Commission, Romano Prodi, ont également soutenu M. Trichet, estimant qu'il saura renforcer le poids de la BCE.

Jean-Claude Trichet aurait pu ne jamais réaliser la plus secrète de ses ambitions. Sa relaxe dans le procès des comptes du Crédit lyonnais, prononcée mercredi 18 juin, lui dégage la voie pour accéder à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE). Le dossier judiciaire du Lyonnais n'est toutefois pas complètement refermé. Le juge d'instruction Philippe Courroye enquête toujours sur les comptes 1993 de la banque, lorsque M. Trichet était gouverneur de la Banque de France.

Son accession à la présidence de la BCE pourrait se concrétiser dès octobre, en tout cas d'ici à la fin de l'année. Plusieurs gouvernements européens n'ont pas caché leur soulagement en apprenant la relaxe du candidat de la France à la succession de Wim Duisenberg. Ils espèrent entériner au plus vite la candidature d'une personnalité reconnue sur la scène internationale.

Le sujet doit d'ailleurs être évoqué dès le sommet européen de Thessalonique, en Grèce, à partir de jeudi. Le verdict à peine connu, l'Elysée a fait savoir que Jacques Chirac allait aborder la question avec les chefs d'Etat et de gouvernement des Quinze. La France « réaffirmera » la candidature de M. Trichet, a indiqué sa porte-parole, Catherine Colonna, sans donner plus de détails sur les modalités d'un éventuel accord politique.

A moins d'une surprise, la nomination formelle de M. Trichet ne devrait cependant pas survenir avant la fin de l'été. « Même si l'on veut aller vite, la procédure prévue par le traité ne permet pas davantage de souplesse », estime un fonctionnaire allemand.

En principe, ce sont les ministres des finances de l'Union qui doivent d'abord « recommander » un candidat. Ils ne pourront le faire que lors de leur prochaine rencontre, le 15 juillet. Viennent ensuite deux « consultations » devant le conseil des gouverneurs de la BCE, d'une part, et le Parlement européen, d'autre part.

Le premier siège deux fois par mois, même pendant l'été. Mais le second se réunit début juillet, puis début septembre, après la pause estivale. Ce n'est qu'ensuite que les chefs d'Etat et de gouvernement peuvent trancher définitivement. Après le sommet de Thessalonique, leur prochain rendez-vous est prévu en octobre.

La France est certaine du soutien de ses partenaires. Le nom de M. Trichet, dont l'aura internationale a à peine souffert de ses déboires judiciaires, avait été évoqué dès le mois de mai 1998, lors d'un sommet européen houleux. Acceptant la nomination de M. Duisenberg, Paris avait obtenu qu'il quitte son siège avant la fin de son mandat de huit ans, pour être remplacé par le gouverneur de la Banque de France.

Les multiples réactions qui ont suivi l'annonce du jugement sont sans équivoque. Le chancelier allemand Gerhard Schröder a indiqué qu'il « estime beaucoup » le candidat de Paris. Berlin juge depuis toujours que M. Trichet constitue le meilleur prétendant possible, mais une éventuelle condamnation, même modeste, aurait anéanti ses chances, estime-t-on outre-Rhin.

« Sa candidature est tout fait parfaite », a déclaré de son côté le ministre belge des finances, Didier Reynders. « Toute autre issue aurait privé l'Union européenne d'un futur gouverneur de la BCE compétent, érudit et capable », a constaté le premier ministre luxembourgeois, Jean-Claude Juncker.

Le soulagement des Etats membres de la zone euro est d'autant plus manifeste que les autres personnalités évoquées officieusement, à l'instar de Christian Noyer, Michel Pébereau et Jean Lemierre, n'auraient jamais fait l'objet, pour différentes raisons, d'un tel consensus. Aux yeux des dirigeants européens, en particulier en Allemagne, M. Trichet présente l'avantage de constituer une solution de continuité, de nature à renforcer la crédibilité de la BCE, cinq ans après sa création.

Aux yeux des experts, en effet, l'actuel numéro un de la Banque de France, membre actif depuis l'origine du conseil des gouverneurs chargé de piloter la politique monétaire de la zone euro, ne devrait pas révolutionner les habitudes. Attaché à la lutte contre l'inflation, M. Trichet défend à chacune de ses apparitions la stratégie actuelle de l'institut d'émission, malgré les critiques dont elle fait l'objet en période de faible croissance.

Il a participé à la récente évaluation de la stratégie monétaire, destinée à clarifier les positions de la banque. Le Français devra par ailleurs continuer à composer avec ses collègues au sein du conseil, un organe au fonctionnement très collégial.

En revanche, son style, son expérience et son poids politique devraient contribuer à tourner la page de l'ère Duisenberg. « Le rôle de l'homme qui anime un collège, qui en fixe l'ordre du jour, est essentiel », explique un économiste, qui estime que M. Trichet aura aussi plus de poids dans l'Eurogroupe, qui réunit les ministres de l'économie et des finances de la zone euro, réunions auxquelles participe le président de la BCE.

Très précis dans le choix de ses mots, M. Trichet borde aussi sa communication, alors que son prédécesseur néerlandais, plus franc et direct, a commis de nombreuses gaffes au début de son mandat. Ces dérapages incontrôlés ont parfois handicapé la jeune institution.
Philippe Ricard, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 20 Juin 2003

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(Novembre 2003) Trichet dégaine d'entrée
Pour sa première sortie, le nouveau président de la Banque centrale européenne a défendu le Pacte de stabilité... et menacé ceux qui voudraient s'en écarter.

En déclenchant la première vraie crise ouverte entre la Banque centrale européenne (BCE) et les Quinze, Jean-Claude Trichet n'a pas failli à sa réputation. Pour sa première conférence de presse, le nouveau président de la BCE n'a pas déçu en employant un ton d'une dureté sans précédent dans l'histoire de l'euro, pour condamner, les tentatives des gouvernements de l'Union de vider de sa substance le pacte de stabilité et de croissance.

Stade critique.
Celui que l'on a longtemps surnommé «l'ayatollah du franc fort» a, hier, mis en garde les Quinze contre toute tentation de détricotage de ce qui constitue la seule règle du jeu budgétaire de la zone euro. «Les évolutions budgétaires et le pacte de stabilité et de croissance sont désormais à un stade critique où la crédibilité des fondements institutionnels de l'UEM doit être préservée», a solennellement averti Jean-Claude Trichet qui rendait compte de la réunion du conseil des gouverneurs des banques centrales de la zone euro. La menace d'une hausse des taux d'intérêt, même si elle n'a pas été évoquée formellement, plane désormais au-dessus d'une économie européenne déjà mal en point...

La France, fermement soutenue par l'Allemagne, a obtenu lors du Conseil des ministres de l'Economie et des Finances de lundi et mardi, à Bruxelles (Libération du 5 novembre), de ne pas être sanctionnée pour les dérapages répétés de ses finances publiques au-delà du plafond des 3 % du PIB de déficit. Berlin ­ qui va aussi sortir, en 2004, des clous du pacte pour la troisième année ­ et Paris ont réussi à vendre à leurs partenaires une interprétation «créative» du pacte : pour eux, la mise sous tutelle et les sanctions financières prévues ne s'appliqueraient qu'aux «Etats voyous», ceux qui refuseraient de façon «persistante» de réduire leur déficit. Or, Paris coopère, tout comme Berlin, en taillant dans les dépenses publiques et en engageant des réformes lourdes (retraites, dépenses de santé, etc.). Donc, il n'est nul besoin de les mettre au banc des accusés simplement parce qu'ils rentreront dans les clous du pacte plus tard que prévu. Preuve de cette bonne volonté : Paris présentera fin novembre de nouvelles mesures d'économies afin de rendre crédible son objectif de revenir sous les 3 % en 2005.

La Commission européenne pensait avoir bien fait en ne recommandant pas à l'Eurogroupe de prendre des sanctions financières contre la France, celle-ci n'ayant pas tenu son engagement de ramener son déficit sous les 3 % dès 2004. Elle a juste exigé que Paris diminue de 1 % du PIB son déficit structurel en 2004 au lieu des 0,6 % annoncé par le gouvernement Raffarin et prévu de placer ce dernier sous «observation».

Or, Jean-Claude Trichet estime qu'au «vu de l'évolution récente de la procédure de déficit excessif, il est de l'avis du conseil des gouverneurs que les propositions de la Commission poussent à ses limites l'interprétation des règles et procédures». Autrement dit, la BCE juge tout aussi sévèrement l'action de l'exécutif européen que celle des gouvernements. Le pacte «a de solides justifications économiques et il ne s'agit pas seulement d'une question de procédure», a martelé Jean-Claude Trichet. Le pacte, tout le pacte, doit donc s'appliquer.

Tâche compliquée.
La BCE fixe même un ultimatum à la France et au Conseil des ministres des Finances : il faudra que, les 24 et 25 novembre, chacun «prenne ses responsabilités». Le nouveau président de la BCE a refusé de dire ce qu'il ferait s'il n'était pas entendu. Mais une remontée des taux d'intérêt paraît envisageable, remontée qui compliquerait la tâche des pays très endettés comme la France dont la marge de manoeuvre budgétaire serait sérieusement entamée par le service de la dette, sauf à faire des économies... Mais employer cette arme reviendrait à déclencher le «feu nucléaire» dans un contexte de croissance zéro et de hausse du chômage.

Jean-Claude Trichet avait prévenu : «I'm not a frenchman» («Je ne suis pas un Français»). Jacques Chirac, qui s'est battu pour qu'il soit nommé à Francfort, ne s'attendait sans doute pas à ce que son protégé lui morde aussi rapidement la main.
Libération, Jean QUATREMER, vendredi 07 novembre 2003, p. 18

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(21 juin 2004) Les nouveaux habits européens de M. Trichet

« I'M NOT a Frenchman » (« Je ne suis pas [ici] en tant que Français »), s'était exclamé le futur président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, lors de son audition devant la commission des affaires économiques et monétaires du Parlement européen, en septembre. La formule s'adressait à quelques députés britanniques et allemands qui lui reprochaient d'appartenir à un pays enfreignant les règles de bonne conduite budgétaire européenne, le pacte de stabilité et de croissance.

A la tribune de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe à Strasbourg, le 21 juin, M. Trichet s'est attiré les critiques inverses, pour avoir utilisé la langue de Shakespeare dans la première partie de son discours sur « l'euro et la grande Europe ». La délégation française a alors quitté bruyamment l'Hémicycle, dans un mouvement jamais vu au sein de cette institution. M. Trichet leur a expliqué, sans les convaincre : « Dans ma propre organisation, la langue de travail est l'anglais. »

« VANITÉ PERSONNELLE »

L'ouverture manifestée par M. Trichet sur l'un des sujets les plus sensibles et symboliques de la construction européenne, la langue, n'est pas un lapsus. Il achève ainsi d'endosser son nouveau costume européen et de rassurer ceux qui le voyaient comme le lobbyiste de la France. L'ancien grand commis de l'Etat se mue en garant de la construction européenne au moment où elle passe par une zone de turbulences et de conflit entre les institutions.

A Paris, certains n'acceptent pas cette position : « Ce n'est pas la première fois que, par vanité personnelle, de hauts fonctionnaires français accréditent par leur comportement linguistique l'idée selon laquelle l'anglais doit devenir inéluctablement la seule langue véhiculaire des institutions européennes », a notamment protesté l'ancienne présidente du Parlement européen, Nicole Fontaine, dans un communiqué.

Comme elle paraît loin, maintenant, cette époque où le directeur du Trésor Jean-Claude Trichet qualifiait de « terrible catastrophe » la possible localisation de la BCE en Allemagne ou aux Pays-Bas, dans une note de 1991 rapportée par les journalistes Jean Quatremer et Thomas Klau dans leur livre Les Hommes qui ont fait l'euro (Plon). Le futur président de la BCE écrivait même, en marge d'une autre note datée du 9 mars 1992, qu'il « ne fallait pas faire l'Union économique et monétaire » si cela faisait de Francfort le « New York européen ». Fini, aussi, le rôle de gouverneur de la Banque de France, qui, dix ans durant jusqu'à son départ pour Francfort, a dû affronter les divers gouvernements français en combat solitaire sur la politique du franc fort et l'orthodoxie budgétaire.

Arrivé à Francfort en novembre, M. Trichet a été confronté, depuis, à une succession de coups de théâtre. Après la polémique sur le pacte de stabilité et de croissance en Europe, il est surpris par le premier échec du projet de Constitution européenne, mis à l'épreuve par la hausse de l'euro, gêné par la plainte de la Commission européenne contre la décision d'exonérer la France et l'Allemagne des amendes prévues aux contrevenants du pacte de stabilité. Il confie aussi, dans un entretien au Monde, à El Pais et à La Repubblica, en juin, être étonné de la faible participation des citoyens aux élections européennes dans les nouveaux pays membres d'Europe de l'Est.

De son bureau au sommet de l'Eurotower de Francfort, avec vue imprenable sur la ville et le massif du Taunus, sa chic et verdoyante campagne alentour, M. Trichet n'a pas seulement le sentiment, alors, d'être responsable de l'inflation et des taux d'intérêt. Mais aussi d'être un peu en charge de l'essentiel pour l'avenir du continent européen. Et il va de capitale en capitale plaider la cause européenne, avec un optimisme volontariste. Citations de Jean Monnet aux lèvres, comme à Paris devant l'Académie des sciences morales et politiques, en mai : « Ceux qui ne veulent rien entreprendre parce qu'ils ne sont pas assurés que les choses iront comme ils l'ont arrêté par avance se condamnent à l'immobilité. Personne ne peut encore dire aujourd'hui la forme qu'aura l'Europe où nous vivrons demain, car le changement qui naîtra du changement est imprévisible. »

Depuis son arrivée, les gouvernements européens lui ont fourni l'occasion de se poser en « recours » européen. En janvier, à Bruxelles, l'Eurogroupe, le collège des ministres des finances de la zone euro, adopte finalement mot pour mot une position énoncée pour la BCE par M. Trichet une semaine plus tôt à propos du lien euro-dollar : « Dans les circonstances actuelles, nous insistons particulièrement sur la stabilité et nous sommes préoccupés par les mouvements excessifs des taux de change. » Un texte qui deviendra la position européenne au sommet du G8 de Boca-Raton, en février, et qui permettra à M. Trichet de se féliciter de la stabilisation de l'euro comme un succès de la BCE.

Les dirigeants européens semblaient croire que leur coopération serait payée en retour par une bienveillance vis-à-vis de leurs demandes de baisses des taux d'intérêt. Le 24 janvier, sous la neige de Davos, où se tient comme chaque année le sommet des puissants de la planète, le ministre de l'économie français d'alors, Francis Mer, lâche, devant la presse, que l'éventualité d'une baisse des taux d'intérêt a fait l'objet d'une discussion une semaine plus tôt, lors de la réunion à huis clos de l'Eurogroupe à Bruxelles, entre la BCE, les ministres des finances et le commissaire européen Pedro Solbes : « Nous avons discuté de ce sujet », assure M. Mer.

« Les taux ne sont discutés que dans le cadre du Conseil des gouverneurs de la BCE, et nulle part ailleurs », a répondu M. Trichet par la voix d'un porte-parole de la BCE à Francfort. Un peu plus tôt, sous la houlette de M. Trichet, les banquiers centraux européens avaient déjà dénoncé dans un communiqué les « graves dangers » recelés par les entorses de la France et de l'Allemagne aux règles budgétaires du pacte de stabilité, à l'issue d'une réunion exceptionnelle du Conseil des gouverneurs par téléconférence. Cette procédure solennelle n'avait jamais été employée depuis les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis.

MÉNAGER LES ORTHODOXES

Soucieux de son indépendance, M. Trichet doit aussi ménager les banquiers centraux considérés comme les plus orthodoxes au sein de la BCE, notamment l'ancien économiste de la Bundesbank Otmar Issing, responsable des études économiques, membre du directoire et du Conseil des gouverneurs. Dans les milieux politiques européens, où le manque de dialogue avec la BCE est fréquemment déploré, on accrédite l'idée selon laquelle M. Trichet n'aurait pas eu les coudées franches pour baisser les taux d'intérêt au cours du printemps. La conjoncture était pourtant favorable, alors que l'inflation décroissait, à un geste pour conforter l'économie.

Sur ce débat de fond, M. Trichet a toujours indiqué qu'il n'avait pas eu de divergence avec les autres banquiers centraux. Et M. Issing dément toute opposition de sa part, réduisant cette rumeur à de la « science-fiction ». Tant que les débats du Conseil des gouverneurs ne seront pas publiés - comme le réclame notamment le ministre de l'économie et des finances Nicolas Sarkozy -, le doute devrait persister. En maintenant le statu quo, M. Trichet donne l'impression, comme son prédécesseur Wim Duisenberg, qu'il n'arrive pas à mettre en mouvement une équipe de gouverneurs qui a érigé la stabilité en vertu cardinale.
Adrien de Tricornot, lemonde.fr, ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 15.07.04

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Jeudi 01 décembre 2005

Henri Emmanuelli rejette la volonté de la Banque centrale européenne (BCE) de remonter les taux d'intérêts. Il juge anormal que la BCE soit une institution indépendante.
Il veut modifier les objectifs de la BCE et ajouter comme priorité l'emploi. Sur l'amende record infligée aux trois opérateurs de téléphonie mobile, il juge que c'est le consommateur qui va payer et souhaite des sanctions pénales.
Europe 1, chronique de J.P. Elkabbach, 01 décembre 2005, 8.30

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Jean-Claude Trichet rejette les critiques de Nicolas Sarkozy sur la BCE
LEMONDE.FR avec AFP et Reuters | 15.09.07 | 15h45 • Mis à jour le 16.09.07 | 08h34

Jean-Claude Trichet a rejeté samedi 15 septembre (2007) les critiques de Nicolas Sarkozy sur l'action de la Banque centrale européenne (BCE) dans la crise financière.
Le président de la BCE a affirmé que celle-ci"protège les citoyens européens" en maintenant la stabilité des prix, et "protège" les acteurs du marché "qui se comportent correctement", sans "favoriser d'aucune façon" les spéculateurs.

Le président français a renouvelé vendredi soir ses critiques envers la BCE, jugeant "curieux d'injecter des liquidités sans baisser les taux", a rapporté Le Monde daté de dimanche-lundi.

"On a fait des facilités pour les spéculateurs, on complique la tâche pour les entrepreneurs", a-t-il accusé.

Jean-Claude Trichet, qui était samedi à Porto pour une réunion informelle des ministres des finances de l'UE, s'est étonné de cette position, notant que Nicolas Sarkozy avait à l'époque approuvé la décision de la BCE de maintenir ses taux.
Il a précisé qu'il attendait d'avoir le texte exact des propos de Nicolas Sarkozy pour y répondre de façon circonstanciée.

Jean-Claude Trichet et Joaquin Almunia, le commissaire européen aux affaires économiques et monétaires, ont aussi apporté leur soutien au président de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker.

Le premier a souligné son "efficacité" et le "discernement" dont le ministre des finances et premier ministre luxembourgois a fait preuve au moment-clé, le second a indiqué qu'il bénéficie de "la reconnaissance" de ses pairs.

"NE PAS FAIRE PREUVE DE NERVOSITÉ"

Le ministre des finances allemand Peer Steinbrück a pris ses distances avec les critiques de Nicolas Sarkozy : "L'action de la BCE a été très largement saluée ici" à Porto et "je m'associe à cette appréciation positive", a-t-il déclaré.
Il a de nouveau exhorté à ne pas remettre en cause l'indépendance de la BCE, scellée dans les traités européens et à laquelle Berlin tient tout particulièrement: cela n'a"aucun sens" et"aucune majorité ne se dessine" en Europe dans ce sens, selon lui.
Il a jugé préférable de comprendre que les tentatives de remise en cause de l'indépendance de la BCE "ne mènent nulle part", et de"ne pas faire preuve de nervosité" dans le contexte actuel.

Le gouverneur de la banque centrale allemande (Bundesbank), Axel Weber, membre à ce titre du conseil des gouverneurs de la BCE, s'est montré encore plus ferme, affirmant lors de la même conférence de presse que l'institut monétaire ne se laisserait pas intimider.

Les critiques françaises "n'ont rien de nouveau" et leur "impact sur la politique de la Banque centrale européenne est nul", a-t-il dit. "Nous jugeons nous-mêmes de ce qui est nécessaire", a ajouté M. Weber.

"Nous serions bien avisés dans le contexte actuel de soutenir la BCE", a déclaré pour sa part le ministre des finances autrichien Wilhelm Molterer.

Christine Lagarde a elle estimé que Nicolas Sarkozy "a raison de poser la question de la politique des taux d'intérêt" de la BCE et celle de son taux de changes par rapport aux autres devises.
Pour la ministre de l'économie française,"Il n'y a pas de sujet tabou".

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Les Bourses européennes clôturent en baisse, Wall Street continue de chuter
LEMONDE.FR avec AFP et Reuters | 23.01.08 | 11h42 • Mis à jour le 24.01.08 | 03h53

Les principales Bourses européennes ont de nouveau dévissé, mercredi 23 janvier, déçues par la réticence manifestée par le président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet, à baisser les taux.

Le CAC 40 a abandonné 205,78 points à 4 636,75 points, dans un volume de transactions une nouvelle fois très élevé, à 11,9 milliards d'euros. Paris affiche désormais un recul de 17,4 % depuis le début de l'année. A la clôture, Francfort perdait 4,88 %, Madrid 4,56 % et Londres 2,28 %, alors que la Grande-Bretagne ne fait pas partie de la zone euro.

Les marchés accusent le coup de la déception qu'a provoqué la déclaration de Jean-Claude Trichet sur le maintien du taux directeur de la BCE. La priorité de la BCE doit être de contenir l'inflation, a affirmé M. Trichet, laissant ainsi entendre que l'institut n'a pas l'intention de suivre l'exemple de la Fed. "En toutes circonstances, mais plus encore lors des périodes difficiles de correction significative sur les marchés et de turbulences, la responsabilité de la banque centrale est d'ancrer solidement les anticipations d'inflation, afin d'éviter davantage de volatilité sur les marchés", a-t-il déclaré devant des parlementaires européens à Bruxelles.

WALL STREET NE SE REDRESSE PAS À LA MI-SÉANCE

Le président de la BCE a cependant reconnu que la croissance économique en zone euro pourrait être moins importante que ce qu'il prévoyait jusqu'ici, dans le contexte de crise financière mondiale.

La Bourse de New York a, elle, de nouveau ouvert en forte baisse, mercredi. A la mi-séance, le Dow Jones perdait 1,69 % et le Nasdaq 2,73 %. La baisse surprise, mardi, du principal taux d'intérêt directeur de la Réserve fédérale (Fed) à 3,50 %, avait permis aux marchés américains de freiner leur chute, sans toutefois rétablir l'optimisme chez les investisseurs. Le Dow Jones avait perdu 1,06 %, le Nasdaq 2,04 % et le SP 500 1,11 %. Mais "les marchés financiers restent sceptiques sur l'ampleur de l'impact de cette mesure", qui mettra plusieurs mois à se faire sentir sur l'économie, souligne Dick Green, analyste de Briefing.com.

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BCE, mon amour Jean-Claude Trichet. Adresse affectueuse au président de la Banque centrale européenne, 65 ans. A l’heure où les élites françaises, auxquelles il appartient, le critiquent.
JEAN QUATREMER photo Armin Smailovic. ostkreuz Libération QUOTIDIEN : jeudi 6 mars 2008

Dire et écrire que Jean-Claude Trichet ne mène peut-être pas une mauvaise politique monétaire est, en France, un crime contre le bon goût.
S’il y a bien un consensus hexagonal, c’est celui-ci : le président de la Banque centrale européenne (BCE) est un «psychorigide» responsable d’une bonne partie des maux français.
S’il consentait à ramener les taux d’intérêt à 0 % (contre 4 % à l’heure actuelle), c’est sûr, tout irait mieux et la France quitterait enfin la queue du peloton de l’Europe du chômage.
Cette diabolisation du personnage ne se retrouve nulle part ailleurs : au contraire, tous les pays européens louent les qualités de ce Français qui a fait toute sa carrière au service de la «Grande Nation» avant d’atterrir à Francfort, en 2003.

«Puisque tu l’aimes tant, fais donc son portrait et explique-nous pourquoi tu le trouves si convaincant», m’a lancé le responsable de la page Portrait, en dissimulant à peine sa perplexité devant cette mission impossible.
Même s’il ne s’agit pas d’amour, tentons donc l’exercice au risque d’être apologétique. Au moins, ça changera Trichet de ne pas être passé au laminoir.

Jean-Claude Trichet, contrairement à une croyance commune, ne vit pas terré dans son bureau au trente-cinquième étage de la tour de la BCE à Francfort : à la différence du patron de la Réserve fédérale américaine, il parle, n’est pas avare d’interviews et de rencontres.
Mais il est vrai que, si on y prête attention, on se rend compte qu’il répète à chaque fois les mêmes phrases, dans un ordre différent. C’est un exercice digne du Bourgeois gentilhomme et de son fameux : «Marquise vos beaux yeux d’amour me font mourir.» Ces mots sont ceux qui ont été approuvés par le Conseil des gouverneurs (le directoire de la BCE et les quinze gouverneurs des banques centrales de la zone euro) lors de leur réunion mensuelle à Francfort.
Sa parole publique est donc pesée au trébuchet, le plus petit dérapage étant susceptible de déclencher une tempête financière et de mettre à genoux un pays. Un bon mot ? N’y pensez même pas : les marchés n’ont aucun humour.

En «off», ce Lyonnais de 65 ans à la mise impeccable, portant beau l’uniforme de sa profession (costume gris à fines rayures blanches), se laisse un peu aller, mais guère plus. Il ne se livre jamais sur sa vie personnelle et délivre encore moins de scoop. On sait qu’il est marié à une diplomate et qu’il a deux fils, Alexis, directeur marketing chez Orange, et Nicolas, musicien et producteur de musique électronique.

Ce que préfère Jean Claude Trichet, c’est la «pédagogie»,la justification de sa politique de «stabilité» qu’il qualifie lui-même d’«orthodoxe». Mais attention : elle n’est ni de droite ni de gauche, répète-t-il à toute occasion, elle est «au service des 320 millions d’habitants de la zone euro».
Vu qu’en France et la gauche et la droite la critiquent, il est sans doute dans le vrai… Trichet est vraiment persuadé d’être au service du bien public, lui qui aurait pu fuir dans le privé comme bon nombre de ses semblables et s’enrichir sans vergogne.
Son salaire ? Il n’est pas public : on sait simplement que les six membres du directoire gagnent ensemble 2,2 millions d’euros brut par an. A comparer avec les 7 millions d’euros qu’a touchés en 2007 Daniel Bouton, le PDG de la Société générale - et ex-inspecteur des finances, comme Trichet -, en vendant simplement une partie de ses stock-options.

Jamais le président de la BCE ne se dérobe à une bonne discussion. Cet ancien de l’ENA a compris ce que peu de ses condisciples ont saisi ; une politique, aussi bonne soit-elle, ne peut être un succès que si elle est acceptée par les citoyens : «Il faut expliquer sans cesse, dire ce que l’on fait et pourquoi.»
Il estime que son travail de conviction porte. Le très digne quotidien des affaires britanniques, le Financial Times, qui a fait de Trichet son «homme de l’année 2007», écrivait pourtant en 1997 que sa nomination à la tête de la BCE porterait un «coup sévère à la légitimité» de l’institution : «La question de fond n’est pas de savoir si M. Trichet est un candidat convenable, mais s’il est raisonnable de lui confier ce poste.»
Le président de la BCE se désole cependant qu’un seul pays, le sien, résiste encore à ses efforts d’explication alors même que c’est Paris qui a voulu l’euro pour ne plus dépendre du mark allemand et qui s’est battu pour le nommer à Francfort…
Le «Trichet bashing» est une spécialité hexagonale, comme le camembert au lait cru. De l’extrême gauche à l’extrême droite, à l’exception notable du Modem, la classe politique se déchaîne à chaque décision de Francfort, soutenue par la fine fleur des économistes et relayée par une grande partie des médias.
La France va mal ? C’est Trichet «l’irresponsable» - car il ne doit de comptes à personne - le responsable. L’euro monte ? C’est de sa faute. Il augmente les taux ? Il étrangle l’économie. Il les baisse ? Ce n’est pas suffisant. Il raconte que lorsque les taux étaient à 2 % il recevait des appels de Jacques Chirac lui demandant de les baisser encore !
Nicolas Sarkozy a, durant sa campagne, traîné dans la boue la politique monétaire de la BCE. Elu, il continue.«Il n’est pas anormal d’être critiqué quand on exerce de grandes responsabilités», juge le patron de la BCE. «Au début de ma carrière publique, je n’étais pas formé à ça, et cela m’a beaucoup choqué. Mais je m’y suis habitué.»

Curieusement, ni la droite ni la gauche n’ont pourtant cherché à entraver la carrière de Trichet, comme si tout cela n’était qu’un théâtre d’ombres. D’ailleurs, le patron de la BCE ne croit pas que les attaques dont il est l’objet «correspondent au sentiment de l’opinion publique française». Tous les sondages - il les adore - montrent que trois quarts des Français sont allergiques à l’inflation, dévoreuse de pouvoir d’achat : il y puise la confirmation que son combat contre les hausses de prix est populaire.
Pour lui, c’est un «certain Paris, qui n’est pas le vrai pays, qui trouve particulièrement élégant d’être "inorthodoxe"». Tout se passe comme si une «certaine élite» trouvait «dérisoire, petit-bourgeois, de vouloir bien gérer l’économie». «Ce qui va de soi lorsqu’on franchit les frontières de l’Hexagone ne va plus de soi en France», note, désabusé, celui qui a un jour proclamé devant le Parlement européen : «I’m not a Frenchman», façon de dire qu’il était, lui, orthodoxe et qu’il l’assumait.

Il croit que l’histoire lui donnera raison : «Depuis janvier 1999, la zone euro a créé 15 millions d’emplois net, c’est-à-dire plus qu’aux Etats-Unis. Cette lamentation française est très anormale puisque le niveau de chômage en France est inférieur à celui qui existait il y a vingt-cinq ans.»
Pour oublier l’ingratitude française, il revient régulièrement à ses amours de jeunesse, la poésie (Saint-John Perse, Senghor, Mallarmé, Rimbaud, sont ses préférés) et surtout les mathématiques, lui qui est aussi diplômé de l’Ecole nationale supérieure des mines de Nancy.

Il vient de terminer The Road to Reality : A Complete Guide to the Laws of the Universe, du mathématicien et physicien britannique Roger Penrose, un«livre de mathématiques pour comprendre la nature». Un «chemin vers le réel» qu’il aimerait voir les politiciens français enfin emprunter.

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Bio express (Libération 6 mars 2008, p. 32)

Jean-Claude Trichet en 8 dates
20 décembre 1942 : naissance à Lyon
1964 : diplômé de l'Ecole des Mines de Nancy
1971 : sorti de l'ENA
1986 : Directeur de cabinet d'Edouard Balladur
1987 : Directeur du Trésor
1993 : Gouverneur de la Banque de France
1er novembre 2003 : Président de la Banque Centrale Européenne (BCE)

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BCE. Trichet joue la modération Page imprimée depuis l'adresse: http://www.letelegramme.com/gratuit/generales/economie/inter/bce-trichet-joue-la-moderation-20080704-3391745_1384849.php Le Télégramme

En augmentant ses taux directeurs d’un quart de point, la Banque centrale européenne espère juguler les risques d'inflation, mais devrait en rester là pour un moment. La Banque centrale européenne (BCE) a relevé ses taux directeurs d’un quart de point, à 4,25%, son niveau le plus élevé depuis sept ans. L’autorité monétaire a justifié sa décision par sa volonté de lutter en priorité contre l’inflation.

Mais son président, Jean-Claude Trichet, a fait comprendre que l’institution n’est pas insensible aux risques de ralentissement de l’économie. La BCE surveille en particulier un agrégat M3 qui englobe les liquidités en circulation. Or, M3 enfle de plus de 10% par an. Un tel gonflement signifie que les agents économiques parient sur de futures hausses des prix. Conjuguée avec la hausse de l’énergie, cette anticipation pousse l’inflation à 4% sur un an.

Casser les anticipations

Précisément, le nouveau taux directeur est supérieur à celui de l’inflation. Comme les banques privées paient dorénavant un « loyer » moyen de 4,25% (*) afin d’obtenir l’argent qu’elles se prêtent entre elles, qu’elles prêtent aux entreprises et aux particuliers, la BCE espère les obliger à moins prêter, ce qui dégonflera la masse M3 de liquidités.

Cela s’appelle « casser les anticipations ». Les banques se montreront, en effet, de plus en plus sourcilleuses dans l’attribution de prêts. Dans l’immobilier, qui est déjà en phase de retournement après dix ans de hausse, les effets de la décision de la BCE se manifesteront en 2009 par une baisse de l’activité qui affectera les entreprises du bâtiment.

Celles-ci emploient beaucoup de main d’œuvre ; le niveau de l’emploi sera donc affecté. Les entreprises des autres secteurs auront de plus en plus de mal à emprunter pour investir, ce qui aura également des conséquences sur le tonus économique général, donc sur les salaires, donc sur la consommation, donc sur la croissance et l’emploi.

Seule mission : la stabilité

Contrairement à la FED américaine dont le statut précise qu’elle doit concilier la plus forte croissance possible avec une inflation aussi basse que possible, la BCE a reçu pour unique mission la stabilité des prix à moyen terme, ce dont les politiciens qui la vilipendent ne semblent pas se souvenir. Dans ce contexte, Jean-Claude Trichet apparaît beaucoup plus pragmatique qu’on ne le décrit.

Depuis septembre, l’inflation a largement dépassé le seuil d’alerte de 2% que la BCE s’est fixée ; elle n’a pas ajusté ses taux (alors qu’elle aurait dû « mécaniquement » le faire) afin de ne pas aggraver les conséquences de la contraction du crédit provoquée par la crise des « subprimes ».

Jean-Claude Trichet a déclaré hier que la BCE ne souhaite pas enclencher un cycle de hausses des taux qui, s’ajoutant au renchérissement du pétrole, des matières premières et aux avantages commerciaux du dollar faible, handicaperait gravement l’économie européenne.
(*) Le taux de 4,25% est appelé « Taux central de refinancement » (REFI) parce qu’il exprime la moyenne entre un taux plancher de 3,25, qui rétribue les placements à 24 heures des banques privées et le taux plafond de 5,25 qui représente le coût de leurs emprunts au jour le jour à la BCE.

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Challenges 10.10.2008 | 10:51 Trichet appelle les marchés à reprendre leurs esprits

Afin d'apaiser les marchés, la BCE et la Fed, entre autres, ont abaissé leur taux directeur d'un demi-point, ce qui n'a pas empêché Wall Street de perdre 2% et le CAC 40, 6%.

Une structure d'Etat pour soutenir les banques

"Reprenez vos esprits", a lancé jeudi 9 octobre le président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet, aux opérateurs des marchés financiers, qui ont continué à chuter aux Etats-Unis et en Europe malgré une baisse coordonnée des taux de six banques centrales. "Nous, nous sommes unis au niveau de la planète entière. Il y a des éléments de confiance qui sont là", a-t-il déclaré sur France 3.

Malgré cette action d'une ampleur exceptionnelle, les marchés boursiers ont continué à dévisser: Wall Street a notamment perdu plus de 2% et la Bourse de Paris plus de 6%. Or selon Jean-Claude Trichet, les banques centrales ont donné "un signal de confiance au marché", et d'assurer avoir repris "le contrôle de la stabilité des prix à moyen terme".

"La bonne décision à prendre" pour le FMI
De son côté, le directeur général du Fonds monétaire international Dominique Strauss-Kahn a salué mercredi la baisse des taux directeurs, estimant qu'il s'agissait de "la bonne décision à prendre".

Dans le détail, la Réserve fédérale américaine (Fed) a décidé de baisser son principal taux directeur d'un demi-point, à 1,5%, imitée par la BCE (3,75%). Les banques centrales d'Angleterre (4,5%), de Suède (4,25%) et de Suisse ont procédé à la même opération. En revanche, la banque centrale du Japon ne s'y est pas associée mais exprime son soutien pour ces actions. Les Japonais ont fait valoir qu'ils ne pouvaient se permettre un tel geste alors que leur taux directeur est déjà très faible, à 0,5%.

"Signes de faiblesse"

L'action est sans précédent par son ampleur. La dernière action similaire avait vu en septembre 2001 la BCE et la Fed baisser leurs taux de concert, avant d'être suivies par leurs grandes homologues, pour contenir la panique suscitée par les attentats contre New York. Cette fois, la BCE, qui avait remonté son taux d'un quart de point en juillet, a justifié cette opération concertée par "la récente intensification de la crise financière" qui augmente les risques pour la croissance.

La Fed, chez qui un tel geste était davantage attendu, l'a elle justifié par des "signes de faiblesse de l'activité économique et d'une réduction des pressions inflationnistes".

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Succession à la tête de la BCE: l'assourdissant silence de l'Allemagne De Ouerdya AÏT-ABDELMALEK (AFP) – 07 mai 2011 12.00

FRANCFORT, Allemagne — En refusant d'apporter son soutien officiel à la candidature de Mario Draghi à la tête de la BCE, Angela Merkel cherche une nouvelle fois à imposer son calendrier et ses exigences aux autres responsables européens, au prix d'une certaine cacophonie.

Sans le dire publiquement, son ministre des Finances, Wolfgang Schäuble, ne cache pas qu'il est favorable à ce candidat pour prendre la succession de Jean-Claude Trichet le 1er novembre, faute d'Allemand à mettre dans la balance, comme l'a confirmé vendredi son homologue française, Christine Lagarde. Mais la chancellerie refuse toujours de se positionner, arguant que rien ne presse.

Face à ce silence, la presse allemande fourmille de conjectures.

Vendredi, l'édition en ligne de Der Spiegel a affirmé que Mme Merkel ne voulait pas de M. Draghi à la tête de la BCE mais le voyait bien succéder à Dominique Strauss-Kahn à la tête du FMI. Cela suppose que ce dernier abandonne son fauteuil pour se présenter à la présidentielle française.

La semaine dernière, quelques jours après l'annonce par le président Nicolas Sarkozy qu'il soutenait M. Draghi, prenant peut-être de court Mme Merkel, le Spiegel affirmait au contraire que la chancelière était sur la même longueur d'ondes que Paris mais cherchait à monnayer son appui.

Le tabloïd Bild, bon reflet des positions gouvernementales, affirmait lui aussi que Mme Merkel voyait désormais en M. Draghi "le plus allemand des candidats encore en course".

"Mme Merkel sait que Draghi est un très bon candidat mais son problème réside dans le fait que plusieurs postes économiques et politiques de premier plan européens sont déjà occupés par des Italiens", estime Guntram Wolff, chercheur sur l'économie de la zone euro à l'institut Bruegel à Bruxelles.

Sa volonté de temporiser signifie dès lors, selon lui, "que Berlin veut d'autres résultats dans les négociations sur l'ESM (mécanisme de soutien aux pays en difficulté de la zone euro) et veut des Allemands à d'autres postes" européens de premier plan, puisque celui de la BCE lui est fermé depuis la défection en février de l'ex-président de la Bundesbank Axel Weber.

"Elle essaierait notamment de placer Jörg Asmussen (secrétaire d'Etat aux Finances) à la tête du CEF (Comité économique et financier) mais il apparaît que l'Italien Vittorio Grilli devrait continuer à le présider", poursuit-il.

Comme M. Wolff, Sylvain Broyer, chef économiste chez Natixis, pense que "la chancelière cherche à vendre l'appui allemand très cher" et, que jusqu'ici, sa stratégie de contradiction permanente des autres responsables européens lui a réussi pour imposer ses vues, comme sur l'introduction du Pacte de compétitivité.

"Je ne suis pas sûr que cela soit payant dans le cas de la BCE", estime-t-il toutefois, craignant que "sans Weber et si on ne prend pas Draghi, on risque de retomber sur un président qui n'est que le plus petit dénominateur commun de l'Europe".

Dans un éditorial critique, le quotidien économique Handelsblatt, soulignait la semaine dernière que Mme Merkel avait perdu "son droit de proposition" aux yeux de ses partenaires, faute d'avoir pu avancer "un candidat allemand crédible", la pressant de s'exprimer.

Pour faire taire les rumeurs fantaisistes, "Berlin ne peut plus se permettre d'attendre encore longtemps avant de se prononcer", confirme Claire Demesmay (Société allemande de politique étrangère). D'autant que si son passeport joue en sa défaveur "dans le contexte actuel de défiance vis-à-vis de l'Europe du Sud", "sur le fond Draghi correspond aux souhaits de l'Allemagne. Il est attaché à la lutte contre l'inflation, ce qui est de la première importance pour Berlin. Et il se soucie de l'orthodoxie budgétaire".

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31/10/2011 | 09:31 - letribune.fr Jean-Claude Trichet, quel héritage pour la BCE ?

Quatre économistes évaluent pour La Tribune l'action de Jean-Claude Trichet et s'interrogent sur le type de banque centrale qu'il laisse en héritage à son successeur, Mario Draghi.

Il n'y a pas un Jean-Claude Trichet. Mais au moins deux. Sans avoir à faire appel au fameux "Docteur Jekyll et Mister Hyde" de Stevenson, Éric Heyer, économiste à l'OFCE, fait nettement la différence entre le premier Trichet, le dogmatique d'avant la crise, qui a contribué à freiner la croissance au sein de la zone euro en imposant une politique restrictive, uniquement tournée vers le respect d'un objectif d'une faible inflation, et celui d'après Lehman Brothers, qui a su aller très loin dans l'hétérodoxie, face à la crise.
Au point d'incommoder l'opinion allemande, souligne Patrick Artus (Natixis).

La BCE a donc évolué, sous sa présidence. Qu'en sera-t-il désormais, avec Mario Draghi à sa tête ? L'héritage Trichet ne risque-t-il pas d'être hypothéqué ? C'est le point de vue de Nicolas Jabko, professeur de science politique à la Johns Hopkins University.
Il craint que Mario Draghi ne puisse aller plus loin dans la mise en oeuvre de mesures "non conventionnelles", alors que la crise l'exigerait. D'autant qu'il risque d'être assimilé à un représentant des pays "non vertueux" (l'Italie), voulant du coup donner des gages de rigueur.
Nicolas Jabko estime que la zone euro ne peut se contenter aujourd'hui d'un habile technicien. À lui de s'imposer comme un grand banquier central. Même nos amis britanniques, à l'instar de Douglas McWilliams, le souhaitent...

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Trop laxiste selon les Allemands, trop rigoureux pour les Français Par Patrick Artus, directeur des études, Natixis

Il est intéressant de partir du point de vue allemand : une grande majorité de l'opinion, des économistes, des hommes politiques en Allemagne, juge maintenant que Jean-Claude Trichet a mené des politiques monétaires dangereuses, que sous sa direction la BCE est sortie de son mandat. Cette affirmation de « laxisme » de la BCE sous Trichet contraste, de manière intéressante, avec la vue française majoritaire selon laquelle les politiques monétaires restrictives de la BCE et sa concentration sur l'objectif de stabilité de prix ont pénalisé la croissance et l'emploi.

D'où partent les critiques allemandes ? D'une part, des prises en pension (repos) à moyen terme (maintenant 1 an) de la BCE, par lesquelles elle prête sans limites aux banques de la zone euro ; d'autre part, et surtout, du programme d'achats de dettes publiques de la zone euro par la BCE sur le marché secondaire des dettes, avec lequel la BCE a, à ce jour, acheté 165 milliards d'euros de dettes publiques (d'abord Grèce, Irlande, Portugal, puis à partir de 2011, Espagne et Italie).

Les raisons des critiques allemandes sont de deux natures : la création monétaire, les mauvaises incitations données aux pays en difficulté de la zone euro. La BCE prête à long terme (6 mois, 1 an) aux banques le montant que celles-ci souhaitent emprunter : cela veut dire que l'offre de monnaie (techniquement, il s'agit de la monnaie de banque centrale, c'est-à-dire de la liquidité créée par la BCE) n'est pas contrôlée par la BCE.

Si les banques en difficulté (l'essentiel de ces prêts à long terme va aux banques des pays périphériques) veulent emprunter davantage, la BCE leur prête davantage, et l'offre de monnaie est ainsi accrue : on comprend que, du point de vue allemand, l'absence de contrôle de l'offre de monnaie soit grave. Mais ce n'est ni étonnant, ni nouveau. Plus impressionnante a été la levée de boucliers en Allemagne contre les achats de dettes publiques sur les marchés par la BCE.

La plupart des économistes français voient là une très bonne idée : ces achats font baisser les taux d'intérêt sur les dettes publiques concernées, donc permettent aux pays de continuer à se financer à un coût acceptable. Mais, du point de vue allemand, il s'agit d'une idée horrible : d'une part, parce que le système européen de banques centrales achète des actifs risqués, donc peut faire des pertes qui reviendraient (pour 30 %) au contribuable allemand ; d'autre part, et surtout, parce que les Allemands, dans leur grande majorité, pensent que ces achats de dettes publiques par la BCE permettent aux pays de ne pas améliorer rapidement leurs finances publiques.

Cette opposition entre France et Allemagne est révélatrice des tendances profondes des deux pays : en France, on privilégie le pragmatisme et la réaction rapide aux crises ; en Allemagne, la mise en place de programmes contre le laxisme, dont tous les effets incitatifs éventuellement dangereux ont été contrôlés.

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Le dogmatique d'avant-crise a laissé la place au pragmatique dans la crise Par Éric Heyer, directeur adjoint au département analyse et prévision, OFCE

Au cours des huit années passées à la tête de la BCE, nous avons connu deux Jean-Claude Trichet (JCT), l'un dogmatique, l'autre pragmatique. Pendant les cinq premières années, avant la crise, nous avons connu JCT le dogmatique : banquier central très appliqué, il a respecté à la lettre le mandat qui lui avait été confié, à savoir de maintenir l'inflation proche de 2 %. À l'aune de cet unique critère, considéré comme essentiel par les Allemands, le bilan de JCT est bon puisque, au cours de cette période, l'inflation moyenne en zone euro fut de 2,1 %.

Mais plusieurs critiques peuvent être formulées à l'encontre de son action : en voulant incarner la monnaie unique et la rendre crédible, JCT a choisi de la rendre "forte" - ce qui est différent de "stable". Il n'a donc rien mis en place pour piloter le taux de change et s'est satisfait de voir l'euro passer de 1,10 dollar en 2003 à près de 1,50 dollar fin 2007, soit une appréciation de 37 %. Ce dogme de l'euro fort, de la désinflation compétitive, l'a certes aidé à contenir l'inflation mais au détriment de la compétitivité et de la croissance européenne.

Durant cette période, la croissance annuelle moyenne en zone euro aura été 0,6 point inférieure à celle des États-Unis ou du Royaume-Uni (2,1 % contre 2,7 %) et le taux de chômage a été supérieur de plus de 3 points (8,4 % en zone euro contre 5,1 % aux EU et au RU) avec des performances d'inflation comparables.

La seconde critique est en lien avec une interprétation stricte de sa politique de lutte contre l'inflation et qui a conduit JCT à une grave erreur de jugement : à l'été 2008, quelques semaines avant la faillite de Lehman Brothers, alors que l'économie américaine était déjà entrée en récession et que les craintes de l'Europe s'accentuaient, la BCE a décidé une augmentation des taux d'intérêt. Or, à l'évidence, il n'était pas très lucide de redouter des tensions inflationnistes au moment où l'économie mondiale se préparait à sombrer dans la plus grande crise depuis les années 1930.

Pendant les trois dernières années, ce fut JCT le pragmatique : en l'absence de gouvernance européenne, il a été un pilier de la réaction européenne à la crise en discutant d'égal à égal avec des chefs d'État et en oeuvrant significativement au sauvetage du système financier. À cet égard, et contrairement aux cinq années précédentes, il a pris certaines libertés par rapport au mandat et aux statuts de la BCE en agissant de façon non conventionnelle notamment au moment de la crise des dettes souveraines.

Mais en actionnant des hausses des taux directeurs depuis le début de l'année dans un contexte de chômage de masse et de nette sous-utilisation des capacités de production en zone euro, JCT le pragmatique a commis la même erreur d'interprétation que JCT le dogmatique trois ans auparavant : le regain d'inflation n'étant pas lié à un risque de surchauffe de l'économie européenne mais trouvant son origine dans l'augmentation des prix des matières premières alimentaires et énergétiques, les hausses des taux n'ont aucune incidence sur celui-ci mais fragilisent un peu plus la croissance européenne.

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Trois grandes questions pour son successeur Par Nicolas Jabko*, professeur de science politique à Johns Hopkins University et Sciences po Paris

À son départ de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet lègue à Mario Draghi une institution d'envergure incontestée. Dans le contexte actuel de crise, cette belle succession est cependant hypothéquée par trois grandes interrogations.

Premièrement, Mario Draghi ne devra-t-il pas aller encore plus loin que Trichet pour empêcher une implosion de la zone euro ? Depuis 2007, la BCE de Trichet a adopté des mesures audacieuses, qualifiées pudiquement de « non conventionnelles ». D'abord, elle a accepté de fournir massivement des liquidités aux banques de la zone euro. Ensuite, elle a acheté 169 milliards d'euros de dettes de pays périphériques, afin d'enrayer une contagion de la crise. Malgré ces écarts, Jean-Claude Trichet s'est toujours refusé à la fuite en avant.

Tout en appelant les États à s'engager vers le fédéralisme budgétaire, il a défendu autant que possible l'indépendance de la BCE et la clause de "non-renflouement" des États, inscrite dans le traité. Ainsi, il s'est récemment rangé derrière l'Allemagne pour s'opposer à la transformation du Fonds européen de stabilité financière en banque, ce qui aurait obligé la BCE à lui fournir des liquidités.
Or, de nombreux observateurs estiment que la BCE est encore trop prudente, alors qu'elle pourrait utiliser sa force de frappe financière pour enrayer la défiance généralisée envers la zone euro. Cela impliquerait que son nouveau président s'affranchisse encore des conventions.

Deuxième point d'interrogation : Draghi saura-t-il s'imposer au sein de la BCE ? Jean-Claude Trichet était respecté de ses pairs. En tant que Français, il bénéficiait aussi de sa position médiane entre les banquiers centraux des pays en difficulté et ceux des pays soi-disant vertueux. Malgré cela, Trichet a dû batailler depuis 2009 avec des banquiers centraux allemands qui contestaient les achats de dettes périphériques.
Les choses seront plus difficiles pour l'Italien Mario Draghi, d'autant que l'Italie apparaît comme un maillon faible de la zone euro. Draghi a plutôt une réputation d'orthodoxie, ce qui est un avantage. Mais s'il ouvre davantage la vanne du financement monétaire, son autorité à l'intérieur de la BCE risque d'être remise en cause.

Troisième interrogation : Draghi s'affirmera-t-il comme le partenaire indispensable des États de la zone euro ? Jean-Claude Trichet avait réussi à le faire, éclipsant notamment Jean-Claude Juncker, le président de l'Eurogroupe. Même si Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont parfois choisi d'ignorer les conseils de Trichet, ils l'ont toujours écouté et ont souvent compté tacitement sur lui pour arbitrer leurs différends.
Or, tout laisse présager que les gouvernements vont devoir affronter des décisions encore plus douloureuses dans les mois à venir. Aussi le risque est-il grand de voir surgir des conflits aigus entre eux. À un moment où la zone euro ne peut pas se contenter d'un habile technicien à la tête de la BCE, il reste à voir si Mario Draghi saura s'imposer comme un grand banquier central.

(*) Auteur de "L'Europe par le marché : histoire d'une stratégie improbable", Presses de Sciences po, 2009.

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Bonne chance, monsieur Draghi... Par Douglas McWilliams, directeur, Centre for Economics and Business Research (CEBR), Londres

J'ai rencontré pour la première fois Jean-Claude Trichet lors d'une cérémonie de remise de la Légion d'honneur à un journaliste financier britannique, sir Samuel Brittan. Il s'exprimait avec beaucoup de sagesse, dans plusieurs langues, et montrait une connaissance très pointue des sujets financiers. Je pense qu'il fut l'un des meilleurs serviteurs de l'Europe des cinquante dernières années.
Il est triste de constater que sa présidence de la Banque centrale européenne a coïncidé avec une série de crises économiques et financières qui n'ont pas encore été résolues et qui menacent la monnaie unique ou tout au moins certains pays de la zone euro.

La vraie difficulté, c'est que nous, les Européens, devons nous confronter au dynamisme et à la brutale industrialisation des pays émergents. Le problème n'est pas seulement la montée en puissance très rapide de leur industrialisation, mais aussi qu'ils se souviennent de leur pauvreté : ils ne considèrent pas la prospérité comme acquise et travaillent en conséquence, assumant des journées beaucoup plus longues, des vacances plus courtes.
Les salariés de ces pays sont moins bien payés et ne s'encombrent pas du fardeau d'un État providence. Du coup, ils épargnent beaucoup plus que nous et investissent tout autant, parvenant à financer une croissance impressionnante.

Des économies, comme celle de l'Allemagne qui affiche une forte productivité et des coûts du travail relativement faibles, produisant des biens tels que des voitures de luxe, des spécialités chimiques de haut niveau ou des machines-outils, que les pays émergents veulent acheter, tirent leur épingle du jeu. Mais pour la plupart des pays européens, l'industrialisation des pays en développement est un vrai défi. Là réside la raison de fond de l'insoutenabilité du modèle social européen, qui a conduit aux déficits et à la dette. C'est aussi la raison de fond de la faible croissance des plus faibles pays d'Europe, qui ne fait qu'accentuer le problème de la dette.

Résoudre ce problème de compétitivité passera par des ajustements monétaires sur une grande échelle. Cela devrait être possible dans le cadre de l'euro au moyen de révisions internes des parités (réévaluations pour certains, dévaluations pour d'autres). Mais cette solution est difficile à mettre en oeuvre car elle aurait des effets massifs sur les différentes économies.

Il revient à Mario Draghi, le successeur de Jean-Claude Trichet, de résoudre cet épineux problème, tout en présidant à la recapitalisation des banques, en gérant le problème de la dette publique européenne et en contribuant à la mise en place d'un système permettant d'éviter l'irresponsabilité budgétaire. Ironie du sort, le plus grand défi de Mario Draghi pourrait être la montée de la dette publique de son propre pays, l'Italie. S'il échoue, l'euro explosera.
Même la majorité des eurosceptiques britanniques lui souhaite bonne chance et espère qu'il réussira. - 31/10/2011, 09:31

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